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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Sauver Mozart, de Raphaël Jerusalmy

Publié le 30 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Un ouvrage romanesque d’une forme très subtile. Le journal personnel et secret tenu par un homme dans la dernière année de sa vie, avant que la maladie incurable dont il souffre ne l’emporte. Des phrases brèves ajustées au manque de souffle. Certains jours, juste quelques mots lâchés, sans verbe, lors des courtes pauses consenties par la douleur, la fatigue et la difficulté à respirer.

 

Le journal d’Otto J. Steiner n’est pas autobiographique. L’auteur, Raphaël Jerusalmy, se porte bien, du moins je lui souhaite. Né en France, normalien, il est aujourd’hui établi à Tel Aviv après avoir fait carrière dans les services de renseignement de Tsahal. Sauver Mozart, son premier roman publié en 2012, est le journal d’un personnage fictif dans un contexte historique.

 

Salzbourg, juillet 1939. Le Festspiele, le fameux festival d’opéra, de théâtre et de musique classique, bat son plein avant d’être écourté. Une décision soudaine venue d’en haut. Personne ne se hasarde à protester : depuis un peu plus d’un an, l’Autriche est annexée à l’Allemagne nazie. Personne ne se manifeste non plus quelques mois plus tard, quand les autorités nazies proclament leur volonté de faire du Festspiele de 1940 une démonstration éclatante du rayonnement culturel du Reich.

 

Les Nazis au pouvoir ont imposé leurs lois antijuives, accueillies avec enthousiasme par une partie de la population. On ne voit quasiment plus de Juifs à Salzbourg, ni ailleurs en Autriche. Ceux qui n’ont pas quitté à temps le pays ont été persécutés, spoliés, déportés. Quelques-uns survivent ; en dissimulant leur judaïsme.

 

C’est le cas d’Otto Steiner. Au fond de lui, il sait bien qu’il est juif, mais il préfère se convaincre qu’il ne l’est pas. Ou presque pas, l’essentiel étant de ne pas susciter le doute autour de lui. Question de survie.

 

Il faut dire que la survie d’Otto Steiner est sujette à d’autres contingences. La tuberculose dont il souffre a atteint un stade très avancé. Pronostic vital engagé, dirait-on de nos jours. Très affaibli, il est hospitalisé dans un sanatorium de Salzbourg. Le quotidien y est sinistre. Les locaux sont sordides, les repas rationnés, les soins illusoires, les conditions hygiéniques précaires. La promiscuité avec les mourants est angoissante, désespérante, avilissante. Et tout va se dégrader, à mesure que s’affirme la volonté de dédier en priorité les établissements de soins aux soldats blessés au front. Chez les Nazis, on n’aime pas trop les malades. Ce sont des parasites encombrants. Des intouchables.

 

Au travers des propos très laconiques de son journal, on comprend qu’Otto Steiner est un grand mélomane. Il a même été un spécialiste reconnu de la musique. Il connaît par cœur les partitions des œuvres majeures, ainsi que les paroles des grands opéras allemands et italiens. Malgré sa maladie et ses origines … hum ! …, on vient le voir discrètement pour avoir son avis sur le programme des concerts du festival à venir et pour en rédiger les brochures de présentation. On le sollicite aussi pour l’accompagnement musical d’un événement politique majeur, la rencontre au sommet – dans tous les sens du terme – du Führer et du Duce au col du Brenner en mars 1940. Une occasion qu’Otto Steiner aurait bien mise à profit pour tuer Hitler ! Mais c’était plus facile à dire qu’à faire !

 

Steiner est particulièrement amateur de l’œuvre de Mozart, dont on sait, bien sûr, qu’il est la personnalité emblématique de Salzbourg, et dont les œuvres occupent toujours une place de choix dans le programme du Festspiele.

 

Dans un premier temps, Steiner, abattu, ne critique pas la programmation qu’on lui dévoile et qu’il juge stupide. Il rédige ses textes en caricaturant discrètement la pompe nazie. Il va s’enhardir peu à peu, indigné d’apprendre qu’une œuvre d’un compositeur lieutenant de SS est programmée juste avant un concerto de Mozart. Il concoctera alors une petite surprise savoureuse pour le public et les dignitaires nazis assistant au concert.

 

Avant de tirer sa révérence en paix quelques jours plus tard.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Belle-Amie, de Harold Cobert

Publié le 17 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant avait raconté, à la fin du dix-neuvième siècle, la réussite de Georges Duroy, un homme à femmes ambitieux, dénué de scrupules et de sens moral, parvenu à la tête d’un journal d’opinion perverti par des rapports malsains avec les mondes de la politique et de la finance. Harold Cobert, un homme de lettres d’aujourd’hui, rouvre le dossier du même personnage, désormais connu sous le nom de Georges du Roy de Cantel, dix ans après son mariage en grande pompe. A-t-il poursuivi son ascension ? Se peut-il que ses frénésies de sexe, d’argent et de pouvoir aient précipité sa chute ? Peut-être aussi s’est-il acheté une conduite, en se consacrant à des œuvres nobles ! C’est le sujet du roman Belle-Amie, qui s’inscrit donc comme la suite du roman de Maupassant.

 

L’auteur place intelligemment sa fiction dans le contexte historique de l’un des grands scandales de l’époque, celui de la faillite de la société du canal de Panama, rebaptisé pour l’occasion canal du Nicaragua, sans doute pour pouvoir s’affranchir si nécessaire de quelques détails historiques. Il en reconstitue parfaitement les circonstances et les conséquences pour l’époque, les disgrâces et les condamnations pour corruption de nombre d’hommes politiques de premier plan, ainsi que l’opportunité qu’y virent certains de tenter de renverser la République et de restaurer la monarchie.

