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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Ohio, de Stephen Markley

Publié le 13 Septembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2022, 

Ohio est le titre du premier roman d’un jeune Américain natif du Midwest, nommé Stephen Markley. Publié en 2020, le livre s’inscrit dans la tradition d’une certaine littérature d’outre-Atlantique, celle qui trouve son inspiration dans les Etats périphériques, leurs espaces illimités, leur nature sauvage, leur climat impitoyable, leurs villes en déshérence, où des laissés-pour-compte du rêve américain, défoncés à l’alcool et aux stupéfiants, circulent dans leurs pick-up cabossés, essayant de dépasser leurs intolérances ancestrales, s’efforçant d’éviter la chute finale.

Début du vingt-et-unième siècle. L’Amérique tout entière a subi le choc du 11 septembre, elle va vers la crise des subprimes, qui frappera surtout le pays profond. Les habitants de la petite ville fictive de New Canaan, dans l’Ohio, ont tiré un trait sur son passé industriel prospère. Ils survivent dans des conditions économiques dégradées sans trop penser aux lendemains. Un panorama sociologique qui ressemble en pire à celui que dépeint notre romancier national Nicolas Mathieu dans sa Lorraine natale (Leurs enfants après eux, Connemara). En France, celles et ceux qui n’ont pas pu ou pas su partir de leurs territoires sans futur sont condamnés à la médiocrité. Aux Etats-Unis, les mêmes se détruisent dans l’alcool, les drogues, la violence, les armes à feu ; ils tombent dans la misère au premier problème de santé, faute de protection sociale ; sans oublier ceux qui, engagés en Irak, ne rentreront pas, reviendront handicapés, ou resteront prisonniers d’images horrifiantes et de sentiments ineffaçables de culpabilité.

A New Canaan comme dans toutes les petites villes, les femmes et les hommes de chaque classe d’âge se fréquentent depuis l’école et le lycée. C’est là que leurs personnalités se sont façonnées, lors des premières rébellions, des premières bagarres, des premiers flirts, des premières bières, des premières fumées, des derniers « tubes », et dans l’engouement aveugle pour les éphémères stars locales de l’équipe de football (américain, of course).

Dix ans après le lycée, quatre anciens camarades reviennent par hasard le même soir à New Canaan, pour des motifs différents. Bill, un éternel révolté, militant humanitaire, ivrogne et toxicomane, transporte un mystérieux paquet, dont on ne devinera le contenu et les destinataires qu’au dernier chapitre. Stacey, une universitaire brillante, est à la recherche de son premier amour, qui l’avait révélée à sa vraie sexualité. Dan, revenu d’Irak avec un œil en moins, n’a jamais oublié celle qui était faite pour lui et qui lui avait échappé, ni elle ni lui ne sait pourquoi. Tina, une ancienne beauté, est elle aussi restée marquée par son premier amour et elle aurait un sacré compte à régler avec lui.

Ohio est un pavé de près de six cents pages, touffu, labyrinthique, difficile. On se perd parfois dans la diversité des personnages secondaires. On s’embrouille un peu dans les flashbacks ressassés par les quatre revenants, obsédés de façon indélébile par des événements survenus dans leur adolescence. Des événements dont la teneur n’est livrée qu’au compte-gouttes, mais que l’on subodore peu à peu, comme un puzzle dont l’image finale effarante émergerait implacablement.

Il a fallu quatre années à Stephen Markley pour élaborer, écrire, reprendre, corriger, compléter son roman. Dans son rôle de narrateur omniscient, il jongle avec ce que sait, comprend et ressent chacun des quatre personnages principaux. Il ne néglige aucun détail. Tout est dans le texte, quelque part, dans l’une des nombreuses pages. Il nous revient juste à nous, lecteurs et lectrices, d’assembler les éléments. Et ce n’est pas toujours facile !

L’écriture, variée, est fascinante. Les parties narratives sont claires, imagées avec pertinence. L’auteur n’hésite pas à laisser les personnages s’exprimer, dans le langage parlé émaillé de trivialités qui leur est propre. Elles côtoient des passages d’une poésie sombre, tourmentée, belle comme l’enfer, où l’on ressent la noirceur des drames sociaux en germe dans nos sociétés occidentales.

Ohio offre un plaisir de lecture à la mesure de l’effort qu’elle exige. Sitôt la dernière page tournée, on a presque envie d’en reprendre la première. Ce roman est un chef-d’œuvre.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les hommes ont peur de la lumière, de Douglas Kennedy

Publié le 13 Septembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2022, 

Ce dont j’étais sûr, c’est que j’avais lu au moins un des nombreux romans de Douglas Kennedy. Je ne me rappelais pas le titre ni le sujet — c’était il y a très longtemps —, mais j’avais gardé un souvenir positif de cet écrivain américain, qui séjourne souvent en Europe. J’observais qu’il avait une bonne réputation, qu’il comptait un grand nombre de lecteurs fidèles, dans plusieurs langues. Il était donc logique que je choisisse un jour, en toute confiance, de lire et de critiquer l’un de ses derniers livres.

Douglas Kennedy est connu pour construire ses romans à partir d’intrigues policières, qui lui servent de support pour critiquer sévèrement la politique et les mœurs sociales et sociétales aux Etats-Unis. Les hommes ont peur de la lumière ne déroge pas à la règle.

