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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

American Dirt, de Jeanine Cummins

Publié le 6 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2020, 

Immense succès de librairie aux États-Unis, American Dirt est un cauchemar. Les aventures survenues aux personnages principaux du roman sont effectivement un cauchemar. Toute proportion gardée, sa lecture a été aussi un cauchemar pour moi. Je sais que ce commentaire me place en opposition frontale avec toutes les critiques que j’ai pu lire, mais je l’assume, je n’ai pas aimé ce livre.

Tout commence à Acapulco, une ville balnéaire mexicaine sur l’océan Pacifique, dont le nom, il y a encore vingt ans, était synonyme de paradis touristique. Aujourd’hui, elle est le terrain de jeux sanglants entre cartels de la drogue qui s’entretuent pour son contrôle, tout en s’affrontant aussi violemment à la police. C’est une des villes les plus dangereuses du monde.

Propriétaire d’une petite librairie à Acapulco, Lydia vit tranquillement avec son mari, journaliste d’investigation, et leur fils Luca, huit ans. Elle sympathise avec un client, Javier, un homme charmant, cultivé, attentionné, qui vient régulièrement papoter bouquins avec elle. Il s’avère toutefois que cet amateur de livres est le chef d’un des cartels les plus cruels et les plus puissants. Et voilà qu’un article du mari journaliste d’investigation déclenche une cascade de faits tragiques, et notamment le massacre de toute la famille. Lydia et Luca en réchappent miraculeusement.

On n’apprendra les préalables au drame que plus tard, dans des flash-back que ressasse Lydia sur sa route. Car s’estimant menacée de mort et croyant voir un affidé de Javier dans chaque individu croisé, elle a décidé de quitter clandestinement la ville avec son fils, à pied, sans bagages ni moyens ou presque, pour se rendre aux États-Unis, où elle compte un vague parent, perdu de vue depuis des années. Sur son chemin de 4 000 kilomètres – et 460 pages – son statut personnel se dissout en même temps que sa bourse se vide. Lydia et Luca finissent par fondre leur destinée avec celle d’autres migrants, originaires d’un peu partout en Amérique latine, fuyant misérablement la guerre, la pauvreté, la persécution, l’insécurité, la violence, l’intolérance et tout ce qui est intolérable.

Un cauchemar de près de deux mois pour Lydia et Luca, qui vont de ville en ville, pour une large part à pied, parfois en bus ou couchés sur le toit d’un train de marchandises, faisant étape dans les conditions sanitaires qu’on imagine. Lydia, terrorisée, n’accorde sa confiance à personne et ne se sent nulle part en sécurité. Un scénario un peu répétitif !

Les premières pages du roman m’ont fait entrer de plain-pied dans le massacre de la famille. Je n’ai pas eu le temps d’acquérir de l’empathie pour les malheureux personnages et je ne me suis donc pas placé dans le jeu de l’auteure, qui cherche à horrifier et à apitoyer les lecteurs. D’autant que des scènes terrifiantes du livre sont racontées dans un style appliqué, un peu naïf, de conte pour enfants. J’ai passé l’âge, à supposer que je l’aie jamais eu, d’être effrayé et bouleversé par l’histoire de Barbe-Bleue ou du Petit Poucet.

Selon le romancier Don Winslow, American Dirt vaudrait Les Raisins de la colère. On peut mettre en parallèle les circonstances humaines dramatiques qui ont inspiré les deux ouvrages, mais je n’ai pas retrouvé, chez Jeanine Cummins, la plume audacieuse ni le souffle épique de John Steinbeck. Et si, comme John Grisham, j’ai moi aussi très vite tourné les pages, c’est parce que je m’ennuyais de toujours relire les mêmes péripéties, avec leurs inévitables et prévisibles rebondissements.

Dans une postface, l’auteure se déclare sensible aux aspects humanitaires d’un phénomène tragique, qui touche dans le monde des centaines de milliers de personnes en déplacement et en souffrance. Comment ne pas l’être ? Son manuscrit avait fait l’objet d’enchères incroyables entre plusieurs éditeurs. L’enjeu ? La publication, dans l’air du temps, d’un grand roman social compassionnel écrit par une femme blanche sur une malheureuse « populace brunâtre ». S’en est suivie une polémique en boomerang, de la part de Mexicains qui s’estiment injustement montrés du doigt et de migrants qui dénoncent une « appropriation culturelle » illicite. Ça aussi, c’est dans l’air du temps.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

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Nickel Boy, de Colson Whitehead

Publié le 6 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2020,

Nickel Boys est un roman, mais ce n’est pas une simple fiction imaginée dans le but de distraire des lecteurs. Le livre a aussi vocation à servir de témoignage historique. Un témoignage à charge contre un phénomène dont on voudrait croire qu’il a aujourd’hui disparu ou presque, le racisme systémique de l’Amérique des Etats du Sud, celle des anciens Etats confédérés, dont une partie de la population blanche n’avait jamais accepté d’avoir perdu la guerre de Sécession et d’avoir aboli l’esclavage.

