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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

A la vitesse de la lumière, de Javier Cercas

Publié le 9 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Voilà un livre dans lequel je suis entré tranquillement, qui m’a progressivement happé par son intensité en crescendo et dont j’ai terminé la lecture à bout de souffle.

 

Avec ce roman qui date d’une douzaine d’années, l’auteur, l’écrivain catalan Javier Cercas, s’efforce de disséquer les méandres de la culpabilité et du remords dans la conscience. Il entrecroise les parcours de deux personnages, qui cherchent chacun leur double dans l’autre. L’un est un vétéran américain du Vietnam, un ancien membre d’un escadron d’élite accusé de crimes de guerre, qui se débat dans la quête d’une impossible expiation. L’autre – narrateur de l’ouvrage – est un jeune écrivain qui, malgré les mises en garde, perd ses repères moraux dès son premier succès de librairie et doit en assumer de lourdes conséquences. Les drames arrivent en un éclair et transforment les destinées à la vitesse de la lumière. On ne les voit pas arriver, mais certaines pages sont brutales.

 

Le début est pourtant doucement anesthésiant – une sensation agréable, au demeurant ! –, comme lorsqu’on se trouve confortablement installé dans un univers familier, ou pour être plus précis, lorsqu’on a l’impression d’avoir déjà lu quelque part les pages du livre qu’on a entre les mains. Dans A la vitesse de la lumière, plusieurs traits m’ont conforté dans ce ressenti.

 

L’écriture de l’auteur, superbement traduite de l’espagnol, est faite de longues phrases qui se déploient et se redéploient en modulations harmonieuses ; de très longues phrases dont la composition unit, dans une syntaxe irréprochable, la narration des faits et le ressenti qu’ils inspirent au narrateur. Ça ressemble à du Proust et j’aime beaucoup. (Je relis souvent, au hasard, deux ou trois phrases de Marcel Proust ; une façon d’échapper à l’agitation du quotidien, comme lire de la poésie ou écouter de la musique.)

 

Comme A la recherche du temps perdu, A la vitesse de la lumière – un air de parenté dans les titres que je découvre en les écrivant côte à côte ! – pourrait passer pour une autobiographie. Le narrateur, auquel on ne connaît ni nom ni prénom, ressemble en tous points à l’auteur, mais ce n’est pas tout à fait lui !... Une anecdote : après la publication du roman, Javier Cercas, qui enseigne à Barcelone, a dû préciser à ses étudiants qu’il n’avait pas été victime personnellement du drame subi par son personnage de narrateur dans le livre, un ouvrage de fiction.

 

La première partie du livre m’a rappelé des schémas de romans anglo-saxons contemporains. Un jeune plumitif au début de son chemin d’écrivain a opportunément trouvé un poste de professeur assistant dans une université américaine. Il s’y lit d’amitié avec un collègue plus âgé du nom de Rodney Falk, un intellectuel féru de littérature, dont le comportement étrange le pousse à chercher à en savoir plus sur son passé. Cette recherche se concrétise par la mise à nu progressive du personnage de Rodney, l’ancien militaire qui ne s’est jamais remis des contradictions auxquelles il a dû faire face, là-bas, au Vietnam et chez lui, après son retour. L’histoire est racontée par son père, dont la narration est enchâssée dans la narration principale, une construction romanesque courante dans la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècles.

 

Toutes ces parentés littéraires pourraient traduire un manque d’originalité de l’ouvrage. Peu importe. Soulignant que certaines idées deviennent des clichés juste parce qu’elles sont vraies, Rodney avait prévenu son ami narrateur que, quand on cherche à « dire des choses originales pour faire l’intéressant, on finit par ne dire que des conneries ».

 

Dans la descente aux enfers des deux hommes, aucune rédemption par l’amour ne semble possible. Reste la mort… Et la littérature. Cette ultime voie passe par un retour aux sources qui boucle l’histoire. En trouvant ainsi comment terminer son livre, le narrateur trouve aussi son salut.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Une partie du tout, de Steve Toltz

Publié le 31 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017

Une partie du tout. Un titre énigmatique pour un livre monumental, extravagant, déconcertant. Une lecture distrayante pour les uns, rébarbative pour d’autres... – Et qu’en ai-je pensé moi-même ? demandez-vous. – J’ai pris beaucoup de plaisir dans certaines parties, j’ai dû m’accrocher dans d’autres. – Mais ai-je aimé le livre ? insistez-vous. – Quelques minutes après l’avoir terminé, je n’aurais pas su quoi répondre. Quelques jours plus tard, après m’être penché sur sa structure et en avoir relu certains passages, je reste partagé mais ce sont quand même les bons côtés qui prennent le dessus. Une partie du tout, en quelque sorte ! 

 

Voilà qui me semble cohérent : j’ai bien aimé mais je reste réservé. Car je doute que tous les lecteurs aillent au bout des cinq cents pages écrites par le romancier australien Steve Toltz.

 

Une partie du tout est l’histoire d’un homme. Mais duquel ? Est-ce de Martin (ou Marty) Dean, le père ? de Jasper Dean, le fils ? Ou de Terry Dean, le frère… à moins qu’il ne soit l’oncle… on s’y perd un peu, au début. En fait, Terry est le frère de Martin et l’oncle de Jasper. Vous y êtes ?

 

Terry est un ancien grand champion sportif qui a mal tourné tout en restant une idole nationale en Australie. Une étoile inaccessible pour son neveu Jasper qui ne l’a pas connu.  Une étoile noire qui aura absorbé toute la lumière auquel son frère Marty aurait pu prétendre, ce dont ce dernier ne se remettra jamais. Terry Dean, un gangster mythique dont l’éclat obscur rayonne jusqu’à la fin du roman.