 

Dans la logique de ses ambitions insatiables et de ses impulsions mal maîtrisées, Georges du Roy du Cantel se retrouve au cœur du cyclone. Saura-t-il tirer durablement son épingle du jeu ? Pourra-t-il toujours compter sur son charme et sur sa capacité à manipuler les femmes ?

 

Les personnages féminins de Bel-Ami sont bien là, autour de lui, à l’exception de Clotilde de Marelle, dont on apprend qu’elle est décédée. J’ai sur le moment pensé que l’auteur avait supprimé son personnage parce qu’il ne lui avait pas trouvé de place dans l’intrigue, mais je me trompais… A découvrir par vous-même !... Deux nouveaux personnages apparaissent : le mystérieux Siegfried de Latour et sa troublante cousine Salomé, pour des péripéties étranges, parfois franchement extravagantes, quelque peu tirées par les cheveux.

 

J’ai été bluffé par une trouvaille géniale de l’auteur. Les épisodes du roman Bel-Ami avaient été publiés en leur temps sous forme de feuilleton. Dans l’intrigue de Belle-Amie, ces épisodes sont présentés comme des articles de presse d’investigation, publiés pour incriminer Georges du Roy de Cantel, en révélant les turpitudes de son parcours d’ascension. Auteur du premier ouvrage, le dénommé Guy de Maupassant se retrouve personnage du second : il est le journaliste en charge de l’enquête et le rédacteur des articles. Harold Cobert s’est inspiré des méthodes d’une certaine presse d’opposition d’aujourd’hui à l’encontre d’hommes politique à dézinguer.  

 

L’auteur réussit peu ou prou à se placer dans la continuité de Maupassant, sans toujours restituer la fluidité et la subtilité de son écriture. J’ai regretté une tendance à abuser de passages descriptifs se voulant lyriques, mais pas toujours heureux. Ils rallongent inutilement le texte et cassent le rythme de la lecture, surtout dans la première partie du livre.

 

J’ai noté quelques références discrètes et élégantes à la littérature et à l’histoire. Il me revient notamment une évocation de Dorian Gray ; j’ai aussi noté le nom d’un aventurier russe qui jouera plus tard un rôle clé dans l’histoire des emprunts russes. La future affaire Dreyfus, en revanche, n’est pas évoquée, bien que l’auteur rappelle avec insistance l’antisémitisme largement partagé par la population de l’époque, un antisémitisme attisé par des campagnes virulentes menées par certains courants politiques, en marge des scandales et sans lien particulier avec eux.

 

On peut certes être tenté par des comparaisons avec quelques événements actuels. Attention toutefois à en relativiser les circonstances pour ne pas alimenter une thèse de « tous pourris », qui ferait proliférer des propos et des actes nauséabonds.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Bel-Ami, de Guy de Maupassant

Publié le 17 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Comment est-il possible que, jusqu’à ces jours-ci, je n’aie pas lu un livre aussi fameux que Bel-Ami ? Car ce roman a de quoi plaire à tous les publics, à commencer par les adolescents rétifs à la littérature classique. A cet âge-là, j’étais passé par une période d’addiction aux polars machos et aux best-sellers estivaux. J’aurais été enthousiasmé par Bel-Ami, autant par le roman que par le personnage ainsi surnommé ; sa réussite financière fulgurante et ses conquêtes féminines m’auraient carrément fasciné. Cerise sur le gâteau, le jeune homme que j’étais, pas trop fier de ses lectures d’alors, se serait senti valorisé par la place de l’auteur dans le panthéon des grands romanciers classiques.

 

A l’époque, je n’aurais probablement pas relevé le pessimisme de l’auteur ni sa vision critique de la société parisienne de la fin du dix-neuvième siècle. Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant plonge son lecteur dans un microcosme social amalgamant politique, finance et journalisme, autour d’une même frénésie d’argent, de pouvoir et de défoulement sexuel... Certains diront que rien n’a changé depuis.

 

Toujours est-il que l’intrigue générale du roman est passionnante, les personnages bien campés, les péripéties virevoltantes comme des épisodes de feuilleton. Et leur développement dans des rues de Paris tout récemment transformées par Haussmann conforte le lecteur d’aujourd’hui dans sa conviction que non, rien n’a changé depuis. S’il est parisien – c’est mon cas –, il aura l’impression d’être le témoin vivant des aventures de Georges, de Madeleine, de Clotilde et de la famille Walter.

 

Qui est-il, ce Georges Duroi, qui prétendra se faire appeler Georges du Roy de Cantel ? Ce petit employé, fils de paysans très modestes, aura su se créer les opportunités d’accéder, marche après marche, à la direction d’un journal influent, devenant de ce fait riche et puissant. Doté d’un physique de séducteur irrésistible – à l’époque, une moustache mousseuse et une démarche de cavalier s’imposent –, totalement dépourvu de scrupules et de sens moral, il se sera servi à point nommé de son succès auprès des femmes.