Dans chacun de ces États, des lois dites « Jim Crow » avaient été promulguées, dès la fin du dix-neuvième siècle, pour maintenir les populations noires et indiennes sous un joug institutionnel les empêchant de bénéficier de leurs droits civiques. Jusqu’au milieu des années soixante, ces Etats ont pratiqué une ségrégation ignoble, fondée sur une pseudo-supériorité raciale, alors que les revendications afro-américaines ne cherchaient qu’à obtenir des droits légitimes, sans aucune velléité à dominer ou à éliminer la population blanche.

Le roman est inspiré de faits réels, notamment de la découverte de corps ensevelis dans des terrains ayant appartenu à une ancienne école disciplinaire pour jeunes délinquants, en Floride.

Années soixante. Nickel est un établissement pour mineurs, qui tient à la fois du centre éducatif fermé et du camp de redressement. Les Blancs et les Noirs sont logés dans des bâtiments différents. Ils n’utilisent pas les installations sportives aux mêmes horaires. Les jeunes Blancs disposent d’équipements et de vêtements neufs, qui sont transférés aux jeunes Noirs lorsqu’ils sont usés.

Elwood est un adolescent noir à l’état d’esprit constructif. Il croit au travail, à la morale et à la justice. Il adhère aux discours du révérend Martin Luther King qui prêche une attitude positive et l’amour du prochain. Il a confiance en son avenir personnel et il est heureux d’être admis à l’Université. Mais parce qu’il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, Elwood se retrouve enfermé à Nickel.

A Nickel, toute déviance, toute incartade, toute protestation est punie. Toute plainte aussi. Pour punition, les jeunes détenus noirs peuvent subir des sévices ou des tortures d’une extrême barbarie. Les flagellations par un personnel pénitentiaire qui s’en donne à cœur joie et qui n’a rien à envier à des gardiens de camps nazis peuvent aller jusqu’à la mort. On enterrera le cadavre clandestinement. On dira à la famille que le détenu s’est évadé et qu’il a disparu dans la nature. La souffrance, la terreur et l’humiliation briseront définitivement ceux qui auront survécu sans avoir la résilience appropriée. Alcool, drogue, dépression, misère seront leur destinée.

Pendant sa détention, Elwood fait la connaissance de Turner, un autre jeune Noir. Ils sympathisent, mais ils sont tellement différents dans leur manière de se comporter, que leur amitié sera entravée par une sorte de réserve réciproque, jusqu’au jour où...

Certaines scènes sont insoutenables. La lecture est parfois difficile, car les péripéties ne sont pas narrées de façon linéaire, mais en boucles qui se ferment sur une réalité centrale, toujours la même, la punition. Et quelle punition !... Des spirales infernales où s’enfoncent les jeunes résidents. On ne peut s’empêcher d’éprouver de la répulsion pour les tortionnaires, de la sympathie et de la compassion pour Elwood, un peu de méfiance pour Turner. Ces deux-là sont prisonniers d’un système où leur couleur de peau les rend forcément coupables. Quel sort l’auteur leur réserve-t-il ?

L’épilogue prend à contrepied. Il aurait pu être une boucle négative de plus, et surprise, il apporte un oxygène qui commençait à manquer.

Colson Whitehead est un journaliste et romancier afro-américain de cinquante ans, né à New York dans une famille bourgeoise, diplômé de Harvard. Nickel Boys lui vaut un deuxième prix Pulitzer, trois ans après Underground Railroad. Une double récompense qui le met au niveau de très grands romanciers américains comme William Faulkner et John Updike.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La dernière interview, d'Eshkol Nevo

Publié le 19 Octobre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2020, 

Dès sa première page, le roman intrigue par sa forme. Il dérange, même… puis on s’habitue. Un roman, cet ouvrage nommé La dernière interview ? Et pourquoi pas ! Le livre se présente sur cinq cents pages comme une somme des réponses de l’écrivain israélien Eshkol Nevo à des questions qui auraient pu lui être postées par des internautes. Et l’ensemble des réponses équivaut indéniablement à une narration cohérente, à une comédie dramatique dont les personnages vivent des situations qui se tiennent.

L’exercice m’a rappelé Feu pâle de Nabokov, un roman dont la narration est nichée dans les longs commentaires d’un poème. (Voir ma critique de Feu pâle en juillet 2015).

La dernière interview met en scène un écrivain israélien de quarante ans, marié trois enfants, que le délitement de sa sphère familiale inquiète au plus au point et dont la politique de son pays, auquel il est très attaché, pose parfois des problèmes de conscience. L’histoire comporte une importante part d’autobiographie, bien que l’auteur apparaisse souvent derrière le narrateur pour expliquer que tout ce qu’il raconte ne lui est pas forcément arrivé. Un débat littéraire souvent rebattu depuis Proust qui, il y a cent ans, ne voulait pas être confondu avec le narrateur d’A la recherche du temps perdu.

Même si des proches d’Eshkol Nevo pourraient se prononcer avec plus de pertinence que moi, les vies privées et professionnelles de l’auteur et du narrateur sont semblables, leurs opinions politiques aussi. En point d’orgue de la confusion ou de la mystification, ils ont tous deux pour grand-père Levi Eshkol, Premier ministre d’Israël de 1963 à 1969, à la tête de l’Etat lors de la guerre des Six-Jours, un pionnier sioniste travailliste dans la ligne et l’esprit de David Ben Gourion qui le précéda au pouvoir et de Golda Meir qui lui succéda.