 

Un roman en forme de puzzle, dont la construction très originale nécessite un minimum d’explications. Le narrateur du roman, c’est Jasper. Mais Jasper laisse volontiers la parole à Marty, son père. Il nous branche ainsi en direct sur un très long monologue de Marty : vingt-deux heures d’affilée, transcrites en un chapitre de cent cinquante pages, pour raconter à Jasper son enfance dans l’ombre de Terry ; quasiment un roman dans le roman. Plus loin dans le livre, Jasper nous fait déchiffrer l’intégrale du journal intime tenu par Marty, lors de pérégrinations à Paris, juste avant la naissance de son fils ; puis peu avant les derniers événements du roman, il nous dévoile un ouvrage inachevé : l’« Autobiographie sans titre de Martin Dean, par Martin Dean », un non-titre saugrenu donnant le ton humoristique, parfois hilarant, qui caractérise l’ensemble de l’ouvrage. Comprenez donc, quand vous lisez « je », que ce peut être Jasper ou Marty qui s’exprime. De l’importance de savoir dans quel chapitre vous êtes, si vous ne voulez pas vous embrouiller !

 

Au fur et à mesure de la découverte des pièces du puzzle, c’est la vie et la personnalité de Martin Dean qui s’affichent : un misanthrope, philosophe, moraliste, indécis, dépressif, fragile, autodestructeur, probablement génial, peut-être carrément fou… Pour Jasper, la narration est un parcours initiatique à la recherche de lui-même au travers d’une relation père - fils complexe. Un père à l’évidence soucieux de ce que deviendra son fils, mais souvent incohérent dans ses actions. Un fils qui voit clair dans les traits de caractère de son père, mais qui a du mal à faire le tri entre les positifs et les négatifs, conscient qu’il en héritera naturellement certains et qu’il lui appartiendra de choisir, parmi les autres, ceux qu’il adoptera. C’est la loi de la transmission de père en fils : opter pour la bonne partie du tout. Pour le complément, on a une mère, et Jasper comme tout le monde…

 

Haïr plutôt qu’aimer, punir ! Un début d’envie chez Jasper comme chez Marty ; juste une velléité. Un père ne sait pas s’il aime son fils parce qu’il a les mêmes défauts que lui, ou au contraire parce qu’il a d’autres qualités. Et quand il n’y a que l’amour et pas de haine – comme moi avec mon père et mes deux fils – c’est de fierté ou de regret qu’il s’agit. Mais sait-on jamais ce qui est positif chez soi-même.

 

Une partie du tout est un roman philosophique. On y évoque l’Homme, sa peur de la mort, sa peur de la peur de la mort, sa propension à construire son chez soi au centre d’un labyrinthe, sinueux comme la formation des idées et impénétrable comme les voies de Dieu. Les personnages s’interrogent, dissertent, débattent. Des commentaires pertinents, drôles, très drôles souvent, mais parfois incompréhensibles, longs, très longs et sans intérêt…

 

Le livre est aussi une saga romanesque bien maîtrisée, passionnante, amusante, aux péripéties surprenantes, originales, loufoques, qui pour l’essentiel prennent place en Australie, une démocratie éloignée et pourtant très similaire à la nôtre : une population de consommateurs en quête de sens, un microcosme de médias manipulateurs et manipulés, un monde politique à la recherche de l’efficacité, notamment face à l’immigration de Clandestins, un mot que l’auteur écrit avec un C majuscule, comme si c’était une nationalité ou une ethnie.

 

Et comme souvent, l’amour est la cause involontaire des pires trahisons. Celles qui font tout basculer.

TRES DIFFICILE      oooo J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Le gang des rêves, de Luca di Fulvio

Publié le 26 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017,

Que vous soyez addict à la littérature ou que vous ne lisiez qu’un livre par an, profitez des vacances pour lire Le gang des rêves : une saga romanesque mettant en scène, dans les années vingt, à New York et à Los Angeles, des personnages bien campés dans un enchaînement d’intrigues intelligemment ficelées ; des péripéties qui, tout au long des sept cents pages du roman, sont opportunément émaillées de violence, de sexe, de célébrités, de dollars, et aussi de romantisme, de bons sentiments et d’amour – avec un grand A !

 

Le rêve américain, ça marche toujours ! Écrit par un Italien du nom de Luca di Fulvio, le roman aurait pu s’appeler « Il était une fois en Amérique » – comme beaucoup d’autres, d’ailleurs –. Je ne peux m’empêcher de penser au célèbre film du regretté Sergio Leone, un autre Italien, père des fameux westerns « spaghetti », dont le réalisme très expressif avait bousculé un genre jusqu’alors contrôlé par les descendants des pionniers du Far West... La gang dei sogni ! Un roman « spaghetti » ?

 

Christmas – c’est le nom du personnage principal ! – est le fils né d’un viol d’une jeune Italienne fraîchement débarquée, réduite à la prostitution pour survivre. Il traîne son adolescence dans les rues du Lower East Side de Manhattan, où il retrouve d’autres gosses d’immigrés miséreux, des Italiens, des Irlandais et de nombreux Juifs d’Europe centrale. Tous se veulent américains, mais ce sont les communautés qui structurent les amitiés, puis les bandes, les gangs, et finalement les mafias. Dans ce quartier déshérité, la délinquance et le crime semblent être le seul ascenseur social.

 

Heureusement, des secteurs d’activité novateurs prennent leur essor, inspirés par des technologies nouvelles. A New York, les premières émissions radiophoniques ouvrent des perspectives de carrière aux jeunes gens prêts à investir leurs talents dans l’aventure. Justement, Christmas ne manque pas de bagout, ni d’ambition, ni de sens de l’opportunité. Sans doute pourrait-il aussi réussir dans le cinéma, un phénomène en plein big bang, qui provoque une nouvelle ruée vers l’Ouest. A Hollywood, l’industrie du cinéma brasse un fric invraisemblable et offre des réussites fulgurantes à quelques happy few... suivies de dégringolades tout aussi foudroyantes. Pour le plus grand nombre, un miroir aux alouettes ; beaucoup n’auront jamais une chance et finiront par sombrer dans l’alcool, la drogue, la prostitution...

 

Hollywood, Los Angeles. Quel destin y attend Ruth, une pauvre petite fille riche, dont les yeux verts avaient fasciné Christmas lors de leur rencontre à l’âge de treize ans dans des circonstances tragiques ? Partie en Californie avec sa famille après une agression qui l’a marquée à vie, ne risque-t-elle pas surtout de recroiser la route d’un criminel psychopathe récidiviste, venu comme d’autres chercher fortune dans l’univers ensorcelant du cinéma ?

