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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Salina, de Laurent Gaudé

Publié le 1 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019, 

Romancier gratifié à plusieurs reprises de prix littéraires prestigieux, Laurent Gaudé est aussi dramaturge, poète et, de surcroît, moraliste. Il faut en avoir conscience avant de s’embarquer dans la lecture de Salina, car l’auteur a un style bien à lui, symbolique, emphatique, déclamatoire. Si l’on n’est pas préparé, l’on peut être dérouté, voire agacé.

 

L’histoire qu’il raconte se passe en un temps ancien, peut-être même très ancien, sans autre précision. Peu importe, retenons qu’il s’agit d’un temps où réalité, légendes et mythes se confondent. Le lieu où elle se déroule pourrait évoquer le Sahel, du côté du Sahara ; parfois on a plutôt l’impression d’être à proximité de l’Afrique subsaharienne, parfois encore d’être non loin de la Corne de l’Afrique… Peu importe, retenons qu’il s’agit d’une région symbolique de déserts de sable et de pierres, à courte distance de zones habitées plus hospitalières.

 

En dépit de ses indices africains, le livre est écrit comme une épopée de la mythologie grecque, à la gloire d’une héroïne tragique. Bannie dès sa naissance, Salina est recueillie et élevée non sans réticence dans le village des Djimba, une tribu locale, où elle sera considérée comme une étrangère porteuse de signes funestes, et dont elle sera bannie à deux reprises par le chef du village. Car Salina ne supportera pas les soumissions et les avanies qui s’imposent aux femmes de son temps. Elle protestera, se révoltera, ne voudra pas céder… en vain. Alors, conformément au destin qu’on lui prête, elle se vengera avec une détermination et une cruauté implacables, … ce qui ne lui apportera aucun apaisement. Il faudra qu’une rivale plus heureuse se montre bienveillante, pour que Salina comprenne enfin que la haine ne mène à rien, que seul le pardon apporte la paix.

 

Bon ! Quel est le message ? Il pourrait peut-être s’exprimer ainsi : il n’y a pas de victoire si définitive qu’elle justifie de plastronner, alors l’esprit de revanche ne doit pas obséder celui qui se croit vaincu… Ecoutez nos défaites !... Ça vous dit quelque chose ?

 

Le livre pourrait aussi être vu comme un conte moralisateur – Morale, morale, quand tu nous tiens ! – Après la mort de Salina dans son exil de poussière et de solitude, son troisième fils et seul survivant, Malaka, cherche un endroit pour l’ensevelir. Dans une ville inconnue où ses pas l’ont mené, chargé de la dépouille de sa mère, on lui explique que l’accès au cimetière implique une longue traversée nautique. Pour obtenir le droit de l’y enterrer, Malaka devra, pendant la traversée d’un Styx improbable, raconter la vie de Salina, en suscitant suffisamment d’intérêt et d’empathie de la part d’un tribunal invisible. C’est ainsi, par la narration de Malaka, que le lecteur prend connaissance du destin de Salina. On est libre d’y voir un hymne au dévouement filial

 

Dans une interview, Laurent Gaudé va plus loin, assumant la difficulté d’accès au sens profond de son œuvre. Il trouve qu’on ne se donne plus le temps de la réflexion, de la méditation, que devraient inspirer certains textes et certains actes. En l’occurrence, à l’instar de la population de la ville qui accueille la sépulture de Salina, il convient de s’intéresser à la destinée des étrangers, des personnes qui ne nous ne sont pas proches et qui viennent à nous. Il est aussi important de raconter la vie des gens qui viennent de mourir, car d’une certaine façon, cela permet de les garder en vie... Tout cela est un peu agaçant, voire ennuyeux.

 

J’ai pourtant été sensible à l’émotion portée par quelques passages du texte, lorsque la haine s’évapore, comme chassée par le pardon et par le sacrifice ; ou lorsque la férocité des hyènes cède devant la volonté de vivre d’un nourrisson.

 

Une lecture pour les inconditionnels de l’auteur.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oo    J’AI AIME… UN PEU

 

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Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov

Publié le 17 Août 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2019, 

Un livre fascinant. Il se lit très agréablement, ce qui ne l’empêche pas d’être complexe et d’inciter à la réflexion. Après l’avoir terminé, j’ai été à plusieurs reprises amené à le rouvrir pour approfondir certains passages. Sa cohérence globale et ses messages sous-jacents sont en effet peu perceptibles à première lecture. Bien que reliés par des enchaînements de pure forme, les chapitres sont imbriqués sans logique apparente, tels « des éclats de soleil brisé », pour reprendre une image évoquée plusieurs fois par l’auteur.

 

Je vais donc essayer de mettre de l’ordre dans ce qui pourrait sembler ne pas en avoir, en répondant à la question de base « de quoi le roman Le Maître et Marguerite est-il l’histoire ? ».

 

A Moscou, vers 1930, un écrivain avait travaillé à un roman sur Ponce Pilate et ses rapports vécus ou rêvés, à Jérusalem, avec un vagabond philosophe du nom de Joshua. Le sujet avait fortement déplu aux autorités soviétiques, car il allait à l’encontre d’un dogme matérialiste niant l’existence de Jésus. L’écrivain s’était retrouvé au ban de la société. Laissant son livre inachevé, il avait disparu et échoué anonymement dans une clinique psychiatrique, abandonnant Marguerite, l’amour de sa vie, pour ne pas l’entraîner dans sa chute. Désespérée, Marguerite rêve de retrouver celui qu’elle appelle le Maître. Le Diable décide de lui venir en aide en contrepartie d’un service. Il débarque alors à Moscou sous l’apparence d’un professeur de magie noire, Woland, assisté de trois démons hauts en couleur. Ils vont se faire un malin plaisir à semer désordre et panique dans les milieux culturels de Moscou.

