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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Les vies de papier, de Rabih Alameddine

Publié le 30 Novembre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Novembre 2016,

Les vies de papierLes vies de papier : un livre sur les livres. Mais pas que...

Un livre touffu, roboratif, que j’ai trouvé passionnant ; des digressions déroutantes, des réflexions avisées, des anecdotes cocasses ; au final, une histoire émouvante, mais qui ne plaira pas à tout le monde. Un roman pour les amateurs de littérature, une lecture qui exige de la patience.

La narratrice, Aaliya, soixante-douze ans, vit à Beyrouth depuis toujours, dans des conditions modestes. Elle vit seule dans un vieil appartement défraîchi.

Unique employée pendant cinquante ans d’une petite librairie, elle est entrée en littérature comme on entre dans les ordres. Elle a tenu entre ses mains des œuvres d’écrivains du monde entier – certains dont je n’avais jamais entendu parler, d’autres dont je connaissais le nom mais dont je n’ai rien lu –. Aaliya n’a pas beaucoup vendu, mais elle a tout lu et elle en parle ; une érudite de la littérature...

Elle parle aussi de la vie quotidienne à Beyrouth, le Beyrouth des quartiers populaires, en état de guerre permanent depuis sa jeunesse : guerre civile, guerre de religion, guerre tout court, bombardements, attentats, décombres, cadavres, rues barrées, incendies, coupures d'eau et d'électricité, restrictions alimentaires... Continuer à vivre !

Elle parle de la vieillesse ; le corps qui se délite, les douleurs qui s’installent, les frustrations de l’enfance qui, en dépit du temps, laissent des cicatrices mal refermées ; les menaces de l’inattention  – laquelle peut se traduire par une couleur de cheveux inhabituelle !... Elle parle de l’isolement, de la solitude, qui n’en est pas le remède, car elle conduit à s’exclure, à s’enfermer.

Mais quel est le sens de tout cela, me direz-vous ? On ne fait pas un roman passionnant avec des considérations cérébrales aussi démoralisantes !... Patience, vous ai-je dit !

Aaliya est un roman à elle seule. Elle est traductrice. Mais qui le sait ?... Aaliya travaille selon un rituel et des règles propres à elle, qu’elle s’impose sans atermoiement. Elle traduit en arabe classique des ouvrages littéraires ... qui ne doivent en aucun cas être des œuvres originales écrites en français ou en anglais !... Mais elle ne connaît que l’arabe, le français et l'anglais ; elle ne comprend pas l’allemand, ni le russe, l’italien, le serbe ou que sais-je ! Elle travaille donc à partir des traductions françaises et anglaises des textes originaux !... Aaliya a ses raisons – ne comptez pas sur moi pour vous les dévoiler !  – Et c’est aussi « en toute logique » qu’une fois achevées, les traductions sont placées dans des cartons et entreposées chez elle, dans une ancienne salle d’eau...

Un jour, un incident technique conséquent la contraindra à se dévoiler à ses voisines – trois sorcières ! Catastrophe ou libération ?... Émotion.

Aaliya s’étend sur de multiples sujets. La musique classique, qu’elle connaît parfaitement. Les conditions de vie des femmes en Orient, leurs espoirs, leurs fantasmes, leurs amitiés. A ce propos, elle déclare avoir aimé deux femmes : Hannah, une amie, et Anna...  Karénine, bien sur. Étonnante homophonie.

En revanche, Aaliya entretient des rapports compliqués avec sa mère, très âgée. Elle raconte une histoire de pieds – un lavage et un massage de pieds – qui m’a dégoûté. (Non pas que je manque de compassion, mais personnellement je n'aime pas les pieds et j’ai horreur que l’on touche les miens, à la différence de ma femme qui ne jure que par la réflexologie plantaire.)

L’immanquable débat : la traduction doit-elle privilégier la fidélité littérale à l’original ou au contraire en adapter l’esprit. Cela me rappelle les polémiques soulevées, il y a une vingtaine d’années, par les publications d’une nouvelle génération de traducteurs de Dostoïevski et de Kafka.

La lecture de Les vies de papier est fluide et agréable, mais je me suis longtemps demandé où la narratrice cherchait à m’emmener. Tout s’assemble logiquement vers la fin. Il n’est pas inutile de relire certaines pages pour boucler la cohérence de l’ouvrage ; je veux dire : pour comprendre la cohérence d’Aaliya dans sa propre incohérence. Vous me suivez ?

Performance impressionnante de l’auteur, Rabih Alameddine. Cet homme parvient à se fondre totalement dans son personnage de femme, car quels que soient son mode de vie et ses bizarreries, Aaliya est bien une femme, avec des souvenirs de femme, des manies de femme et des problèmes de femme.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Chanson douce, de Leila Slimani

Publié le 16 Novembre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Novembre 2016,

Chanson douceUn livre qui commence par la fin : une scène particulièrement atroce. Découverte d’un carnage ; mort d’un bébé, agonie d’une petite fille, effondrement et hurlement d’une mère, suicide raté de la meurtrière, nounou des enfants... Trois pages. Fin du premier chapitre... Circulez, s’il vous plaît, y a plus rien à voir...

S’inspirant d’un terrible fait divers qui défraya la chronique à New York il y a quelques années, l’auteure, Leila Slimani, raconte le glissement vers le désastre d’une femme et de la famille qui l’avait recrutée pour s’occuper des enfants.

Un jeune couple moderne. Ils s'aiment ; ils sont passionnés par leur job ; ils adorent leurs enfants, sans pour autant que l’un des deux veuille leur sacrifier sa carrière. Une famille comme il y en a beaucoup aujourd'hui. Myriam et Paul sont des bobos, plutôt bien-pensants, jusqu'à culpabiliser quand leurs intérêts les poussent à enfreindre leurs principes moraux.