Alors, autobiographie totale ou partielle ? Vérité ou fiction ? Le narrateur – à moins que ce ne soit l’auteur – sème le trouble : « Plus je mens d’un point de vue biographique, plus je m’approche de la vérité profonde ». Il avoue une sorte de déformation professionnelle, qui le conduit à inventer sans cesse des histoires, à s’approprier des aventures vécues par d’autres et donc à privilégier l’ambiguïté, tant sur lui-même que sur ses personnages. Il en résulte que ses proches – à commencer par Dikla, sa femme – ne savent plus qui il est vraiment et ils n’en peuvent plus…

Questions et réponses, donc. Ces dernières peuvent être très courtes, quelques mots, ou très longues, de nombreuses pages, émaillées de digressions et d’anecdotes, parfois surprenantes, souvent drôles. Mais l’envie de faire rire peut dissimuler une tristesse insondable.

Et finalement le livre est passionnant. Le lecteur que je suis – j’ai bien dit le lecteur – s’est trouvé une forte empathie avec le narrateur – j’ai bien dit le narrateur – dans son angoisse et son désespoir de voir sa femme et ses enfants lui échapper. « La véritable histoire, écrit-il, n’est pas celle d’un homme qui doit se réconcilier avec une femme qu’il a peur de perdre, mais celle d’un homme qui tarde à comprendre qu’il l’a déjà perdue ». Terrible aveu de lucidité ou ultime tentative de conjurer le sort ?

Sous la plume du narrateur, Dikla est belle, aérienne, subtile. Toujours ! Il évoque à plusieurs reprises sa silhouette élancée, la grâce de ses mouvements, sa longue chevelure soyeuse, sa sensualité, sa finesse d’esprit. Malgré leur crise conjugale, jamais aucun propos négatif à son égard.

Derrière le roman et sa forme surprenante, une ode désespérée écrite par un homme pour la femme qu’il aime.

 DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Impossible, d'Erri de Luca

Publié le 19 Octobre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2020, 

D’Erri de Luca, j’avais beaucoup aimé Le Tort du Soldat, un livre dont j’ai publié la critique début 2017 et dans lequel, après avoir explicité sa passion pour le yiddish, l’auteur imaginait les élucubrations d’un ancien criminel de guerre nazi et de sa fille, rencontrés par hasard dans une auberge de montagne.

La montagne ! Un lieu où tout prend sens pour cet alpiniste chevronné qu’est Erri de Luca, un écrivain autodidacte napolitain humaniste et altermondialiste, dont la biographie est tellement extraordinaire (au sens propre du terme !), que je ne peux pas la rapporter ici en trois lignes.

Dans Impossible, tout part d’une chute mortelle dans les Dolomites. Au cours d’une randonnée, le narrateur a bien vu, au loin, un homme le précédant sur son chemin et parvenant à ce qu’on appelle une vire, un passage très étroit et dangereux, entre paroi escarpée et précipice. Arrivé à son tour au même endroit, il a aperçu, en contrebas, au fond sur des rochers, les traces d’une chute. Il a appelé les secours…

C’est ce qu’il explique, en réponse à des questions qui lui sont posées. Nous sommes dans le bureau d’un juge d’instruction qui l’accuse de meurtre. Ce magistrat n’a aucune preuve, mais il a la conviction que son vis-à-vis a poussé la victime en toute conscience dans le précipice.

L’enquête montre que l’homme tombé et le narrateur avaient été membres du même groupement activiste d’extrême gauche dans les années soixante-dix, une période qu’en Italie on a appelé « les années de plomb ». Les deux hommes auraient même été très liés, ce que reconnaît l'accusé.

Mais l’autre homme avait un jour rejoint le camp des « repentis », dénoncé ses camarades, leur valant une lourde condamnation, obtenant pour lui-même une libération anticipée, accompagnée d’un programme de protection avec une nouvelle identité. Le narrateur déclare avoir ignoré que cet homme, qu’il n’avait aperçu qu’au loin, était celui qui l’avait trahi quarante ans plus tôt. Il s’agit pour lui d’une coïncidence. Le magistrat estime qu’une telle coïncidence est impossible.

Les chapitres sont alternativement des comptes-rendus d’audience et des lettres du narrateur à la femme qu’il aime, où il commente ses face-à-face avec le magistrat, un interrogatoire qui tourne au débat sur des thèmes philosophiques : l’amitié, la solidarité, la renonciation, le reniement, la trahison ; sans oublier l’oubli et la vengeance. Le magistrat devrait avoir la partie belle face à un homme accusé et placé en détention provisoire. Mais c’est sans compter sur l’écart de pratique et de maîtrise entre deux hommes habitués aux joutes verbales, mais dont l’un a le double de l’âge de l’autre.

Le livre, que l’on ne peut pas lâcher tout au long de ses cent soixante-dix pages, se lit comme un « récit à suspense », expression équivalente à « thriller », selon un blogueur ayant commenté l’un de mes propres romans. Le style, épuré à l’extrême, est d’une fluidité parfaite. Les lettres à la femme aimée, qu’il appelle Ammoremio, sont touchantes.