 

Les victimes de Woland, de ses assistants et de leur arsenal de sorcellerie fabuleuse sont des citoyens soi-disant exemplaires de l’Union soviétique, des bureaucrates à la mentalité étroite, des apparatchiks de la culture officielle. Les scènes sont proprement délirantes et leur cocasserie est irrésistible. On rit comme un enfant au théâtre de marionnettes, lorsque Guignol bastonne le gendarme. Mais derrière la magie burlesque des disparitions soudaines et des réapparitions en clinique psychiatrique, pointe une évocation du quotidien moscovite de purge politique.

 

L’auteur, Mikhaïl Boulgakov, reprend le mythe de Faust qui, chez Goethe, avait vendu son âme au Diable pour réussir sa vie. Là, c’est Marguerite qui s’y colle. Elle accepte de jouer le rôle de Reine du Bal de la Pleine Lune, au bras de Satan, dans l’espoir d’obtenir la réhabilitation du Maître et la reprise de leur liaison amoureuse. Débrouillarde, cette Marguerite ! En tout cas, plus que Boulgakov lui-même. Malgré son statut d’intellectuel dissident, il n’avait pas rechigné à quelques compromissions avec le diabolique Staline… sans jamais rien obtenir en échange dans son parcours d’écrivain. Le Maitre et Marguerite ne sera publié que dans les années soixante, vingt-cinq ans après sa mort.

 

Vendre son âme au Diable est une félonie. Mais céder son âme au Diable sans contrepartie est une félonie doublée d’une lâcheté. Dans le roman inachevé du Maître, c’est ce dont s’accuse Ponce Pilate qui, bien que convaincu de l’innocence de Jésus, l’avait laissé supplicier dans le seul but de ne pas compromettre sa carrière. L’Histoire n’a pourtant retenu que son acte de lâcheté. Dans l’univers fantasmagorique de Boulgakov, Pilate aura ruminé cette lâcheté pendant vingt siècles, avant que le Maître ne l’absolve en achevant son roman. Façon pour ce dernier – et pour Boulgakov lui-même – de profiter par procuration de cette absolution.

 

Où est le bien, où est le mal ? En exergue, Boulgakov reprend une phrase prononcée par Méphistophélès, dans le Faust de Goethe : « Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien ». Woland / Satan est-il, comme Staline, un autocrate tout-puissant qui impose sa volonté maléfique dans un univers centré sur sa personne ? Ou est-il au contraire l’elfe facétieux qui vient défier l’ordre établi perverti, en mettant les rieurs de son côté ?

 

Ce roman, à la fois joyeux et désespéré, paraissant déjanté et pourtant méticuleusement construit, est le chef d’œuvre d’un écrivain maudit qui lui consacra dix ans de sa vie, avant de mourir en 1940 à l’âge de quarante-neuf ans.

 

Sa prose légère et poétique – remarquablement traduite – m’a entraîné mine de rien dans son univers onirique, enfer ou paradis, illuminé de lune pour l’éternité. Un univers que j’ai quitté avec regret une fois le livre achevé. Je me console en conservant Le Maître et Marguerite à portée de main, persuadé qu’une relecture prochaine sera l’occasion de nouveaux émerveillements.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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Une journée d'Ivan Denissovitch, d'Alexandre Soljenitsyne

Publié le 17 Août 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2019, 

Ce livre occupe une place à part dans la littérature. Ecrit dans les années cinquante, sa publication est autorisée en Union Soviétique en 1962, au cours d’un moment éphémère d’assouplissement du régime. Une journée d’Yvan Denissovitch révèle alors au monde l’existence du goulag, un système concentrationnaire à grande échelle, administré secrètement par la police politique aux ordres du pouvoir soviétique et du parti communiste. L’existence de camps de concentration, où étaient déportés les opposants et les dissidents au même titre que les condamnés de droit commun, était jusqu’alors subodorée sans preuve dans le monde libre et formellement démentie dans les pays de l’Est, ainsi que par leurs sympathisants en Occident.

 

L’auteur, Alexandre Soljenitsyne, un ancien officier, avait lui-même été déporté pendant huit ans, à la suite de critiques émises dans une correspondance privée sur la politique militaire de Staline pendant la seconde guerre mondiale. La publication d’Une journée d’Yvan Denissovitch le fait connaître à la fois pour sa détermination de dissident au régime et pour son talent d’écrivain, qui lui vaudra le Prix Nobel de littérature en 1970.

 

Pour faire connaître la vie quotidienne des prisonniers – les zeks – d’un camp du goulag, Soljenitstyne choisit de circonscrire sa narration à une journée et à un détenu, Ivan Denissovich Choukhov, un brave paysan, condamné à dix ans de travaux forcés de maçonnerie huit ans plus tôt, en 1941, parce qu’après avoir été fait prisonnier par les Allemands, il avait réussi à s’évader quelques jours plus tard. Lors d’un simulacre de procès, la justice soviétique en avait conclu qu’il était un traître et un espion.

