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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #litterature catégorie

Sucre noir, de Miguel Bonnefoy

Publié le 8 Octobre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Octobre 2017, 

Une légende de trésor perdu. Un coffre rempli de pièces d’or, de bijoux, de denrées précieuses, disparu dans le naufrage d’une frégate mystérieuse, au dix-septième siècle…

 

« Déjà lu, dis-tu, une histoire de pirates qui s’entretuent !...

– Pas du tout, tu confonds avec l’Ile au trésor, Stevenson...

– Il n’y aurait pas une histoire de sous-marin de poche ?

– Ça, c’est dans Tintin et le trésor de Rackham-le-Rouge...

– J’ai trouvé ! Des mobiliers et des objets marins rongés par les eaux, envahis par le plancton et le corail !

– Là encore, tu n’y es pas. Tu évoques, à tort, la stupéfiante fiction romanesque non littéraire, l’invraisemblable faux trésor et vraie œuvre d’art exposé par Damien Hirst au Palazzo Grassi et à la Dogana de Venise.

 

Dans Sucre noir, ce sont des branchages, des broussailles et des plantes tropicales qui recouvrent la frégate, après qu’elle s’est abîmée dans les arbres, en plein cœur d’une forêt caribéenne.

– Un navire naufragé dans les arbres ?...

– Et alors ! En littérature, il faut avoir le sens du merveilleux… Et cette histoire de naufrage n’est que le premier chapitre du livre. Il fallait bien un mythe originel pour expliquer qu’une légende de trésor perdu reste vivace dans les lieux, trois siècles plus tard, suscitant de temps à autre la venue d’un chasseur d’or décavé ».

 

Roman ou conte ? Dans une zone incertaine des Caraïbes, Miguel Bonnefoy, jeune écrivain franco-vénézuélien, met en scène trois générations d’une même famille. Au cœur de la fiction, une femme, Serena, et son mari. Elle succède à ses parents, puis cède la place à sa fille, Eva Fuego. Un drôle de phénomène, celle-ci. Un être marqué par le feu.

 

Au long de ces trois générations, une petite exploitation agricole de cannes à sucre se transforme en un conglomérat alliant l’industrie du rhum et autres spiritueux, au transport de pétrole, un nouveau type de trésor noir offrant de belles perspectives pour se sucrer.

 

Une histoire bien charpentée. Mais le contour flou des personnages, l’évanescence des repères de lieu et de temps, donnent au récit la coloration étrange d’un conte intemporel.

 

Conte ou fable ? Les contes recèlent toujours un fond philosophique. Dès qu’il est question de trésor, c’est toujours la même morale qu’on ressort. Ce ne sont pas les pièces d’or qui font la vraie richesse. On la trouve dans l’amour, dans les plaisirs simples, comme l’écoute du chant des oiseaux, la contemplation des couleurs tropicales, la senteur des fruits mûrs ou le goût d’un rhum vieilli…

 

Et puisqu’on est dans les leçons de morale, attention aux excès d’ambition et de cupidité ! Sachons tirer la leçon d’un feu d’artifice éruptif laissant dans le ciel « un couvercle de cendres qui mit trois ans, dix mois et cinq jours à disparaître »...

 

Fable ou poésie ? L’un n’empêche pas l’autre. L’écriture de Miguel Bonnefoy est très lyrique. Très travaillée. Car le lyrisme n’est pas une envolée spontanée. Il faut savoir piocher des mots rares et étranges dans des univers exotiques, dans des mythes antiques, dans des matières précieuses. Composer des listes de mots au surréalisme improbable. Comme sur cette table où « s’entassaient des quintaux de clous de girofle venus des Moluques, de l’ivoire du Siam, du cachemire du Bengale et du bois de sental du Timor ». Ou comme les fleurs que Serena cueillait dans la forêt, « des pinces de homard, des oiseaux de paradis, des jasmins antillais, des roses de porcelaine ».

 

Roman, conte, fable, poésie. On trouve tout cela dans Sucre noir. Un livre bien construit et joliment écrit, qui n’a pourtant pas réussi à emporter mon enthousiasme et mon émotion.

 

Peut-être aurais-je dû témoigner plus d’empathie aux personnages, en les accompagnant à chaque verre de rhum qu’ils buvaient.

 

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

 

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Les fantômes du vieux pays, de Nathan Hill

Publié le 3 Octobre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Octobre 2017,

Un premier roman époustouflant. Œuvre d’un nouveau venu nommé Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays est une vaste fresque romanesque de sept cents pages, incroyablement audacieuse et complexe, proprement ancrée dans l’histoire des Etats-Unis des cinquante dernières années.

 

Un ouvrage ambitieux, très ambitieux… Trop ambitieux ?... Peut-être. J’y reviendrai.

 

À Chicago, une femme de soixante ans vient de lancer des cailloux sur un gouverneur républicain, un homme politique d’envergure présidentielle. Pourquoi a-t-elle commis ce geste, monté en épingle par les médias, interprété en tentative d’attentat terroriste par l’opinion, un geste susceptible de lui valoir une sanction pénale extrêmement lourde ?

 

Et pourquoi, il y a un peu plus de vingt ans, cette même femme avait-elle choisi de disparaître totalement, en abandonnant son mari et son fils Samuel, alors âgé de onze ans ?

 

Voilà ce que va s’efforcer de découvrir ce dernier, aujourd’hui modeste professeur de littérature et écrivain velléitaire, un homme solitaire à la personnalité mal affirmée.

 

A partir de ces données, l’auteur met en place ses personnages, déchiffre leurs états d’âme, dévoile leurs intentions et déroule leurs (més)aventures, en emballant l’ensemble dans l’actualité américaine du moment. Grandiose !