A cinquante-six ans, Brendan est au bout du rouleau. Cela fait plusieurs années qu’il a été viré de son poste d’ingénieur commercial, il n’a jamais retrouvé de boulot et il peine à se maintenir à flot dans un job de chauffeur Uber, avec l’angoisse d’être rayé des cadres compte tenu de l’état de sa voiture. Du côté familial, c’est encore pire, sa vie est un enfer, son épouse étant devenue une insupportable grenouille de bénitier. Leur fille Klara, dont il est proche, a préféré s’éloigner.

Au hasard d’un trajet dans Los Angeles, Brendan et une cliente — une femme âgée d’une grande bienveillance, nommée Elise — sont soudain confrontés à des expéditions ultra-violentes, aux conséquences parfois mortelles, menées contre des antennes du planning familial par un groupe d’intégristes chrétiens antiavortement. Un groupe auquel semble appartenir l’épouse de Brendan, ainsi qu’un ami d’enfance un peu manipulateur devenu prêtre.

De fil en aiguille, Brendan et Elise se retrouvent poursuivis par des tueurs lâchés à leurs trousses par un multimilliardaire compromis dans une affaire d’esclavage sexuel impliquant une toute jeune fille… Tout cela n’a ni queue ni tête, mais les péripéties sont l’occasion pour l’auteur d’afficher ses positions sur un certain nombre de sujets faisant l’actualité outre-Atlantique, comme l’ubérisation du travail, la liberté d’avorter, ou les menaces que les fondamentalismes religieux et le pouvoir de l’argent font peser sur la démocratie.

Le livre se lit très facilement, le texte français étant très fluide, tellement fluide qu’il donne parfois l’impression de manquer de consistance. Difficile d’évaluer sur ce sujet la responsable du traducteur ou celle de l’auteur, dont il est notoire qu’il est parfaitement francophone.

Un mot sur le misérabilisme de Brendan, narrateur des péripéties, qui ne m’a pas vraiment inspiré de compassion. Il pleure beaucoup, ce qui m’a fait penser aux romans préromantiques où l’on voyait des personnages poursuivis par le malheur et « versant des torrents de larmes ».

Le droit à la liberté pour une femme d’interrompre sa grossesse est actuellement mis à mal aux Etats-Unis. Les conflits sur le sujet ont toute leur place dans une fiction, mais il est à mon sens inutile et ennuyeux d’y introduire du débat. Ce n’est pas une question de peur de la lumière ; quand les conflits opposent foi et raison, il n’y a pas de débat qui tienne. Le roman de Douglas Kennedy est loin d’avoir le niveau de celui de Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, dont j’ai publié la critique en novembre 2019. La grande femme de lettres américaine a exploité avec beaucoup plus de subtilité romanesque et de réflexion psychosociale le phénomène qui transforme en assassins hargneux des bigots confits en dévotion et opposés à l’avortement, tandis que leurs ennemis proavortement mutent en militants prêts à se sacrifier pour leur cause.

Les hommes ont peur de la lumière est probablement un mauvais cru ! Cela peut se produire chez les auteurs prolifiques, de la même façon que pour une bouteille de grand vin… Faut-il d’ailleurs préconiser, comme semble s’en féliciter Douglas Kennedy par l’entremise d’Elise, l’usage de bouchons à dévisser sur les bouteilles de grand vin ? Les grands écrivains ont toujours envie d’aller très haut. Attention ! Il peut leur arriver aussi de dévisser.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Les nuits de la peste, d'Orhan Pamuk

Publié le 19 Août 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2022,

Prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk est né et vit à Istanbul, point de rencontre de l’Orient et de l’Occident, carrefour d’influences culturelles qui ne sont pas vraiment compatibles et dont il est un observateur critique avisé. Pour Les nuits de la peste, son dernier roman, il a imaginé une épidémie de peste en 1901 à Mingher, une île fictive de la Méditerranée orientale, au sein de l’Empire ottoman.

Un gros pavé de sept cents pages, tellement riche et foisonnant qu’il est difficile de le définir ! Essayons d’y voir clair et commençons par le cœur du sujet.

Sur l’île de Mingher, les références spirituelles sont partagées entre l’islam et le christianisme orthodoxe. Une partie des habitants est tentée par la modernité et la libre entreprise, l’autre partie est attachée aux traditions et à la soumission. Le Gouverneur, nommé par le Sultan, n’a pas la tâche facile pour répondre en même temps à la raison et aux croyances, pour accompagner les initiatives des uns et respecter le fatalisme des autres. Quand toutefois apparaissent les premiers indices d’une épidémie de peste, la dénégation est unanime : « il n’y a pas de peste chez nous ». Le clivage ne se manifeste qu’ensuite ; dans la frange la moins éduquée de la population, on se demande si les médecins, formés en Occident, n’ont pas importé eux-mêmes le bacille ! La suspicion s’étend lors de la mise en place de mesures sanitaires – quarantaine, isolement des malades, destruction d’effets contaminés, fermetures –, chaque groupe y voyant une stratégie complotiste d’un groupe adverse. Contestations, rebellions, violences ; la répression se veut implacable, la tension devient extrême.