 

En même temps, cet homme n’est pas Superman. Il est malin, mais ses capacités d’analyse sont limitées. Il le sait et s’en agace. Sa confiance en lui est fragile. Les obstacles le mettent en rage. Une femme manipulatrice peut le rendre fou de jalousie. Son désir d’accumuler toujours plus de conquêtes féminines, son besoin d’écraser et d’humilier les hommes, tous vus comme des rivaux, pourraient le conduire à l’échec. Mais il a pour lui l’audace de ceux qui réussissent. Et afin d'afficher son mépris pour la société, Maupassant, que ses frasques de jeunesse ont rendu malade et acrimonieux, lui alloue une bonne étoile persistante. Comme un pied de nez à la morale.

 

Un mot sur les femmes, qui font sa bonne fortune et qui auraient pu précipiter sa perte. Elles n’ont à l’époque aucun droit institutionnel, leurs moyens d’action sont bridés et elles sont dépendantes d’un mari ou d’un protecteur. Si la plupart se soumettent à ce statut passif, l’une d’elles parvient à exercer une influence invisible mais incontournable ; ses stratégies froidement élaborées peuvent s’avérer redoutables.

 

Toutes sans exception sont sensibles au charme de Georges, dont le mode d’abordage un peu mouillé paraîtrait toutefois ridicule de nos jours et aurait peu de chances de marcher… C’est en tout cas ce que je pense, mais j’avoue que je n’ai pas essayé.

 

La prose de Maupassant est limpide. Les phrases coulent de source. La construction est transparente, linéaire, sans artifice. Les péripéties sont excitantes, je le répète. Un excellent moment de lecture, même pour ceux – comme c’est mon cas – dont l’adolescence est lointaine.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Matador yankee, de Jean-Baptiste Maudet

Publié le 26 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2019, 

A moins qu’il ne s’agisse que d’un hasard chanceux, il est plutôt malin d’écrire un livre dont l’un des thèmes enflamme l’actualité internationale. Tout au long de Matador yankee, l’auteur, dont c’est le premier roman, explore la question de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Tout oppose ceux qui naissent en deçà et au-delà de la ligne : l’identité, l’histoire, les traditions, les psychoses… Jusqu’aux spectacles ludiques d’affrontement de l’homme et du taureau — ou du toro —, une passion largement partagée, mais déclinée d’un côté en corrida, de l’autre en rodéo.

 

Le personnage principal est bien placé pour le savoir. Il se fait appeler Harper, un patronyme américain. Selon le côté de la frontière où il se trouve, il dit se prénommer John ou Juan. Sa mère, une Mexicaine installée depuis longtemps en Californie, n’a jamais rien voulu lui dire sur son père, envolé quelques mois après sa naissance. Avec ses mèches blondes et ses yeux bleus, Harper se trouve une ressemblance avec Robert Redford, ce qui l’autorise à penser et même à prétendre qu’il pourrait en être le fils.

 

En dépit d’une éducation typiquement américaine nourrie au western, Harper a toujours rêvé de devenir un grand torero. Sa jeunesse s’est perdue entre quelques combats menés dans des arènes mexicaines de second plan et des rodéos de kermesse au Nevada ou au Colorado, vécus en compagnie de soiffards jouant aux cow-boys. Côté mexicain, les coups de corne lui ont laissé des cicatrices spectaculaires ; côté américain, les plaies et bosses récoltées lors des chutes l’ont quelque peu déglingué. Des douleurs qu’il s’efforce d’oublier dans l’alcool, comme le souci que lui inspire une dette importante accumulée auprès d’une mère maquerelle au regard et à la férocité de panthère.

 

A partir de là, les péripéties vont s’enchaîner, implacables… Le synopsis rappelle étonnamment celui du dernier roman de Michael Farris Smith, Le Pays des oubliés, que j’ai lu et critiqué tout récemment. Une coïncidence, en fait. Comme si les paumés du deep south étaient tous voués à la même malédiction !

 

Les références de l’auteur, Jean-Baptiste Maudet, sont plutôt cinématographiques. Elles sont nombreuses, Hollywood n’étant pas loin. Un faux médecin porte une moustache triste qui le fait ressembler à un acteur de cinéma muet. Les paysages de la Sierra Madre et un trésor mystérieux pourraient ressusciter Humphrey Bogart. Des béquilles et des bandages de blessures évoquent la guerre de Sécession vue par Sergio Leone. Un vieux type armé d’un colt de western et dont les cheveux sont serrés par un bandana à la manière de Geronimo, flingue un à un, comme dans Tarantino, des tueurs à la poursuite de Harper. Et ce dernier lui-même pourrait choisir une fin heureuse auprès de la très belle star féminine de l’histoire. Mais peut-être préférera-t-il prolonger indéfiniment son road-trip à travers le continent. A moins que tout ne s’achève par un sacrifice expiatoire à la Butch Cassidy et le Kid… Redford for ever !

 

A moins encore qu’il ne soit attaché à son identité de poor lonesome cow-boy. Chacun ses références !

 

A l’instar d’Harper, qualifié de matador yankee ou de gringo torero, tous les personnages du livre sont un peu « barrés ». Matador yankee est un roman noir, dans le genre burlesque. Les intrigues sont surprenantes, certaines péripéties bouffonnes ou démesurées, à la limite du vraisemblable.

 

Le livre recèle des qualités littéraires peu apparentes à la première lecture. L’auteur a adopté un mode de narration complexe, comme un puzzle dont deux ou trois pièces ne seraient pas données en même temps que les autres et qui ne viendraient éclairer certains épisodes restés obscurs que plusieurs dizaines de pages plus loin. La lecture exige donc de prendre son temps. Il n’est pas inutile de relire certains chapitres avec du recul. C’est aussi l’occasion de découvrir des traits d’humour inattendus et décapants qui avaient pu échapper d’entrée.