 

1968, année de contestation violente un peu partout dans le monde. Les Etats-Unis n’y échappent pas. Les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy bouleversent une partie de la population. La guerre du Vietnam est fortement rejetée par une jeunesse universitaire subvertie par les mouvements idéalistes hérités de la contre-culture hippie. Peace and love… And drugs !

 

Il apparaît que l’origine de l’intrigue se situe cette année-là, à Chicago, lors de la Convention nationale démocrate, un événement marqué par des confrontations extrêmement brutales entre la jeunesse contestataire et les forces de l’ordre. Que s’est-il vraiment passé au rez-de-chaussée du Conrad Hilton Hotel ? Lectrice, lecteur, il te faudra un peu de patience, que dis-je, beaucoup de patience, pour l’apprendre et pour tout comprendre. Accroche-toi ! Récompense garantie à la fin, car Les fantômes du vieux pays, en dépit de quelques longueurs, est un roman d’un souffle stupéfiant, qui m’a tenu en haleine jusqu’à la découverte des dernières pièces du puzzle magistral concocté par Nathan Hill.

 

De qui le livre raconte-t-il l’histoire, Samuel ou Faye ? Les générations avancent avec les mêmes illusions, celle des geeks addicts aux univers virtuels, succédant à celle des hippies et leurs paradis artificiels. La vraie vie ne permet pas de retour à zéro, mais elle peut offrir de nouvelles chances. Le fils découvrira que le parcours de sa mère aura façonné le sien, celui d’un homme resté tardivement un petit garçon en recherche de reconnaissance, un homme ayant souvent pris de mauvaises décisions, un homme qui apprendra qu’il faut saisir sa chance avec la femme qu’on aime… Sans oublier que des fantômes légendaires diffusent parfois une influence impalpable… Et que des êtres de chair et de sang peuvent fausser les donnes, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

 

Le récit est de forme classique, avec l’auteur dans le rôle du narrateur, à l’exception d’un long chapitre où il interpelle directement Samuel – à moins que ce ne soit Samuel, en pleine mue, qui dialogue avec lui-même –. Tout au long du roman, l’auteur ne se prive pas de commenter, avec une sorte d’humour nihiliste désabusé, les dérives des politiques, des médias, de l’édition. Et celles des contre-cultures, hippies et geeks… A la fin, ce sont toujours les cyniques qui s’en tirent le mieux !

 

J’avais dit que j’y reviendrais. Trop ambitieux, ce premier roman très documenté auquel son auteur a consacré dix ans de travail ? Entre autres, ne pouvait-il faire l’économie de longs détails sur des personnages carrément secondaires, même s’il s’agit d’analyses très fines – et drôles ! – sur les mécanismes qui conduisent ces personnages à des perversions mentales ou comportementales ? A chacun de donner son avis.

 

Pour ma part, une fois le livre terminé, s’est effacé l’agacement ressenti lors de certaines longueurs. Ne reste que le souvenir de péripéties palpitantes, de rebondissements décoiffants, de dialogues hilarants et de relectures historiques passionnantes.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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Le cénotaphe de Newton, de Dominique Pagnier

Publié le 20 Septembre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Septembre 2017,

C’est avec un peu d’appréhension que j’ai engagé la lecture de ce livre de six cents pages, dont le titre pourrait faire craindre un traité mystico-scientifique, et dont l’auteur, Dominique Pagnier, m’avait semblé plutôt devoir sa renommée à des textes poétiques qu’à des romans. Et pourtant, Le cénotaphe de Newton est une véritable fiction romanesque ancrée dans le monde réel.

 

Pas facile à lire pour autant ! Complexe, nébuleuse, mais fascinante, cette fiction romanesque met en scène un kaléidoscope étourdissant de personnages qui s’inscrivent dans une Histoire authentique, multidimensionnelle. A la verticale, prenant sa source au dix-huitième siècle, le livre se nourrit de temps forts : la révolution française, la révolution russe, la guerre d’Espagne, le nazisme et les camps, le communisme soviétique et d’autres camps, jusqu’au « Tournant » qui, pour les Allemands de l’Est, accompagne la chute du Mur. A l’horizontal, il part de la France et sillonne l’Europe Centrale de long en large, débordant même parfois ses frontières orientales, faisant étape dans des villes évocatrices, Berlin, Potsdam, Vienne, Moscou, Odessa, Samarcande... Et l’auteur nous embarque, sans logique d’ordre apparente, d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un instant à l’autre, d’un monde à l’autre.

 

La fiction s’inspire du rêve d’un architecte du dix-huitième siècle qui voulut honorer le génie de Newton, le maître de la gravitation, par un projet utopique et démesuré, dont la géométrie aura influencé une généalogie d’architectes... De quoi alimenter la gnose de certains de mes amis !

 

Le narrateur, un enseignant français amateur de la culture, des paysages et des femmes germaniques, en quête d’un père disparu avec ses secrets, en vient à se passionner pour le parcours d’un Allemand, Manfred Arius, né et mort avec le vingtième siècle, issu d’une vieille famille prussienne d’architectes renommés. Un idéaliste fidèle aux idées communistes depuis la Révolution d’octobre, membre du Komintern, citoyen de la République Démocratique Allemande jusqu’à la réunification. Ses aînés auront signé des édifices à l’architecture théâtrale ; lui, c’est dans les décors de théâtre qu’une sorte de malédiction le confinera. Tous auront rêvé en vain de construire un jour le cénotaphe de Newton.