Mais à la surprise des observateurs, l’épidémie joue un rôle déclencheur dans la destinée de Mingher. L’auteur a imaginé que face à l’incapacité de l’Empire à endiguer l’épidémie, les institutions basculent : un militaire laïque prend le pouvoir, déclare l’indépendance de Mingher, mais ne parvient pas à améliorer la situation sanitaire ; le théologien islamique qui prend sa place fait encore pire. Puis, dans l’île qu’un blocus isole du reste du monde, s’installe peu à peu un sentiment national autour d’une légende mythologique « minghérienne », dans laquelle finissent par se reconnaître tous les corps sociaux… Un sentiment national assez puissant pour devenir un jour absurde et excessif…

La fiction s’accompagne d’un aperçu documentaire sur un Empire ottoman en déclin, proche de sa chute : bureaucratie ubuesque, pouvoir absolu d’un sultan à bout de souffle, insignifiance d’une famille de princes trop gâtés pour être capables de quoi que ce soit et vanités de princesses plus subtiles qu’il n’y parait, mais recluses dans leurs palais.      

Une exception : par la justesse d’observations transcrites dans sa vaste correspondance, la princesse Pakizê, nièce du sultan au pouvoir, marque les événements et leur récit de son empreinte. Élevée à Istanbul, intronisée à Arkaz (capitale de Mingher), puis réfugiée à Hong Kong avant de finir ses jours à Genève, elle mène avec son mari, le docteur Nuri, une longue histoire d’amour, dont l’harmonie tranche avec d’autres, brisées tragiquement.

Réunir dans un même livre le récit des aventures surprenantes d’une princesse-sultane, une spectaculaire fresque sociopolitique et une saga historique authentique constitue une véritable prouesse littéraire. Ajoutons que les péripéties racontées sont l’occasion pour le lecteur de contempler les beautés naturelles de l’île, de respirer l’atmosphère des avenues élégantes et des faubourgs populaires d’Arkaz ; la profusion de détails est telle qu’on en oublie que Mingher n’existe pas. Ajoutons encore que Pamuk fait mine de céder ses talents de conteur et la fluidité de sa plume à une narratrice qui réserve quelques surprises dans le dernier chapitre.

Ma critique, écrite après avoir refermé le livre, pourrait sembler dithyrambique. Je n’oublie pourtant pas l’ennui parfois ressenti au cours de ma lecture, la difficulté à lire plus de dix pages à la suite, l’impression d’errer péniblement sans savoir où j’en étais ni où j’allais. Comment l’expliquer ? Peut-être ai-je été anémié par l’extrême chaleur de ce mois d’août… Et si, tout simplement, lire Les nuits de la peste méritait de prendre tout son temps. Orhan Pamuk lui-même a bien mis cinq ans à l’écrire !

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Madame Hayat, d'Ahmet Altan

Publié le 19 Août 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2022,

Madame Hayat m’a rappelé la teneur et le style de romans du XIXe siècle, ceux dans lesquels Stendhal, Balzac ou Flaubert racontaient les aventures d’un jeune homme qui prenait son indépendance et structurait son passage à l’état d’adulte. A leur manière, Julien, Eugène et Frédéric expérimentaient des liaisons amoureuses, prenaient conscience de l’environnement social et politique dans lequel les circonstances les avaient propulsés, et affinaient leurs vocations personnelles. Nous les avions suivis au même âge qu’eux, leurs parcours nous interpellaient.

Le temps a passé, tant pour moi que pour l’auteur de Madame Hayat, Ahmet Altan, qui a presque mon âge. Drôle d’effet, que de retrouver un tel parcours initiatique dans son roman! Le narrateur, Fazil, est un jeune étudiant en lettres. Sa famille, aisée, vient d’être brutalement ruinée. Il est plongé dans l’univers précaire des étudiants isolés et fauchés, et il fait ses premiers pas dans une société à la fois flamboyante et inquiétante, où l’on se méfie des intellectuels et de ceux qui aspirent à le devenir.

Aucun nom de lieu n’est cité. Les événements racontés par Fazil se déroulent dans une grande ville universitaire d’un pays qui ressemble à la Turquie. Un régime autoritaire, corrompu, où l’arbitraire règne. Mieux vaut ne pas s’exposer aux répressions policières. En même temps, des groupes de barbus sillonnent la ville, armés de bâtons, afin de détruire les lieux de divertissement et de punir leurs adeptes. Bondée et joyeuse au début de la narration, la rue se vide peu à peu, pour terminer déserte et muette.

Sur le tournage d’un show télévisé quotidien qui l’a recruté comme figurant, Fazil rencontre deux femmes très différentes, dont il tombe amoureux. Une tranche de vie, pendant laquelle il mène ses deux liaisons en parallèle, faisant en sorte que chacune ignore l’autre. Voilà qui est délicieusement amoral. Ne sera-t-il pas finalement contraint de choisir ? Mais laquelle choisir ?

L’une, madame Hayat, est beaucoup plus âgée que lui. Elle symbolise la femme orientale traditionnelle : plantureuse, coquette, épicurienne, charnelle, mystérieuse. Insensible à la philosophie et à la littérature, qui sont les sujets de prédilection de Fazil, madame Hayat bâtit sa culture personnelle en regardant des documentaires à la télévision. Elle fait découvrir à son jeune amant les plaisirs simples de la vie, à déguster tendrement au quotidien, sans se préoccuper du lendemain.