 

La journée s’ouvre sur le réveil des prisonniers. Il est 5 heures. C’est en tout cas l’évaluation des zeks, car ils n’ont ni montre ni horloge auxquelles se référer. A quoi leur servirait de connaître l’heure, ont pensé leurs geôliers, si ce n’est pour comptabiliser le temps de travail qu’on leur impose ?

 

Les camps sont situés loin de tout, dans des zones désertiques, la plupart en Sibérie du Nord, où les températures peuvent descendre jusqu’à 40 degrés en dessous de zéro. Les zeks sont logés dans des baraques rudimentaires non isolées, à peine chauffées, où des structures de couchettes collectives superposées sont installées. Pour leur vie quotidienne, comme pour le travail qui leur est assigné, ils sont organisés en brigades, sous l’autorité d’un des leurs, le brigadier, un zek « expérimenté » chargé de négocier leurs intérêts, face aux surveillants et aux autres personnels de l’administration du camp.

 

Les conditions de détention sont très dures. Le froid est terrible, la nourriture inconsistante et insuffisante. La surveillance est à chaque instant un prétexte de maltraitance physique ou mentale : appels, contre-appels, ordres, contrordres, fouilles, récriminations, brimades, sanctions, chantage… tout est fait pour détruire l’homme derrière le zek. Seul point non négatif, au regard de ce que l’on sait sur d’autres camps de concentration, il ne s’y trouve ni chambre à gaz ni four crématoire. Mais cela, Choukhov et les autres zeks n’en ont pas la moindre idée.

 

Certains zeks décomptent les jours qu’il leur reste à tirer. Pas Choukhov ! Il a constaté qu’une fois la peine purgée, les condamnations sont systématiquement reconduites, sans même qu’on en donne la raison. Il sait donc qu’il est inutile d’espérer, qu’il ne rentrera jamais chez lui, qu’il ne reverra jamais sa femme et ses enfants.

 

En l’absence d’espérance, la seule façon de survivre est de s’adapter avec pragmatisme. Éviter de se faire sanctionner par les surveillants, de se faire spolier par les autres zeks. Collectionner les tous petits plaisirs : du rab de pain, la chaleur d’une soupe, une bouffée de cigarette, un échange de sourires, quelques minutes de répit près du poêle, un instant à soi emmitouflé sur sa paillasse… La journée qui fait l’objet du livre aura été bonne pour Ivan Denissovitch Choukhov. Il s’endort heureux.

 

Le livre est écrit dans le langage parlé d’un homme fruste et madré. La traduction est plutôt réussie. A ma grande honte, j’avoue avoir trouvé le livre un peu ennuyeux. Peut-être est-ce dû au fait que les révélations de Soljenitsyne sont aujourd’hui archi-connues.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Demain c'est loin, de Jacky Schwartzmann

Publié le 30 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Demain c’est loin est un polar ancré dans le quotidien, à l’instar de son auteur, Jacky Schwartzmann, pour qui l’observation de ses contemporains est sa matière première d’écrivain. Elevé alternativement dans une cité ouvrière et dans un centre-ville bourgeois, il en a observé les modes de vie et de pensée. Cela lui permet d’en tirer avec humour des analyses décomplexées, confrontant sans hésitation les clichés extrêmes les plus éculés, sans rien concéder au politiquement correct. Pour le langage, il choisit un camp, celui des jeunes des quartiers difficiles.

 

Ce langage est celui du personnage principal et narrateur du roman. On le prend généralement pour un Arabe, parce qu’il a une tête de Rebeu et parce qu’il a grandi entouré d’Arabes dans une cité difficile de Villeurbanne, en banlieue de Lyon. Pourtant, son nom, c’est François Feldman – comme le chanteur, mais faut pas le lui dire, parce qu’on lui en a déjà fait dix mille fois la remarque et ça l’énerve –. Dans la cité, il est le Juif. On l’appelle ainsi en raison de la consonance de son nom – Curieux d’imaginer cela quand on s’appelle Schwartzmann ! – En fait, François n’est ni arabe ni juif. C’est un mec normal, quoi ! aurait dit Coluche.

 

François connaît bien les Rebeus. Il les observe avec bienveillance sans oublier d’être lucide. Il sait leurs qualités, connaît les obstacles auxquels ils doivent faire face dans leur vie de tous les jours et a conscience des galères pouvant conduire certains à des activités illicites. Il reconnaît aussi leurs insuffisances, leur orgueil souvent mal placé, leurs tendances à s’énerver pour un rien, et les bonnes excuses qu’ils se donnent pour leurs échecs ou leurs choix malavisés.

 

A force d’être pris pour un Arabe et de vivre avec eux jour et nuit, François finit par parler comme eux et par avoir les mêmes réflexes, lorsque des Français, des bons Français, font mine de se méfier de lui ou de ne pas le prendre au sérieux.

 

C’est en l’occurrence une Française qui se trouve en travers de son chemin. Juliane Bacardi est une jeune responsable d’agence bancaire bien comme il faut, bonne famille, bonne éducation, bons diplômes. Quoi d’étonnant à ce qu’elle lève les yeux au ciel en écoutant les arguments de ce type avec sa tronche d’Arabe : tous les mêmes, pas structurés, pas francs, pas fiables ! Quoi d’étonnant à ce que François se retienne difficilement d’injurier cette bourge coincée qui lui balance avec morgue des conseils de surveillante de maternelle !