 

Une malédiction dans la lignée des Arius ? Le destin de Jeanette, fille que Manfred eut sur le tard, semble le prouver. Son comportement rebelle d’artiste punk constitua une menace pour le merveilleux socialisme est-allemand. Ce fut en tout cas la conviction d’un dénommé Götz, capitaine de la Stasi, l’abominable police politique nationale. Un homme étriqué, maniaque et malsain, auteur de milliers de fiches sur Manfred et Jeanette, enrichies par des cahiers tenus avec obsession bien après le démantèlement de la Stasi. L’ensemble, opportunément récupéré par le narrateur, lui aura servi de matière première pour l’élaboration de son roman, en complément des témoignages des proches des Arius.

 

Un livre constellé de symboles ; à chacun de les déceler et de les interpréter. Le cénotaphe : une forme de sphère, sinistre comme une prison vide ; ou une forme de ballon, léger comme une évasion ; ou encore une forme de bulle, éphémère comme une utopie qui finit par exploser – flop !... – pour avoir trop gonflé, tel un rêve dont l’intensité vous réveille en sursaut et dont le souvenir s’efface aussitôt pour laisser place aux réalités habituelles. Et tant mieux, car les architectures monumentales, gigantesques, oniriques sont souvent le fait des totalitarismes.

 

Comme tous les romans construits en puzzle, Le cénotaphe de Newton est un livre d’accès difficile, qu’il est intéressant de relire en le feuilletant après l’avoir fini, une fois qu’on en a vu toutes les pièces et qu’on en a alors compris la trame globale et la chronologie.

 

C’est l’œuvre d’un érudit, amateur d’arts éclairé, cohérent et clair dans sa pensée. L’écriture est magnifique, jamais grandiloquente, toujours simple, coulant de source, avec de temps à autre des tournures surannées, l’emploi de mots désuets ou inusités. Cela fait partie du charme de ce livre, qu’il est commode de lire sur liseuse, quand on en maîtrise les fonctionnalités.

 

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Le sympathisant, de Viet Thanh Nguyen

Publié le 12 Septembre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Septembre 2017,

Il m’a fallu attendre de l’avoir presque terminé pour apprécier pleinement Le sympathisant, un roman gratifié du prix Pulitzer l’année dernière. Tout au long des dix-huit premiers chapitres de ce livre qui en compte vingt trois (et cinq cents pages), j’ai savouré les belles qualités littéraires d’une narration présentée sous forme de confession, tout en me demandant, avec un peu d’agacement, quel pouvait bien être le sens que son auteur avait voulu donner à cette œuvre.

 

L’auteur, justement, Viet Thanh Nguyen. Dans sa vie comme dans son livre, tout commence en 1975. Il a quatre ans. Avec la chute de Saïgon, c’est la fin de la guerre du Vietnam. Ses parents fuient et, comme des centaines de milliers de Vietnamiens, se réfugient aux Etats-Unis, où ils réussiront à reconstruire leur vie. Sous le regard fuyant ou condescendant de l’Américain blanc moyen, l’Américain Viet Thanh Nguyen prend conscience de l’ambiguïté de son identité. Il constate aussi que sa nationalité d’origine ravive la mémoire d’une défaite américaine cuisante et d’une guerre jugée aujourd’hui infamante.

 

C’est pour exorciser ce sentiment perçu comme une injustice, qu’il écrit Le sympathisant, l’histoire fictive d’un homme qui aurait pu connaître le même exode que ses parents. Cet homme, dont la double identité est poussée jusqu’à l’absurde, se voit comme un bâtard. Les autres aussi le voient comme tel. Né de la séduction scandaleuse d’une très jeune fille vietnamienne par un prêtre français installé en Indochine, sa peau n’est ni jaune ni blanche… à moins qu’elle soit à la fois jaune et blanche. Sa culture est à la fois orientale et occidentale… à moins qu’elle ne soit ni l’une ni l’autre.

 

En fait, l’esprit de cet homme est double, ce qui lui permet de voir les problèmes des deux côtés. Dans sa longue confession, dont on ne connaîtra le contexte qu’à la fin, c’est en toute logique qu’officier américain au Sud-Vietnam, puis membre d’une diaspora revancharde exilée en Californie, il assume ses agissements d’agent double au profit de l’ennemi affiché. Voilà un sympathisant communiste qui consomme avec opportunisme et délectation l’american way of life. Appelons les choses par leur nom : un traitre qui ne recule devant rien, pas même le meurtre, sans que sa conscience en soit profondément perturbée… Mais on peut changer, tant qu’on reste vivant !

 

Le livre est une critique féroce d’une société américaine, dont les archétypes amènent les minorités ethniques à se sentir inférieures, tout intégrées qu’elles soient sur les plans intellectuel et économique. Sous la forme d’un épisode aux Philippines, il lance un violent coup de gueule à l’encontre d’Apocalypse Now, ce film halluciné des années soixante-dix, proclamant avec tambours, trompettes et napalm, que le destin des combattants américains est la gloire, les Vietnamiens n’étant voués qu’au silence et à la mort.

 

Mais malgré toutes ses carences, l’Amérique n’est pas pour autant l’enfer. L’enfer, selon l’auteur et, finalement, son personnage du roman, ce serait plutôt le monde communiste et ses pratiques de « rééducation » normalisatrice. Tout sympathisants qu’ils soient, leur esprit double comprend qu’une révolution menée au nom du principe que rien n’est plus important que l’indépendance et la liberté, conduit à une société policière où indépendance et liberté valent moins que rien. Car les révolutionnaires d’aujourd’hui sont les impérialistes de demain.