L’autre femme, Sila, est jeune, belle, élégante. Elle est le double féminin de Fazil. Issue d’une grande famille qui vient d’être spoliée de tous ses biens en guise de représailles politiques, elle est étudiante en lettres et passionnée de littérature. Plus pragmatique que Fazil, elle est bien résolue à ne pas se laisser enchaîner et à construire son avenir, en exil s’il le faut, sans Fazil s’il le faut.

S’adapter ou résister, tel est en fait le dilemme personnel que Fazil devra résoudre… à moins qu’il ne se résolve tout seul ! Nous avons tous connu cela.

L’intrigue de Madame Hayat est tout à fait captivante et le roman rend hommage à l’univers miraculeux de la littérature : l’unique univers où l’on puisse contempler des décors mirobolants, participer à des aventures extraordinaires, rencontrer des personnages surprenants — et justement, ils sont nombreux dans l’ouvrage —. Grâce à la littérature, l’écrivain traverse les murs de pierre ou de béton… Il faut savoir que Madame Hayat a été écrit en prison…

Ahmet Altan est un intellectuel, journaliste et écrivain turc, aujourd’hui septuagénaire. Accusé d’avoir « participé de façon subliminale » au coup d’État manqué de 2016 contre le régime du Président Erdogan, il a été emprisonné, condamné à la perpétuité, puis relaxé et finalement libéré cinq ans plus tard, après maintes péripéties.

Une lecture enluminée par une prose magnifique, poétique, légère, par des descriptions et des métaphores sublimes, que l’on doit à l’auteur et aussi à son traducteur, Julien Lapeyre de Cabannes.

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L'Horizon d'une nuit, de Camilla Grebe

Publié le 20 Juillet 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2022,

J’entends dire beaucoup de bien de ces auteures suédoises, dont les thrillers semblent se vendre comme des petits pains. Trouverai-je dans leurs œuvres les qualités narratives qui, selon moi, manquent dans de nombreux polars français ? Il fallait que j’en aie le cœur net. Au hasard de mon inspiration, j’ai choisi le dernier roman en date de Camilla Grebe : L’Horizon d’une nuit.

Un titre qui prend son sens dans les premières pages. Au cours d’une nuit en l’an 2000, dans une zone résidentielle au bord de la mer, non loin de Stockholm, Yasmin, une jolie jeune fille pour le moins frivole, disparaît. Tout bascule dans la famille recomposée de Maria, une enseignante quadragénaire, mère longtemps célibataire d’un petit garçon « différent » âgé de dix ans, mariée sur le tard au père de Yasmin, Samir, un médecin chercheur français d’origine marocaine.

Yasmin s’est-elle enfuie, s’est-elle suicidée, a-t-elle été assassinée ? Et dans cette dernière hypothèse, par qui ? Dans une très longue — trop longue — première partie dont Maria est la narratrice, il est établi que père et fille entretenaient une relation conflictuelle, que certains indices sont accablants et que les personnes au poil et à la peau sombres suscitent de la méfiance dans le pays. Les soupçons se portent donc sur Samir. Maria voudrait ne pas y croire, mais les apparences semblent avoir raison de ses convictions.

Bien sûr, tout sera beaucoup, beaucoup plus compliqué que cela, un peu tarabiscoté, même, car comment, sinon, faire durer les incertitudes pendant quatre cent cinquante pages ?

J’ai failli abandonner la lecture après une centaine de pages, tant la longue narration de Maria est alourdie d’ennuyeuses professions de foi empreintes de bien-pensance naïve et mêlée de lamentations compassionnelles interminables. Heureusement, d’autres personnages finissent par prendre la narration à leur compte, apportant un éclairage nouveau sur les faits et sur leurs circonstances. La lecture retrouve alors de l’intérêt. La vérité se fait jour vingt ans plus tard, après reprise de l’enquête par Gunnar, un policier intervenu au moment de la disparition de Yasmin et qui avait été entre-temps lui-même confronté à de graves problèmes personnels.

Une fois qu’on l’a comprise, l’architecture du livre, fondée sur des narrations croisées alternant l’époque des événements et celle de la reprise de l’enquête, est assez astucieuse. Il est dommage que pour montrer la subjectivité de chacune de ces narrations, l’auteure en ait exagéré les traits de dramatisation et de sentimentalisme.

Il est aussi dommage que la structure du roman, bien qu’intelligemment conçue, soit déséquilibrée par la trop longue première partie. Un déséquilibre accentué par le titre, L’Horizon d’une nuit, dont j’ai dit qu’il trouvait son sens dans les premières pages. Le problème est qu’il ne le trouve que là !

A cet égard, le titre suédois d’origine, Alla ljuger, en français Ils mentent tous, est plus cohérent avec le principe des narrations subjectives. Ils mentent tous ? Dans la frénésie actuelle d’inclusivité, impossible d’afficher un tel titre ! Il faudrait quelque chose comme Toutes et tous mentent ! Vous imaginez cela  ? Impossible !… Impossible est devenu français !

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Une voisine encombrante, de Shari Lapena

Publié le 20 Juillet 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2022,

Ma femme avait aimé Une voisine encombrante, un polar qu’elle m’a conseillé de lire. Le fait est suffisamment rare pour que j’aie considéré sa recommandation comme sincère et pertinente. Elle sait bien que la plupart des thrillers ne me plaisent pas.