Pour choisir la nounou des enfants, iIs ont vu plusieurs candidates. Louise leur a plu. Elle est... « normale, ... blanche, quoi ! » aurait dit Coluche ; pas Philippine, pas Ivoirienne, pas Marocaine ; et pas non plus obèse aux cheveux gras...

Bingo ! C’est l’oiseau rare. Parfaite avec les enfants, Louise s'avère aussi femme de ménage méticuleuse, femme de chambre attentionnée, cuisinière émérite. Une disponibilité de tous les instants. Enfants et parents s'attachent à Louise, qui leur devient indispensable. Louise, de son côté, prend racine dans la famille.

Des troubles dans le comportement de Louise attirent peu à peu l'attention du lecteur, puis des parents, sans pour autant déclencher de leur part une véritable réaction de méfiance. Le lecteur, connaissant le dénouement, comprend qu’il s'agit de jalons dans la progression vers le drame. On lui apprend aussi que Louise est à la dérive depuis des années, sur le plan affectif comme sur le plan financier. S’accrocher à la famille comme à une bouée de sauvetage est devenu un réflexe de survie. Quand comprend-elle que cela ne peut pas durer ?

Chanson douce n’est pas un thriller ; absence de suspense, même si Leila Slimani confère à sa narration une atmosphère de tension, au moyen de phrases très courtes conjuguées au présent. C’est typiquement un roman noir, selon la définition que j’en donnais dans une récente chronique : une forme de littérature populaire, où un fait divers tragique se produit dans un univers de misère et de souffrance propre à faire disjoncter des individus fragiles.

Nous sommes en plein dedans. Louise souffre à la fois d’aliénation mentale et d’aliénation sociale.

Le débat s’ouvre : laquelle de ces deux aliénations préexiste à l’autre ?...

Le parti de Leila Slimani est clair : ce sont les marques et les menaces d’exclusion sociale qui font basculer Louise dans la folie meurtrière. Louise est une victime ! La construction du récit épargne au lecteur tout sentiment de rejet à son égard. Le carnage est consommé avant le début du livre. Et à la fin de la dernière page, Louise appelle juste : «Les enfants, venez. Vous allez prendre un bain.» Ne manque-t-il pas quelque chose ? ... Occultation de la scène qui montrerait une femme monstrueuse égorger sauvagement un bébé et une petite fille se débattant désespérément...

Considérer la misère sociale d’une psychopathe comme la cause de sa démence, c’est entrer dans la culture de l'excuse. C’est une forme de bien-pensance que je trouve agaçante. C’est attribuer à la société et à ses travers – incontestables ! – la responsabilité des perturbations mentales de chacun. Nous sommes tous soumis à des formes de souffrance sociale sans pour autant devenir des assassins. L’aliénation sociale de Louise fait certes exploser ses barrières, ses « garde-fou » pourrait-on dire –  jamais le mot n’aura été plus approprié ! Mais c’est son déséquilibre mental qui l’avait conduite à l’exclusion... Et il ne faut surtout pas se tromper de victimes...

Chanson douce soulève une autre question. La période des fêtes et des cadeaux approche. Offrir le prix Goncourt est une pratique courante. Peut-on offrir celui-ci à n’importe qui ?

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Babylone, de Yasmina Reza

Publié le 9 Novembre 2016 par Alain Schmoll

Novembre 2016,

BabyloneAprès avoir tué sa compagne lors d’une scène de ménage partie en vrille, un brave homme un peu paumé et une voisine compatissante – en l'occurrence la narratrice, une femme en plein blues de la soixantaine – échafaudent des tribulations de pieds nickelés pour dissimuler le meurtre.

Voilà une présentation sommaire, personnelle et – à mon sens – attractive de Babylone, le dernier roman de Yasmina Reza.

Car j’ai trouvé ennuyeuse et sinistre la trop longue première partie du récit – avant qu'il ait tué sa compagne ! –, cette partie dont, dans les cénacles, on semble vouloir parler le plus. Une fête tristounette, entre petits bourgeois vieillissants, étriqués et désenchantés. Des personnages qui seraient exilés de leurs rêves, à l’instar des Hébreux à Babylone ! Pas très convaincant... Lecture interminable, pas drôle, parfois glauque, dans laquelle je n’ai pas trouvé d’intérêt... bien qu’étant  de la même génération. Je n’ai même pas prêté attention aux signes avant-coureurs du drame, très discrètement et finement instillés par l’auteure.

J’ai un moment hésité à continuer ma lecture... Et oui ! On n’est pas au théâtre, où l’on est astreint à rester patiemment assis quand la pièce est un peu longue à démarrer. Un livre que l’on trouve ennuyeux, quand il reste deux cents pages à absorber, il peut s’envisager de le refermer.

L’avouerai-je ? C’est dans les critiques de lecteurs que j’ai cherché un encouragement ... Et je l’ai trouvé ! Babylone est un polar, ai-je lu... En effet, à peine quelques pages après avoir repris ma lecture, coup de théâtre ! Mort violente, victime, meurtrier, police, enquête...

Babylone est-il un polar ? C’est plutôt ce qu’on appelle un roman noir, cette forme de littérature populaire, où un fait divers tragique se produit dans un univers de misère et de souffrance qui peut faire disjoncter des individus fragiles.

C’est bien ce qui arrive à Jean-Lino, un pauvre type en mal d'affection et de reconnaissance depuis son enfance. Il n’en a jamais trouvé, ni auprès de sa compagne, ni auprès de son petit-fils, un gamin de cinq ans, ni auprès de son chat. Car l’affection et la reconnaissance, le meilleur moyen de ne jamais en trouver, c’est de trop montrer qu’on en demande.