 

L’écriture, complexe et envoûtante, mêle narrations et dialogues sans ponctuation spécifique, tout en enchevêtrant les faits vécus par le narrateur avec ses souvenirs, ses réflexions et ses rêveries. Un ton très libre d’humour et d’autodérision. Très peu de noms. On ne connaît pas celui du narrateur, pas plus que ceux de la plupart des personnages, notamment des militaires : on a ainsi l’adjudant glouton, le lieutenant insensible, l’opérateur radio maigrichon, l’infirmier philosophe et d’autres. Sans oublier les Marines mat, plus mat et très mat, trois GI qui sont restés au Vietnam, et dont le soleil a tanné la peau à des degrés différents.

 

Un roman puissant et profond, associant recherches historiques, méditations politiques, études ethnologiques et profilages psychologiques, pour une lecture qui laisse leur part à l’émotion et au burlesque.

 

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Sharko, de Franck Thilliez

Publié le 31 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Septembre 2017,

Adolescent, je lisais des polars par dizaines. Une catégorie dans laquelle je classe pêle-mêle romans policiers, romans d’espionnage, romans noirs. Plus tard, je m’étais détourné de ces ouvrages souvent pauvres en qualité d’écriture et conçus suivant un même modèle simpliste. En évoluant vers une littérature romanesque plus étoffée, j’avais observé que de nombreux ouvrages contenaient eux aussi leur part de noirceur, d’intrigues criminelles et de mystères qui ne se dénouaient qu’à la fin. C’était mieux ! J’avais alors considéré que les polars, ce n’était plus pour moi.

 

Avec le temps, toutefois, j’ai eu envie de me replonger dans un pur polar, tel que Sharko, le dernier opus de Franck Thilliez, un livre et un auteur qui suscitent des avis plutôt positifs. C’est un gros bouquin, l’équivalent de six cents pages ; la perspective d’une complexité de bon aloi ?

 

Dans Sharko, les personnages principaux, deux flics, sont en couple : à ma droite, Sharko soi-même, Franck de son prénom ; à ma gauche, Lucie, sa compagne. Si j’ai bien compris, ils tenaient déjà ces rôles dans les romans précédents de Thilliez. Une pratique courante chez les auteurs de romans policiers. Dans ce domaine, on peut dire qu’il y a autant d’écrivains en série que de tueurs en série.

 

Deux trames d’enquête se superposent, s’entrecroisent et se télescopent, ce qui donne au roman une épaisseur plaisante.

 

Tout commence par une initiative malvenue de Lucie ; une intervention illicite, partant d’un bon sentiment, et qui tourne très mal. Par crainte que l’enquête ne remonte à Lucie, Franck s’efforce d’arranger les bidons pour qu’elle soit confiée au service de la PJ auquel ils appartiennent tous les deux. Parviendront-ils à éviter que leur responsabilité soit établie ? Il vaudrait mieux, car la sanction, je dirais même la condamnation, pourrait être lourde...

 

La bavure de Lucie lève en effet le voile sur une affaire qui s’avère sérieuse et gravissime. Elle va entraîner les policiers dans un monde interlope sans frontières, où des criminels malades, fêlés et pervers, s’adonnent au satanisme et au fétichisme du sang, avec la complaisance d’hommes d’affaires peu scrupuleux qui y trouvent leur compte.

 

Le lecteur que je suis n’est pas sensible à l’aspect « thriller » ; je ne ressens ni fébrilité, ni angoisse, ni frissons. Je suis en revanche curieux et j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les investigations, qui s’appuient sur des éléments réels ou réalistes, assemblés grâce à une documentation très fouillée. De révélation en révélation, de rebondissement en rebondissement, j’ai découvert l’existence de groupes sanguins très rares et de maladies plus que rarissimes. J’ai aussi appris, incrédule, que dans les années soixante et soixante-dix, les pouvoirs publics français avaient autoritairement transporté – importé ? déporté ? – en Métropole, des enfants réunionnais plus ou moins sans famille, dans le dessein de repeupler des zones rurales !... Incroyable !

 

Tout au long de l’enquête, Franck et Lucie sont sur des charbons ardents ; des indices menacent à chaque instant de mettre la puce à l’oreille de leurs collègues. Pas facile de faire avancer la vérité quand une partie de celle-ci n’est pas bonne à dire ! Cette intrigue donne de l’épaisseur au roman qui, sinon, aurait été limité à une succession de requêtes, d’interrogatoires et de déductions dépourvus de tout charme romanesque, car les personnages manquent de relief et le style narratif se contente d’afficher l’efficacité fonctionnelle d’un rapport d’investigation… sauf pour les scènes nauséabondes de torture et de découverte de corps, dont je ne vois pas le plaisir que l’on peut trouver à en écrire ou à en lire les détails.

 

Globalement, à condition de ne pas en attendre ce qu’il ne prévoit pas de donner, on passe un moment sympathique avec Sharko, un polar roboratif dont le découpage en courts chapitres facilite la lecture…

FACILE ooo J’AI AIME

 

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La Daronne, de Hannelore Cayre

Publié le 31 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Authentique polar, La Daronne est un livre malicieux, original, et accessoirement, très politiquement incorrect.

 

C’est un polar, mais la narratrice et personnage principale, la curieusement nommée Patience Portefeux, n’a rien à voir avec Julie Lescaut, le juge Larrieu, ou une femme d’honneur. Fille d’un riche trafiquant international n’ayant jamais connu de problème de conscience, elle a vécu une enfance et une jeunesse dorées dont elle garde un souvenir nostalgique. Des circonstances funestes ayant mis fin à cette période de vaches grasses, Patience – drôle de nom, vraiment ! – s’est trouvée dans l’obligation de travailler pour survivre et élever ses deux filles, puis pour payer les lourdes factures mensuelles d’un EHPAD. Je dis bien un EHPAD, et non un EPHAD ou un EPAHD comme il est écrit dans le livre, puisqu’il s’agit – suivez les majuscules ! – d’un Etablissement où est Hébergée la Personne Agée Dépendante qu’est devenue sa vieille mère grabataire.