Le narrateur est à l’évidence un double de l’auteur : même âge, même goût pour la montagne, même engagement à l’extrême gauche… et même réticence à condamner les crimes perpétrés dans les années soixante-dix au nom d'une lutte armée révolutionnaire, qu’il se borne à archiver comme appartenant à une époque révolue.

J’en profite pour préciser que contrairement à ce qu’ont pu penser quelques lectrices et lecteurs de mon roman La Tentation de la vague, je n’ai jamais été un militant ni même un sympathisant de l’extrême gauche.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Betty, de Tiffany McDaniel

Publié le 27 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020,

En dépit des quelques épisodes tragiques ou révoltants racontés par Betty, ce livre est une bénédiction, une évasion dans un monde enchanté pas forcément enchanteur, une tisane magique à l’instar de celles que son père, Landon Carpenter, concocte pour les gens du voisinage.

Les parents de Betty auront eu huit enfants, dont deux sont déjà morts et enterrés lorsqu’elle naît en 1954. L’histoire commence bien avant, à la fin des années 30, par la rencontre insolite d’Alka et de Landon, puis par leur décision non moins insolite de se marier. Alka est une toute jeune fille issue d’une famille de petits Blancs établie dans le sud de l’Ohio. Landon, plus âgé, est de parents Cherokee et cela se voit sur son visage.

Après quelques années d’errance, les Carpenter, qu’il faut bien qualifier de famille marginale, s’installent à Breathed, un village en bordure d’une forêt luxuriante, dans une maison délabrée mise à leur disposition par son propriétaire, un original portant son poids de malheur et ami d’enfance de Landon. Insolite sera la vie qu’ils y mèneront.

J’ai dit insolite, comme c’est bizarre ! Il faut pourtant savoir que le sud de l’Ohio n’est pas le sud du paradis, à moins d’avoir la tête dans les étoiles, comme Landon, qui s’efforce d’amener Betty à ne jamais omettre de contempler le ciel. Car dans leur vie de tous les jours, le père et sa fille qui lui ressemble trait pour trait sont en butte au racisme endémique de certains habitants du village. Ils entendent des commentaires aussi bêtes que méchants, inspirés de clichés de westerns et de bandes dessinées.

Alors pour surmonter les meurtrissures quotidiennes de l’âme, pour oublier aussi les privations matérielles et évacuer la tristesse de l’absence d’espérance, rien de tel que les contes merveilleux, les mythes cherokees que Landon réinvente pour ses enfants et qui susciteront la vocation d’écrivain de Betty.

Mais les jolies histoires ont un temps. En passant de l’enfance à l’âge adulte tout au long des sept cents pages du roman, Betty verra la lumière de son père décliner peu à peu. Elle découvrira que personne dans la famille ne peut s’affranchir de démons intérieurs ou de secrets effroyables dont il faut supporter le poids.

Landon Carpenter, un père aimant à l’imagination infinie, connaît la nature mieux que quiconque, mais il peine à s’insérer dans la société et ce n’est pas que la faute des autres. Alka, une mère imprévisible et perturbée, est toujours à la recherche d’un équilibre d’adulte. Landon, son fils aîné, est aussi le fils de son père. La douce, trop douce Fraya lutte contre le manque d’air. Flossie, jolie et virevoltante, croit à un destin hollywoodien. Trustin, le petit garçon calme qui dessine des orages au fusain, avait tout pour devenir un artiste. Et Lint, qui parle en hachant les mots, donne aux cailloux des yeux qui permettent de voir les démons.

Betty, la petite Indienne, est la seule de la fratrie à devoir assumer son héritage cherokee. Elle rêvera longtemps de devenir blanche et blonde, comme sa mère et ses sœurs. Les drames et les révélations la conduiront à mettre fin à ses chimères d’enfant, à prendre conscience des talents transmis par son père et à chercher dans l’écriture le sentiment d’accomplissement de soi, qui lui permettra de « refuser l’ambition de la haine »

Tiffany McDaniel est une jeune romancière et poétesse d’origine cherokee. Elle s’est inspirée de la vie de sa mère pour écrire le roman de Betty. Son écriture est d’une fluidité envoûtante. Son vocabulaire est d’une richesse poétique sans cesse renouvelée. La traduction de François Happe mérite d’être saluée, car le texte français est si naturel qu’il donne l’impression d’être l’original. Et l’on sait pourtant comme il est difficile de transposer le langage parlé populaire d’outre-Atlantique.

Un très grand livre, à la portée de tous.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Arrive un vagabond, de Robert Goolrick

Publié le 27 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020, 

Shakespeare et les autres n’ont pas attendu les Rita Mitsuko pour composer des histoires d’amour qui finissent mal en général. Les amants croient au paradis et se retrouvent en enfer… Dans Arrive un vagabond, l’histoire que raconte Robert Goolrick se termine elle aussi tragiquement.