J’ai quand même pris quelques informations préalables. Une voisine encombrante est le sixième ouvrage de Shari Lapena, une romancière canadienne ayant trouvé le succès dans ce qu’on appelle les « thrillers domestiques », une catégorie littéraire à suspens, dont la particularité est que les intrigues se développent, pour l’essentiel, dans les foyers familiaux de la classe moyenne.

Le livre s’ouvre sur le meurtre sauvage d’une jeune femme : juste une page et demie de grande violence. Dans les trois cent cinquante pages suivantes, les scènes se déroulent de façon civilisée dans les contextes domestiques d’une petite bourgade typiquement américaine, avec leurs jolies maisons indépendantes, tenues par des femmes désœuvrées sans illusions, des desperate housewives, si vous préférez.

L’identité de l’assassin n’est révélée que dans les toutes dernières pages. Naturellement, les intrigues tournent autour de la personnalité de la victime. L’enquête et les témoignages nous brossent le portrait d’une femme très séduisante et très séductrice. Chaque personnage masculin est susceptible d’avoir été sensible à son charme, d’y avoir succombé, puis de s’être laissé aller à commettre un crime passionnel. Il est tout aussi légitime d’imaginer les épouses envahies par la colère ou la jalousie, au point d’en arriver à éliminer violemment une rivale. Toutes et tous sont tour à tour suspects et il ne faut point se fier aux personnes auxquelles on donnerait le bon Dieu sans confession, ni condamner prématurément celles qui semblent cacher des secrets honteux. Comme on a déjà lu pas mal de polars, on ne croit pas à la culpabilité de celles et de ceux qui auraient eu les meilleures raisons de passer à l’acte, parce qu’on sait que l’assassin sera la dernière personne à laquelle on aura pensé.

L’atmosphère générale m’a rappelé celle des romans d’Agatha Christie, transposée dans notre vingt-et-unième siècle, avec les outils et les accessoires d’aujourd’hui, qui facilitent nos vies, mais compliquent de plus en plus la tâche des assassins : emails, smartphones, tests ADN, caméras de vidéosurveillance…

L’auteure explore les pensées et les inquiétudes de chaque personnage, un procédé narratif captivant. Le rythme est enlevé, agrémenté par une touche d’ironie ; l’écriture est limpide, fluide. Un livre tout à fait agréable, qui m’a séduit de bout en bout, sans autre prétention que de faire passer un bon moment à ses lecteurs.

PS d’un lecteur très habitué à sa liseuse et désormais en inconfort dans le livre papier : Avant de lire, j’hésite, je pèse et je soupèse, puis j’ouvre et je regarde. Là, il s’agit d’un polar en format poche. Les caractères sont petits, les marges intérieures sont trop faibles et il faut écraser le volume à plat, pour lire les débuts ou les fins de ligne, suivant que l’on est sur la page de droite ou de gauche. Les éditeurs ont-ils le souci de la qualité ?

Autre commentaire destiné à l’éditeur : Le titre, Une voisine encombrante n’est pas bien convaincant. Après lecture, je préfère de loin le titre original, Someone we know. Il est vrai que la langue anglaise facilite les locutions courtes et expressives.

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Pour qui sonne le glas, d'Ernest Hemingway

Publié le 30 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

Par sa vocation populaire très grand public, un petit livre, Le vieil homme et la mer, fait de l’ombre au reste de l’œuvre d’Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature 1954. Pour qui sonne le glas reste toutefois le roman le plus emblématique de cet écrivain américain, qui fut aussi un homme engagé dans les grands conflits de son siècle. Pour qui sonne le glas est un roman d’aventures, une chronique de la guerre civile espagnole, le récit d’engagements solidaires et une histoire d’amour.

Un homme est étendu sur les aiguilles de pin qui jonchent le sol de la forêt, à flanc de montagne. C’est l’image de la première et de la dernière ligne du roman. Trois jours et cinq cents pages les séparent. Cet homme, Robert Jordan, est un jeune universitaire américain idéaliste, venu en Espagne rejoindre les Brigades internationales, pour lutter, au printemps 1937, aux côtés de l’armée républicaine contre l’armée franquiste. Au tout début du roman, cet expert en dynamitage est en repérage aux environs d’un pont qu’il a pour mission de faire sauter à un moment précis, afin de barrer la route aux troupes fascistes lors d’une attaque républicaine. A la dernière page, il ne lui reste que quelques minutes pour achever de dresser le bilan de son action et couvrir la retraite de ses compagnons.

Tu veux savoir, lectrice, lecteur, si Robert Jordan a atteint son objectif et s’il en est sorti indemne ? Eh bien, lis le livre ! Tu vivras quasiment en temps réel les trois jours de préparatifs et de mise en œuvre de l’opération, au sein d’un petit groupe de partisans, dont le camp retranché est niché dans une grotte et qui harcèlent les positions franquistes. Pilar, Pablo, Anselmo, Agustin, Rafaël, Fernando, Andrès et les autres sont nés sur ces terres espagnoles, ils en ont le caractère ombrageux. Tu trouveras longs et insipides certains de leurs dialogues avec Robert Jordan ; comprends que cet intellectuel américain doit faire preuve de beaucoup de patience pour obtenir leur confiance et pour les convaincre du bien-fondé de sa mission. Est-elle vouée à l’échec, comme certains le craignent ? Heureusement que les héros ne refusent pas les missions sous prétexte qu’elles paraissent impossibles !