 

Pour dégoter un emploi, Patience disposait d’un atout majeur : sa maîtrise parfaite de la langue arabe. Elle pourra aussi compter sur une absence totale de scrupules, une singularité atavique, à n’en point douter, mais qui ne se révélera chez elle qu’après vingt-cinq ans de bons et loyaux services mal rémunérés en tant que traductrice-interprète judiciaire. Engagée alors par la police des stups, où personne ne comprend l’arabe, elle a pour missions de participer à l’interrogatoire des suspects et de traduire les conversations enregistrées sur écoutes téléphoniques. Un job qui lui ouvrira le champ de tous les possibles.

 

Prudence prend conscience qu’elle a toutes les cartes en main pour manipuler les petits malfrats originaires du Maghreb, d’autant plus que l’écoute téléphonique des trafiquants et des dealers est un gisement inépuisable d’informations, dans lesquelles il semble suffire de piocher pour s’en mettre plein les fouilles.

 

La Daronne n’est pas le premier roman policier d’Hannelore Cayre, qui exerce la profession d’avocate pénaliste. À ce titre, elle côtoie depuis des années le monde des petits délinquants, pour lesquels elle semble éprouver un mélange de mésestime et d’affection. Dans La Daronne, elle imagine des entourloupes savoureuses au nez et à la barbe de malfrats maghrébins – des machos et des crétins, semble-t-il ! –, sans éveiller de soupçons chez les flics – dans l’ensemble gentils mais lourdingues –. Nul doute qu’Hannelore Cayer a créé le personnage de Patience à son image et qu’elle s’est projetée avec jubilation dans ses tribulations de tatie arnaqueuse.

 

J’ai rigolé en lisant certaines assertions de la narratrice. Elles ne me choquent pas personnellement, ni dans leur à-propos, ni dans leur causticité, mais je n’aurais pas osé les émettre moi-même. Hors Coluche, disparu il y a plus de trente ans, rares sont ceux qui ont pu se permettre ce genre d’humour. Les cibles : les Arabes, surtout les loubards des banlieues, on l’a déjà compris ; les femmes juives anciennes déportées, un rôle tenu par sa mère ; les vieux des deux sexes, cantonnés dans ces mouroirs dénommés EHPAD (Vous vous en rappelez la signification, j’espère). Elle ne rate pas non plus une occasion de chambrer un fonctionnaire amorphe ou un magistrat imbu de son statut, pressé de rendre une justice expéditive pour ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre.

 

Une syntaxe parfaite, des tournures empreintes d’humour, des phrases mâtinées d’argot et de mots arabes, tout cela m’a ramené des années en arrière lorsque, adolescent, je passais de San Antonio en San Antonio. Quant aux exploits inavouables de la Daronne, ils m’ont fait remonter encore plus loin, à ma lecture des aventures d’Arsène Lupin, et peut-être même – faudra que j’en parle à mon psy ! – à mon enthousiasme d’enfant lorsque Guignol rossait le gendarme.

 

Une histoire un peu loufoque, totalement immorale, très agréable à lire et qui m’a bien fait marrer.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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La mémoire est une chienne indocile, d'Elliot Perlman

Publié le 20 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Je ne sais plus qui m’a conseillé ce livre publié en 2013 ; s’il me lit, qu’il sache que je lui rends grâce. Ce roman exceptionnel m’a embarqué pour un voyage inattendu et époustouflant dans le vingtième siècle, entre l’Amérique et l’Europe, sans oublier un court détour par l’Australie. Son titre en français, La mémoire est une chienne indocile, est à lui seul un sujet qui interpelle, d’autant plus qu’il n’a rien à voir avec le titre d’origine, The street sweeper, autrement dit, le balayeur.

 

L’auteur, Elliot Perlman, n’est pas un poète. Dans les six cent pages de son livre, nulle envolée lyrique, quasiment pas de représentation de paysage, de description de décor, ni de portrait – on ne sait même pas à quoi ressemblent les personnages ! Cet Australien, issu d’une famille juive d’Europe Centrale, est avocat de profession. Son livre, un roman-témoignage d’envergure magistrale, met en perspective racisme et antisémitisme, se déploie sur la lutte contre les droits civiques aux Etats-Unis, pour conduire à la Shoah en Pologne.

 

Deux histoires cheminent en même temps dans la même Histoire.

 

Dans un hôpital de New York où il est traité pour un cancer en phase terminale, un homme très âgé, juif, rescapé d’Auschwitz, Henry (Henryk) Mandelbrot, livre ses souvenirs à un Afro-américain du Bronx, Lamont Williams, un homme mis à l’épreuve dans un poste de balayeur (street sweeper !) à l’issue d’une lourde peine pénale pour… disons, naïveté et mauvaises fréquentations. Le traitement des Juifs par les nazis et sa gradation année après année est une découverte pour Lamont, qui en retiendra tous les détails : les ghettos, les camps de concentration, les camps de la mort, Auschwitz, le rôle de Mandelbrot au sein du sonderkommando, ce qu’il a pu voir à l’intérieur des chambres à gaz... Des images... terrifiantes, horrifiantes ? Aucun mot ne peut convenir, les hommes n’ayant pas prévu d’en concevoir un pour qualifier de telles choses.

 

Dans le même temps, un autre Juif ashkénaze, Adam Zignelik, professeur d’histoire à Columbia, très investi dans le Mouvement des droits civiques, est à la recherche d’éléments attestant l’engagement d’un bataillon de combattants afro-américains dans la libération du camp de concentration de Dachau. L’enquête bifurque et conduit Adam à approfondir les travaux d’un professeur de psychologie de Chicago nommé Border, qui s’était rendu en Europe dans l’immédiat après-guerre, et avait enregistré des témoignages de Juifs faisant partie de ce qu’on appelait alors des « personnes déplacées ».