 

L’auteur utilise tous les ingrédients qui font un best seller, ceci dit sans la moindre connotation négative … ou presque. Quelques épisodes un peu simplistes, quelques commentaires un peu naïfs, quelques traits de caractère un peu caricaturaux, quelques scènes sentimentales un peu candides… mais il faut parfois savoir ne pas faire la fine bouche et juste se laisser emporter par les aventures que vivent les différents protagonistes. Le plaisir simple d’une lecture romanesque.

 

Le livre est structuré en courts chapitres consacrés successivement à chaque personnage. L’intensité dramatique est bien maîtrisée, sans effets de suspens artificiels. Chacun peut lire Le gang des rêves à son allure, tranquillement, sans se laisser entraîner à tourner frénétiquement les pages.

 

Vers la fin, le rythme s’accélère dans un scénario à la fois prévisible et tiré par les cheveux. Que voulez-vous, il faut bien qu’un roman s’achève ! A moins d’être très naïf, on ne craignait pas vraiment que l’histoire se termine mal pour ceux qu’on aime, Ruth et Christmas. Amour, réussite, argent, bonheur… Et pourtant ! Se pourrait-il que les naïfs aient raison, au moins en partie ? Pour parvenir à un happy end, il faut parfois s’y prendre à plusieurs reprises !

 

Pour finir, quelques réserves sur la traduction française. Je n’aime pas trop lire des dialogues comme ceux-ci :

« Mais qu’est-c’que c’est qu’ce nom ?

– Ça te r’garde pas »

Une écriture semi-phonétique censée transposer le langage des quartiers populaires de New York, à la manière des traducteurs de Faulkner cherchant à reproduire la façon de parler des bouseux des Etats du Sud. Ça sonne aussi faux que les doublages en français des vieux westerns et séries B. C’est d’autant plus absurde que le livre a été écrit en italien et, j’ai vérifié, sans profusion d’apostrophes !... Traduire un texte italien en français tout en lui donnant une tournure américaine ! Voilà qui aurait enchanté Aaliya, l’héroïne de Les vies de papier, roman que j’ai chroniqué en novembre dernier…

 

Le gang des rêves, un ouvrage conçu pour plaire au public le plus large, avec un clin d’œil pour l’intelligentsia, dont on sait le goût pour le théâtre. Une très belle réussite, qui mérite son succès.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Deux hommes de bien, d'Arturo Pérez-Reverte

Publié le 12 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017,

Il y a des lectures qui démarrent poussivement et qui s'avèrent finalement passionnantes.

 

L’intrigue de Deux hommes de bien prend place dans un contexte historique tellement particulier, qu’il est naturel d’en bien fixer les tenants et aboutissants, puis d’en explorer les perspectives, qui sont multiples. Loin de se contenter de ce programme déjà riche, Arturo Pérez-Reverte en rajoute encore : tout au long du roman, il s’attache à en dévoiler les ficelles de sa gestation.

 

Un récit complexe, donc. Pas étonnant qu’un minimum de patience et de persévérance soient nécessaires au lecteur pour en prendre la mesure.

 

La trame romanesque est inspirée d’une histoire vraie. A Madrid, dans les années 1780, deux membres de l’Académie royale espagnole reçoivent mandat de se rendre à Paris et d’en rapporter un exemplaire original de l’Encyclopédie, publiée en France depuis une vingtaine d’années. Une mission qui n’est pas considérée comme opportune dans certaines sphères d’un royaume d’Espagne très catholique, où les idées restent soumises à la censure de l’Inquisition.

 

Car l’Encyclopédie véhicule des idées subversives ! Cet ensemble de vingt-huit volumes, écrits par un groupe d'intellectuels supervisés par Diderot et d’Alembert, est emblématique du mouvement des Lumières, qui se propage sur toute l’Europe. L’intention est que chacun puisse accéder à une connaissance ouverte, fondée sur la raison, l’échange d’idées et l’observation expérimentale, par opposition à l'obscurantisme, la superstition et l'intolérance, privilégiés alors par la religion et la monarchie.

 

Des routes inconfortables et peu sûres, une vie parisienne recelant moult embûches – dans les salons de la haute société comme dans les ruelles des quartiers populaires ! –, d’impitoyables manigances ourdies par les adversaires du projet. On imagine bien que l’expédition des deux académiciens espagnols n’aura pas été de tout repos. Leurs aventures sont contées en mode cape et d’épée, scènes de duel et de galanterie incluses. C’est plaisant et l’auteur sait faire monter la pression dans les moments dramatiques.

 

Le contexte historique est l’occasion d’ouvrir le débat, avec les principaux personnages qui confrontent leurs idées et expriment leurs convictions. Que de questions difficiles à trancher ! Raison et révélation sont-elles compatibles ? Peut-on concilier idéal de liberté et exigences de la foi ? Le progrès exclut-il le respect des traditions ? Les corps doivent-ils s’émanciper en même temps que les esprits ?... Les échanges n’en finissent pas entre les deux Espagnols, des intellectuels lettrés qui découvrent la vie parisienne avec les mêmes yeux que les Persans de Montesquieu, soixante ans plus tôt. Un attelage qui évoque aussi Don Quichotte et Sancho Pança, les héros mythiques de l'œuvre mère de la littérature romanesque espagnole.

 

Justement, voilà que le romancier Pérez-Reverte nous divulgue les secrets de son travail de composition. Point de départ : un fait historique mineur, banal, oublié. Consultation d’archives, confrontation avec des observations in situ. A l’imagination ensuite d’entrer en jeu : il faut retracer des événements effacés des mémoires, reconstruire des personnages dont ne reste que le nom. Modelage de l’écriture pour imposer au lecteur un rythme en harmonie avec celui des péripéties. Ne pas oublier l’année de travail ingrat, à lire et relire, ajouter, supprimer, corriger, réviser sans fin…  

 

Avant d’écrire des romans et d’être lui-même membre de l’Académie royale espagnole, Pérez-Reverte avait été journaliste ; un correspondant de guerre, du genre baroudeur droit dans ses bottes. Toute ressemblance avec l’un de ses deux héros, celui qu’on appelle l’Amiral, est-elle vraiment fortuite ? Un homme grand, sec, au caractère ferme, ouvert aux Lumières, mais qui ne transige pas avec ses valeurs, même si elles vont parfois à l’encontre de ses idées...