 

C’est là que le polar reprend ses droits. L’intrigue échafaudée par l’auteur conduira François et Juliane au centre d’une aventure rocambolesque à rebondissements multiples. Ils devront en affronter ensemble les périls, étant recherchés activement par toutes les forces de police de la région, tout en ayant à leurs trousses une bande de mafieux rebeus prêts à leur faire la peau.

 

Le livre est noir, violent, très violent même par instant, mais le ton de la narration reste toujours imprégnée d’une touche d’humour décalé, comme pour rappeler qu’il ne s’agit que de littérature.

 

Un mot sur l’humour de l’auteur. Il entend ne faire aucune concession à la bien-pensance, ne se fixer aucune limite de bon goût. Il flirte avec la ligne jaune, notamment dans les premières pages qui, pour moi, ont failli être les dernières : une trop forte concentration d’humour bête et méchant, ni vraiment nouveau ni vraiment drôle, aurait pu me faire abandonner le livre… J’ai bien fait de persévérer, car finalement, les mots d’esprit du narrateur contribuent à rendre la lecture plaisante.

 

Polar bien construit et captivant, Demain c’est loin livre aussi un constat sur les rapports sociaux, ou plutôt sur l’absence de rapports quotidiens entre les classes sociales. Chacun ses modèles, chacun ses contre-modèles. Jacky Schwartzmann ne juge pas, ne prend pas position... sauf quand il fait déclarer par son François Feldman que la France est le plus beau pays au monde.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Sauver Mozart, de Raphaël Jerusalmy

Publié le 30 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Un ouvrage romanesque d’une forme très subtile. Le journal personnel et secret tenu par un homme dans la dernière année de sa vie, avant que la maladie incurable dont il souffre ne l’emporte. Des phrases brèves ajustées au manque de souffle. Certains jours, juste quelques mots lâchés, sans verbe, lors des courtes pauses consenties par la douleur, la fatigue et la difficulté à respirer.

 

Le journal d’Otto J. Steiner n’est pas autobiographique. L’auteur, Raphaël Jerusalmy, se porte bien, du moins je lui souhaite. Né en France, normalien, il est aujourd’hui établi à Tel Aviv après avoir fait carrière dans les services de renseignement de Tsahal. Sauver Mozart, son premier roman publié en 2012, est le journal d’un personnage fictif dans un contexte historique.

 

Salzbourg, juillet 1939. Le Festspiele, le fameux festival d’opéra, de théâtre et de musique classique, bat son plein avant d’être écourté. Une décision soudaine venue d’en haut. Personne ne se hasarde à protester : depuis un peu plus d’un an, l’Autriche est annexée à l’Allemagne nazie. Personne ne se manifeste non plus quelques mois plus tard, quand les autorités nazies proclament leur volonté de faire du Festspiele de 1940 une démonstration éclatante du rayonnement culturel du Reich.

 

Les Nazis au pouvoir ont imposé leurs lois antijuives, accueillies avec enthousiasme par une partie de la population. On ne voit quasiment plus de Juifs à Salzbourg, ni ailleurs en Autriche. Ceux qui n’ont pas quitté à temps le pays ont été persécutés, spoliés, déportés. Quelques-uns survivent ; en dissimulant leur judaïsme.

 

C’est le cas d’Otto Steiner. Au fond de lui, il sait bien qu’il est juif, mais il préfère se convaincre qu’il ne l’est pas. Ou presque pas, l’essentiel étant de ne pas susciter le doute autour de lui. Question de survie.

 

Il faut dire que la survie d’Otto Steiner est sujette à d’autres contingences. La tuberculose dont il souffre a atteint un stade très avancé. Pronostic vital engagé, dirait-on de nos jours. Très affaibli, il est hospitalisé dans un sanatorium de Salzbourg. Le quotidien y est sinistre. Les locaux sont sordides, les repas rationnés, les soins illusoires, les conditions hygiéniques précaires. La promiscuité avec les mourants est angoissante, désespérante, avilissante. Et tout va se dégrader, à mesure que s’affirme la volonté de dédier en priorité les établissements de soins aux soldats blessés au front. Chez les Nazis, on n’aime pas trop les malades. Ce sont des parasites encombrants. Des intouchables.

 

Au travers des propos très laconiques de son journal, on comprend qu’Otto Steiner est un grand mélomane. Il a même été un spécialiste reconnu de la musique. Il connaît par cœur les partitions des œuvres majeures, ainsi que les paroles des grands opéras allemands et italiens. Malgré sa maladie et ses origines … hum ! …, on vient le voir discrètement pour avoir son avis sur le programme des concerts du festival à venir et pour en rédiger les brochures de présentation. On le sollicite aussi pour l’accompagnement musical d’un événement politique majeur, la rencontre au sommet – dans tous les sens du terme – du Führer et du Duce au col du Brenner en mars 1940. Une occasion qu’Otto Steiner aurait bien mise à profit pour tuer Hitler ! Mais c’était plus facile à dire qu’à faire !

 

Steiner est particulièrement amateur de l’œuvre de Mozart, dont on sait, bien sûr, qu’il est la personnalité emblématique de Salzbourg, et dont les œuvres occupent toujours une place de choix dans le programme du Festspiele.

 

Dans un premier temps, Steiner, abattu, ne critique pas la programmation qu’on lui dévoile et qu’il juge stupide. Il rédige ses textes en caricaturant discrètement la pompe nazie. Il va s’enhardir peu à peu, indigné d’apprendre qu’une œuvre d’un compositeur lieutenant de SS est programmée juste avant un concerto de Mozart. Il concoctera alors une petite surprise savoureuse pour le public et les dignitaires nazis assistant au concert.