Et Elisabeth, la narratrice ! En quête d’émotions fortes, à l’automne d’une vie dont elle ne peut dire si elle a été heureuse ou pas ? Comment a-t-elle pu ainsi se fourvoyer auprès de l'inénarrable Jean-Lino, au risque de se perdre. Probablement d’ailleurs que dans un roman noir à l’américaine, l’auteur l’aurait laissé se perdre. En ce sens, la troisième et dernière partie du livre – face à la police et à la justice –, plutôt amusante à lire, m’a laissé sur ma faim sur la fin...

La meilleure partie du roman est la deuxième. Elle se déroule dans la chambre de la victime, puis dans le hall d’entrée de l’immeuble. Les scènes et les dialogues sont très cocasses. Au théâtre, ce serait certainement irrésistible de drôlerie.

Yasmina Reza a le sens de la dramaturgie de scène. Le succès de ses pièces en témoigne. Je suis certain qu’au théâtre, la fête de la première partie, avec ses blagues à deux balles, ses ragots de pipelette et ses commentaires à la Deschiens, serait plus vivante, plus plaisante, plus distrayante, que dans les trop nombreuses pages qui lui sont consacrées dans le roman. Et le debriefing de fin de soirée entre mari et femme, après le départ des invités, n’est rien d’autre qu’une pure scène de théâtre.

Je ne suis pas dans la tête des jurés du Renaudot et je ne connais pas leurs critères.  Je ne conteste pas le talent narratif et le style de Yasmina Reza. Babylone est un ouvrage de fiction finement construit. Mais il lui manque le petit je-ne-sais-quoi qui rend passionnant certains romans.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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L'insouciance, de Karine Tuil

Publié le 31 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2016,

Un livre d’une rare puissance, à la fois expressive, moraliste et romanesque.

Tout au long des cinq cents pages, j’ai été captivé par l'enchaînement des péripéties, impressionné par la dramaturgie géopolitique dans laquelle elles prennent place, fasciné par la critique de la fresque sociale parisienne plantée comme décor.

Construit comme un thriller, le récit met en scène, à tour de rôle, trois hommes incarnant trois univers différents. Ces hommes – et leurs univers – s’entrecroiseront tout au long du récit et se rejoindront au final dans des circonstances qui s'avèreront tragiques, en tout cas pour l’un d’eux.

Un premier chapitre fracassant. Je l’ai lu le souffle coupé, maxillaires serrés, tous muscles noués. 2009 : retour d'expérience d'opérations en Afghanistan, en compagnie de Romain Roller, un jeune sous-officier des forces françaises. C’est l’un des trois hommes clés de l'intrigue. Prise de conscience de l’extrême sensation de vulnérabilité sur le terrain, de l'incertitude du futur immédiat, de la fragilité des destinées ; violence de la guerre, sordide de la guérilla comme de la lutte anti-guérilla. Envie de vivre, mais comment ? Peur et culpabilité. Stress post-traumatique assuré.

Deuxième personnage : Osman Diboula. Quand on est noir, en France, est-on visible ou invisible ? Pas inutile de faire l’inventaire des opportunités et des menaces. Sans avoir fait d’études, Osman est sorti par le haut d’un rôle d’animateur dans une cité de la banlieue parisienne. Grâce à son entregent et à son sens des bons offices, il a réussi à intégrer un cercle proche du Président – ... un Président parfaitement identifiable ! –. Totalement imprégné du virus de la politique, il est à l’affût du moindre coup médiatique. Mais attention aux embûches !....

François Vély, cinquante ans, richissime homme d’affaires franco-américain. Un charismatique patron du CAC 40, brillant, dominateur, ambitieux. Comme il se doit, grand amateur et collectionneur d’art contemporain. Dans le privé, c’est un homme élégant, subtil, cultivé, courtois, charmeur. Tout pour lui !... Élevé dans la religion catholique. Son père, une personnalité très honorablement connue, était né Paul-Elie Lévy... Rien ne devrait résister à François Vély. Pourtant un drame familial a déjà commencé à entraver sa marche en avant. Et il payera cher une erreur de jugement involontaire.

Ces trois hommes ont une caractéristique commune. Leurs univers – respectivement la guerre, la politique, la finance internationale – les coupent de la réalité du quotidien. Autour d’eux, les femmes sont plus pragmatiques. Elles savent faire la part des choses et prendre leurs responsabilités. Elles observent les événements avec lucidité, et même avec une certaine férocité...

Ainsi en est-il de l’auteure, Karine Tuil. Elle ne pratique pas la langue de bois, ne concède rien au politiquement correct ou à la commisération, ne manifeste aucune complaisance pour aucun bord.

Pas de complaisance envers les jeunes des banlieues qui dérivent vers la délinquance, le communautarisme, la radicalisation et la haine ; ni pour l’hypocrisie des mœurs de la grande bourgeoisie élitiste condescendante, aveugle ou insensible à ce qui se trame hors de ses cénacles.

Pas de complaisance pour les médias et la démesure insensée de leur pouvoir sur les réputations, ni pour les réseaux sociaux et leur diffusion massive de calomnies et de messages de haine.

Pas de complaisance pour les propos racistes ou antisémites, qu’ils proviennent de milieux bourgeois traditionnels ou de communautés frustrées par ce qu’elles qualifient de « deux poids, deux mesures ».

Pas de complaisance non plus pour ceux qui se jettent dans une pratique orthodoxe du judaïsme. Ni envers ceux qui, ayant pris leurs distances avec leur identité, protestent « mais je ne suis pas juif ! » au lieu de dénoncer la nature des insultes antisémites qui les visent... Au fond, retour de l’éternel débat : c’est quoi, être Juif ? Est-ce se considérer comme tel ? Est-ce être considéré comme tel par les autres, juifs ou non-juifs, antisémites ou pas ?...