 

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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San Perdido, de David Zukerman

Publié le 26 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2019, 

Ecrire un roman, cela consiste pour un écrivain à imaginer des personnages fictifs et à les faire évoluer dans des situations ordonnées selon l’intrigue qu’il a conçue. Dans San Perdido, l’auteur ne déroge pas à cette définition et va encore plus loin. Sur un théâtre des événements lui-même fictif, il fait intervenir un être évanescent issu de légendes populaires.

 

La ville de San Perdido n’existe pas. L’auteur l’a imaginée en Amérique centrale, dans l’Etat de Panama, où les retombées économiques du canal éponyme et du statut de paradis fiscal ne profitent qu’à quelques-uns. Située sur la Côte des Caraïbes, San Perdido est dotée des particularités des capitales caribéennes dans les années cinquante, période sur laquelle le roman se déroule : inégalités sociales abyssales, prostitution, corruption, magouilles, tout cela sous le charme trompeur d’un ciel tropical et d’une végétation luxuriante. On pense au La Havane de Batista et au Saint-Domingue de Trujillo.  

 

Il était donc une fois, à San Perdido, une population vivant misérablement dans les bidonvilles de la ville basse, tirant une maigre pitance des activités de son port et confrontée aux miasmes putrides d’une immense décharge publique à ciel ouvert. Sur les hauteurs, bien au-dessus de la multitude, s’étend le plateau Del Sol où les privilégiés habitent de superbes propriétés ombragées. Une maison luxueuse et discrète accueille les dignitaires et les hommes d’affaires voulant se divertir auprès de très jeunes femmes au corps sublime. Au sommet se dresse le somptueux palais du gouverneur.

 

Se refusant toute limite, l’auteur fait appel au merveilleux panaméen et à la légende des Cimarrons, des esclaves originaires d’Afrique, qui se rebellèrent au seizième siècle et menèrent la vie dure aux colons espagnols. Dans la ville basse, on veut croire que leurs descendants vivent cachés dans la jungle voisine, opaque et mystérieuse, et qu’ils disposent de pouvoirs magiques pour corriger les injustices et punir les méchants. C’est ainsi qu’apparait soudain la figure réelle ou mythique de Yerbo Kwinton, un Noir au regard bleu pâle, aux mains immenses, disposant de qualités humaines et physiques surréelles. Sa personnalité planera sur l’intrigue jusqu’à ce que…

 

Comme il se doit, les turpitudes financières et sexuelles du gouverneur et de son entourage sont le moteur des péripéties du roman.

 

Des personnages pittoresques, mais peu recommandables pour la plupart. Le gouverneur Lamberto est surnommé le Taureau, en référence à son appétit sexuel insatiable. Son conseiller Carlos Hierra évoque un certain vizir félon voulant devenir calife à la place du calife. L’aventurier américain Stomper est prêt à tout, vraiment à tout, pour s’enrichir. Une étrange Eurasienne qu’on appelle Madame dirige un établissement raffiné d’un genre spécial. L’efficace docteur Portillo-Lopez est plus porté sur l’humanisme que sur la sexualité. Deux jeunes femmes, Yumna et Hissa, doivent à leur plastique de rêve d’être montées de la ville basse à la ville haute... Dans la ville basse, les personnages, nombreux, n’ont pas grand-chose à espérer, à l’exception de Felicia, une vieille femme au cœur noble, et d’Augusto, qui deviendra chef d’entreprise sans se corrompre (ça existe !).

 

Consacrés à la ville basse et à son quotidien sordide à peine enchanté par l’apparition de « la Mano », les premiers chapitres sont un peu déroutants. L’agrément de lecture s’élève dès qu’on aborde les stratagèmes concoctés dans la ville haute. Vers la fin, l’intrigue s’enrichit de rebondissements savoureux, conférant au roman le ton captivant d’un thriller.

 

De l’auteur, David Zukerman, on ne sait pas grand-chose : il approche de la soixantaine, a exercé de nombreux métiers et à défaut d’être le premier roman qu’il ait écrit, San Perdido est le premier qu’il a adressé à un éditeur. Il a bien fait. Sa plume est fine et légère, son vocabulaire est précis et varié, l’utilisation du présent de l’indicatif donne à la narration une tonalité décalée, tantôt ironique, tantôt moralisatrice. Il s’est donné aussi du plaisir à écrire quelques passages lascifs émoustillants.

 

En fin de compte, San Perdido est un roman plaisant, dépaysant et très distrayant.

 

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L'Empreinte, d'Alexandria Marzano-Lesnevich

Publié le 11 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, témoignage

Juin 2019, 

L’Empreinte n’est pas un roman. C’est la combinaison romancée d’un mémoire critique sur la justice pénale américaine, d’une réflexion personnelle sur la peine de mort, d’une enquête parajudiciaire et d’un récit autobiographique libérateur.

 

Fille d’avocats installés dans le New Jersey, Alexandria, auteure et narratrice de l’ouvrage, est naturellement amenée à entreprendre des études de droit. En 2003, elle rejoint pour un stage, en Louisiane, le cabinet d’un avocat opposé à la peine capitale et spécialisé dans la défense des condamnés à mort. En guise d’intégration, on lui fait visionner un enregistrement datant de 1992, les aveux d’un meurtrier nommé Ricky Langley.