 

Avant de tirer sa révérence en paix quelques jours plus tard.

 

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Belle-Amie, de Harold Cobert

Publié le 17 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant avait raconté, à la fin du dix-neuvième siècle, la réussite de Georges Duroy, un homme à femmes ambitieux, dénué de scrupules et de sens moral, parvenu à la tête d’un journal d’opinion perverti par des rapports malsains avec les mondes de la politique et de la finance. Harold Cobert, un homme de lettres d’aujourd’hui, rouvre le dossier du même personnage, désormais connu sous le nom de Georges du Roy de Cantel, dix ans après son mariage en grande pompe. A-t-il poursuivi son ascension ? Se peut-il que ses frénésies de sexe, d’argent et de pouvoir aient précipité sa chute ? Peut-être aussi s’est-il acheté une conduite, en se consacrant à des œuvres nobles ! C’est le sujet du roman Belle-Amie, qui s’inscrit donc comme la suite du roman de Maupassant.

 

L’auteur place intelligemment sa fiction dans le contexte historique de l’un des grands scandales de l’époque, celui de la faillite de la société du canal de Panama, rebaptisé pour l’occasion canal du Nicaragua, sans doute pour pouvoir s’affranchir si nécessaire de quelques détails historiques. Il en reconstitue parfaitement les circonstances et les conséquences pour l’époque, les disgrâces et les condamnations pour corruption de nombre d’hommes politiques de premier plan, ainsi que l’opportunité qu’y virent certains de tenter de renverser la République et de restaurer la monarchie.

 

Dans la logique de ses ambitions insatiables et de ses impulsions mal maîtrisées, Georges du Roy du Cantel se retrouve au cœur du cyclone. Saura-t-il tirer durablement son épingle du jeu ? Pourra-t-il toujours compter sur son charme et sur sa capacité à manipuler les femmes ?

 

Les personnages féminins de Bel-Ami sont bien là, autour de lui, à l’exception de Clotilde de Marelle, dont on apprend qu’elle est décédée. J’ai sur le moment pensé que l’auteur avait supprimé son personnage parce qu’il ne lui avait pas trouvé de place dans l’intrigue, mais je me trompais… A découvrir par vous-même !... Deux nouveaux personnages apparaissent : le mystérieux Siegfried de Latour et sa troublante cousine Salomé, pour des péripéties étranges, parfois franchement extravagantes, quelque peu tirées par les cheveux.

 

J’ai été bluffé par une trouvaille géniale de l’auteur. Les épisodes du roman Bel-Ami avaient été publiés en leur temps sous forme de feuilleton. Dans l’intrigue de Belle-Amie, ces épisodes sont présentés comme des articles de presse d’investigation, publiés pour incriminer Georges du Roy de Cantel, en révélant les turpitudes de son parcours d’ascension. Auteur du premier ouvrage, le dénommé Guy de Maupassant se retrouve personnage du second : il est le journaliste en charge de l’enquête et le rédacteur des articles. Harold Cobert s’est inspiré des méthodes d’une certaine presse d’opposition d’aujourd’hui à l’encontre d’hommes politique à dézinguer.  

 

L’auteur réussit peu ou prou à se placer dans la continuité de Maupassant, sans toujours restituer la fluidité et la subtilité de son écriture. J’ai regretté une tendance à abuser de passages descriptifs se voulant lyriques, mais pas toujours heureux. Ils rallongent inutilement le texte et cassent le rythme de la lecture, surtout dans la première partie du livre.

 

J’ai noté quelques références discrètes et élégantes à la littérature et à l’histoire. Il me revient notamment une évocation de Dorian Gray ; j’ai aussi noté le nom d’un aventurier russe qui jouera plus tard un rôle clé dans l’histoire des emprunts russes. La future affaire Dreyfus, en revanche, n’est pas évoquée, bien que l’auteur rappelle avec insistance l’antisémitisme largement partagé par la population de l’époque, un antisémitisme attisé par des campagnes virulentes menées par certains courants politiques, en marge des scandales et sans lien particulier avec eux.

 

On peut certes être tenté par des comparaisons avec quelques événements actuels. Attention toutefois à en relativiser les circonstances pour ne pas alimenter une thèse de « tous pourris », qui ferait proliférer des propos et des actes nauséabonds.

 

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Bel-Ami, de Guy de Maupassant

Publié le 17 Juillet 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2019, 

Comment est-il possible que, jusqu’à ces jours-ci, je n’aie pas lu un livre aussi fameux que Bel-Ami ? Car ce roman a de quoi plaire à tous les publics, à commencer par les adolescents rétifs à la littérature classique. A cet âge-là, j’étais passé par une période d’addiction aux polars machos et aux best-sellers estivaux. J’aurais été enthousiasmé par Bel-Ami, autant par le roman que par le personnage ainsi surnommé ; sa réussite financière fulgurante et ses conquêtes féminines m’auraient carrément fasciné. Cerise sur le gâteau, le jeune homme que j’étais, pas trop fier de ses lectures d’alors, se serait senti valorisé par la place de l’auteur dans le panthéon des grands romanciers classiques.