L’écriture de Karine Tuil s'autorise une certaine liberté syntaxique, dans de longues phrases, au demeurant tout à fait fluides. Une petite préciosité par ci par là : quelques mots inusités, dont le sens se déduit du contexte, ce qui n'empêche donc pas la lecture de L’insouciance d’être accessible à tous.

Dans ce roman riche et complexe qui m’a passionné au point de regretter qu’il s’achève, les personnages masculins ne résistent pas au sentiment de leur culpabilité. L’attitude finale de Marion Decker, le personnage féminin principal, évoque ce que l’on appelle la résilience.

Quand nous survivons aux épreuves, aux violences, aux horreurs, nous restons meurtris, déformés, disloqués. Notre insouciance s’est envolée. Mais nous sommes vivants, ouverts à l’amour. Survivre c’est vivre, tout simplement.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Petit Pays, de Gaël Faye

Publié le 23 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Octobre 2016,

Petit paysImpossible de lire Petit pays sans y investir sa sensibilité personnelle. J’ai pourtant essayé. Sachant que ce roman s’inscrivait dans le contexte des abominations commises au Rwanda en 1994, j’étais bien décidé à le lire en me tenant à distance, afin de me protéger de pages dont je prévoyais qu’elles pourraient être insoutenables.

Et je me suis fait avoir ! Car le début du livre est délicieux, drôle, touchant ; l’écriture est fluide, limpide, lumineuse. J’ai baissé la garde, comme anesthésié. La toile de fond dramatique des événements n’est apparue que peu à peu. A l’instar des personnages du roman, c’est de façon presque insensible que je me suis trouvé embarqué dans une spirale d’émotions « en tour d’écrou », pour paraphraser Henry James : appréhension, inquiétude, incrédulité, effarement, accablement, ... et par moment l’horreur !

Au début de l’histoire dont il est le narrateur, Gaby n’a pas encore onze ans. Il vit alors à Bujumbura, capitale du Burundi. Papa, un entrepreneur français, a les cheveux clairs et les yeux verts. Maman est native du Rwanda, l’état voisin. Elle est très belle : « une beauté svelte, à la peau noire ébène »... Un physique de Tutsi, l’une des ethnies peuplant cette région de l’Afrique des Grands Lacs.

Les Tutsi constituent une caste dominante au Burundi. Au Rwanda, ce sont les Hutu, plus nombreux, qui sont au pouvoir. Hutu et Tutsi se haïssent. Ils se haïssent tellement que les meurtres inter ethniques sont fréquents et massifs. Jusqu’au génocide de 1994, où en trois mois, près d’un million de Tutsi seront victimes de l'acharnement des Hutu à les exterminer. S’en suivront, dans la région, des représailles à n’en plus finir. Des événements tragiques qui ont fait la une de nos journaux, d’autant que les forces d'interposition françaises s’étaient retrouvées quelque peu en porte-à-faux…

Les événements et leur enchaînement en 1993 et 1994, Gaby les découvrira au fil des mois au travers des témoignages de ses proches. Terrifiant ! Un rude apprentissage de la réalité, auquel il cherchera à résister avec candeur. Il sera finalement contraint de s’y soumettre, comme tous les petits garçons qui se façonnent dans les épreuves qu’ils traversent... ainsi que dans les bêtises où les copains les entraînent...

Comme bêtise entre garçons, il y a le « t’es pas cap’... ». Comme de sauter du grand plongeoir ; classique pour un gamin challengé par les copains. Mais s’il faut lancer un Zippo allumé sur une voiture arrosée d’essence, c’est ... autre chose !... Sortie brutale du cocon de l’enfance, de l'innocence, de la neutralité insouciante ! Même les enfants sont amenés à choisir leur camp. De gré ou de force.

Jusqu'à alors, Gaby avait vécu dans une sorte de jardin d’Eden, une impasse tranquille, arborée et fleurie d’un beau quartier de Bujumbura. Des villas habitées par des familles d’occidentaux expatriés et de notables africains. Gaby et ses copains y vivaient en marge de l’existence rude de la population africaine. L’impasse : un symbole de havre de paix fermé aux passages non désirés.

Lors de la guerre civile, tout va changer. Gaby verra son impasse profanée, sa famille fracturée, son paradis perdu. La spontanéité des Burundais, qui les amenait à se laisser aller sans retenue à la gaîté, à l’amitié, à la fête, les fera basculer sans plus de retenue vers la colère, la haine et la violence.

Vingt ans plus tard, Gaby est resté marqué par le symbole de l’impasse. C’est ainsi qu’il qualifie son pays d'accueil, la France : une immense impasse, une sorte d’oasis tranquille où les bruits et les fureurs du monde ne parviennent qu’assourdis.

Perdure l’envie de retourner à Bujumbura ! L'occasion se présente : récupérer un ensemble de livres légués par une vieille voisine qui l’avait initié à la littérature. Départ en forme de quête, à la recherche de l’impasse, des parents, des amis, de l’enfance perdue...

Et une dernière scène qui m’a bouleversé aux larmes : dans le fond d’un bar, une vieille femme, qui n’a plus toute sa raison, évoque en radotant des taches au sol qui ne partent pas... Des propos incompréhensibles pour ceux qui l’écoutent – et qui d'ailleurs ne l’écoutent pas ! – mais qui m’ont replongé dans l’une des pages les plus poignantes du livre... Gaby repartira-t-il de sitôt ?

Gaël Faye, l’auteur, est un brillant poète et rappeur – qui me fait penser à Stromae. Il a le même âge que Gaby. Comme lui, il est né au Burundi, d’un Français et d’une Rwandaise. Il précise qu’il n’a pas vécu ce qu’a traversé Gaby. Il aurait pu. Il l’a imaginé dans Petit pays, son premier roman, magnifiquement écrit. Un témoignage sur le vif. De l'émotion à l’état pur.

 FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Judas, d'Amos Oz

Publié le 12 Octobre 2016 par Alain Schmoll

Octobre 2016,

Judas Judas. Tel est le titre de ce livre d’Amos Oz... Judas, ça veut dire traitre !... C’est plus qu’un titre, c’est un pavé lancé... De quel côté va-t-il retomber ? Comment ne pas fâcher ou blesser ?...

Un coup d’œil autour de nous. Il n’est pas un seul homme politique qui n’ait été un jour accusé de trahison... Traitres, nous le sommes tous ; je trahis, tu trahis, il ou elle trahit, etc... Voilà ! C’était juste pour dédramatiser le titre avant de nous pencher avec sérénité sur l’ouvrage.

Quel est le genre de ce roman ? Drame psychologique, récit politico-historique, recueil de débats et d’idées ? Il est un peu tout cela ; tout y est entremêlé, dans un ensemble très cohérent ; c’est ce qui rend le livre absolument passionnant. Essayons d’y mettre bon ordre.

Nous sommes en 1960, à Jérusalem. La ville est loin d’être ce qu’elle est aujourd'hui ; terrains vagues, no mans land, barbelés. C’est l’hiver. Il fait froid, il pleut, il vente.

Shmuel Asch, vingt-cinq ans, n’a plus les moyens de poursuivre ses études. En échange du gîte, du couvert et d’une petite rémunération, il tient compagnie le soir, dans une petite maison de banlieue, à un vieil homme invalide, érudit et disert. Cette opportunité lui permet de continuer à travailler à son mémoire de maîtrise « Jésus dans la tradition juive ».

Chaque soir est l’occasion de discussions enflammées entre Shmuel et cet homme âgé, disgracié, du nom de Gershom Wald ; une forte personnalité à l’esprit affûté et au tempérament emporté ; établi en Israël bien avant la création de l’Etat. Ils parlent histoire, politique, philosophie, sciences. Wald est un intellectuel pragmatique, Shmuel, socialiste, est un rêveur. Tous deux sont sionistes, laïques, sans doute athées. Les religions ne sont pour eux que sujets historiques ou politiques.

Dans la maison, vit aussi Atalia Abravanel, une belle femme d’une quarantaine d’années. Sa féminité mystérieuse et majestueuse fascine Shmuel, qui va tout essayer pour la séduire. Pas gagné d’avance. Avec son look d’homme des bois bedonnant, son agitation brouillonne alternant avec des tendances à la procrastination, sa manie de ressasser indéfiniment malaises, problèmes familiaux et déboires sentimentaux, Shmuel n’a rien d’un prince charmant. Mais son extrême sensibilité, sa naïveté, sa balourdise et son empathie sincère finissent par le rendre attachant.

Wald et Atalia s’ouvrent à lui. Shmuel prend ainsi connaissance d’un malheur survenu il y a douze ans, pendant la guerre d'indépendance. Deux ombres planent depuis sur la maison. Celle de Shealtiel Abravanel, son ancien propriétaire, père d’Atalia... Et celle de Micha...

Shmuel découvre que dans les années quarante, ce Shealtiel Abravanel avait été un dirigeant sioniste important. Il avait été écarté peu avant la création de l’Etat d’Israël, car il y était opposé ainsi qu’au plan de partage des Nations Unies. Il estimait que ce projet ne tiendrait pas dans le temps et qu’il était préférable que Juifs et Arabes trouvent ensemble un arrangement. Plus généralement, il considérait que le concept d’Etat était archaïque et qu’il fallait habituer les peuples à vivre ensemble sans frontières, passeports ni drapeaux. Un rêveur idéaliste... mort tristement deux ans plus tard, abandonné par ses anciens amis qui le tiennent pour un traitre.

Shmuel travaille aussi à son mémoire sur Jésus et il développe une hypothèse originale, en rupture par rapport aux évangiles canoniques. Selon ceux-ci, Judas Iscariote avait dénoncé Jésus aux autorités romaines en échange d’une récompense de trente deniers, devenant ainsi l’archétype haïssable du Juif traitre et vénal, fondement de vingt siècles d’antijudaïsme chrétien. Pour Shmuel, Judas était au contraire un adepte fervent et dévoué de Jésus. Convaincu de sa nature divine – ce dont doutait Jésus lui-même – il l’avait délibérément mené à la crucifixion, afin qu’en se libérant miraculeusement du supplice, il se révèle à la face du monde et instaure le Royaume de Dieu sur terre... Judas, un idéaliste, naïf, illuminé.

Nous voici donc face à deux dilemmes : Abravanel et Judas, traitres ou rêveurs idéalistes ? Chacun se fera librement son opinion. Mais malheureusement les meilleurs –  Jésus, Micha – périssent toujours dans des conditions atroces.

Shmuel pose la question : Pourquoi sa thèse, lumineuse et crédible, n’a-t-elle jamais été défendue avant lui par un érudit ou savant juif ? Cela aurait pu mettre fin aux malentendus entre Chrétiens et Juifs... Rêverie, quand tu nous tiens ! semblent penser Wald et Atalia.

Écoutons Gershom Wald, le réaliste (nous sommes en 1960) : « Les Arabes du cru tiennent à cette terre parce que c’est la seule qu’ils possèdent. Ils n’en ont pas d’autre. Comme nous, pour les mêmes raisons. Ils savent que nous n’y renoncerons jamais et nous savons qu’ils ne lâcheront pas prise non plus. Par conséquent, une parfaite entente règne entre nous. Il n’existe pas de malentendu et il n’y en aura jamais. » ... On ne peut pas parler d’optimisme béat.

Encore Gershom Wald pour le mot de la fin : « Grâce aux rêveurs, nous les réalistes sommes un peu moins pétrifiés et désespérés ».