L’enfer, c’est parfois au début, dans l’enfance, qu’on y est plongé. Les parents de Robert Goolrick font la fête à en perdre la raison. Un jour, après trop d’alcool, son père lui fait subir l’indicible. Il a quatre ans. Son parcours sera atypique. A trente ans, devenu à New York une star de la pub, il se met à gagner des sommes folles qu’il dépense à son tour en alcools, drogues, fêtes et orgies diverses, en compagnie de jet-setters et de prostitué(e)s ; il aurait fréquemment croisé D. Trump et J. Epstein. Mais à la cinquantaine, du jour au lendemain, il est viré, « fired ! »… Il se retrouve seul, sans un rond, et se met à écrire des romans, dont plusieurs sont à connotation autobiographique. Aujourd’hui septuagénaire, il vit seul avec ses deux chiens en Virginie.

Arrive un vagabond n’est pas un roman autobiographique. L’intrigue se situe en 1948 et 1949 à Brownsburg, un village tranquille de Virginie. Les habitants sont des gens simples, satisfaits de leur sort, chacun se tient à sa place, les relations sont apaisées. La plupart sont blancs, mais quelques familles de gens de couleur vivent entre elles, dans leur quartier. Les deux communautés vivent côte à côte, sans heurts malgré les évidentes inégalités sociales.

Au cœur du village et de l’histoire, une famille exemplaire. Will est propriétaire de la boucherie, où tous viennent s’approvisionner. Avec Alma, sa femme, ils sont accueillants, bienveillants et ils s’efforcent de donner une bonne éducation à Sam, leur fils unique, cinq ans.

Arrive alors à Brownsburg un étranger, Charlie, un homme qui trimballe avec lui son lot de mystères et les marques d’un passé chaotique. Il cherche un endroit pour poser ses maigres bagages. Un vagabond, en somme, mais un bel homme, d’une virilité de bon aloi, affichant bon sens, bonnes mœurs, bonne moralité. Financièrement, il ne semble pas démuni. Bref, sa décision de s’installer à Brownsburg ne suscite, de la part des femmes et des hommes du village, que des avis très positifs.

Dans une maison isolée vit Sylvan, une très jeune et très jolie femme issue d’une famille arriérée. Elle est mariée à un butor riche, gras et vaniteux, pour lequel la beauté de sa femme n’est qu’une marque de standing. Sylvan est obsédée par les vedettes d’Hollywood – Lauren Bacall, Lana Turner, Joan Crawford… – dont elle épluche la vie dans les magazines et dont les coiffures, tenues et manières lui servent de modèles pour la vie de tous les jours à Brownsburg. Pour la population, et notamment les hommes, l’effet est ravageur.

Charlie… Sylvan… Un homme capable de tout sacrifier à ses désirs et une femme enfermée dans une bulle fantasmatique... Que voulez-vous qu’il arrivât ?

L’intrigue se met en place lentement, sur un faux rythme, dans une atmosphère qui devient d’autant plus irrespirable, que Sam, le petit garçon auquel Charlie voudrait transmettre des savoirs et des valeurs comme s’il en était le père, assiste sans tout comprendre aux instants qui les emportent vers le drame annoncé.

Charlie avait pourtant relevé la spécificité des prêches religieux. Dans ce qui sert d’église à la population noire, on chante le paradis avec enthousiasme, alors que chez les Blancs, on menace de l’enfer les pécheurs. C’est ce qui déclenchera le drame. La peur de l’enfer, voilà ce qui finit par y précipiter le meilleur des hommes, un innocent, parce que chez ces gens-là, on ne pèche pas, monsieur, on ne pèche pas… on prie.

Une prose d’un lyrisme tourmenté, sauvage, presque dissonant. La vie n’a pas arraché la poésie du cœur de Goolrick, comme il l’écrit lui-même pour Charlie. Mais elle a tout mis à vif.

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L'Anomalie, d'Hervé Le Tellier

Publié le 7 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020, 

Ça ne m’arrive pas souvent ! Quand un livre me surprend et m’enthousiasme, je le lis deux fois coup sur coup. Et à la deuxième lecture de L’Anomalie, j’ai découvert des détails qui m’avaient échappé et j’ai trouvé de quoi encore m’enthousiasmer. L’Anomalie est un livre dont on parle et je ne l’avais pas choisi par hasard. Sans en savoir plus, j’avais capté qu’il s’agissait d’une fiction sortant de l’ordinaire et que j’allais être secoué.

 

Secoué, je l’ai été, mais pas autant que les passagers d’un Boeing 787 assurant le 10 mars 2021 une liaison Paris – New York, pour le compte d’Air France.

 

Premier chapitre, portrait d’un tueur… Serais-je dans un polar ?... Ce ne sera pas la seule fausse piste, car l’auteur sait y faire pour promener son lecteur. Il s’agit en fait du premier tableau d’une galerie de portraits. Des personnages, tous différents, dont la complexité intime est exposée d’une manière qui éveille la curiosité. Parmi eux, un écrivain, dont on pourra penser qu’il est un double de l’auteur ; chacun, d’ailleurs, aura son double. Qu’est-ce qui peut bien les relier, ces personnages qui n’ont apparemment rien en commun ? Il est clair qu’ils étaient tous à bord de cet avion bousculé par des éléments déchaînés, dans lequel ils ont bien cru laisser leur peau…

 

Quel rapport avec le mystérieux protocole de sécurité nationale qui vient de se déclencher aux États-Unis ? Ce protocole portant le numéro 42 avait été élaboré vingt ans plus tôt dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, par un étudiant en mathématiques génial, facétieux et amateur de films SF, ressemblant de surcroît à un acteur hollywoodien, – mais lequel ? –. Un ensemble de dispositions administratives et militaires ayant pour finalité de réagir à une situation inattendue, je dirais même plus, inconcevable, au sens propre du terme : impossible à concevoir.