 

Question : à une époque où l’on n’avait pas encore pris conscience de l’ampleur de la « solution finale » mise en œuvre par les Nazis, pourquoi le professeur Border avait-il choisi d’orienter son étude sur les seuls Juifs ? Et surtout, pourquoi, plus tard, avait-il tout fait pour dissimuler l’un des enregistrements ?

 

C’est là que le roman reprend ses droits. Au fil des chapitres, autour de Lamont, Adam, Mandelbrot et Border, chacun traversé par ses peines et ses remords, animé par ses convictions et ses projets, parfois saisi par des souvenirs inattendus – indocile mémoire ! –, viennent se greffer de nombreux personnages, des femmes et des hommes comptant ou ayant compté dans leur quotidien. L’ouvrage prend ainsi la consistance d’une vaste fresque romanesque étendue sur huit décennies.

 

Il m’est souvent arrivé d’avertir le lecteur que les romans aux ramifications les plus prolifiques exigent un minimum de patience, surtout au début, à un moment où l’on ne sait pas où l’auteur a l’intention de nous emmener. Dans La mémoire est une chienne indocile, une fois mis en place le contexte dans lequel évoluent les personnages principaux, la lecture devient aisée et attachante, les péripéties s’enchaînant en courtes séquences, sous la houlette d’un narrateur unique et universel.

 

Au final, les trajectoires convergent pour atteindre l’objectif primordial, l’exhortation répétée presque convulsivement par ceux qui allaient mourir : « Dites à tout le monde ce qui s’est passé ici ; dites à tout le monde ce qui s’est passé ici » ! Comme Mandelbrot l’y enjoignait, Lamont a tout retenu, tous les détails. Mémoire transmise au balayeur noir du Bronx.

 

Le dénouement de la fiction est très émouvant, mais je ne l’ai pas trouvé tout à fait à la hauteur des ambitions romanesques de l’ouvrage. Faut-il en conclure que l’imagination du romancier peut aussi se comporter en chienne indocile ?

 

DIFFICILE ooooo    J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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A la vitesse de la lumière, de Javier Cercas

Publié le 9 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Voilà un livre dans lequel je suis entré tranquillement, qui m’a progressivement happé par son intensité en crescendo et dont j’ai terminé la lecture à bout de souffle.

 

Avec ce roman qui date d’une douzaine d’années, l’auteur, l’écrivain catalan Javier Cercas, s’efforce de disséquer les méandres de la culpabilité et du remords dans la conscience. Il entrecroise les parcours de deux personnages, qui cherchent chacun leur double dans l’autre. L’un est un vétéran américain du Vietnam, un ancien membre d’un escadron d’élite accusé de crimes de guerre, qui se débat dans la quête d’une impossible expiation. L’autre – narrateur de l’ouvrage – est un jeune écrivain qui, malgré les mises en garde, perd ses repères moraux dès son premier succès de librairie et doit en assumer de lourdes conséquences. Les drames arrivent en un éclair et transforment les destinées à la vitesse de la lumière. On ne les voit pas arriver, mais certaines pages sont brutales.

 

Le début est pourtant doucement anesthésiant – une sensation agréable, au demeurant ! –, comme lorsqu’on se trouve confortablement installé dans un univers familier, ou pour être plus précis, lorsqu’on a l’impression d’avoir déjà lu quelque part les pages du livre qu’on a entre les mains. Dans A la vitesse de la lumière, plusieurs traits m’ont conforté dans ce ressenti.

 

L’écriture de l’auteur, superbement traduite de l’espagnol, est faite de longues phrases qui se déploient et se redéploient en modulations harmonieuses ; de très longues phrases dont la composition unit, dans une syntaxe irréprochable, la narration des faits et le ressenti qu’ils inspirent au narrateur. Ça ressemble à du Proust et j’aime beaucoup. (Je relis souvent, au hasard, deux ou trois phrases de Marcel Proust ; une façon d’échapper à l’agitation du quotidien, comme lire de la poésie ou écouter de la musique.)

 

Comme A la recherche du temps perdu, A la vitesse de la lumière – un air de parenté dans les titres que je découvre en les écrivant côte à côte ! – pourrait passer pour une autobiographie. Le narrateur, auquel on ne connaît ni nom ni prénom, ressemble en tous points à l’auteur, mais ce n’est pas tout à fait lui !... Une anecdote : après la publication du roman, Javier Cercas, qui enseigne à Barcelone, a dû préciser à ses étudiants qu’il n’avait pas été victime personnellement du drame subi par son personnage de narrateur dans le livre, un ouvrage de fiction.

 

La première partie du livre m’a rappelé des schémas de romans anglo-saxons contemporains. Un jeune plumitif au début de son chemin d’écrivain a opportunément trouvé un poste de professeur assistant dans une université américaine. Il s’y lit d’amitié avec un collègue plus âgé du nom de Rodney Falk, un intellectuel féru de littérature, dont le comportement étrange le pousse à chercher à en savoir plus sur son passé. Cette recherche se concrétise par la mise à nu progressive du personnage de Rodney, l’ancien militaire qui ne s’est jamais remis des contradictions auxquelles il a dû faire face, là-bas, au Vietnam et chez lui, après son retour. L’histoire est racontée par son père, dont la narration est enchâssée dans la narration principale, une construction romanesque courante dans la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècles.

