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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

Publié le 4 Mai 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2019 

L’accablante vision de Notre-Dame en flammes !... Voilà que surgit le regret du Parisien, passé fréquemment à proximité sans avoir jamais le temps de s’arrêter, s’étant promis de venir très vite pour une visite complète, après si longtemps… Paroles !… Maintenant, il va falloir attendre… Et ne plus remettre à plus tard une autre résolution : lire le roman éponyme de Victor Hugo.

 

Comme beaucoup, j’en connaissais l’histoire grâce à la comédie musicale, mais je n’avais jamais lu que des extraits du texte d’origine… quand j’étais lycéen. Une faille désormais rectifiée. Notre-Dame de Paris est un ouvrage littéraire et historique d’une grande richesse, propre à satisfaire les goûts de plusieurs catégories de lecteurs. Il y a tellement à en dire que je me demande par quoi commencer.

 

Actualité oblige, priorité à l’hymne à la grande cathédrale parisienne et à son parvis, tous deux au cœur de l’intrigue et de l’action. L’auteur nous dévoile Notre-Dame sous toutes ses coutures : sculptures des façades, arcs-boutants latéraux, colonnes de la nef, ogives du chœur, galeries des étages, escaliers des tours. Sans omettre les petits locaux secrets, voués dans le roman, à de sombres et sinistres fins.

 

Victor Hugo évoque, non sans esprit critique, la transformation des lieux entre 1482, l’année de la fiction imaginée, et 1830, l’année de son écriture. Il juge sévèrement les aménagements apportés par des architectes enfermés dans les tendances de leur temps. Il considère d’ailleurs que depuis l’invention de l’imprimerie, il n’y a plus d’architecture qui vaille : le Livre a remplacé la Pierre, écrit-il. Une théorie originale à défaut d’être convaincante. Hugo n’avait pas anticipé le talent de plume des architectes d’aujourd’hui, si l’on en juge par tous ceux qui, depuis l’incendie, viennent expliquer ce qu’il convient de faire, chacun considérant bien entendu sa façon de voir comme la seule pertinente.

 

Intéressant, le chapitre titré Paris à vol d’oiseau, qui explicite depuis le haut des tours l’évolution de la capitale et de ses quartiers au cours des siècles. Victor Hugo livre aussi une leçon d’histoire de France dans un chapitre sur Louis XI. En dépit de sa triste figure, ce roi de France est le premier à imposer son autorité aux grands seigneurs féodaux du royaume, amorçant une centralisation des pouvoirs qui aboutira deux siècles plus tard à la monarchie absolue de Louis XIV.  

 

Le traitement romanesque emprunte les caractéristiques du drame romantique, un genre littéraire créé par Victor Hugo, inspiré par Shakespeare. L’action prend place dans un Moyen-Age à la fois historique et fantasmatique, avec son merveilleux, ses légendes, ses superstitions, ses violences, ses monstruosités. Certains passages sont d’une actualité étonnante : rumeurs d’enlèvement d’enfants par des bohémiens, prêtre tourmenté par la tentation du péché de chair. D’autres péripéties sont à la limite du surnaturel.

 

Les personnages pourraient être issus de contes féeriques. Pour enchanter les enfants et les bonnes gens : Esmeralda, la petite bohémienne, innocente et jolie comme un ange. Pour leur servir de contre-modèle : Phoebus, le bel officier blasphémateur et inconstant. Pour les effrayer : l’archidiacre Claude Frollo, un psychopathe pervers en proie au démon du désir. Enfin, pour leur montrer qu’il ne faut pas se fier aux apparences : Quasimodo, au physique si repoussant qu’on le croit méchant, alors que son cœur se révèle finalement pur. Affublés de traits de caractère presque caricaturaux, tous ces personnages vont au bout de leur destin, implacable.