 

A l’époque, je n’aurais probablement pas relevé le pessimisme de l’auteur ni sa vision critique de la société parisienne de la fin du dix-neuvième siècle. Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant plonge son lecteur dans un microcosme social amalgamant politique, finance et journalisme, autour d’une même frénésie d’argent, de pouvoir et de défoulement sexuel... Certains diront que rien n’a changé depuis.

 

Toujours est-il que l’intrigue générale du roman est passionnante, les personnages bien campés, les péripéties virevoltantes comme des épisodes de feuilleton. Et leur développement dans des rues de Paris tout récemment transformées par Haussmann conforte le lecteur d’aujourd’hui dans sa conviction que non, rien n’a changé depuis. S’il est parisien – c’est mon cas –, il aura l’impression d’être le témoin vivant des aventures de Georges, de Madeleine, de Clotilde et de la famille Walter.

 

Qui est-il, ce Georges Duroi, qui prétendra se faire appeler Georges du Roy de Cantel ? Ce petit employé, fils de paysans très modestes, aura su se créer les opportunités d’accéder, marche après marche, à la direction d’un journal influent, devenant de ce fait riche et puissant. Doté d’un physique de séducteur irrésistible – à l’époque, une moustache mousseuse et une démarche de cavalier s’imposent –, totalement dépourvu de scrupules et de sens moral, il se sera servi à point nommé de son succès auprès des femmes.

 

En même temps, cet homme n’est pas Superman. Il est malin, mais ses capacités d’analyse sont limitées. Il le sait et s’en agace. Sa confiance en lui est fragile. Les obstacles le mettent en rage. Une femme manipulatrice peut le rendre fou de jalousie. Son désir d’accumuler toujours plus de conquêtes féminines, son besoin d’écraser et d’humilier les hommes, tous vus comme des rivaux, pourraient le conduire à l’échec. Mais il a pour lui l’audace de ceux qui réussissent. Et afin d'afficher son mépris pour la société, Maupassant, que ses frasques de jeunesse ont rendu malade et acrimonieux, lui alloue une bonne étoile persistante. Comme un pied de nez à la morale.

 

Un mot sur les femmes, qui font sa bonne fortune et qui auraient pu précipiter sa perte. Elles n’ont à l’époque aucun droit institutionnel, leurs moyens d’action sont bridés et elles sont dépendantes d’un mari ou d’un protecteur. Si la plupart se soumettent à ce statut passif, l’une d’elles parvient à exercer une influence invisible mais incontournable ; ses stratégies froidement élaborées peuvent s’avérer redoutables.

 

Toutes sans exception sont sensibles au charme de Georges, dont le mode d’abordage un peu mouillé paraîtrait toutefois ridicule de nos jours et aurait peu de chances de marcher… C’est en tout cas ce que je pense, mais j’avoue que je n’ai pas essayé.

 

La prose de Maupassant est limpide. Les phrases coulent de source. La construction est transparente, linéaire, sans artifice. Les péripéties sont excitantes, je le répète. Un excellent moment de lecture, même pour ceux – comme c’est mon cas – dont l’adolescence est lointaine.

 

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Matador yankee, de Jean-Baptiste Maudet

Publié le 26 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2019, 

A moins qu’il ne s’agisse que d’un hasard chanceux, il est plutôt malin d’écrire un livre dont l’un des thèmes enflamme l’actualité internationale. Tout au long de Matador yankee, l’auteur, dont c’est le premier roman, explore la question de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Tout oppose ceux qui naissent en deçà et au-delà de la ligne : l’identité, l’histoire, les traditions, les psychoses… Jusqu’aux spectacles ludiques d’affrontement de l’homme et du taureau — ou du toro —, une passion largement partagée, mais déclinée d’un côté en corrida, de l’autre en rodéo.

 

Le personnage principal est bien placé pour le savoir. Il se fait appeler Harper, un patronyme américain. Selon le côté de la frontière où il se trouve, il dit se prénommer John ou Juan. Sa mère, une Mexicaine installée depuis longtemps en Californie, n’a jamais rien voulu lui dire sur son père, envolé quelques mois après sa naissance. Avec ses mèches blondes et ses yeux bleus, Harper se trouve une ressemblance avec Robert Redford, ce qui l’autorise à penser et même à prétendre qu’il pourrait en être le fils.

 

En dépit d’une éducation typiquement américaine nourrie au western, Harper a toujours rêvé de devenir un grand torero. Sa jeunesse s’est perdue entre quelques combats menés dans des arènes mexicaines de second plan et des rodéos de kermesse au Nevada ou au Colorado, vécus en compagnie de soiffards jouant aux cow-boys. Côté mexicain, les coups de corne lui ont laissé des cicatrices spectaculaires ; côté américain, les plaies et bosses récoltées lors des chutes l’ont quelque peu déglingué. Des douleurs qu’il s’efforce d’oublier dans l’alcool, comme le souci que lui inspire une dette importante accumulée auprès d’une mère maquerelle au regard et à la férocité de panthère.

 

A partir de là, les péripéties vont s’enchaîner, implacables… Le synopsis rappelle étonnamment celui du dernier roman de Michael Farris Smith, Le Pays des oubliés, que j’ai lu et critiqué tout récemment. Une coïncidence, en fait. Comme si les paumés du deep south étaient tous voués à la même malédiction !