 

Toutes ces parentés littéraires pourraient traduire un manque d’originalité de l’ouvrage. Peu importe. Soulignant que certaines idées deviennent des clichés juste parce qu’elles sont vraies, Rodney avait prévenu son ami narrateur que, quand on cherche à « dire des choses originales pour faire l’intéressant, on finit par ne dire que des conneries ».

 

Dans la descente aux enfers des deux hommes, aucune rédemption par l’amour ne semble possible. Reste la mort… Et la littérature. Cette ultime voie passe par un retour aux sources qui boucle l’histoire. En trouvant ainsi comment terminer son livre, le narrateur trouve aussi son salut.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Une partie du tout, de Steve Toltz

Publié le 31 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017

Une partie du tout. Un titre énigmatique pour un livre monumental, extravagant, déconcertant. Une lecture distrayante pour les uns, rébarbative pour d’autres... – Et qu’en ai-je pensé moi-même ? demandez-vous. – J’ai pris beaucoup de plaisir dans certaines parties, j’ai dû m’accrocher dans d’autres. – Mais ai-je aimé le livre ? insistez-vous. – Quelques minutes après l’avoir terminé, je n’aurais pas su quoi répondre. Quelques jours plus tard, après m’être penché sur sa structure et en avoir relu certains passages, je reste partagé mais ce sont quand même les bons côtés qui prennent le dessus. Une partie du tout, en quelque sorte ! 

 

Voilà qui me semble cohérent : j’ai bien aimé mais je reste réservé. Car je doute que tous les lecteurs aillent au bout des cinq cents pages écrites par le romancier australien Steve Toltz.

 

Une partie du tout est l’histoire d’un homme. Mais duquel ? Est-ce de Martin (ou Marty) Dean, le père ? de Jasper Dean, le fils ? Ou de Terry Dean, le frère… à moins qu’il ne soit l’oncle… on s’y perd un peu, au début. En fait, Terry est le frère de Martin et l’oncle de Jasper. Vous y êtes ?

 

Terry est un ancien grand champion sportif qui a mal tourné tout en restant une idole nationale en Australie. Une étoile inaccessible pour son neveu Jasper qui ne l’a pas connu.  Une étoile noire qui aura absorbé toute la lumière auquel son frère Marty aurait pu prétendre, ce dont ce dernier ne se remettra jamais. Terry Dean, un gangster mythique dont l’éclat obscur rayonne jusqu’à la fin du roman.

 

Un roman en forme de puzzle, dont la construction très originale nécessite un minimum d’explications. Le narrateur du roman, c’est Jasper. Mais Jasper laisse volontiers la parole à Marty, son père. Il nous branche ainsi en direct sur un très long monologue de Marty : vingt-deux heures d’affilée, transcrites en un chapitre de cent cinquante pages, pour raconter à Jasper son enfance dans l’ombre de Terry ; quasiment un roman dans le roman. Plus loin dans le livre, Jasper nous fait déchiffrer l’intégrale du journal intime tenu par Marty, lors de pérégrinations à Paris, juste avant la naissance de son fils ; puis peu avant les derniers événements du roman, il nous dévoile un ouvrage inachevé : l’« Autobiographie sans titre de Martin Dean, par Martin Dean », un non-titre saugrenu donnant le ton humoristique, parfois hilarant, qui caractérise l’ensemble de l’ouvrage. Comprenez donc, quand vous lisez « je », que ce peut être Jasper ou Marty qui s’exprime. De l’importance de savoir dans quel chapitre vous êtes, si vous ne voulez pas vous embrouiller !

 

Au fur et à mesure de la découverte des pièces du puzzle, c’est la vie et la personnalité de Martin Dean qui s’affichent : un misanthrope, philosophe, moraliste, indécis, dépressif, fragile, autodestructeur, probablement génial, peut-être carrément fou… Pour Jasper, la narration est un parcours initiatique à la recherche de lui-même au travers d’une relation père - fils complexe. Un père à l’évidence soucieux de ce que deviendra son fils, mais souvent incohérent dans ses actions. Un fils qui voit clair dans les traits de caractère de son père, mais qui a du mal à faire le tri entre les positifs et les négatifs, conscient qu’il en héritera naturellement certains et qu’il lui appartiendra de choisir, parmi les autres, ceux qu’il adoptera. C’est la loi de la transmission de père en fils : opter pour la bonne partie du tout. Pour le complément, on a une mère, et Jasper comme tout le monde…

 

Haïr plutôt qu’aimer, punir ! Un début d’envie chez Jasper comme chez Marty ; juste une velléité. Un père ne sait pas s’il aime son fils parce qu’il a les mêmes défauts que lui, ou au contraire parce qu’il a d’autres qualités. Et quand il n’y a que l’amour et pas de haine – comme moi avec mon père et mes deux fils – c’est de fierté ou de regret qu’il s’agit. Mais sait-on jamais ce qui est positif chez soi-même.

 

Une partie du tout est un roman philosophique. On y évoque l’Homme, sa peur de la mort, sa peur de la peur de la mort, sa propension à construire son chez soi au centre d’un labyrinthe, sinueux comme la formation des idées et impénétrable comme les voies de Dieu. Les personnages s’interrogent, dissertent, débattent. Des commentaires pertinents, drôles, très drôles souvent, mais parfois incompréhensibles, longs, très longs et sans intérêt…

 

Le livre est aussi une saga romanesque bien maîtrisée, passionnante, amusante, aux péripéties surprenantes, originales, loufoques, qui pour l’essentiel prennent place en Australie, une démocratie éloignée et pourtant très similaire à la nôtre : une population de consommateurs en quête de sens, un microcosme de médias manipulateurs et manipulés, un monde politique à la recherche de l’efficacité, notamment face à l’immigration de Clandestins, un mot que l’auteur écrit avec un C majuscule, comme si c’était une nationalité ou une ethnie.