Les derniers chapitres devraient te captiver. Et selon ton tempérament, tu trouveras déchirante ou un peu démodée la romance de trois nuits entre Robert Jordan et Maria, une jeune fille arrachée à une horde de fascistes, qui l’avaient tondue et violée, après avoir assassiné ses parents.

Hemingway avait lui-même rejoint l’armée républicaine en tant que correspondant de guerre et son roman reconstitue de façon très réaliste ce qu’il avait observé. Il se transpose dans l’esprit de chacun des personnages, il imagine leurs pensées, leurs monologues silencieux, leurs luttes personnelles contre les peurs ou les addictions, leurs auto-incitations au courage. Ils sont dépeints dans toute leur grandeur et leur médiocrité. Leurs forces et leurs faiblesses témoignent de leur humanité et de leur inhumanité. Il faut les deux pour dédier son sacrifice à l’avenir du genre humain. 

Au-delà du vécu quotidien de Robert Jordan et de ses compagnons, l’auteur brosse un panorama complet passionnant de la guerre d’Espagne. Tu découvriras l’invraisemblable cruauté, avec laquelle, dans chaque camp, on humilie et on tue ceux d’en face. Tu prendras conscience des manipulations cyniques des Russes, délégués par Staline ; installés à Madrid dans un hôtel de luxe, ils sont chargés de « former » les combattants républicains, ils n’hésitent pas à faire exécuter ceux qui doutent de « la ligne ». Tu constateras la mauvaise organisation des opérations d’envergure, le torpillage des stratégies par les défaillances logistiques et par les rivalités internes dans les Etats-majors…

L’ouvrage est placé sous l’égide de la solidarité humaine, d’une fraternité un peu naïve, évoquée par le titre, lui-même inspiré par un poème d’un prédicateur anglais, qui dit : « ne demande jamais pour qui sonne le glas, il sonne pour toi ».

Pour qui sonne le glas a été publié en 1940, après la victoire des franquistes, au moment où les armées allemandes commençaient à déferler sur l’Europe de l’Ouest. Les attitudes des combattants du roman sont prémonitoires de celles des futurs résistants à l’occupation nazie.

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La Condition humaine, d'André Malraux

Publié le 30 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

De mon temps, on lisait La Condition humaine à l’âge de vingt ans. Certains s’emballaient pour cet ouvrage et pour la lointaine jeunesse contestataire d’André Malraux, y trouvant comme un exutoire à leurs velléités personnelles d’engagement ; d’autres, dont je faisais partie, croyaient lire un polar ou un thriller d’espionnage et ils s’y ennuyaient.

A la décharge de ces derniers, l’atmosphère qui se dégage du texte évoque indiscutablement les images des films noirs d’antan : bruine tombant d’un ciel bas et lourd, rues crépusculaires aux sols mouillés, silhouettes sombres aux cols relevés, enseignes lumineuses animant en clair-obscur des intérieurs sinistres… Mais si l’on ne connaît pas les événements rapportés dans le roman, force est de reconnaître que les deux premières parties de l’ouvrage, qui en comporte sept, sont un peu confuses.

Ces événements datent de 1927. Ils sont eux-mêmes confus et se situent principalement à Shanghai, poumon financier de la Chine. Pour mettre fin à la mainmise européenne sur l’économie locale, le Kuomintang, parti nationaliste dirigé par Tchang-Kaï-Chek, s’était allié au Parti communiste chinois. A l’instigation de ce dernier, des grèves massives et une insurrection sont déclenchées. Soudain, changement de programme ! Les insurgés sont réprimés de façon sanglante par l’armée de Tchang-Kaï-Chek, qui s’est finalement rapproché du monde des affaires.

Dans l’esprit de Malraux, en dépit de la violence insupportable de certaines scènes, peu importent les événements. Peu importe même l’intrigue. Son intention a été de montrer des « images de la grandeur humaine », selon les mots qu’il prononça lors de l’attribution en 1933 du prix Goncourt à La Condition humaine. C’est dans l’intensité de certaines scènes, que se révèlent la prise de conscience de l’absurdité de la condition humaine et la grandeur d’âme de ceux qui, quitte à mourir, vont au bout de leurs valeurs et de leurs convictions. Point de salut dans la dignité, à l’inverse, pour ceux qui tentent d’échapper à l’angoisse existentielle par l’opium, le sexe, le jeu ou la puissance financière.

L’intérêt de la lecture se trouve donc dans les personnages et leur comportement. Pour éclairer son propos, Malraux a imaginé des profils très variés de militants communistes venus à Shanghai de tous horizons : Tchen, Kyo, May, Gisors et Hemmelrich rencontrent chacun la destinée qui leur est naturelle. Deux autres personnages, français, complètent la distribution : un baron décavé en rupture de ban et un industriel, acteur majeur au sein de ce qu’on appelait la « concession française ».