 

Âgé alors de vingt-six ans, Ricky Langley a étranglé quelques jours plus tôt un petit garçon de huit ans. Confondu rapidement, il a reconnu son crime. En 1994, il est condamné à la peine de mort. Huit ans plus tard, alors qu’il attend son tour dans ce qu’on appelle le couloir de la mort, le jugement est cassé pour vice de procédure. Quand Alexandria commence son stage, le nouveau procès vient de s’achever. Ricky Langley est condamné à la prison à perpétuité. Invoquant l’irresponsabilité, son avocat fait appel.

 

La vidéo bouleverse la vie d’Alexandria. La pédophilie assumée par le meurtrier ravive un passé très personnel qui ne cesse de la tourmenter. Engagée contre la peine de mort, elle prend conscience qu’elle a désiré la mort pour Ricky Langley. Comment pourrait-elle alors défendre avec efficacité un criminel présumé, si ses convictions sont mises à mal lorsque des faits la touchent personnellement ? Rentrée chez elle, Alexandria abandonne le droit, s’oriente vers la littérature, mais sa mémoire reste marquée par une empreinte, ou plutôt par deux empreintes superposées : la vidéo des aveux de Ricky Langley et le souvenir d’un proche – l’immonde individu ! – qui venait les violer la nuit dans leur lit, elle et sa sœur, quand elles n’étaient encore que des petites filles.

 

Alexandria continue à s’intéresser de loin à l’affaire, fait des recherches sur internet, se fait envoyer des pièces judiciaires. Un jour, en 2015, elle décide d’approfondir le dossier, se rend sur les lieux en Louisiane, épluche les archives du tribunal et va rencontrer Ricky Langley dans sa prison. Le livre qui s’appellera L’Empreinte est en germe.

 

Le livre, près de cinq cents pages, est décomposé en trois parties. La première raconte le crime, l’arrestation de Langley, l’enquête et les interrogatoires. Dans une seconde partie, Alexandria reconstitue la vie du meurtrier, remontant jusqu’à un épouvantable accident de voiture survenu quelques mois avant sa naissance. La troisième partie est consacrée au procès de 2003 et à ses péripéties qui défraient la chronique des observateurs.

 

Mais tout au long du livre, Alexandria intercale, comme pour en souligner la parallèle, l’histoire de sa propre enfance au sein de sa famille, et du silence qu’il est convenu d’y observer sur des drames du passé comme, bien évidemment, sur des actes de pédophilie que j’ai déjà évoqués.

 

Les textes qui encadrent le droit pénal américain amènent les juges et les jurés à des questions dont la réponse peut faire basculer un verdict. Ricky Langley est convaincu de pédophilie, c’est un fait établi. Mais le meurtre qu’il a commis est-il lié à sa pédophilie ? Si oui, est-il la conséquence de sa pédophilie ? Cette perversion résulte-t-elle directement des conditions effroyables de sa naissance ? Ou du climat familial perturbé qui avait résulté de ces conditions effroyables ? Langley a-t-il cherché à soigner sa perversion ? Etc. Positives ou négatives, les réponses sont peu fiables parce que le sujet est complexe, parce que les témoignages fluctuent au cours des années d’enquêtes et de contrenquêtes et parce que Ricky Langley pourrait par moment être quelque peu affabulateur… A quoi tient un verdict ?

 

De jolies descriptions de paysages dans ce livre qui comporte aussi de nombreux détails fastidieux et peu intéressants. L’écriture est fluide, mais le double déroulé des événements sur trente ans est complexe à suivre, d’autant que les enchaînements du texte ne sont ni logiques, ni thématiques, ni chronologiques. J’ai eu par moment du mal à m’y retrouver et il m’a fallu prendre du recul, relire certains passages, pour parvenir à une vision globale claire de l’ouvrage.

 

L’exigence d’une prise de recul : n’est-ce pas justement le propre des ouvrages profonds ?

 

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Le Pays des oubliés, de Michael Farris Smith

Publié le 11 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2019,

Son précédent roman, Nulle part sur la terre, m’avait fortement séduit il y a deux ans. Le Pays des oubliés m’a ramené dans le Mississippi, terre natale de Michael Farris Smith qui lui consacre son œuvre, comme l’avait fait avant lui le grand William Faulkner. Ravagé par le chômage et la misère, le Mississippi est le plus arriéré des États Unis d’Amérique. Dans le delta du grand fleuve, des milliers d’hectares de terres agricoles fertiles s’étendent pourtant à l’infini, dans une horizontalité déprimante pour l’œil. Leurs riches propriétaires n’habitent pas dans l’Etat.

 

Çà et là dans un paysage écrasé de chaleur, se dressent des stations-service, des cafétérias, des supérettes et des mobile-homes, structures monotones émergeant le long des routes, au milieu de décharges et de terrains vagues. Des hommes qui ont depuis longtemps décroché noient leur solitude, leurs rancœurs et leur absence d’espérance, dans l’alcool et dans la violence. Pour se distraire, ils peuvent jouer leurs maigres revenus en pariant sur des combats de chiens, ou d’hommes.

 

Depuis toujours, Jack Boucher s’interroge sur lui-même. Abandonné tout petit par ses parents, il est passé de famille d’accueil en famille d’accueil avant de trouver à l’âge de douze ans une vraie mère de substitution en Maryann, une femme qui s’est construite seule, dans une maison ancienne, sur un vaste domaine. Jack lui voue une affection jamais démentie. Trente ans plus tard, Maryann vit ses derniers jours, inconsciente, dans la maison de retraite où son Alzheimer l’a reléguée.