  

Un mot sur un autre personnage du roman, un abbé plus ou moins défroqué, prêchant à Paris la révolution dont les présages se laissent entrevoir. Etouffé par les rancœurs, il appelle à la disparition d’un art de vivre dont il profite en parasite. Un humaniste ? Certainement pas ! Ce n’est pas l’amour de l’humanité qui l’anime, c’est le mépris qu’elle lui inspire. Que les têtes tombent !... Ce personnage réel de l’époque, pseudo-philosophe aigri et radical, ruminait sa haine de ses confrères, lesquels, selon lui, le privaient de la reconnaissance qu’il estimait mériter. La Révolution Française lui aura permis de régler ses comptes... avant de le conduire à l’échafaud à son tour.

 

Qu’en pensent ceux que l’on entend aujourd’hui, sur les ondes, exhaler leurs frustrations personnelles, tout en s’arrogeant le droit de parler au nom du peuple ?

 

Ce n’est pas le cas d’Arturo Pérez-Reverte, érudit, humaniste, européen. Un homme de bien, en somme.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Miniaturiste, de Jessie Burton

Publié le 2 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017,

Fin du dix-septième siècle, Amsterdam est la capitale mondiale du commerce et de la finance. Au cœur de cette cité à l’apogée de sa puissance, où la population est mise en coupe réglée par un calvinisme puritain implacable, Jessie Burton, jeune néo-romancière britannique, place une fiction imaginative à la limite du fantastique... Et je ne jurerais pas que cette limite ne soit pas par instant franchie.

 

En ouverture du livre, une scène de conclusion funèbre préfigure l’opacité trouble des événements du récit. On pourrait pourtant croire à une histoire banale. Johannes Brandt, riche homme d’affaires d’âge mur, célibataire endurci ayant enfin décidé de prendre épouse, a jeté son dévolu sur une jeune fille issue d’une famille modeste de province. C’est ainsi que Petronella – Nella pour les intimes – s’installe dans la maison de sa nouvelle famille, au bord de l’Herengracht, le canal des Seigneurs. Une somptueuse demeure régentée avec autorité par Marin, la sœur de Johannes, une femme belle, imposante, sévère, restée elle aussi célibataire.

 

Nella ne voit jamais son mari. Jamais ! Les affaires de Johannes – qu’on qualifierait aujourd'hui d’import-export – semblent le contraindre à de nombreux voyages et, entre deux, lui imposer une charge de travail incessante, dans son bureau ou en réunion à la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales, dont les bateaux sillonnent les mers par centaines.

 

Vois sur ces canaux / Dormir ces vaisseaux / Dont l’humeur est vagabonde ; / C’est pour assouvir / Ton moindre désir / Qu’ils viennent du bout du monde…

 

Dans la maison, Nella découvre une atmosphère étrange, pesante, étouffante. Frôlements de tentures, d’étoffes, de draperies. Bruissements ou craquements de matières riches, soie, velours, bois précieux. Propagation d’odeurs insistantes, les unes agréables, d'autres incommodantes.  

 

… Des meubles luisants / Polis par les ans / Décoreraient notre chambre ; / Les plus rares fleurs / Mêlant leurs odeurs / Aux vagues senteurs de l’ambre, / Les riches plafonds, / Les miroirs profonds, / La splendeur orientale, / Tout y parlerait / A l'âme en secret / Sa douce langue natale...

 

Dans la grande bourgeoisie amstellodamoise, Johannes et Marin tiennent le haut du pavé. Craints, respectés et admirés, ils cachent toutefois de lourds secrets, dont la révélation pourrait compromettre leur position. Car la stricte morale calviniste qui régit les âmes locales se veut un acte collectif de rédemption ne souffrant pas d’exception. Une sorte de contrat tacite avec Dieu : en échange de piété et de vertu, il garantirait la prospérité de la cité et la protègerait d’une montée des eaux qui la submergerait. Chacun surveille donc son voisin et n’hésite pas à dénoncer les comportements déviants.

 

A son arrivée à Amsterdam, Nella s’est vu offrir par Johannes un étrange cadeau ; une reproduction à échelle réduite de leur demeure. Une sorte de maison de poupée, un chef d'œuvre de miniaturisation, reconstituant fidèlement tous les aménagements intérieurs. A l'initiative de Nella – qui s’interroge sur le sens de ce cadeau –, s’ajoutent des figurines à l’image des personnages du roman. Figurines et personnages semblent inexplicablement assujettis. Quelle est la nature du mystérieux miniaturiste sollicité par Nella ? Témoin ou prophète, démiurge ou devin ?

 

En dépit de longueurs dans la narration et de lenteurs dans l’action, je suis resté accroché à la lecture de Miniaturiste. A la fin du livre, on ne sort pas de la confusion engendrée par des indices contradictoires et des discours fumeux. En fait, il faut accompagner l’auteure dans son voyage dans le temps, ne pas chercher à interpréter les choses en s’appuyant sur notre rationalité et notre bon sens d'aujourd'hui. Les lumières de Descartes et de Spinoza n’avaient pas encore rayonné sur les esprits, profondément cupides et bigots, qui s'accommodaient mieux des clair-obscur de Rembrandt, où pouvaient se dissoudre secrets et ambiguïtés.

 

Seule Nella semble capable de s’élever. Mais prisonnière de son temps, elle ne comprend pas tout. Est-ce un problème ? A la différence d’aujourd'hui, l’on savait à l’époque qu’on ne pouvait tout comprendre. On l’acceptait.

 

Etonnant de voir comme Amsterdam a évolué ! Que reste-t-il du moralisme étroit de l’ancienne oligarchie calviniste, dans l’Amsterdam chantée par Jacques Brel ou dans l’image libertaire et bobo affichée aujourd'hui par la cité ?