La Condition humaine est un livre engagé, à contextualiser dans son époque. Le traumatisme de la Première Guerre mondiale est encore vivace ; la révolution bolchevique de 1917 suscite d’immenses espoirs chez les uns, d’immenses craintes chez les autres ; la crise de 1929 paupérise les classes moyennes et contribue à la montée du nazisme en Allemagne (Hitler est nommé chancelier du Reich quelques mois avant la parution du roman). Les sympathies du jeune Malraux sont cohérentes avec les parcours d’intellectuel contestataire et d’aventurier sulfureux, qu’il avait menés en Asie les années précédentes (il avait même frôlé la prison pour trafic d’œuvres d’art).

Malraux avait à peine plus de trente ans lorsqu’il écrivit La Condition humaine. Il n’en était pas à son coup d’essai d’auteur, ayant déjà publié plusieurs romans et livré de nombreuses chroniques littéraires… malgré l’abandon de ses études secondaires avant le bac. Cet autodidacte très lettré sera trente ans plus tard un ministre iconique de la Culture sous la présidence du Général de Gaulle.

Sur le plan littéraire, Malraux s’extrait de la tradition romanesque française, qui jusqu’alors s’appuyait sur un narrateur omniscient. Le narrateur de La Condition humaine reste unique, mais il s’exprime tour à tour pour le compte des différents personnages, de façon subjective – et donc biaisée.

Mais tu as bien compris, lectrice, lecteur, que peu importe leurs interprétations. Ce qui est intéressant dans le livre, c’est ce qui les amène à ces interprétations, leur manière d’en vivre – ou d’en mourir.

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Les abeilles grises, d'Andreï Kourkov

Publié le 8 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

La littérature ukrainienne actuelle date de trente ans et reste hybride, à l’image d’un de ses porte-étendard, Andreï Kourkov. Né en 1961 à Saint-Pétersbourg – Leningrad à l’époque –, celui-ci vit depuis son enfance à Kiev : Union soviétique jusqu’à ses trente ans, république d’Ukraine ensuite. Se prévalant sans réserves de la nationalité ukrainienne, Kourkov écrit en russe et son œuvre porte un regard critique sur les absurdités cocasses et tragiques des sociétés postsoviétiques.

Son dernier roman, Les abeilles grises, a été écrit avant la guerre d’invasion actuelle. Il prend place dans le contexte d’avant février 2022, datant des événements de 2014 : annexion de la Crimée par la Russie, apparition dans l’est de l’Ukraine de deux « Républiques populaires » séparatistes soutenues par Moscou et début du conflit du Donbass. Une guerre larvée qui se traduit, jusqu’en février 2022, par des combats sporadiques entre séparatistes prorusses et l’armée ukrainienne, pour un bilan de quatorze mille morts et de plus d’un million de personnes déplacées !

Alors, lectrice, lecteur, imagine toi maintenant dans ce qu’on appelle une « zone grise », ni ukrainienne, ni prorusse, un no man’s land situé entre les fronts, d’où l’on se canarde d’obus. Certains n’atteignent pas leur cible et s’abattent au milieu, sur un tissu rural constellé de villages vidés de leurs habitants, détruisant des maisons ou creusant des cratères sur les routes.

Un no man’s land au sens littéral de l’expression ? Pas tout à fait. Dans le village de Mala Starogradivka, tout le monde est parti, sauf deux hommes, Sergueïtch et Pachka. Otages d’une géopolitique où ils n’ont pas voix au chapitre, ils sont restés chez eux et vivent depuis trois ans sans électricité : pas de lumière, pas de télévision, pas de recharge d’appareil portable et donc pas de télécommunications. Sans poste ni commerces, ils sont coupés du monde, se nourrissent de conserves, reçoivent l’aide d’associations humanitaires et quelque pitance de la part de compatissants soldats des fronts les plus proches, Pachka habitant face aux positions prorusses, Sergueïtch du côté ukrainien.

Sergueïtch et Pachka, qui approchent tous deux de la cinquantaine, se connaissent depuis l’enfance, ne s’apprécient pas vraiment, mais quand on se retrouve à deux, il faut bien faire preuve de bienveillance et de solidarité. Pachka est surtout préoccupé par le renouvellement de ses réserves de vodka, Sergueïtch, à l’esprit très analytique, est étonnamment soucieux de préserver tous les petits détails de sa vie quotidienne et de celle de ses abeilles.

Car Sergueïtch est apiculteur. Il est attentif au bon état physique et psychologique de ses abeilles. Elles sont sa seule famille et leur production de miel lui est bien utile dans une économie de proximité revenue au troc. Au printemps, quand ses ouvrières achèvent leur hibernation, Sergueïtch charge ses six ruches sur une remorque attelée à sa vieille guimbarde et part sur les routes ukrainiennes, en quête d’un site bucolique et pacifié. Il trouve une âme sœur dans un village, mais on s’y méfie de cet « étranger » qui s’évertue à nier être un réfugié, un Russe, ou un séparatiste du Donbas.

Il prend alors la route de la Crimée, fantasmant sur ses paysages montagneux et son climat estival. Mais les frontières, les points de contrôle et la surveillance policière locale sont l’occasion de tracas humiliants, de la part d’une administration russe autoritaire, tatillonne et kafkaïenne, jusqu’à en troubler la sérénité des abeilles, à l’organisation sociétale exemplaire.