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La valse des arbres et du ciel, de Jean-Michel Guénassia

Publié le 6 Octobre 2016 par Alain Schmoll

La valse des arbres et du ciel

Octobre 2016,

L’on connaît Vincent Van Gogh et les épisodes les plus spectaculaires de sa courte existence érigée improprement en légende d’artiste maudit. L’on sait généralement qu’il a passé les dernières semaines de sa vie à peindre à Auvers-sur-Oise et alentours, où il avait été accueilli pour une thérapie par le docteur Gachet, un amateur d’art éclairé.

C’est à Auvers que Van Gogh est mort, le 29 juillet 1890, à l’âge de trente-sept ans, des suites d’une blessure par balle à l’abdomen, qu’il a longtemps été convenu d’attribuer à une intention de mettre fin à ses jours. Cette version du suicide a toujours fait l’objet de controverses. Selon une hypothèse récente, il se serait agi d’un coup de pistolet survenu accidentellement lors d’une chamaillerie avec deux jeunes gens du coin.

Dans La valse des arbres et du ciel, l’auteur nous présente un tout autre scénario. Il installe une romance sentimentale sur les soixante-dix jours passés par Van Gogh à Auvers. Dans le rôle de l’amoureuse éperdue, Marguerite Gachet, la fille du docteur. Dans celui du séducteur, certes malgré lui, le grand, le génial Van Gogh... Un Van Gogh peu crédible. Marguerite prend d’ailleurs bien conscience que pour un tel artiste, une femme ne pèse pas lourd « face à des champs de blé, des meules de foin ou des toits de chaume ».

Imaginer une personnalité ayant existé dans une histoire de cœur fictive n’est pas une première pour Jean-Michel Guénassia. Il nous avait conté l’ultime amour de Che Guevara, alias Ernesto G, dans un roman de qualité, qui succédait à l’excellentissime Club des incorrigibles optimistes.

Fort de ces compliments, je n’ai aucun scrupule à afficher ma déception à la lecture de ce nouvel opus.

C’est Marguerite qui raconte tout. Elle a quatre-vingts ans quand elle évoque l’histoire, dix-neuf ans lorsqu’elle la vit. Et d’une page à l’autre, on ne sait pas très bien laquelle des deux s’exprime. Dans certains passages, j’ai bien ressenti l’écriture d’une femme qui regarde son aventure de jeunesse avec une émotion que le temps a permis de maîtriser. Dans d’autres, j’ai plutôt eu l’impression d’être plongé dans une bluette extraite de la fameuse collection H....

Peut-être était-ce la volonté de l’auteur de donner à la narration l’expression d’une jouvencelle de dix-neuf ans innocente et un peu cruche. Pour moi, ce n’est pas une réussite. Ces pages-là, longues et redondantes, m’ont agacé et ennuyé.

J’ai quand même relevé quelques très beaux textes, notamment lorsque Marguerite, approchant de Van Gogh en train de travailler dans la campagne, aperçoit pour la première fois sa peinture et se sent comme foudroyée : « Je suis passée mille fois devant ce paysage qui était pour moi semblable à mille autres vallons paisibles, mais ce que je vois n’est ni banal ni paisible, ce sont les blés et les arbres qui vibrent comme s’ils étaient vivants et passionnés de vivre, avec le vent qui les bouleverse, le jaune qui s’agite de partout et le vert qui tremble ». Cette phrase m’a remué et me remue encore car c’est tout à fait ce que je peux ressentir quand je contemple un Van Gogh.

Autre jolie séquence, celle où Van Gogh dicte sa pose au docteur Gachet avant d’en réaliser le fameux portrait, coiffé d’une casquette, l’air rêveur, la joue appuyée sur la main.

Une dernière chose : je trouve très beau le titre, La valse des arbres et du ciel. Prononcez-le à haute voix, avec ses trois accentuations toniques naturelles... Assez musical, n’est-ce pas ? Dommage qu’il y ait un pluriel et sa liaison ; cela empêche les trois syllabes d’être rythmées sur trois temps...

... Laisse aller !... c’est pas une valse...

 

  •  FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU
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La succession, de Jean-Paul Dubois

Publié le 28 Septembre 2016 par Alain Schmoll

La succession

Septembre 2016,

Un titre sec –  La succession – pour une histoire qui en dit plus long sur le sujet que je ne l’aurais pensé. Jean-Paul Dubois réserve des surprises à chaque chapitre de ce récit original, très agréable à lire. Son écriture est au début empreinte d’une touche légère d’humour noir. Sur la fin, elle aura tourné à la noirceur grinçante, sans que je me sois vraiment rendu compte du glissement. Du grand art.

Le narrateur est Paul, bientôt trente ans, originaire de Toulouse, docteur en médecine. Il n’a jamais exercé. Il vit à Miami, une ville gaie, animée, ouverte, baignée par l’océan. Il fait beau toute l’année, ou presque. Paul est pelotari professionnel... Nous sommes dans les années quatre-vingt. La pelote basque est très populaire en Floride. Les matches se déroulent à guichet fermé dans des arènes de quinze mille places. On y croise Frank Sinatra, Paul Newman, John Travolta, entre autres stars... C’est un très gros business. On parie des sommes considérables.

Joueur lambda, Paul gagne tout juste de quoi vivre. Mais il est fou de pelote basque depuis l’enfance. La chistera est à la fois sa passion et son métier. Que demander d’autre ? Il est heureux, pleinement heureux. Ce sont les plus belles années de sa vie.

C’est en tout cas ce qu’il déclare dès les premières pages. Son expression est alors enjouée, pleine d’entrain, même si l’on peut y déceler une fêlure. « What’s wrong with you ? » s’interroge régulièrement sa petite amie en l’observant.