 

Comme si toutes ses disgrâces ne suffisaient pas, le pauvre Quasimodo est aussi complètement sourd. Cela permet à l’auteur de multiplier malentendus et quiproquos pour enrichir l’intrigue de nombreux coups de théâtre. Cela vaut aussi quelques scènes savoureuses de drôlerie, comme le procès de Quasimodo et son interrogatoire par un juge presqu’aussi sourd que lui.

 

Victor Hugo emploie un ton volontairement badin, dont l’ironie est relevée par l’emploi fréquent de mots disparus, de citations latines et de sentences religieuses. Cela ne perturbe pas la lecture, très fluide. En revanche, lorsqu’il en vient à décrire les joies, les tourments ou les états d’âme des personnages, l’auteur se laisse emporter par sa volubilité. Son écriture devient alors prolixe, presque inutilement redondante.

 

A l’exception de ces passages, les cinq cent cinquante pages de Notre-Dame de Paris sont agréables à lire, distrayantes, instructives, parfois émouvantes. Bien que connaissant le dénouement, j’ai été sensible aux incertitudes et aux rebondissements des intrigues.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Après la guerre, d'Hervé le Corre

Publié le 24 Avril 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2019, 

Ne pas se fier à sa première impression ! Après la guerre n’est pas une série noire à deux balles comme le premier chapitre a failli me le faire juger : lieux sordides, personnages barbares, scènes insoutenables de violence, écriture argotique. Certes, ce roman est un polar noir et un thriller percutant. Il est aussi une éblouissante démonstration littéraire.

 

Dans Après la guerre, Hervé Le Corre, ancien prof de lettre, auteur de plusieurs romans policiers à succès, embarque le lecteur dans sa ville, Bordeaux, à la fin des années cinquante. Loin de la métropole à l’image raffinée et élégante d’aujourd’hui, c’est alors une ville grise, repliée sur elle-même. L’intrigue se situe dans les quartiers populaires : habitations ouvrières fatiguées, ateliers et entrepôts délabrés, rives sinistres de la Garonne, entrelacs mystérieux de voies ferrées, troquets miteux mal famés.

 

Le souvenir de la guerre pèse encore sur les esprits. Des malfrats enrichis par un commerce indigne avec les Allemands ont passé sans dommage le filtre de l’épuration, et ceux qui ne se sont pas entretués depuis sont toujours aux affaires, protégés par les mêmes policiers que pendant l’Occupation. Il avait bien fallu, à la Libération, privilégier la continuité du Service Public.

 

Dans ce contexte glauque, deux personnages sont frénétiquement à la recherche l’un de l’autre. Leurs intentions sont claires et ils sont prêts à tout pour atteindre leur but. Y parviendront-ils et comment ?

 

Le commissaire Albert Darlac est un flic corrompu, un homme brutal, amoral, infect à tous points de vue. Un ancien collabo très malin, qui a su rebondir après la guerre, grâce aux dossiers qu’il a constitués sur les uns et les autres. On le déteste et on le craint. Il privilégie toujours ses intérêts personnels. Gare à qui se met en travers de son chemin, rien ne peut l’impressionner, pas même un tueur mystérieux qui s’en prend à des proches…

 

André, alias Jean, est revenu de déportation sans sa femme, gazée à Auschwitz. Tous deux avaient été raflés sur dénonciation, il en est convaincu. Après une dizaine d’années à tenter de se reconstruire à Paris sous une nouvelle identité, il est de retour avec l’intention de régler des comptes. Avec aussi l’espoir de retrouver le petit garçon qu’ils avaient mis à l’abri avant d’être arrêtés.

 

Et justement, en contrepoint, un troisième personnage : Daniel, vingt ans. Il se souvient à peine de ses parents et il est persuadé qu’ils sont tous deux morts en déportation… Et c’est à nouveau la guerre ; en Algérie, cette fois. Daniel découvre la vie en garnison, les bidasses plus bêtes que méchants, le bleu fascinant de la mer et du ciel, vite effacé par la poussière et l’incandescence. Les premières images d’horreur sont un traumatisme qui instille la peur, la terreur. S’en suit la haine, le désir de vengeance, le réflexe de tuer pour ne pas être tué. Comment s’en sortir ?