Sergueïtch a le cœur sur la main, se montre empressé auprès de ses prochains, mais il est fruste, naïf, et son empathie, maladroite, tombe souvent à plat. Il se nourrit l‘esprit de souvenirs, de rêves, de contemplations de la nature, de visions oniriques. Le texte est émaillé d’images poétiques un peu faciles. La narration te donnera l’impression, lectrice, lecteur, de l’imminence d’événements importants, voire tragiques, et de l’apparition de graves problèmes de santé pour Sergueïtch.

Mais il n’en est rien, les aventures de Sergueïtch sont tranquilles, tour à tour absurdes, comiques, exaspérantes, globalement attachantes, malgré l’absence totale d’intrigue dans le roman.

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Le mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli

Publié le 8 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

Un livre étonnant. Le mage du Kremlin est une fiction romanesque qu’on pourrait qualifier d’hyperréaliste. Publié en avril 2022, il a été écrit bien avant la guerre d’invasion de l’Ukraine, déclenchée en février dernier sur ordre de Vladimir Poutine. L’actualité politique internationale l’assaisonne d’un sel particulièrement savoureux et je l’ai dévoré avec délectation.

A quoi donner la priorité, à la littérature ou à la politique ? Compte tenu de la vocation de mes chroniques, commençons par la littérature et faisons connaissance avec le personnage détenant le rôle-titre de l’ouvrage, un dénommé Vadim Baranov.

Vadim Baranov est issu d’une vieille famille aristocratique russe. Soumis par le système soviétique, son père a mené la vie privilégiée d’un haut fonctionnaire du régime. Dans la frénésie libérale moscovite qui fait suite à la chute de l’URSS, le jeune Vadim, formé à l’art théâtral et féru de création d’avant-garde, s’ouvre aux perspectives de la télévision. L’occasion d'approcher Boris Berezovsky, l’un des oligarques les plus fantasques des années 90, devenu grâce au président Eltsine patron des télévisions nationales et par là même, grand ordonnateur des campagnes électorales. Alors que l’an 2000 se profile, quel sera le futur de la Russie ? Berezovsky cherche un successeur à Eltsine et croit avoir trouvé un homme à sa botte en un « blond pâle aux traits décolorés, portant un costume en acrylique beige et arborant une mine d’employé » : Vladimir Poutine, directeur du FSB (l’ex-KGB). Il introduit Baranov auprès de lui. Les deux hommes ne se quitteront pas pendant quinze ans… Exit Berezovsky.

Vadim Baranov n’existe pas. Librement inspiré d’un authentique conseiller de Poutine, il est le produit de l’imagination créatrice de Giuliano da Empoli, un journaliste et écrivain italien, commentateur politique en Italie et en France, fin observateur des mouvements populistes en Europe. Le roman est constitué de deux récits enchâssés. Le premier est celui d’un universitaire en mission culturelle à Moscou, où il rencontre Baranov, qui le remplace dès lors dans le rôle de narrateur, racontant son parcours auprès de celui que tous les Russes – à commencer par lui-même ! – considèrent comme le nouveau Tsar. Une construction littéraire subtile, qui permet à l’auteur de se transposer dans son personnage et de s’imaginer dialoguer en tête-à-tête avec Poutine, à l’occasion d’événements qui se sont réellement produits.

Les premiers objectifs du Tsar sont de rétablir l’ordre en Russie et d’effacer l’humiliante parenthèse mi-libérale, mi-mafieuse orchestrée pendant dix ans par des oligarques, dont il juge les richesses indécentes et illégitimes. (Mais Baranov ne dit rien sur les processus qui feront plus tard de Poutine l’une des plus grandes fortunes de la planète.) Poutine et son conseiller spécial sont convaincus de la nécessité d’une verticalité du pouvoir : « L’ordre à l’intérieur, la puissance à l’extérieur ». Quelques phrases font froid dans le dos : « La première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité, » ou encore : « Le sabotage est une explication beaucoup plus convaincante que l’inefficacité. Le coupable peut être puni… et l’ordre est rétabli », d’autant plus que « Rien n’inspire un plus grand effroi parmi les sujets qu’une punition aléatoire ».

Vladimir Poutine reste une énigme ? Rien d’étonnant ! En parfaite harmonie avec son conseiller spécial, il a tout fait pour susciter l’incompréhension et la crainte. Baranov conçoit la mise en scène du Tsar, Poutine joue d’autant mieux le rôle, qu’il s’identifie à lui. Dans le théâtre d’avant-garde, les audaces les plus chaotiques sont permises. Il est un moment où imposer la ligne du pouvoir ne suffit plus, il faut aussi prendre la main sur les idées adverses, les tordre jusqu’à les rompre, tout embrouiller et tant qu’à faire, « démontrer qu’on est un peu plus fou que les autres ».

Reste l’accoutumance à la drogue du pouvoir, ou plus encore, la peur de le perdre, qui conduira un jour, à en croire Baranov, à supprimer toute possibilité de contestation, tout risque de défoulement de rage du peuple, en multipliant les contrôles et les barrières technologiques, à l’instar des mondes dystopiques imaginés par Aldous Huxley, George Orwell et leur précurseur russe Evgueni Zamiatine… Une vision pessimiste. Tâchons pour l’heure de préserver notre imparfaite humanité.

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