 

Les références de l’auteur, Jean-Baptiste Maudet, sont plutôt cinématographiques. Elles sont nombreuses, Hollywood n’étant pas loin. Un faux médecin porte une moustache triste qui le fait ressembler à un acteur de cinéma muet. Les paysages de la Sierra Madre et un trésor mystérieux pourraient ressusciter Humphrey Bogart. Des béquilles et des bandages de blessures évoquent la guerre de Sécession vue par Sergio Leone. Un vieux type armé d’un colt de western et dont les cheveux sont serrés par un bandana à la manière de Geronimo, flingue un à un, comme dans Tarantino, des tueurs à la poursuite de Harper. Et ce dernier lui-même pourrait choisir une fin heureuse auprès de la très belle star féminine de l’histoire. Mais peut-être préférera-t-il prolonger indéfiniment son road-trip à travers le continent. A moins que tout ne s’achève par un sacrifice expiatoire à la Butch Cassidy et le Kid… Redford for ever !

 

A moins encore qu’il ne soit attaché à son identité de poor lonesome cow-boy. Chacun ses références !

 

A l’instar d’Harper, qualifié de matador yankee ou de gringo torero, tous les personnages du livre sont un peu « barrés ». Matador yankee est un roman noir, dans le genre burlesque. Les intrigues sont surprenantes, certaines péripéties bouffonnes ou démesurées, à la limite du vraisemblable.

 

Le livre recèle des qualités littéraires peu apparentes à la première lecture. L’auteur a adopté un mode de narration complexe, comme un puzzle dont deux ou trois pièces ne seraient pas données en même temps que les autres et qui ne viendraient éclairer certains épisodes restés obscurs que plusieurs dizaines de pages plus loin. La lecture exige donc de prendre son temps. Il n’est pas inutile de relire certains chapitres avec du recul. C’est aussi l’occasion de découvrir des traits d’humour inattendus et décapants qui avaient pu échapper d’entrée.

 

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San Perdido, de David Zukerman

Publié le 26 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2019, 

Ecrire un roman, cela consiste pour un écrivain à imaginer des personnages fictifs et à les faire évoluer dans des situations ordonnées selon l’intrigue qu’il a conçue. Dans San Perdido, l’auteur ne déroge pas à cette définition et va encore plus loin. Sur un théâtre des événements lui-même fictif, il fait intervenir un être évanescent issu de légendes populaires.

 

La ville de San Perdido n’existe pas. L’auteur l’a imaginée en Amérique centrale, dans l’Etat de Panama, où les retombées économiques du canal éponyme et du statut de paradis fiscal ne profitent qu’à quelques-uns. Située sur la Côte des Caraïbes, San Perdido est dotée des particularités des capitales caribéennes dans les années cinquante, période sur laquelle le roman se déroule : inégalités sociales abyssales, prostitution, corruption, magouilles, tout cela sous le charme trompeur d’un ciel tropical et d’une végétation luxuriante. On pense au La Havane de Batista et au Saint-Domingue de Trujillo.  

 

Il était donc une fois, à San Perdido, une population vivant misérablement dans les bidonvilles de la ville basse, tirant une maigre pitance des activités de son port et confrontée aux miasmes putrides d’une immense décharge publique à ciel ouvert. Sur les hauteurs, bien au-dessus de la multitude, s’étend le plateau Del Sol où les privilégiés habitent de superbes propriétés ombragées. Une maison luxueuse et discrète accueille les dignitaires et les hommes d’affaires voulant se divertir auprès de très jeunes femmes au corps sublime. Au sommet se dresse le somptueux palais du gouverneur.

 

Se refusant toute limite, l’auteur fait appel au merveilleux panaméen et à la légende des Cimarrons, des esclaves originaires d’Afrique, qui se rebellèrent au seizième siècle et menèrent la vie dure aux colons espagnols. Dans la ville basse, on veut croire que leurs descendants vivent cachés dans la jungle voisine, opaque et mystérieuse, et qu’ils disposent de pouvoirs magiques pour corriger les injustices et punir les méchants. C’est ainsi qu’apparait soudain la figure réelle ou mythique de Yerbo Kwinton, un Noir au regard bleu pâle, aux mains immenses, disposant de qualités humaines et physiques surréelles. Sa personnalité planera sur l’intrigue jusqu’à ce que…

 

Comme il se doit, les turpitudes financières et sexuelles du gouverneur et de son entourage sont le moteur des péripéties du roman.

 

Des personnages pittoresques, mais peu recommandables pour la plupart. Le gouverneur Lamberto est surnommé le Taureau, en référence à son appétit sexuel insatiable. Son conseiller Carlos Hierra évoque un certain vizir félon voulant devenir calife à la place du calife. L’aventurier américain Stomper est prêt à tout, vraiment à tout, pour s’enrichir. Une étrange Eurasienne qu’on appelle Madame dirige un établissement raffiné d’un genre spécial. L’efficace docteur Portillo-Lopez est plus porté sur l’humanisme que sur la sexualité. Deux jeunes femmes, Yumna et Hissa, doivent à leur plastique de rêve d’être montées de la ville basse à la ville haute... Dans la ville basse, les personnages, nombreux, n’ont pas grand-chose à espérer, à l’exception de Felicia, une vieille femme au cœur noble, et d’Augusto, qui deviendra chef d’entreprise sans se corrompre (ça existe !).

 

Consacrés à la ville basse et à son quotidien sordide à peine enchanté par l’apparition de « la Mano », les premiers chapitres sont un peu déroutants. L’agrément de lecture s’élève dès qu’on aborde les stratagèmes concoctés dans la ville haute. Vers la fin, l’intrigue s’enrichit de rebondissements savoureux, conférant au roman le ton captivant d’un thriller.