 

Les chapitres sont consacrés tour à tour aux trois personnages. Avec un réalisme saisissant, l’auteur y dévoile sous forme narrative, l’évolution de leurs réflexions et de leur état d’esprit. Il adapte son style d’écriture à chacun, dans la continuité des dialogues, où les langages reflètent carrément les personnalités. L’affreux Darlac jacte « façon tontons flingueurs ». André/Jean parle peu ; à son retour des camps, il s’était mis à écrire ; des textes sobres aux mots justes et aux phrases bien tournées, qui ne peuvent contenir l’émotion, ruisselante.

 

Hervé Le Corre m’a tenu en haleine pendant les cinq cents pages du roman. Ses digressions, nombreuses, sont autant de promenades plaisantes. Elles rendent aussi bien compte de l’atmosphère crépusculaire des bas-fonds bordelais que de la lumière étincelante du djebel algérien. Elles m’ont fait suivre avec curiosité le quotidien d’une famille de sympathisants communistes – en ces années, le Parti était la première formation politique française –. Elles m’ont accompagné dans l’intimité de Daniel, dans les remords d’André/Jean, dans les stratagèmes tortueux de Darlac, un personnage qu’elles m’ont fait haïr et dont j’ai attendu désespérément la chute… Jusqu’à la dernière ligne…

 

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La guerre est une ruse, de Frédéric Paulin

Publié le 24 Avril 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2019,

Un livre noir, très noir ! Peut-être trop noir, car à force de ne rechercher que la noirceur, on peut devenir ennuyeux et déprimant.

 

La plupart des événements prennent place en Algérie, entre 1992 et 1995, soit au début de la guerre civile qui fit plus de cent mille morts dans le pays, et qui prit fin quelques années plus tard, à l’arrivée à la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. On rappelle que le conflit se déclencha lorsque l’armée algérienne, de conviction laïque et nationaliste, annula des élections sur le point de donner la victoire aux fondamentalistes du FIS, le Front Islamique du Salut. Au-delà de ce fait avéré, difficile de dire si le contexte historique dans lequel se situe l’intrigue du roman correspond à une réalité vérifiée ou s’il s’agit d’une thèse de l’auteur.

 

La narration met aux prises des personnages des services secrets français et algériens, du haut commandement de l’armée algérienne, et du GIA, le Groupe Islamique Armé, l’organisation terroriste de sinistre mémoire qui sera mise en cause dans les attentats de 1995 à Paris et à Lyon. L’auteur mêle les personnages fictifs et des personnalités ayant effectivement existé : des hommes politiques français, des terroristes islamistes passés à l’action en France.

 

L’intrigue est extrêmement complexe et malgré de longues et répétitives explications, je ne suis pas certain d’avoir saisi les intérêts des uns et des autres, d’avoir compris qui manipule qui, ni d’avoir fait la part des ambitions secrètes, des compromissions et des retournements de vestes.

 

De quoi s’agit-il ? Le personnage principal, Tedj Benlazar, est lieutenant à la DGSE. Ce Français d’origine algérienne a l’intuition d’une terrifiante conspiration imaginée par des officiers algériens. Leur projet serait d’infiltrer le GIA pour lui faire porter le chapeau de massacres qui, en discréditant les religieux, consolideraient le pouvoir de l’armée. Certains massacres pourraient même être programmés en France … pour des motifs tortueux dont je ne me souviens plus... Tant pis !

 

Conformément aux canons de la littérature policière de base, le lieutenant Benlazar ne parvient pas à convaincre ses supérieurs, des faibles ou des naïfs comme il se doit. Il est vrai que la plupart n’ont jamais mis le pied en Algérie. Pour ne rien arranger, Benlazar est lui-même aux prises avec des souvenirs et des tracas personnels dramatiques, qu’il occulte plus ou moins. Une partie romanesque plutôt tirée par les cheveux, où apparaissent des personnages secondaires, dans des rôles bancals, éphémères et sans utilité.