 

En cause, une anomalie, une divergence survenue lors du vol transatlantique du 10 mars 2021, très précisément à 16 heures, 26 minutes, 34 secondes. Un phénomène dont la compréhension et les conséquences vont nécessiter l’intervention de mathématiciens, de scientifiques, de religieux, de philosophes, de psychologues pour des débats de haut niveau… qui finiront par se diluer dans les commentaires de milliers de soi-disant experts de par le monde, comme nous avons pris l’habitude d’en voir au quotidien sur les médias et les réseaux sociaux.

 

Le roman est aussi captivant qu’un thriller. Au fil de la narration, très imaginative, qui fait tour à tour la part belle à l’humour, à l’émotion et à la tragédie, l’auteur a placé des indices subtils, que je n’ai parfois relevés que plus tard. La construction, précise et cohérente, impose le respect, au point que même dans les passages qui m’ont semblé confus, je me suis reproché de n’avoir pas tout compris.

 

Je ne connaissais pas Hervé Le Tellier, un homme de lettres à l’œuvre un peu hétéroclite : des romans, des essais, diverses sortes de chroniques et beaucoup de participations à des émissions radiophoniques. J’ai pris note de sa formation de mathématicien, ce qui lui a certainement donné le sens de l’abstraction, et du fait qu’il est l’actuel président de l’Oulipo, l’Ouvroir de la Littérature Potentielle, ce fascinant groupe littéraire inspiré du surréalisme, où la pratique de l’écriture avec contrainte que s’imposent ses membres ne peut que développer leur virtuosité d’écrivain.

 

Virtuosité et sens de l’abstraction, il fallait bien cela pour écrire un livre comme L’Anomalie. Ajoutons-y des références ébouriffantes puisées dans l’air du temps culturel et géopolitique des trente dernières années, sans oublier des poèmes et des chansons en anglais que l’auteur semble avoir écrits lui-même. Et quand il s’accorde des respirations, Le Tellier contemple « une brise d’été qui fait vibrer l’argent des feuilles », cite des mots de l’Ecclésiaste ou évoque une blague juive.

 

Une lecture éblouissante et riche, qui échappe à la raison courante et qui incite cependant à la réflexion. Que ferions-nous si nous nous trouvions face à nous-mêmes ? Et si nous n’étions que les avatars d’une simulation d’une autre dimension, conçue par une intelligence supérieure du futur ?

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'étoile du nord, de D. B. John

Publié le 7 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020,

Vrai thriller et roman d’espionnage captivant, L’Etoile du nord est de surcroît un documentaire hallucinant et terrifiant sur la Corée du Nord et son « Cher Dirigeant », dans les années 2010 et 2011.

 

Cher Dirigeant ! Voilà comment son peuple, en dévotion jusqu’aux larmes, s’adressait au Président Kim Jong-il, – aussi célébré comme Guide suprême, Grand Soleil, Glorieux Général ou Président éternel –, qui régnait en maître absolu à Pyongyang sur la République populaire et démocratique de Corée.

 

L’intrigue du roman est venue à son auteur, un journaliste et écrivain gallois du nom de David B. John, à la suite d’une visite touristique sur place en 2012. Au cours d’enquêtes approfondies menées par la suite, il a pu rassembler des informations précises, mentionnées en fin d’ouvrage, pour justifier la plausibilité des péripéties qu’il a imaginées pour les personnages fictifs du roman.

 

À Washington, Jenna Williams, jeune trentenaire née d’une mère coréenne et d’un père afro-américain, est restée marquée par la disparition inexpliquée de sa sœur jumelle, douze ans plus tôt, sur une plage d’une île sud-coréenne proche des rivages nord-coréens. Elle ne peut se résoudre à la version officielle d’une noyade accidentelle et penche plutôt pour un rapt. Maître-assistante au département des langues et civilisations étrangères à l’Université de Georgetown, elle a produit une thèse brillante sur la stratégie dynastique des Kim, initiée par Kim Il-sung, « Le Grand Leader », et consolidée par son fils, le déjà cité Cher Dirigeant (avant donc que l’actuel Président Kim Jong-un, « le Génie des Génies » ne lui succède après sa mort).

 

La thèse a retenu l’attention du Département d’Etat et de la CIA, qui s’alarment des essais balistiques dont se glorifie le Cher Dirigeant. Amenée à rejoindre les services spéciaux américains, Jenna participera aux négociations diplomatiques avec une délégation nord-coréenne, à Genève, puis à Pyongyang. Cela lui permettra de mener son enquête jusque sur le terrain.