En réalité, la pelote basque est pour Paul un exutoire. Il n’a jamais été heureux. La faute à une famille qu’il ne supporte pas, qu’il n’a jamais supportée. Des originaux, égocentriques, vivant chacun sur leur planète. « Incapables de vivre, de supporter leur propre poids sur cette terre, (ils) m’avaient fait, fabriqué, détraqué. » déplore-t-il. C’est pour oublier cette famille – du moins ce qu’il en reste, comme on va le voir ! – qu’il s’est exilé à Miami.

Dressons l’inventaire. Ils étaient quatre. Dans la famille de Paul, j’ai d’abord demandé le grand père : un hurluberlu facétieux ; d’origine russe, il prétendait avoir été le médecin de Staline et racontait moult fariboles. Puis j’ai demandé la mère : l’oncle s’est présenté en même temps ; ils ont vécu collés l’un à l’autre comme mari et femme, ou plutôt comme des jumeaux siamois ne quittant jamais leur bulle. Sinistre point d’orgue de l’extravagance de ces trois-là : ils ont mis fin à leurs jours sans raison apparente ni signe avant-coureur. Paul en raconte les circonstances sur un ton de détachement amusé. Comme si leurs suicides étaient une sorte de pied-de-nez burlesque.

Reste le père, Adrian. Un médecin de famille à qui il arrive de recevoir ses patients en short, parfois même en slip ! Quand il y pense, cela met Paul hors de lui... Adrian donne l’impression d’être plongé dans des considérations symboliques très personnelles. Père et fils ne se sont jamais compris, ne se sont jamais supportés. Le père n’a pas prononcé les mots qu’aurait attendus son fils. Lui n’a pas compris le sens des messages de son père : « Un jour tu finiras par prendre ma succession ! ».

Ça devait arriver. Un jour, Paul apprend la mort de son père... Oui, lui aussi ; comme les autres. Avec une mise en scène bien dans l’esprit du personnage.

Ça change tout pour Paul ! De fils unique, il devient seul survivant, le dernier des .... Il va falloir devenir adulte et, selon la formule consacrée, liquider la succession… Il ne s’agira pas que de formalités notariales...

Par l’intermédiaire de Paul, l’auteur nous promène agréablement dans les environs de Miami et au Pays Basque. A Toulouse aussi, bien sûr, dans les secrets de la maison familiale et au volant d’une antique Triumph décapotable.

Le fil de l’histoire est entremêlé de digressions étonnantes. Le tranchage du cerveau de Staline lors de son autopsie ; la mort du dernier quagga, une sous-espèce de zèbre éteinte à la fin du XIXème siècle ; les aventures et mésaventures de Georges Labit, un grand voyageur et collectionneur toulousain... Des anecdotes distrayantes, mais toutes morbides. Pas aussi sinistres toutefois que le grincement des mandibules des vers xylophages rongeant le contenu des cerveaux malades...

Une pensée enfin pour une grande et belle Norvégienne, beaucoup plus âgée, solide comme un homme, fine comme une femme. Quand on cherche à la fois un père et une mère !...

Un roman superbement construit et remarquablement écrit que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.

  • GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP
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Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

Publié le 23 Septembre 2016 par Alain Schmoll

Ecoutez nos défaites

Septembre 2016,

Écoutez nos défaites est un livre sombre et complexe. La structure et le sens n’en apparaissent pas clairement. Il s’avère toutefois plutôt agréable à lire.

Est-ce un roman ? C’est plus compliqué que cela. Il y a bien au cœur de l’ouvrage une intrigue imaginée par l’auteur. Cette fiction, contemporaine, est accompagnée par trois récits historiques totalement indépendants, déroulés en parallèle.

Sur un fond d’actualités – guerre contre Al Qaïda et contre Daech – Laurent Gaudé croise le destin de deux personnages : Assem, un Français, agent des forces spéciales, et Mariam, une Irakienne, archéologue.

Assem enchaîne depuis dix ans les opérations clandestines périlleuses. La République lui assigne toujours de nouveaux ennemis à traquer, à « neutraliser », sans qu’il sache si, au final, elle s’en est trouvé victorieuse ou pas. Combien de temps supportera-t-il encore l’inanité de ce mode de vie ?

Mariam a travaillé à reconstituer les collections du musée de Bagdad pillé dix ans plus tôt. Un succès effacé par les destructions en cours à Mossoul et à Palmyre. Elle vient de surmonter une peine sentimentale et maintenant, c’est contre la maladie qu’elle doit lutter... Seule ?...

Aucune chance de victoire. La vie nous impose toujours de nouveaux combats personnels à mener. Jusqu’au renoncement, à l’anéantissement. C’est l’un des messages que Laurent Gaudé tente de nous faire passer...

Dans l’Histoire, pas de véritable victoire non plus. Ni dans la guerre. Peut-on parler de victoire quand des dizaines de milliers de vies humaines ont été sordidement sacrifiées à une cause, à une ambition personnelle ? D’ailleurs, peut-on jamais déterminer qui est vraiment vainqueur, qui est vraiment vaincu ?

Pour illustrer la démonstration, Laurent Gaudé s’appuie sur les trois récits historiques. Très documentés, ils mettent en scène trois chefs de guerre peu regardants sur les pertes humaines : Hannibal, le général carthaginois ennemi de Rome ; Ulysse Grant, le général commandant les armées nordistes pendant la Guerre de Sécession ; et Haïlé Sélassié, le Négus, empereur d’Ethiopie, retrouvant son trône anachronique quelques années après que son armée a été balayé par l’Italie de Mussolini.