 

Très peu de mouvement dans ce livre qui se voudrait captivant. Les chapitres se suivent, sans rythme, sans surprise. Cela donne un texte sans âme, monocorde, constitué de phrases courtes et rudimentaires, au vocabulaire et à la syntaxe simplistes.

 

L’auteur a pu être inspiré par Pukhtu, un exceptionnel roman de guerre dans l’Afghanistan d’il y a une dizaine d’années. Malheureusement, La guerre est une ruse est loin d’atteindre le niveau de ce thriller romanesque complexe et très violent, qui m’avait passionné et tétanisé en même temps.

 

Je me méfie toujours – peut-être à tort ! – des thèses complotistes sur des manipulations « secret défense ». En tout cas, elles ne me fascinent pas. J’ai donc juste trouvé le livre ennuyeux et sinistre, avec une forte envie d’arriver vite à la fin, non pas parce que j’en attendais le dénouement avec fébrilité – j’aurais d’ailleurs été déçu ! –, mais simplement pour pouvoir passer à autre chose.

 

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

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L'homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura

Publié le 8 Avril 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2019,

L’homme qui aimait les chiens ! Un titre sans relief, pas vraiment attractif, qui aurait pu me faire passer à côté d’un livre époustouflant : un épais roman historique de sept cent cinquante pages portant sur des événements du vingtième siècle, accrochant comme un thriller, passionnant comme une biographie ; et instructif comme un commentaire politique, car certaines idéologies du vingtième siècle continuent à faire l’objet de débats aujourd’hui, bien que...

 

Que viennent faire les chiens là-dedans, demandez-vous ? Il y a bien, dans le roman, un personnage auquel le narrateur attribue le qualificatif d’homme qui aimait les chiens… Les autres personnages aimaient aussi les chiens... Parmi tous ces chiens, notons juste les barzoïs, des lévriers russes à poil long, qui furent les mascottes de l’aristocratie tsariste, avant d’accompagner, à leur tour, quelques hauts dignitaires soviétiques. Voilà qui nous permet de situer le cœur stratégique de l’intrigue.

 

Si c’est bien au Kremlin que l’on tire les ficelles, ce n’est pas à Moscou que se déroule l’essentiel de l’action. La trame romanesque se compose du meurtre annoncé d’un homme en exil, et de la minutieuse préparation psychologique de son assassin, pendant plusieurs années, par un agent des services secrets soviétiques. La narration, qui fait alterner les chapitres sur l’exilé et sur le tueur, est aussi fascinante qu’un roman d’espionnage de John Le Carré. Les incertitudes et les rebondissements des derniers jours avant le meurtre, racontés presque heure par heure, sont pétrifiants.

 

Il s’agit pourtant d’une histoire vraie, largement connue, du moins dans ses grandes lignes : le meurtre au Mexique en 1940 sur ordre de Staline, de Lev Davidovitch Bronstein, plus connu sous le nom de Trotski, par Ramón Mercader, un jeune communiste fanatisé, sélectionné dans les rangs républicains pendant la Guerre d’Espagne et manipulé avec un cynisme absolu.

 

Que penser des deux protagonistes ? D’un côté, un homme vieillissant en exil, toujours ardent dans ses convictions, mais de plus en plus isolé, ce qui pourrait susciter la compassion ; en fait un fanatique obsessionnel, un idéologue illuminé, obnubilé par sa rancœur contre Staline, et qui avait montré quelques années plus tôt, à la tête de l’Etat Bolchevique et de l’Armée Rouge, sa capacité à sacrifier cruellement à sa cause des dizaines de milliers d’hommes. De l’autre côté, un jeune Catalan exalté, rêvant d’un paradis sans exploiteurs ni exploités, où règnerait l’égalité et la prospérité ; un homme disposant de réelles qualités, auquel on aura inoculé artificiellement la haine de Trotski, qui finira par perdre son libre arbitre et donc son âme ; quelques doutes au dernier moment ne le feront pas reculer. Le premier perdra la vie, l’autre passera le reste de la sienne à rechercher son âme perdue, mais aucun des deux ne mérite la compassion.