 

J’ai pensé que Baudelaire, lui aussi, avait vu Amsterdam : Là tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté… Pour la volupté, on repassera !...

 

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

 

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L'affaire Rosenblatt, de Joël Haroche

Publié le 23 Juin 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

L'affaire RosenblattJuin 2017,

Dallas, 22 novembre 1963. C’est là-bas, aux alentours de cette date, que se situent les événements racontés dans L’affaire Rosenblatt. Une date qui aura aussi compté dans la destinée d’un certain John F. Kennedy, bien que lui-même n’ait pas la possibilité de s’en souvenir... Vous trouvez ce mot d’esprit déplacé ? Alors ne lisez pas ce livre, un presque chef d’œuvre d'humour noir et de mauvais goût, écrit par un presque inconnu nommé Joël Haroche.

Le titre fait bien évidemment penser à l’affaire Rosenberg, ce couple de New-Yorkais juifs communistes, accusés d’espionnage au profit de l’Union Soviétique, et qui, malgré leurs protestations d'innocence, furent exécutés sur la chaise électrique. Le 19 juin 1953.

19 juin 1953, c’est aussi la date de naissance du fils aîné des époux Rosenblatt. Il a donc dix ans au moment des faits dont il est le narrateur. La concordance de date, c’est pour lui comme si ses parents étaient la réincarnation spirituelle des Rosenberg... En complètement louftingues !

A l’instar de leurs presque homonymes, les Rosenblatt sont juifs, athées, d’origine russe, engagés dans les mouvements des droits civiques, sympathisants communistes et carrément admirateurs de Fidel Castro. Tout pour plaire dans le quartier chic de Dallas, Texas, où ils occupent la seule maison délabrée et où les résidents se situent plutôt dans la continuité des convictions sudistes les plus radicales. Une confrontation culturelle frontale. Ajoutons que les finances des Rosenblatt sont à sec alors que celles de leur voisinage nagent dans le pétrole… Une intégration locale difficile !

Papa, Julius Rosenblatt, est un avocat raté. Quelque peu parano, il a tendance à attribuer ses échecs à des complots d’anticastristes. En réalité, il a l'habitude de dormir quatorze heures par jour, ce qui ne facilite guère le développement de son cabinet. Il doit se contenter d’une clientèle de petits délinquants mexicains minables, incapables de payer ses honoraires, si ce n'est en nature : une portée de chihuahuas, par exemple, ou une palette de boîtes de corned-beef !… Un jour, il entreverra l'opportunité de défendre le plus grand criminel de l’époque, mais il s’y prendra comme un manche. Un coup à finir derrière les barreaux…. Le comble pour un as du barreau !

Dans la famille, ils sont tous cintrés. Maman, une intellectuelle darwinienne, est phobique au dernier degré et pourchasse microbes, bactéries et autres amibes. Grand’Pa, presque centenaire, aphasique, est toujours à la recherche – en mobilité réduite – de sa femme, la mère de Julius, une jeune danseuse qui s’est tirée il y a quarante ans. L’autre grand-père – famille Katzenellenbogen – vient de publier Les splendeurs de l'intestin, un ouvrage scientifique à la gloire d’un organe injustement déprécié alors qu’il pourrait être la preuve ultime de la non-existence de Dieu !...

Mais le plus délirant, c’est Nathan, le fils cadet, huit ans, un QI qui frôle les 180, hypermnésique et caractériel. Il est aussi atteint du symptôme de Gilles de la Tourette, ce qui l’amène à déclencher toutes sortes de catastrophes absurdes, comme en gueulant brusquement « bandes d’enculés ! » en plein dîner de shabbat.

Des scènes loufoques. Un nez rouge de clown en carton bouilli atterrissant avec sang et morve dans la soupe à la recette immuable depuis une arrière-arrière-grand-mère Katzenellenbogen. Une dinde de Thanksgiving, peut-être casher, peut-être laïque, qui finit par disparaître en passant à travers la fenêtre. Un pique-nique familial où Julius fait venir son meilleur pote et meilleur client, un freluquet nerveux qui répond au petit nom d’Ozzie, que les enfants surnomment Lucky Rabbit, et que sa femme Marina, une russe qu’il a ramenée d’Union Soviétique, appelle tendrement Lee-Lee-Darling. Un pote qui leur réserve bien des surprises !...

Car comme dans le poème récité à l’occasion de nombreuses obsèques et qui commence par « je suis juste passé dans la pièce d'à côté… », on vient juste de passer un mort dans la pièce d’à côté de celle où Nathan est en consultation de neurologie au Parland Memorial Hospital…

Avant de commencer la lecture, j’avais vu qu’il était mentionné après la dernière ligne : « New-York, novembre 1969 ». Inconsciemment, j’en avais déduit que le livre était l’adaptation française d’une œuvre américaine déjà ancienne. Je trouvais le texte remarquablement traduit… avant de prendre conscience de mon erreur d’interprétation. L’affaire Rosenblatt est le presque premier roman d’un Français et c’est presque génial. Presque ! Un peu compliqué d’appréhender du premier coup la chronologie des événements. Pas facile de prendre note de tous les détails… et pourtant ils comptent tous. Et le narrateur aurait pu dire... bien d’autres choses, en somme…

En prenant le temps qu’il faut, c’est un moment de lecture savoureux, inattendu, par moment hilarant.

GLOBALEMENT SIMPLE oooo J’AI AIME BEAUCOUP

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La tresse, de Laetitia Colombani

Publié le 23 Juin 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

La tresseJuin 2017,

Un gentil petit livre, à lire en quelques heures, pour découvrir un épisode de la vie de trois femmes d’aujourd'hui. Ce sont en fait trois histoires qui s’entrelacent comme une tresse. Ces femmes vivent à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, chacune dans son monde. Elles n’ont absolument rien en commun. Sauf que finalement… Non, vous découvrirez en temps utile ce qui les relie, ce n’est pas moi qui vendrai la mèche !...