 

De l’auteur, David Zukerman, on ne sait pas grand-chose : il approche de la soixantaine, a exercé de nombreux métiers et à défaut d’être le premier roman qu’il ait écrit, San Perdido est le premier qu’il a adressé à un éditeur. Il a bien fait. Sa plume est fine et légère, son vocabulaire est précis et varié, l’utilisation du présent de l’indicatif donne à la narration une tonalité décalée, tantôt ironique, tantôt moralisatrice. Il s’est donné aussi du plaisir à écrire quelques passages lascifs émoustillants.

 

En fin de compte, San Perdido est un roman plaisant, dépaysant et très distrayant.

 

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L'Empreinte, d'Alexandria Marzano-Lesnevich

Publié le 11 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, témoignage

Juin 2019, 

L’Empreinte n’est pas un roman. C’est la combinaison romancée d’un mémoire critique sur la justice pénale américaine, d’une réflexion personnelle sur la peine de mort, d’une enquête parajudiciaire et d’un récit autobiographique libérateur.

 

Fille d’avocats installés dans le New Jersey, Alexandria, auteure et narratrice de l’ouvrage, est naturellement amenée à entreprendre des études de droit. En 2003, elle rejoint pour un stage, en Louisiane, le cabinet d’un avocat opposé à la peine capitale et spécialisé dans la défense des condamnés à mort. En guise d’intégration, on lui fait visionner un enregistrement datant de 1992, les aveux d’un meurtrier nommé Ricky Langley.

 

Âgé alors de vingt-six ans, Ricky Langley a étranglé quelques jours plus tôt un petit garçon de huit ans. Confondu rapidement, il a reconnu son crime. En 1994, il est condamné à la peine de mort. Huit ans plus tard, alors qu’il attend son tour dans ce qu’on appelle le couloir de la mort, le jugement est cassé pour vice de procédure. Quand Alexandria commence son stage, le nouveau procès vient de s’achever. Ricky Langley est condamné à la prison à perpétuité. Invoquant l’irresponsabilité, son avocat fait appel.

 

La vidéo bouleverse la vie d’Alexandria. La pédophilie assumée par le meurtrier ravive un passé très personnel qui ne cesse de la tourmenter. Engagée contre la peine de mort, elle prend conscience qu’elle a désiré la mort pour Ricky Langley. Comment pourrait-elle alors défendre avec efficacité un criminel présumé, si ses convictions sont mises à mal lorsque des faits la touchent personnellement ? Rentrée chez elle, Alexandria abandonne le droit, s’oriente vers la littérature, mais sa mémoire reste marquée par une empreinte, ou plutôt par deux empreintes superposées : la vidéo des aveux de Ricky Langley et le souvenir d’un proche – l’immonde individu ! – qui venait les violer la nuit dans leur lit, elle et sa sœur, quand elles n’étaient encore que des petites filles.

 

Alexandria continue à s’intéresser de loin à l’affaire, fait des recherches sur internet, se fait envoyer des pièces judiciaires. Un jour, en 2015, elle décide d’approfondir le dossier, se rend sur les lieux en Louisiane, épluche les archives du tribunal et va rencontrer Ricky Langley dans sa prison. Le livre qui s’appellera L’Empreinte est en germe.

 

Le livre, près de cinq cents pages, est décomposé en trois parties. La première raconte le crime, l’arrestation de Langley, l’enquête et les interrogatoires. Dans une seconde partie, Alexandria reconstitue la vie du meurtrier, remontant jusqu’à un épouvantable accident de voiture survenu quelques mois avant sa naissance. La troisième partie est consacrée au procès de 2003 et à ses péripéties qui défraient la chronique des observateurs.

 

Mais tout au long du livre, Alexandria intercale, comme pour en souligner la parallèle, l’histoire de sa propre enfance au sein de sa famille, et du silence qu’il est convenu d’y observer sur des drames du passé comme, bien évidemment, sur des actes de pédophilie que j’ai déjà évoqués.

 

Les textes qui encadrent le droit pénal américain amènent les juges et les jurés à des questions dont la réponse peut faire basculer un verdict. Ricky Langley est convaincu de pédophilie, c’est un fait établi. Mais le meurtre qu’il a commis est-il lié à sa pédophilie ? Si oui, est-il la conséquence de sa pédophilie ? Cette perversion résulte-t-elle directement des conditions effroyables de sa naissance ? Ou du climat familial perturbé qui avait résulté de ces conditions effroyables ? Langley a-t-il cherché à soigner sa perversion ? Etc. Positives ou négatives, les réponses sont peu fiables parce que le sujet est complexe, parce que les témoignages fluctuent au cours des années d’enquêtes et de contrenquêtes et parce que Ricky Langley pourrait par moment être quelque peu affabulateur… A quoi tient un verdict ?

 

De jolies descriptions de paysages dans ce livre qui comporte aussi de nombreux détails fastidieux et peu intéressants. L’écriture est fluide, mais le double déroulé des événements sur trente ans est complexe à suivre, d’autant que les enchaînements du texte ne sont ni logiques, ni thématiques, ni chronologiques. J’ai eu par moment du mal à m’y retrouver et il m’a fallu prendre du recul, relire certains passages, pour parvenir à une vision globale claire de l’ouvrage.

 

L’exigence d’une prise de recul : n’est-ce pas justement le propre des ouvrages profonds ?

 

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