 

S’il en est un qui mérite la compassion, c’est Iván, un écrivain cubain raté né en 1949, un homme malchanceux qui raconte son histoire personnelle en contrepoint de celle de la traque de Trotski par Ramón Mercader. Iván avait rencontré l’homme qui aimait les chiens, venu finir ses jours à Cuba à la fin des années soixante-dix. C’est ainsi qu’il avait entendu parler de Ramón Mercader. Une belle occasion d’écrire un roman, qu’Iván ne saisira pas, du moins sur le moment. Il ne se sentait pas le courage d’aller à l’encontre des « vérités » décrétées par l’URSS, que le régime castriste soutenait sans réserve, après en avoir adopté le modèle économique et l’orthodoxie politique fondée sur l’impossibilité d’une contestation. Très peu de Cubains savaient d’ailleurs qui avait été Trotski et il était presque impossible de se documenter sur lui. L’île vivait alors des subsides de l’URSS, jusqu’à ce que son effondrement plonge Iván et tous les Cubains dans la misère la plus sombre. Toute la vie d’Iván aura été une chute morale et matérielle, marquée essentiellement par la peur.

 

La peur ! Pour Iván, c’est l’un des piliers sur lesquels reposent les régimes totalitaires. Une peur de tous les instants, qui s’abat sur le peuple, ainsi astreint à l’obéissance muette, sur les dirigeants, exposés à tout moment à la disgrâce sans raison, et sur Staline lui-même, un assassin qui voyait partout des assassins à faire assassiner. L’autre pilier de ces régimes est le mensonge, la capacité cynique à proférer et diffuser des contre-vérités – on dirait aujourd’hui des fake news – pour instiller la haine.

 

Comment le système soviétique et ses copies ont perverti une grande utopie ! Quand le ciel aura fini de s’écrouler sur le malheureux Iván, c’est la leçon que tirera son ami Daniel, un autre écrivain cubain, dans lequel on peut voir un double de l’auteur, Leonardo Padura, que l’on reconnaît à sa passion pour le base-ball et que l’on suit dans sa Pontiac modèle 1954.

 

Leonardo Padura n’a jamais quitté Cuba, son pays, où il vit presque anonymement, ignoré par les médias nationaux assujettis au régime, alors que ses œuvres sont traduites et diffusées en dix langues de par le monde. Cet homme qui n’a pas peur est un immense romancier.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Tous, sauf moi, de Francesca Melandri

Publié le 8 Avril 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, lecture

Avril 2019,

Tous, sauf moi est un gros pavé de cinq cent cinquante pages très denses. Son abord ne le rend pas forcément attractif pour celles et ceux qui recherchent des lectures faciles. C’est pourtant un ouvrage tout à fait passionnant et les amateurs de romans historiques l’apprécieront.

 

En toile de fond, l’Italie des années vingt à nos jours, avec un large focus sur les pérégrinations africaines de la période mussolinienne. En trame narrative, le quotidien actuel d’une famille romaine, amenée par les circonstances à se pencher sur un passé occulté. En premier plan, la longue, très longue vie de son patriarche, un homme nommé Attilio Profeti, sur le point de s’éteindre, en 2010, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans.

 

Cet homme n’est alors plus en état de se prononcer sur les assertions d’un jeune Noir, un sans-papiers éthiopien qui a franchi la Méditerranée sur un rafiot déglingué surchargé de migrants, et qui prétend être son petit-fils. Sa fille Ilaria, une intellectuelle bobo, perplexe devant l’apparition de ce neveu surprise, décide de mener l’enquête et de se pencher en profondeur sur le passé de son père. Elle ira de découverte en découverte.