Laetitia Colombani déploie une écriture simple et directe, qui donne à son roman une tournure de conte. Une tonalité mélodieuse, parfois enfantine, mais sans niaiserie. Les récits sont découpés en courts chapitres consacrés tour à tour à l’une des trois femmes. Une discontinuité de bon aloi, que l’auteure croit pourtant devoir atténuer par des effets de suspens à la fin de certains chapitres ; un peu artificiel, mais somme toute en ligne avec l’allure un peu ingénue de l'ouvrage.

Le corps des récits exhibe les modes de vie de Smita, Giulia et Sarah, dans leur univers très spécifique. Il révèle leur comportement à un moment charnière de leur existence.

Le quotidien de Smita, c’est la condition épouvantable des Intouchables en Inde. Hallucinant et révoltant pour nous, occidentaux du vingt-et-unième siècle. Parviendra-t-elle à extraire sa fille de cette destinée avilissante ?

En Sicile, Giulia est soumise au ronron tranquille d’une famille d’artisans traditionnels. Ils sont brutalement rattrapés par la modernité. La disparition de son petit monde est-elle une fatalité inexorable ?

À Montréal, les journées trépidantes de Sarah, avocate brillante et ambitieuse élevant seule ses trois enfants, sont soudain percutées par un problème de santé. Quelles remises en question faut-il consentir pour retrouver l’équilibre ?

Les trois femmes doivent ainsi faire face à des difficultés devant lesquelles elles ne sont pas loin de rendre les armes. Elles relèvent la tête et décident de se battre. Elles ont raison ; lutter pour gagner, c’est déjà gagner.

La plus déterminée, celle qui ne renonce jamais, c’est la plus déshéritée. Smita saisit la moindre chance et s’y accroche avec l'énergie du désespoir. Peu importe que sa foi en des croyances d’un autre âge nous fasse sourire. A l’inverse, la plus fragile est celle dont les auspices avaient été les plus favorables. Pas étonnant. Sarah avait toujours franchi les obstacles en conquérante. Elle menace de s’effondrer dès lors que son invincibilité est contestée.

Et Giulia ? Elle est la plus réaliste des trois. Envers et contre toutes les réticences de ses proches, elle saura imposer les idées providentielles de l’homme qu’elle a choisi pour accompagner sa vie.

Car dans ces histoires de femmes, écrites par une femme et qui seront lues par une majorité de femmes, je me permets d’observer que la clé qui boucle le sens de La tresse est apportée par un homme.

Et puisque c’est mon instant de rébellion masculine, je conteste la discrimination avancée par Sarah pour qualifier l'attitude des dirigeants de son cabinet d’avocats. Ils sont pragmatiques et je trouve qu’ils font preuve de délicatesse dans l’exercice très difficile qui consiste à préserver contre son gré une collaboratrice en difficulté. Quand elle aura cessé de voir tout en noir, Sarah reconnaîtra elle-même que l’on ne peut pas mener de front tous les combats, surtout quand l’un est prioritaire.

Au final, une lecture agréable, parfois émouvante, mais pas inoubliable.

FACILE ooo J’AI AIME

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Anna Karénine, de Léon Tolstoï

Publié le 11 Juin 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Anna KarénineJuin 2017,

Greta Garbo, Vivian Leigh, Jacqueline Bisset, Sophie Marceau, Keira Knightley… quelques actrices parmi les plus belles et les plus « bankables » de l’histoire du cinéma ! Elles ont, parmi d'autres, interprété Anna Karénine dans l’une des nombreuses adaptations du roman à l’écran. C’est dire la puissance mythique du personnage de femme imaginé par Léon Tolstoï dans son ouvrage éponyme, même pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, ce qui était mon cas jusqu'à ces derniers jours.

Pour tout un chacun, Anna Arcadievna Karénine incarne, jusqu'à se perdre, la femme qui choisit délibérément l’amour d’un séducteur patenté, le comte Vronski, envers et contre tous usages, préjugés et obstacles...

Voyons ce qu’il en est.

Un coup de foudre réciproque. Une femme et un homme, disposant tous deux d’une force de séduction hors du commun, se regardent, se sourient et cèdent à l’attirance qu’ils exercent l’un sur l'autre. S’installe une relation passionnelle échappant à toute maîtrise par la raison. Vronski, célibataire, met sa carrière de côté ; pas très grave pour un homme né riche et à la conscience légère. Anna, mère d‘un petit garçon, trompe ouvertement son mari Karénine, puis quitte le foyer familial pour s’installer avec son amant. Dans la société aristocratique russe de l’époque, c’est une faute dont le poids est insupportable. L’histoire d’amour devient histoire d’amour coupable, puis, dans la logique de la littérature classique, tourne à l’histoire d’amour tragique.

On connaît Phèdre et la malédiction de l’amour interdit… Dans Anna Karénine, l’aspect transgressif de sa relation pousse le couple à se replier sur soi, à s’isoler, à ne plus se nourrir à chaque instant que de l’exaltation de sa passion… Mais cela ne marche pas éternellement. Même si les sentiments restent vifs, les rituels de l’amour s’affadissent avec les années. L’ennui guette. Quand l’un cherche alors à s’en extraire, c’est la jalousie qui infiltre l’autre, un poison insidieux qui ronge l’âme jusqu'à la folie…

La jalousie ! Tolstoï en dissèque minutieusement – comme Proust quelques années plus tard – les mécanismes et les effets sur ses différents personnages. Car le roman dépasse la seule histoire du couple formé par Anna et Vronski. Structuré en épisodes comme un feuilleton ou une série se déployant sur plusieurs années, le roman, qui compte un millier de pages, trace aussi l’évolution des Oblonski et des Lévine, deux couples légitimes ceux-là, sans que pour autant leur parcours soit un long fleuve tranquille. Trois femmes et trois hommes, parents pour certains, se croisent et se recroisent ainsi dans les milieux aristocratiques dont ils sont issus.