 

En l’absence de réponse à ses questions existentielles, Jack a depuis longtemps donné un sens à sa vie, du moins le croit-il. Il a gagné sa subsistance en canalisant sa hargne dans des combats singuliers, à poings nus, sur des rings de fortune, devant des foules d’abrutis qui claquent le fric qu’ils ont et celui qu’ils n’ont pas dans des paris stupides, hurlant pour encourager leur favori.

 

Pendant toutes ces années, Jack a pris tant de coups sur le corps et surtout à la tête – des commotions cérébrales jamais soignées –, que les douleurs, intolérables, ne disparaissent qu’à coup de dope, des pilules qu’il fait passer en ingurgitant des litres de whisky. Pour les organisateurs, il n’est plus aujourd’hui un combattant fiable, même dans les combats truqués, car il suffit d’un mot de trop pour qu’il renonce à se coucher, ainsi qu’il s’y était engagé moyennant rémunération.

 

Du coup, Jack est aussi au bout du rouleau financièrement. Il doit douze mille euros à Big Mamma Sweet, une puissante et cruelle mère maquerelle mafieuse, qui menace explicitement sa vie. Et les banques sont sur le point de saisir les quatre-vingts hectares de Maryann, qu’il a imprudemment engagés pour une dette de trente mille dollars. Sauver le patrimoine de Maryann pour qu’elle puisse fermer les yeux chez elle : pour Jack, la possibilité d’une rédemption. Il fait ce qu’il peut, mais les embûches ne manquent pas.

 

Dans ce roman, où les personnages n’hésitent pas à invoquer les forces de l’esprit, une jeune femme nommée Annette, au corps parfait recouvert de tatouages si étonnants qu’ils sont son gagne-pain, jouera le rôle d’ange salvateur, auprès d’un homme qui aurait l’âge d’être son père.

 

Les pages de description des combats sont très violentes et avivent les pires pulsions du lecteur, comme pour le spectateur d’un combat de boxe. Pour ma part, dès que j’ai choisi mon favori, j’en arrive à partager son agressivité haineuse et à souhaiter mille maux à son adversaire, une attitude dont je ne suis pas fier, mais que je n’ai pu m’empêcher de ressentir lors de l’ultime combat mené par Jack, avec ses rebondissements inattendus.

 

Au prix d’un scénario un peu tiré par les cheveux et de quelques redites, l’auteur livre un roman très noir, dont les dernières pages sont incontestablement haletantes. La ténébreuse clarté de son écriture, très poétique, illustre aussi bien l’incandescence d’un ciel infernal, que la désespérance hébétée des gens du cru, oubliés dans le fond de leur Sud impitoyable.

 

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Les vivants au prix des morts, de René Frégni

Publié le 26 Mai 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2019,

Le parcours de l’écrivain René Frégni mérite qu’on s’y arrête. Issu d’une famille modeste de Marseille, il décroche à l’école et n’achève pas ses études. Plus tard, à l’armée, il déserte, ce qui lui vaut quelques mois d’emprisonnement. Là, un aumônier bienveillant lui apporte des livres. La lecture est alors une nouvelle naissance pour le jeune homme. Il découvre l’écriture et la magie des mots qui, dit-il, faisaient entrer dans la grisaille sinistre de sa cellule, les couleurs d’une fleur, les senteurs d’une forêt, le chant d’un oiseau.

 

Pour transmettre cette ouverture sur la vie à des détenus n’ayant jamais connu que le béton des cités et des établissements pénitentiaires, il animera plus tard des ateliers d’écriture dans les prisons.

 

Après des expériences professionnelles qui ne le satisfont pas, René Frégni se consacre à l’écriture. Ses premiers écrits ressemblent à des récits de promenades, des odes à la beauté de la Provence, sa Provence, dont il excelle à invoquer le bleu du ciel, la blancheur incandescente du soleil et les couleurs changeantes des collines. Il se lance dans l’écriture de romans policiers, où il s’inspire de sa fréquentation des truands. Ses polars mettent régulièrement en scène un brave type un peu naïf et un malfrat profitant de sa bienveillance au risque de l’entraîner sur des chemins noirs. Fidèle à ses enthousiasmes, Frégni ne manque jamais d’imprégner ses polars de son amour contemplatif pour la Provence.

 

Mais pourquoi me suis-je mis à raconter – très sommairement – la vie de cet homme aujourd’hui septuagénaire, au lieu de parler de son dernier roman, Les vivants au prix des morts ? C’est parce que dans ce livre, il va encore plus loin que dans ses polars précédents : le narrateur et personnage principal s’appelle… René Frégni.

 

Le René Frégni du roman vit à Manosque. Il a atteint une sorte de plénitude et vit en osmose avec la nature de sa Provence chérie. Il s’émerveille chaque jour du bonheur qu’il a construit avec Isabelle, une enseignante auprès de qui il s’endort le soir, le nez dans ses cheveux, la main fermée sur un joli sein rond, souple et chaud. Le jour, pendant qu’elle travaille à l’école, il transcrit dans un petit cahier rouge les couleurs du paysage qu’il contemple de sa fenêtre ou ce qu’il a ressenti en marchant sur les chemins qui serpentent dans les collines.

 

Quand il est stressé, il lui faut de l’activité. Alors il bêche le jardin, taille les arbres fruitiers ou coupe du bois pour l’hiver prochain. Et du stress, justement, il ne va pas en manquer. Kader, un dangereux taulard, vient de s’évader des Baumettes, à Marseille. Ce malfaiteur récidiviste, qui avait suivi ses ateliers d’écriture, vient solliciter son aide pour échapper à la police et, pire encore, à d’anciens complices ayant des comptes à régler.