 

Attilio Profeti avait bénéficié d’un physique et d’une prestance qui lui avaient toujours conféré une forme d’aisance et d’autorité naturelle. Tout au long de sa vie, il avait ainsi obtenu spontanément la confiance et la sympathie des personnes qu’il avait croisées. Stratège, opportuniste, manipulateur, occasionnellement truqueur, régulièrement chanceux, il avait su saisir de belles opportunités de carrière, tout en ayant toujours la sagesse de rester discrètement en seconde ligne, ce qui lui avait évité de rendre des comptes peu reluisants lorsque les vents avaient tourné. Grand séducteur, il avait multiplié les conquêtes féminines et avait assumé de mener une double vie… Peut-être même triple !

 

L’originalité de la grande fresque historico-romanesque écrite par Francesca Melandri est le déroulement de sa narration en sens inverse de la chronologie. Attilio Profeti apparaît d’abord en septuagénaire portant beau, participant en 1985 à une délégation officielle en Ethiopie, un pays qu’il avait quitté précipitamment quarante-cinq ans plus tôt. Que vient-il donc y faire ? On n’en connaîtra l’intégralité des tenants et aboutissants que bien des chapitres plus loin, en l’y retrouvant, dans les années trente, jeune et séduisant officier des troupes coloniales italiennes. Entre-temps, on l’aura vu en go-beetween dans un groupe de promotion immobilière très investi dans la rénovation urbaine à Rome : une reconversion habile et fructueuse dans les affaires, après avoir été l’assistant d’un anthropologue suprémaciste blanc, au sein d’un Ministère des Colonies rebaptisé subtilement, après la guerre, Ministère de la Coopération.

 

Dans cette chronologie à rebours, le lecteur avance comme dans un puzzle. Il ne peut comprendre l’intégralité de certaines péripéties, puisqu’elles découlent d’événements passés qu’il ne connaît pas encore. Leur révélation viendra plus tard, comme des pièces manquantes venant compléter les espaces vides. Un procédé littéraire qui donne du piment à la lecture.

 

J’ai été impressionné par la documentation extraordinairement riche et précise, attestée d’ailleurs par les longues lignes de remerciements à la fin de l’ouvrage. Il se peut toutefois que la profusion de détails, certes instructifs, lasse le lecteur privilégiant les aspects romanesques.

 

Plus haut que la mer, le précédent roman de Francesca Melandri, m’avait profondément ému par son humanité et sa délicatesse. Tous, sauf moi est écrit d’une plume sèche, analytique, comme une série de chroniques documentaires. Pouvait-il en être autrement en exhumant des épisodes peu glorieux de l’Histoire de l’Italie, enfouis au plus profond de la mémoire nationale ? Une mémoire qu’il n’est certainement pas facile d’assumer pour les natifs d’un pays ayant fait une partie de la guerre aux côtés de l’Allemagne nazie et l’ayant terminée dans les bagages de l’armée de libération américaine. 

 

Vers la fin du livre, en découvrant l’enfance d’Attilio accompagnant la montée du Fascisme, j’ai pensé à la chance que j’ai eue, d’avoir été élevé en un lieu et un temps où toutes les idées pouvaient librement s’exprimer. J’ai pu choisir et construire les miennes en conscience. Elles sont ma responsabilité. Qui aurais-je été, si l’on m’avait bourré le crâne ?

 

Avec Tous, sauf moi, Francesca Melandri délivre un message très sombre. Libérés du fascisme et de ses crimes, les Éthiopiens sont tombés sous le joug féroce d’un régime démocratique populaire à la soviétique, avant d’être confrontés plus tard à la famine, à la guerre et aux luttes religieuses. L’Histoire est tragique et ses acteurs sont des monstres.