Une occasion de s'immerger dans la Russie de l’empereur Alexandre II dans les années 1870. Les idées des philosophes des Lumières infusent lentement dans les esprits. Les premières théories socio-économiques aussi. Tolstoï pose les débats de son temps. Faut-il s’ouvrir à la modernité occidentale ou préserver la tradition russe ? Doit-on donner la priorité au peuple ou à l’individu ?... L’agriculture, l’industrie et le commerce sont confrontés aux mutations déclenchées par le progrès technique – une problématique qui dure de nos jours ! –... Le servage vient d’être aboli, mais les paysans n’en vivent pas moins misérablement. A Saint-Petersbourg, la haute société vit dans un faste et un luxe inouïs, à quelques centaines de mètres des quartiers miséreux où survivent avec peine les personnages de Crime et châtiment, publié une dizaine d’années plus tôt par Dostoïevski, l’autre géant du roman russe. Pas étonnant que ces contrastes détonnants mènent, quelques décennies plus tard, à la révolution d'octobre.

A l’instar d’un Zola, Tolstoï observe attentivement les détails de la vie quotidienne, en ville, dans les campagnes, dans les différents milieux sociaux. Mais ce qui est essentiel et passionnant dans Les Rougon-Macquart n’est qu’accessoire et parfois fastidieux dans Anna Karénine. La cérémonie religieuse du mariage de Lévine, par exemple, est très longuement développée ; la lecture donne l’impression d’y assister en temps réel : les mariés sont en retard, les invités bavardent et bavassent… aussi ennuyeux qu’en vrai !... Même chose pour l’agonie interminable du frère de Lévine, dont la narration est oppressante.

Lévine par ci, Lévine par là ! Et si c’était lui le personnage principal du roman ? Un idéaliste en amour, un visionnaire social utopiste, un homme qui croit au progrès et aussi en Dieu ; un homme qui s’exprime sur tous les sujets abordés dans ce roman aux multiples facettes. Un personnage créé par Tolstoï à son image : un aristocrate qui se voudrait un homme du peuple, mais qui reste désespérément un aristocrate.

La littérature ! Une évasion pour le lecteur. Un refuge pour l'écrivain.

GLOBALEMENT SIMPLE ooo  J’AI AIME

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Crime et châtiment, de Fedor Dostoïevski

Publié le 30 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Résultat de recherche d'images pour "crime et chatiment actes sud"Mai 2017,

Un long et intense moment de lecture, qui m’aura frappé tour à tour au cerveau, au cœur, aux tripes. Crime et châtiment est un ouvrage exigeant, roboratif, éprouvant, dont j’ai terminé la lecture à bout de souffle, mais tellement fasciné que je m’y replongerais volontiers à l'instant.

Rien à voir avec les vagues souvenirs que je gardais d’une première lecture trop rapide, il y a trente ou quarante ans, probablement agacé par la lenteur des développements, perdu dans les patronymes et la psychologie des personnages, perturbé de surcroît par le style inapproprié d’une ancienne traduction. Car encore faut-il choisir la bonne traduction. (Voir mon article à ce sujet, sur le blog, rubrique « Et moi, et moi... émoi ! »).

Ecrit il y a un siècle et demi, Crime et châtiment est en fait de la littérature policière tout ce qu’il y a de plus moderne, un roman noir à suspense, du genre de ceux où l’on connaît l’assassin dès le début, mais où l’on ne sait pas quand et comment sa culpabilité sera finalement établie. En l'occurrence, l'attitude de Raskolnikov, l'assassin, est exaspérante, mais l’on est submergé par son angoisse d'être confondu, par sa détresse devant les doutes de ses proches – et ce n’est que le début de son châtiment ! –. L’affaire traine en longueur, la police tâtonne sur de fausses pistes, mais progresse lentement, inexorablement. Je ne serai pas le premier à évoquer l’analogie avec une série télévisée policière archi-célèbre. Laquelle ? Observez le juge d’instruction tournicoter mine de rien, en ami, autour de Raskolnikov en l’enserrant insensiblement dans son filet. On croirait presque entendre certain lieutenant : « Veuillez m'excuser, M’sieur, encore une p’tite question et je vous laisse… »

Dostoïevski n’a jamais vu Columbo à la télé, mais il admirait Shakespeare et Schiller. Crime et châtiment est conçu comme le scénario détaillé d’une immense pièce de théâtre, d’une tragédie géante dont un narrateur décrirait les décors, façonnerait l'âme des personnages pour modeler leurs pensées, et assisterait clandestinement à leurs rencontres pour en rapporter les dialogues, comme en voix off.

L’ouvrage se présente aussi comme une vaste fresque sociale dans le Saint-Petersbourg de l'époque. L’action se situe en plein été, dans un quartier miséreux. Chaleur, saleté, puanteur, poussière, l’air est irrespirable. On titube et l’on s'invective dans les rues, au sortir de cabarets où l’on s’est enivré jusqu'au dernier kopeck. Des cages d’escalier sinistres desservent des taudis crasseux à peine meublés, loués par ce qu’on appellerait aujourd'hui des marchands de sommeil. Là s’entassent des familles loqueteuses : des hommes ayant éclusé dans l’alcool toute la honte de leurs échecs, des femmes au bout du rouleau criant après leur marmaille, des jeunes filles qui se prostituent, des gamins qui mendient… enfin, ceux qui ne sont pas malades !... Une petite élite émerge : ils sont ou ont été étudiants, fonctionnaires, commerçants, militaires. Ils tentent de tisser un semblant de solidarité, même s’il faut se méfier des profiteurs et des débauchés.

Dans les grandes tragédies, les intrigues secondaires sont souvent captivantes. Dans Crime et châtiment, elles percutent notre sensibilité. Compassion pour les malheurs sans fin de la famille Marmeladov. Émotion pendant les échanges empreints de non-dits entre Raskolnikov et ses proches, sa mère, sa sœur Dounia, son ami Razoumikhine. Indignation et dégoût lors des offensives tentées sur la très belle Dounia, par des types pas nets comme Loujine et Svidrigaïlov.

Venons-en à l’événement majeur du roman, le crime, et à son auteur, Raskolnikov. Le personnage inspire des sentiments contrastés. C’est un jeune homme en perdition, qui peut susciter de l’indulgence, de la bienveillance, mais les motifs qu’il confesse pour son geste sont insupportables.