 

En parallèle, l’auteur présente un aspect de la vie quotidienne en Corée du Nord, dans une région éloignée de la capitale, par le biais de Moon, une vieille femme qui s’efforce de survivre dans des conditions misérables. Un deuxième personnage complète le panorama. Cho est un jeune officier brillant et élégant appelé à de très hautes fonctions diplomatiques, mais qui devra prendre garde, car à Pyongyang plus encore qu’à Rome, il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. L’auteur nous introduit ainsi dans les recoins les plus secrets du mystérieux camp 22, un goulag où se mènent des recherches et des expériences qui font froid dans le dos.

 

L’Etoile du nord se situe dans la tradition des romans d’espionnage vedettes, où l’on fait mine de croire à quelques invraisemblances. Telle un James Bond féminin, Jenna a affaire à une secte criminelle aux pratiques à la fois démoniaques et grotesques, à la solde d’un dictateur psychopathe et mégalomane, parfaitement conscient de la politique intérieure et étrangère qu’il mène.

 

Mais dans le roman de D.B. John, si les péripéties sont fictives, la secte est réalité. Tout le monde sait que la dictature communiste nord-coréenne est une abomination pour son peuple et qu’en raison de la longévité et de la stabilité de la dynastie des Kim, elle peut présenter un danger pour les démocraties, si elle les considère comme des ennemis à détruire. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les notes présentées par l’auteur en fin de volume.

 

J’entrevois quelques critiques, assorties d’une moue dubitative : « oui, mais les Américains… ! ». Il est vrai qu’entre les soi-disant journalistes d’investigation, les journalistes indépendants autoproclamés, les « vraies » télés et les « vrais » sites d’information, certains peuvent en arriver à croire n’importe quoi et à douter des attraits de la démocratie.

 

Efforçons-nous de la préserver et que cela ne nous empêche pas de prendre du plaisir à la lecture de ce roman haletant.

 

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Etés anglais (La saga des Cazalet, volume 1)

Publié le 17 Août 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2020, 

Etés anglais est le premier tome d’une saga en cinq volumes, dont l’éditeur a prévu d’échelonner la publication sur plusieurs mois. Un lancement ambitieux, qui fait immanquablement penser à celui de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, il y a quatre ans.

 

La saga des Cazalet n’est cependant pas une œuvre nouvelle. C’est la traduction française de Cazalet chronicles, publiée dans les années quatre-vingt-dix en Grande-Bretagne. Son auteure, la romancière Elisabeth Jane Howard (1923-2014) s’était inspirée de sa propre expérience pour décrire la vie quotidienne d’une famille britannique aisée, dans le contexte historique des années trente et quarante. La série avait été adaptée pour la BBC en 2001.

 

Les Etés anglais du livre sont ceux de 1937 et 1938. D’une année à l’autre, la tension monte en Europe. En Angleterre, où les adultes n’ont pas oublié les horreurs d’une guerre terminée à peine vingt ans plus tôt, se propage la menace d’un nouveau conflit, allant jusqu’à la psychose d’une invasion allemande. La population se prépare. A la fin de l’été 1938 (et donc du livre), le Premier Ministre Chamberlain revient de Munich avec un accord de paix. La plupart y croient…

 

Dans ce contexte historique angoissant, le livre brosse le quotidien de trois générations de membres d’une famille de grands bourgeois, dans les beaux quartiers de Londres, puis dans le Sussex, non loin de la mer, où le chef de famille, William Cazalet, sans forcément consulter Kitty, son épouse, ne cesse d’acquérir des biens et d’engager des travaux, afin d’accueillir le plus grand nombre de proches, au cas où Londres serait bombardée ou gazée. A l’approche de ses quatre-vingts ans, malgré une petite baisse de ses facultés, il est toujours le président d’une entreprise de négoce de bois précieux, mais ce sont deux de leurs fils, Hugh et Edward qui sont aux manettes. Un troisième fils, Rupert, est artiste-peintre.

 

Avec un sens aigu du management, Kitty Cazalet dirige de main de maître une maisonnée qui atteint une cinquantaine de personnes, dont une vingtaine de domestiques et une quinzaine d’enfants de tous âges. Elle peut compter sur leur fille Rachel, restée célibataire, et sur deux brus, Sybil et Willy, dont elle respecte l’indépendance de mères de famille ; c’est un peu plus compliqué avec la troisième, Zoë.

 

La place des femmes est strictement conforme à l’esprit de traditions victoriennes encore vivaces. Les épouses sont au foyer, où elles encadrent le personnel de maison, effectuent quelques tâches de tricot, passementerie ou reprisage, font du shopping et participent éventuellement à des activités caritatives. Les domestiques acceptent sans rechigner de n’avoir aucun projet familial. Il est enfin bien établi que les femmes qui se respectent ne prennent aucun plaisir dans des rapports sexuels conjugaux qu’elles subissent avec patience, en dissimulant leur dégoût pour ces choses-là. Mais il peut arriver que…

 

Les deux cents premières pages sont un peu ennuyeuses. On est vraiment dans le détail de la vie quotidienne, avec beaucoup de précisions sur la préparation culinaire des repas ou sur les vêtements et sous-vêtements portés par chacun. Puis le récit s’organise comme dans les séries TV. On passe successivement en revue le quotidien de chaque personnage et on finit par s’attacher à certains.