 

Pas le genre balance ou lanceur d’alerte, le René. Au contraire, sens extrême de la solidarité ou incapacité à dire non, le voilà qui devient complice du brigand en cavale, au risque de tout sacrifier : sa liberté, sa quiétude, son amour. Car une fois le doigt mis dans l’engrenage… Une véritable angoisse !

 

Étonnante, la conception de ce roman. Car le René Frégni des premières pages est bien le vrai René Frégni, l’écrivain dont j’ai évoqué le parcours. Mais ce vrai René Frégni, l’écrivain, a-t-il vraiment vécu les aventures du René Frégni personnage du roman ? Et comment s’en est-il sorti ? Un sujet sur lequel l’écrivain m’a tenu en haleine jusqu’à la dernière page, et même au-delà, car il m’a laissé sans réponse. « Ni vérité, ni réalité, ni histoire » prévient-il, énigmatique, au début du livre. « C’est une histoire vraie, puisque j’en ai écrit les mots » a-t-il déclaré, tout aussi énigmatique, lors d’une interview.

 

René Frégni maîtrise parfaitement les codes du roman noir. Il a aussi une très belle plume, très lyrique. Il le sait et en abuse un peu. Sa Provence est belle, son Isabelle aussi, on finit par le savoir. Il n’est pas non plus avare de bons sentiments. Pauvres gangsters et pauvres djihadistes qui n’ont eu que la malchance de passer trop tôt des ghettos à la case prison !

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Né d'aucune femme, de Franck Bouysse

Publié le 26 Mai 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2019,

Difficile d’inventorier toutes les émotions qui m’ont traversé en lisant Né d’aucune femme, un roman où l’auteur, Franck Bouysse, a puisé son inspiration dans la mémoire lointaine de son Limousin natal. Des fermes anémiques, un bourg et son église, un curé qui parcourt sa paroisse en voiture à cheval ; plus loin, au-delà des hameaux, dans la forêt, une grande demeure semblable à un château, puis un ancien monastère transformé en asile où, en ce temps-là, on n’enfermait pas que les fous ; et aussi une usine, la forge, symbole de la révolution industrielle du dix-neuvième siècle.

 

Une fois le cadre posé, tout à vraiment commencé pour moi par le sombre pressentiment d’une histoire sordide, suivi d’un malaise diffus à la lecture des premières pages des cahiers de Rose, quatorze ans, tout juste nubile, vendue par son père parce qu’il ne peut pas nourrir sa femme et ses quatre filles. Pas besoin d’être grand clerc pour imaginer les arrière-pensées de l’acquéreur, un notable, maître de forge, tout puissant localement. Un homme brutal, dépourvu d’humanité, dont on découvre progressivement l’ignoble projet concocté à l’initiative de sa mère, une vieille femme sèche et revêche. L’ogre et la sorcière d’un conte cauchemardesque pour adultes.

 

Tout au long du livre, j’ai été tiraillé entre deux pulsions contradictoires. Captivé et bouleversé par l’intrigue, digne d’un thriller, j’étais poussé à tourner les pages et à me précipiter vers la suite des péripéties. En même temps, fasciné par les personnages et par l’écriture, je ne pouvais m’empêcher de relire deux fois, trois fois, certains passages.

 

Car l’écriture de Né d’aucune femme est indissociable des personnages et des chapitres titrés qui leur sont consacrés.

 

La plupart de ces chapitres sont la retranscription des cahiers écrits par Rose pour laisser un témoignage de son calvaire. Un texte poignant et attendrissant, rédigé par une jeune fille qui n’était pas allée à l’école, que sa mère, révèle-t-elle, faisait juste lire et recopier des passages des Evangiles. Une syntaxe de langage parlé populaire, simple, naïf, de moins en moins naïf d’ailleurs au fil des pages, car Rose ne manque pas de bon sens. Intégrés à la narration sans autre façon, les dialogues sont tellement expressifs, que j’entendais Rose parler, tour à tour désespérée et effrontée, digne, dissimulant une détermination qui surprendra…

 

Deux autres narrateurs dans le livre, et chacun son style. Edmond, le palefrenier factotum, un homme jeune, costaud et pourtant déjà détruit, jette des phrases au débotté. Gabriel, le curé, doué d’une plume lyrique et introspective, enrobe toute l’histoire comme en un testament spirituel, quarante ans plus tard. Les chapitres dédiés aux deux derniers personnages, le père et la mère de Rose, font l’objet d’une narration classique, dans une tonalité sombre ; comme si ces fermiers miséreux ne pouvaient s’exprimer en dehors de dialogues hachés par des silences hurlant leur désespérance.

 

Tous, hommes et femmes, sont d’un réalisme tranchant. L’auteur dévoile leurs failles, chez les uns des perversités monstrueuses, intolérables ; chez les autres, des faiblesses tout simplement humaines, comme celles qui façonnent notre destin malgré nous.

 

Je n’avais jusqu’à présent rien lu de Franck Bouysse, un romancier qui, depuis quelque temps, affole le baromètre de la critique. Pour un écrivain quinquagénaire, s’incarner dans le personnage d’une jeune fille comme Rose est une performance littéraire exceptionnelle. J’ajoute que Né d’aucune mère réunit tous les attraits qu’il m’est possible d’espérer trouver dans un roman : une histoire qui m’a profondément secoué, une plume qui m’a enchanté, des portraits psychologiques percutants, un suspense insoutenable, des rebondissements qui m’ont surpris – malgré des indices pourtant glissés ça et là, et que je n’ai pas su déceler –.