Parce qu’il s’imagine d’une essence supérieure, parce qu’il lui faut trois mille roubles pour sortir du dénuement et terminer ses études, Raskolnikov, vingt-deux ans, ne trouve ni anormal ni immoral de trucider à la hache une vieille usurière – un être ignoble et inférieur, un « pou », prétend-il – pour la dévaliser. Un avis dont il ne se départira pas, même quand il se sentira contraint d’aller se livrer, même encore lorsque il purgera sa peine au bagne. Finalement, dans les toutes dernières pages du récit, Sonia, la petite prostituée qui, pour ne pas l'abandonner, l’aura suivi jusque là-bas, en Sibérie, obtiendra la reconnaissance de sa faute et son repentir. Une double rédemption, par la foi et par l'amour, afin de pouvoir ouvrir les yeux sur un avenir d’espérance.

Mais ne faut-il pas chercher plus en profondeur la motivation réelle du crime ? Alors que sa mère et sa sœur le portent aux nues et se sacrifient pour ses études, Raskolnikov a tout lâché. Il passe ses journées allongé sur son lit à ne rien faire, si ce n’est à ressasser des frustrations délirantes. Ne pouvant assumer cette forme de trahison à l’égard des personnes qui lui sont le plus cher, il se laisse dériver dans une spirale de déchéance devenue irréversible. Lui apparaît sa médiocrité, aux antipodes de l'être supérieur qu’il aurait voulu être. C’est intolérable et cela le conduit à commettre l'irréparable, à franchir le point de non-retour vers une damnation totale et définitive, que ses proches pourront toujours expliquer par un coup de folie.

L'élimination d’un être vil et malfaisant aurait été ainsi le seul et unique acte d'homme supérieur de Raskolnikov. L’acte et la pensée qui le sous-tend restent ignobles, mais en nous plaçant dans le contexte d'aujourd'hui, notons que son crime le distingue du terroriste qui, dans le même état d’esprit, aura cherché à commettre un attentat massif et aveugle.

TRES DIFFICILE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les dieux du tango, de Carolina de Robertis

Publié le 18 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Les dieux du tangoMai 2017,

Les dieux du tango ne sont pas avec moi !

Je ne les ai pas rencontrés tout au long – très long ! – de ce livre, que je n’aurais pas lu jusqu'au bout si l'éditeur ne l’avait soumis à ma critique, par l'intermédiaire du réseau Babelio.

Je risque désormais leur courroux, en écrivant cette chronique comme je m’y étais engagé, alors qu’il eût peut-être été préférable de me taire.

Quelle est la trame du roman ? Leda est une toute jeune Italienne, débarquée seule et sans ressources à Buenos Aires. Son unique patrimoine est un violon dont elle sait à peine jouer. Munie de ce violon, Leda parviendra à survivre, puis à vivre, en inscrivant son parcours dans celui du tango pendant les premières décennies du vingtième siècle. Un tango au début confiné dans les bastringues et les bordels des bas-fonds, où prostituées et travailleurs misérables s’enivrent de sa chorégraphie lascive ; un tango qui finira par acquérir ses titres de respectabilité et trouver sa place dans les cabarets fréquentés par la meilleure société de Buenos Aires… Lascivité pour tous !

Un parcours semé d'embûches pour Leda, les femmes musiciennes n’étant pas à l'époque tolérées en Amérique Latine, où les esprits étaient resté désespérément machistes. Leda devra se faire passer pour un homme et ne jamais se dévoiler à quiconque…

Cadré comme cela, tout aurait pu aller bien… Mais voilà ! Des longueurs, des redondances, des digressions sans intérêt ! Carolina de Robertis sait incontestablement manier la plume. Sur un détail de rien du tout, elle vous noircit facilement cinq feuillets. Au total, un récit de cinq cent quarante pages et une forme de verbiage qui ralentit la lecture, la rendant ennuyeuse… Pour moi, en tout cas !

Des invraisemblances, aussi. Peut on croire, par exemple, que Leda apprenne à jouer du violon toute seule, dans le silence, en mimant les gestes ?... Après tout, pourquoi pas ! Enfant, j’avais bien appris à nager le crawl en répétant les mouvements sur mon lit…

Je n’ai pas été sensible aux velléités lyriques de l’auteure, à ses manières d’envolées emphatiques parfois proches du ridicule, comme ce titre de chapitre intitulé « une gorgée de la rivière de l’oubli » ou ce propos sur la chaleur de l’été, quand « l’air devint aussi épais qu’un grog brûlant dont une simple bouffée suffisait à rendre saoul ».

Toute à ses recherches de style, Carolina de Robertis ne m’a pas donné le sentiment d’une véritable passion pour la musique en général et le tango en particulier. Tiens ! Tango et blues ont des racines communes, apprend-on ! « Les mots ne sont jamais les mêmes, pour exprimer ce qu’est le blues », chante Johnny, exsudant sa passion. Ne pas le prendre au pied de la lettre. Peu de mots, en fait. Des mots simples. C’est suffisant.

A l'évidence, l'auteure n’a pas écrit ce roman pour un lecteur de mon genre. Comment aurais-je pu me sentir concerné par les acrobaties intimes accomplies chaque jour par Leda pour dissimuler sa féminité ?... Prisonnière à perpétuité de son apparence masculine, Leda se découvre une attirance sexuelle pour les femmes. Elle s’avérera une amante experte, emportant ses partenaires dans des tourbillons de jouissances semble-t-il inouïes (!), sans que ces femmes ne doutent de sa masculinité. L’une d’elles l’accusera même d’être le père de son enfant !... Si ! c’est dans le livre !... Si vous voulez en savoir plus, lisez-le. Mais je vous préviens, ce ne sont que des scènes de cul très soft, aussi érotiques qu’un documentaire sur la reproduction des huîtres. Des récits où le plaisir est idéalisé et sublimé, juste crédibles pour celles et ceux qui préfèrent que l’amour physique reste un rêve…

Je terminerai par un compliment pour un très bel effet littéraire. Je suis revenu à plusieurs reprises sur la première page, incompréhensible à la lecture des événements racontés par la suite. La lumière ne surgit qu’après les toutes dernières pages. Magnifique !... Combien s’en rendront compte ?

GLOBALEMENT SIMPLE o J’AI AIME… PAS DU TOUT

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