 

Une petite lueur : l’amour pourrait être un refuge acceptable.

 

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les gratitudes, de Delphine de Vigan

Publié le 20 Mars 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2019, 

Les livres de Delphine de Vigan rencontrent autant de succès en librairie que dans le monde littéraire. Il faut donc bien qu’un jour, je me décide à en lire un. J’opte pour son dernier roman, Les gratitudes, qui vient de sortir.

 

Le livre est court, cent soixante pages, très aérées. Les dialogues prennent une grande place par rapport à la partie narrative. La lecture est donc fluide, très rapide. Tellement rapide qu’au début, je tourne les pages avec la sensation d’une absence de matière... Un doute me prend : suis-je dans un ouvrage, dont je devrai à nouveau conclure ma critique par une formule du type : « une lecture sympathique, par instant émouvante, mais pas inoubliable » ?

 

Après quelques chapitres, toutefois, les personnages prennent de la consistance. Ils sont trois. Michka est une femme très âgée, sans famille. En perte d’autonomie, elle est contrainte de s’installer dans une résidence pour personnes âgées dépendantes. Face à elle, deux narrateurs, qui interviennent tour à tour : Marie, une jeune femme qui habite l’immeuble où Michka a vécu et qui s’efforce de lui rendre visite régulièrement ; Jérôme, un orthophoniste exerçant dans la maison de retraite, passionné par son métier, aux petits soins pour Michka.

 

La gratitude est le sentiment de reconnaissance que nous éprouvons envers les personnes qui nous ont apporté un bienfait ou rendu un grand service. En exergue, Delphine de Vigan a placé un extrait d’un poème de François Cheng, qui nous rappelle que « tout instant de vie est rayon d’or sur une mer de ténèbres » et qu’il faut savoir dire merci, exprimer notre reconnaissance à celles et ceux qui ont souffert ou qui se sont donné du mal pour que nous soyons vivants et heureux de l’être.

 

Habilement, graduellement, le livre dévoile pourquoi Marie est redevable envers Michka. On découvre aussi ce que Michka doit à une femme et à un homme perdus de vue depuis son enfance. On comprend alors la souffrance muette et inconsciente qu’elle éprouverait à l’idée de quitter ce monde sans avoir pu leur témoigner, d’une façon ou une autre, sa gratitude... Émotion !

 

Avec Jérôme, les choses sont un peu plus floues. Sans doute faut-il comprendre qu’apporter un bienfait est l’occasion d’un accomplissement personnel, ce qui justifie de ressentir de la gratitude pour celle ou celui à qui l’on apporte le bienfait. Jérôme est une personne de grande qualité. Comme Michka et Marie, d’ailleurs, car avec Les gratitudes, Delphine de Vigan nous immerge dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » – à l’exception d’une déplaisante directrice d’établissement qui, grâce à Dieu, n’existe que dans les cauchemars de Michka.

 

Le livre affiche un second exergue, quelques paroles d’une chanson de La Grande Sophie : « Où vont les mots, ceux qui résistent, qui se désistent… ». Michka a des difficultés à s’exprimer. Elle sent que les mots lui échappent et elle leur substitue inconsciemment des mots à consonance voisine. Dans sa résidence, Michka pourrait parler d’« une résignante qui préambule, vêtue d’une robe des champs du dernier choc »… Nous ne pourrions nous empêcher de sourire. Ce ne serait pas méchant, juste nerveux. Et aussi parce ça nous rappellerait quelques gags littéraires des oulipiens, des pataphysiciens, ou, plus récemment, de Frédéric Dard et de Gary/Ajar.

 

D’ailleurs, lors de leur unique rencontre, dans les toutes dernières pages, Marie et Jérôme ne se privent pas de partager un sourire en évoquant les drôles de mots de Michka. Un partage qui les rapproche. L’auteure nous laisse libre d’en imaginer les suites possibles… Tout en nous laissant dans l’ambiguïté sur la personnalité de Jérôme, renié par son père…

 

Ce qui arrive à Michka n’est pourtant pas drôle. C’est le grand âge, la vieillesse, … un naufrage, disait Chateaubriand, bien avant de Gaulle. Certains y échappent. J’en connais, ils me lisent. J’espère que je leur ressemblerai. Car le futur n’est plus si lointain.