L’Histoire délivre des verdicts. Elle choisit ceux qui accèderont au rang de héros et ceux qui tomberont dans l’oubli. A Hannibal, vaincu, elle accordera l’aura d’un chef de guerre mythique. Grant, vainqueur, restera à jamais « le boucher », un dépressif et un ivrogne. Qui se souvient qu’il a été Président des Etats-Unis ?

Reste un dernier personnage, un militaire américain en rupture de ban. Il se fait appeler Job, car il a été confronté au Mal et à la souffrance. Impliqué dans un effroyable « dommage collatéral » en Afghanistan, il a réchappé miraculeusement au lynchage. Rétabli de ses blessures, il a disparu. Ses chefs s’inquiètent. Ferait-il du trafic de reliques ?... Non pas de vestiges artistiques ou d’objets anciens ; de reliques !...  Chargé de le retrouver, Assem cherche à comprendre. Job avait été présent à Abbottabad... Assem, lui, avait été présent à Syrte quelques semaines plus tard. Ça crée des liens... Pourquoi ?... Cherchez du côté de Ben Laden et de Kadhafi... Où en sont nos victoires ?

Certains passages sont merveilleusement écrits. C’est le cas du premier chapitre, où l’auteur laisse Assem et Mariam se raconter eux-mêmes. Pourquoi Laurent Gaudé reprend-il ensuite la narration pour lui seul ? Pourquoi ce ton souvent emphatique ? Pourquoi tant user de phrases interrogatives et d’anaphores (comme je suis en train de le faire moi-même...) ? Cela rend par moment la lecture pesante, irritante.

Faut-il se résigner à écouter et à réécouter nos défaites ? Sommes-nous vraiment impuissants face à la barbarie ? Des réalités fortes nous restent ouvertes : le plaisir, l’art, la culture. Inspirons-nous de Mariam et Assem ; contemplons le bleu du ciel et de la Méditerranée, savourons les jouissances que nous offre la vie, comme nous y invitent pour l’éternité le poète grec Cavafy et la divinité égyptienne Bès.

  • DIFFICILE     ooo   J’AI AIME
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Otages intimes, de Jeanne Benameur

Publié le 13 Septembre 2016 par Alain Schmoll

Otages Intimes par Benameur

Septembre 2016,

Après avoir été retenu en otage dans une zone de conflits violents, un photographe de guerre est libéré et ramené en France...

... Une fois cette phrase écrite, je me suis retrouvé face à mon désappointement à la lecture de ce livre et à ma difficulté à en rédiger une critique.

Le retour d’Etienne, photographe de guerre, ex-otage, est pourtant bien l’élément clé, le fait moteur d’Otages intimes. Je m’attendais alors à un contexte inspiré d’événements ayant marqué l’actualité ces dernières années, porteurs d’émotion, d’empathie, de colère... De péripéties ayant fixé notre attention et excité notre curiosité : reportages, témoignages, débats, conjectures, déclarations, indiscrétions, révélations, attentes, coups de théâtre... Quoi de plus romanesque, même si cela touche souvent au tragique !...

Rien de cela dans Otages intimes. L’auteure nous emmène sur un tout autre terrain. Le retour d’Etienne est l’occasion de nous plonger (trop) longuement dans les pensées et les états d’âme intimes de ses proches ; Irène, sa vieille maman – qui a autrefois été jeune ! – ; Enzo et Jofranka, ses amis de toujours. Evocations douces amères du temps de l’enfance, au village. Piano, violoncelle et flûte. Les bons moments et les moins bons. L’adolescence qui change la donne et qui structure les parcours ultérieurs. « Amitié, fraternité, amour... tout est si mêlé », constate l’un d’eux. Cela engage chacun, cela enferme chacun. Otage intime ? En quelque sorte, oui.

Dans son travail sur lui-même, Etienne n’occulte rien, ni la terreur animale où il avait été réduit, ni les horreurs dont il avait été témoin, ni la conscience que ces horreurs se prolongent là-bas, loin du calme du petit village, des odeurs de sa forêt, de la fraîcheur de son petit torrent… Du classique...

Sur les mécanismes de la mémoire, c’est plus intéressant.

La musique. Pendant sa captivité, Etienne s’efforçait de se remémorer mentalement la partition d’un trio de Weber, qu’il avait joué jadis avec Enzo et Jofranka. A son retour, sitôt les premières notes sur son piano, les murs délabrés de sa cellule lui apparaissent dans tous leurs détails… Proustien !

Et il y a ce que j’appellerai « le hors-champ ». Sur les lieux en guerre qu’Étienne a parcourus parce que c’est son métier, son œil a parfois saisi des scènes non photographiées. Ainsi le regard d’une femme, avec deux enfants, chargeant des bouteilles d’eau dans une voiture, comme pour fuir. Ainsi dans un quartier bombardé, l’appartement et le piano miraculeusement préservés d’un vieil homme qui lui demande de jouer...

Ces scènes vécues ou simplement aperçues interpellent la mémoire d’Etienne bien plus que des photographies. Il ne peut s’empêcher d’en imaginer le prolongement, la suite, le dénouement. Les mots lui deviennent alors indispensables. Pour les prononcer, pour écrire une histoire, pour la faire lire... Une évolution ?

J’avais cru voir comme une idée. Je me suis peut-être trompé. Ou bien je n'ai rien compris. Après un pas en avant vers la littérature, Etienne fait deux pas en arrière. Pour finalement, revenir à la photographie. Avec l’intention de fixer la vie, de nourrir l’espérance...

L’écriture de Jeanne Benameur est impressionnante de justesse. Elle sait trouver les mots et les formulations adaptées aux émotions qu’elle veut provoquer. Mais dans cet ouvrage qui se présente comme une narration intégrale, les tendances au lyrisme finissent par tourner à l’emphase.

Vous aurez compris que je ne me joins pas au concert de louanges dithyrambiques qui ont accompagné la publication de ce livre.

  •  DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU
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