 

Et comme souvent, l’amour est la cause involontaire des pires trahisons. Celles qui font tout basculer.

TRES DIFFICILE      oooo J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Le gang des rêves, de Luca di Fulvio

Publié le 26 Juillet 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Juillet 2017,

Que vous soyez addict à la littérature ou que vous ne lisiez qu’un livre par an, profitez des vacances pour lire Le gang des rêves : une saga romanesque mettant en scène, dans les années vingt, à New York et à Los Angeles, des personnages bien campés dans un enchaînement d’intrigues intelligemment ficelées ; des péripéties qui, tout au long des sept cents pages du roman, sont opportunément émaillées de violence, de sexe, de célébrités, de dollars, et aussi de romantisme, de bons sentiments et d’amour – avec un grand A !

 

Le rêve américain, ça marche toujours ! Écrit par un Italien du nom de Luca di Fulvio, le roman aurait pu s’appeler « Il était une fois en Amérique » – comme beaucoup d’autres, d’ailleurs –. Je ne peux m’empêcher de penser au célèbre film du regretté Sergio Leone, un autre Italien, père des fameux westerns « spaghetti », dont le réalisme très expressif avait bousculé un genre jusqu’alors contrôlé par les descendants des pionniers du Far West... La gang dei sogni ! Un roman « spaghetti » ?

 

Christmas – c’est le nom du personnage principal ! – est le fils né d’un viol d’une jeune Italienne fraîchement débarquée, réduite à la prostitution pour survivre. Il traîne son adolescence dans les rues du Lower East Side de Manhattan, où il retrouve d’autres gosses d’immigrés miséreux, des Italiens, des Irlandais et de nombreux Juifs d’Europe centrale. Tous se veulent américains, mais ce sont les communautés qui structurent les amitiés, puis les bandes, les gangs, et finalement les mafias. Dans ce quartier déshérité, la délinquance et le crime semblent être le seul ascenseur social.

 

Heureusement, des secteurs d’activité novateurs prennent leur essor, inspirés par des technologies nouvelles. A New York, les premières émissions radiophoniques ouvrent des perspectives de carrière aux jeunes gens prêts à investir leurs talents dans l’aventure. Justement, Christmas ne manque pas de bagout, ni d’ambition, ni de sens de l’opportunité. Sans doute pourrait-il aussi réussir dans le cinéma, un phénomène en plein big bang, qui provoque une nouvelle ruée vers l’Ouest. A Hollywood, l’industrie du cinéma brasse un fric invraisemblable et offre des réussites fulgurantes à quelques happy few... suivies de dégringolades tout aussi foudroyantes. Pour le plus grand nombre, un miroir aux alouettes ; beaucoup n’auront jamais une chance et finiront par sombrer dans l’alcool, la drogue, la prostitution...

 

Hollywood, Los Angeles. Quel destin y attend Ruth, une pauvre petite fille riche, dont les yeux verts avaient fasciné Christmas lors de leur rencontre à l’âge de treize ans dans des circonstances tragiques ? Partie en Californie avec sa famille après une agression qui l’a marquée à vie, ne risque-t-elle pas surtout de recroiser la route d’un criminel psychopathe récidiviste, venu comme d’autres chercher fortune dans l’univers ensorcelant du cinéma ?

 

L’auteur utilise tous les ingrédients qui font un best seller, ceci dit sans la moindre connotation négative … ou presque. Quelques épisodes un peu simplistes, quelques commentaires un peu naïfs, quelques traits de caractère un peu caricaturaux, quelques scènes sentimentales un peu candides… mais il faut parfois savoir ne pas faire la fine bouche et juste se laisser emporter par les aventures que vivent les différents protagonistes. Le plaisir simple d’une lecture romanesque.

 

Le livre est structuré en courts chapitres consacrés successivement à chaque personnage. L’intensité dramatique est bien maîtrisée, sans effets de suspens artificiels. Chacun peut lire Le gang des rêves à son allure, tranquillement, sans se laisser entraîner à tourner frénétiquement les pages.

 

Vers la fin, le rythme s’accélère dans un scénario à la fois prévisible et tiré par les cheveux. Que voulez-vous, il faut bien qu’un roman s’achève ! A moins d’être très naïf, on ne craignait pas vraiment que l’histoire se termine mal pour ceux qu’on aime, Ruth et Christmas. Amour, réussite, argent, bonheur… Et pourtant ! Se pourrait-il que les naïfs aient raison, au moins en partie ? Pour parvenir à un happy end, il faut parfois s’y prendre à plusieurs reprises !

 

Pour finir, quelques réserves sur la traduction française. Je n’aime pas trop lire des dialogues comme ceux-ci :

« Mais qu’est-c’que c’est qu’ce nom ?

– Ça te r’garde pas »

Une écriture semi-phonétique censée transposer le langage des quartiers populaires de New York, à la manière des traducteurs de Faulkner cherchant à reproduire la façon de parler des bouseux des Etats du Sud. Ça sonne aussi faux que les doublages en français des vieux westerns et séries B. C’est d’autant plus absurde que le livre a été écrit en italien et, j’ai vérifié, sans profusion d’apostrophes !... Traduire un texte italien en français tout en lui donnant une tournure américaine ! Voilà qui aurait enchanté Aaliya, l’héroïne de Les vies de papier, roman que j’ai chroniqué en novembre dernier…

 

Le gang des rêves, un ouvrage conçu pour plaire au public le plus large, avec un clin d’œil pour l’intelligentsia, dont on sait le goût pour le théâtre. Une très belle réussite, qui mérite son succès.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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