 

Né d’aucune femme est un roman éblouissant, d’une force incroyable. J’en suis à me demander quel plaisir je pourrai encore trouver à lire d’autres romans…

 

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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La Cathédrale de la Mer, d'Ildefonso Falcones

Publié le 8 Mai 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2019 

Ce livre réunit tous les ingrédients qui font un best-seller. Et il fut effectivement un best-seller mondial ! Publié il y a une quinzaine d’années, La Cathédrale de la Mer est une longue fresque historique, romanesque et humaniste, dont l’action se situe en Catalogne, au Moyen-Age. Œuvre d’Ildefonso Falcones, un avocat médiéviste barcelonais qui mit plusieurs années à l’écrire, le livre comporte sept à huit cents pages selon les éditions.

 

Ancré autour de la construction d’une cathédrale, le roman s’apparente plus aux Piliers de la Terre qu’à Notre-Dame de Paris. Mais à la différence de la cathédrale fictive de Ken Follett, la Cathédrale de la Mer existe réellement. Elle se dresse à Barcelone, dans le vieux quartier aujourd’hui branché de la Ribera. C’est un vaste édifice de conception gothique, mais d’aspect massif, sobre, sans ornementation flamboyante. Ainsi la voulait la population locale, qui avait activement contribué à sa construction, en la finançant et en y travaillant. Le roman évoque notamment le rôle clé de centaines de « bataixos » – on dirait aujourd’hui en français des débardeurs – qui, à dos d’homme, avaient apporté un à un sur le site les blocs de pierre extraits dans les carrières avoisinantes.

 

Alors qu’il avait fallu deux siècles pour construire Notre-Dame de Paris, une soixantaine d’années avaient suffi pour Santa-Maria del Mar. Le roman place ces soixante années sur l’échelle du temps d’un homme, né avec la pose de la première pierre, et dont la plénitude personnelle coïncidera avec la mise en place de la dernière clé de voute.

 

Cet homme se nomme Arnau Estanyol. Fils d’un serf, il est dès l’adolescence coopté dans la confrérie des « bataixos ». Un rude métier ! Ses qualités et les circonstances lui valent de gravir rapidement les échelons de la société catalane. Devenu un notable riche et puissant, estimé par ses pairs, adulé par le peuple, il n’oublie pas d’où il vient et se pose en défenseur des esclaves et des pauvres. Il est aussi l’ami fidèle des Juifs qui, confinés dans leur « barrio », financent le roi de Catalogne… sans jamais être à l’abri de représailles soudaines et brutales ; il suffira d’une épidémie de peste ou d’une période de famine pour alimenter des rumeurs de sorcellerie et réveiller les bas instincts du peuple, transformé en meute sanguinaire.

 

Arnau est l’archétype du héros de best-seller : beau, fort, courageux, intelligent, juste, honnête, bienveillant, humble … quoi d’autre, encore ?... J’aurais pu être agacé ! Mais non, je me suis attaché à son parcours, j’ai souffert des tourments et des humiliations qu’il n’a pas manqué de subir. Sa vie n’aura pas été un long fleuve tranquille. Dans la Catalogne médiévale, les seigneurs et les nobles bénéficient de privilèges hallucinants, révoltants, intimes, dont ils abusent sans vergogne dans leurs rapports avec les familles de leurs serfs. Mais il arrive qu’ils trouvent Arnau en travers de leur chemin ; ils lui en gardent alors une rancune et une haine tenaces. Notre héros devra faire face à de lâches machinations ourdies par ceux qui se sont sentis outragés. Il lui faudra aussi échapper aux griffes de l’implacable Inquisition et de ses affreux moines encapuchonnés dans leur robe noire.

 

Dans ce genre de roman, les personnages sont généralement brossés de façon manichéenne. Face à Arnau, les méchants ; à ses côtés, les bons. Une exception toutefois avec Joanet, un être tourmenté, déchiré entre une affection fraternelle pour Arnau et une rigidité qui le conduira à une intolérance inquisitrice. Et l’amour, alors ? Les femmes séduisantes ne manquent pas, mais le sujet restera longtemps compliqué pour le bel Arnau, trop respectueux des coutumes restrictives du temps. Des coutumes dont les effets pervers font des victimes parmi les femmes du peuple, qui ne peuvent pas toujours échapper au viol, puis à la prostitution.

 

Peu sympathique, cette Europe médiévale, morcelée en petites monarchies régionales qui se combattent, puis s’allient du jour au lendemain pour guerroyer contre une autre. Lois, monnaies et pratiques commerciales diffèrent d’un royaume à l’autre, parfois d’une seigneurie à l’autre. Elles se télescopent de surcroît avec les exigences de l’Eglise catholique, où le Pape et les Grands Inquisiteurs ont eux-mêmes des conflits d’intérêt. Tout cela dans un enchevêtrement peu clair de trahisons et d’arrangements financiers entre souverains, institutions, corporations professionnelles et communautés. On a beau dire, notre Europe d’aujourd’hui parait paradisiaque à côté.

 

Quelques longueurs dans ce roman bien documenté, écrit d’une plume efficace sans ambition de style, qui se lit agréablement. L’auteur a habilement orchestré des péripéties variées dans le souci de captiver le lecteur. Un peu artificiel, diront certains. Du moment que cela fonctionne, qui s’en plaindra ?

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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