 

Dans les premières pages, j’ai cru déceler une sorte de consonance anglaise dans le texte français. Je me suis demandé si la traductrice avait voulu en rajouter dans la « couleur locale » et cela m’a contrarié, car la fluidité de ma lecture en pâtissait. Par la suite, j’ai trouvé la traduction plus légère et élégante. L’auteure avait adapté son écriture à chaque personnage, ce qui est assez plaisant, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants et de jeunes adolescents, qui expriment des fantasmes de leur âge.

 

D’après ce que j’entends, la saga devrait plaire à celles et ceux qui ont aimé la série Downton Abbey, que je n’ai personnellement jamais regardée. Pour ma part, j’ai lu Etés anglais avec plaisir, mais compte tenu de la longueur un peu lénifiante du livre, je ne sens pas prêt à m’atteler aux quatre volumes qui vont arriver. Tant pis pour la suite des aventures de la famille Cazalet.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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L'Enigme de la chambre 622, de Joël Dicker

Publié le 17 Août 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2020, 

Je suis éberlué ! En dépit de la controverse que le livre suscita, il y a huit ans, avant que je n’écrive mes premières critiques, je garde un bon souvenir de La vérité sur l’affaire Harry Quebert, premier best-seller de Joël Dicker. Dans Le Livre des Baltimore, paru en 2015, je m’étais efforcé de faire preuve d’humour pour démonter les artifices de « littérature-marketing » mis en place pour plaire au plus grand nombre. Cela ne m’avait pas empêché de trouver le livre plutôt agréable.

 

Mais dès les premières pages de L’énigme de la chambre 622, je me suis demandé si c’était moi qui avais changé ou si l’auteur, dont les qualités de conteur sont indéniables, avait renoncé à toute crédibilité littéraire au profit d’un positionnement ultra-populaire, en assumant la diffusion en librairie d’une sorte de produit hybride de chick-lit et de polar de gare.

 

Je ne juge personne, il vaut mieux lire des histoires niaises que ne pas lire du tout. Mais une fois rendu hommage aux vertus civilisatrices de Joël Dicker, je m’arroge le droit, après m’être cogné les six cents pages du livre, de laisser libre cours à mon ressenti personnel.

 

L’auteur se met en scène dans l’écriture d’un livre, dont le sujet est une enquête policière où l’entraîne une jolie femme. La narration révèle une intrigue aux multiples rebonds, superposant trois époques : celle de l’enquête et de l’écriture du livre, celle d’un meurtre non élucidé dans un hôtel de luxe de la station de ski valaisanne de Verbiers, et « quinze ans plus tôt ». Les nombreuses péripéties se tiennent, mais leur cohérence ne vaut que par le recours à des ficelles enfantines ou abracadabrantes, à la limite du réalisme.

 

L’intrigue inclut un scénario de romance qui s’étale en « je t’aime moi non plus » sur les six cents pages. Joël Dicker a probablement relu récemment Belle du Seigneur, car on y trouve quelques « trucs » – je n’ose parler de références ! – puisés dans l’idylle mythique d’Ariane et de Solal : l’élégance provocante de Lev, les bains moussants de la très belle Anastasia, l’ennui mortel de l’amour parfait, avec en clin d’œil, une étape à Corfou, l’île natale du grand Albert Cohen.

 

Les dialogues sont d’une insignifiance à pleurer – ou à pouffer de rire – pour des personnages présentés comme des banquiers de grande envergure. Ridicule ! Et j’allais oublier, dans le même esprit, les artifices de théâtre de boulevard, avec des personnages qui sortent par la porte de droite, juste au moment où d’autres entrent par celle de gauche.

 

Six cents pages ! C’est insupportablement long, même si les chapitres se terminent par des mises en suspens. Des artifices éculés qui m’ont rappelé mon abonnement d’enfance à Tintin, dont les aventures hebdomadaires se terminaient régulièrement par une image illustrée de grands points d’exclamation et d’interrogation, pour m’inciter à me précipiter sur la suite, la semaine suivante. C’était presque plus subtil.

 

J’ai toutefois apprécié quelques pages. Elles n’ont rien à voir avec l’intrigue ; l’auteur y rend hommage à une personne décédée l’année dernière, Hubert de Fallois, un grand éditeur, auquel La vérité sur l’affaire Harry Quebert doit son succès planétaire et un jeune plumitif inconnu sa destinée de star. Je me demande si ce grand spécialiste de la littérature et de l’édition n’a pas manqué au parachèvement de L’énigme de la chambre 622. J’ai noté des irrégularités dans le traitement des soixante quatorze chapitres : la syntaxe est généralement correcte, mais certains passages donnent vraiment l’impression d’être restés au stade du premier jet, sans être retravaillés, comme s’il avait fallu se presser pour que le livre soit disponible en librairie au début de l’été.

 

Il est vrai qu’il aurait été vain de paraître en septembre, en vue des prix littéraires. A chacun de choisir les exigences à privilégier.

 

FACILE     o   J’AI AIME… PAS DU TOUT

 

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