 

Finalement, je confirme. Une lecture gentillette, incontestablement émouvante, pas inoubliable.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Sérotonine, de Michel Houellebecq

Publié le 20 Mars 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2019, 

En France, on a l’habitude des stars clivantes, des personnalités adulées par les uns et détestées par les autres, comme Serge Gainsbourg, Éric Cantona ou Nicolas Sarkozy. Tous trois ont eu leurs heures de gloire, dues à d’immenses qualités. Mais en même temps, le premier déclarait à Whitney Houston chez Drucker avoir envie de la baiser ; le second injuriait les sélectionneurs ou sautait dans les tribunes pour cogner les spectateurs ; et le troisième prétendait nettoyer certains quartiers au Karcher.

 

Michel Houellebecq est de cette engeance. On l’aime moi non plus. On ne sait pas si son franc-parler est visionnaire ou s’il dénote une incontrôlable envie de choquer. Et parmi ceux qui en parlent et clament qu’il est le meilleur ou le pire écrivain français, nombreux sont ceux qui ne l’ont même pas lu.

 

Je fais partie de ceux qui ont lu les romans de Houellebecq et je considère que c’est un grand écrivain. Ses personnages, ou plutôt, soyons précis, son personnage principal habituel est particulièrement bien croqué et tout à fait crédible. Les péripéties imaginées par l’auteur sont toujours surprenantes, bien qu’inspirées de l’air du temps, voire prémonitoires. Ses commentaires anecdotiques sont ravageurs. Son humour, très politiquement incorrect, est souvent irrésistible. Son écriture est fluide et subtile, bien que proprement transgressive.

 

Sérotonine commence fort ! C’est du Houellebecq pur jus, avec, dans les premiers chapitres, des passages « trash », très drôles, d’autant plus drôles qu’on en imagine la lecture par des personnes trop bien élevées, contraintes de jongler avec des bites et des chattes à qui mieux mieux…

 

L’un dans l’autre !... me direz-vous…

 

Comme à chaque fois, le personnage principal et narrateur semble être un avatar de l’auteur, – en tout cas, c’est ce que celui-ci voudrait nous faire croire –, un homme plutôt médiocre et conscient de sa médiocrité. Florent-Claude est un ingénieur agronome de quarante-six ans. Ce Français moyen « fume des clopes et roule au diesel », pour reprendre la qualification récente d’une catégorie sociale du pays. Il boit aussi beaucoup. A la différence des précédents romans de l’auteur, il a dépassé le stade de la médiocrité et assume, toute honte bue, un mépris de soi qui l’amène à se laisser doucement tomber dans le néant.

 

Au fait, qu’est-ce que la sérotonine ? Cette hormone sécrétée par l’homme contribue à réguler son équilibre psychique. Florent-Claude est justement en manque de sérotonine et il prend un mystérieux antidépresseur pour compenser. Effets secondaires : perte de la libido et impuissance sexuelle. Pas grave ! Il a renoncé aux femmes, après avoir fait suffisamment de gâchis sur le sujet. Les regrets ne sont pas porteurs d’espoirs.

 

Professionnellement, rien ne l’intéresse plus non plus. Après avoir été cadre chez Monsanto, le groupe agrochimique américain symbole du capitalisme le plus cynique, il est entré dans l’administration française, où il a le sentiment d’avoir raté toutes ses missions.

 

Il perçoit avec lucidité les malaises de la société actuelle, lourdement réglementée et en même temps dangereusement libérale, mais il n’a pas assez d’énergie pour réagir. Il n’essaie même plus de comprendre les argumentaires politiques des uns et des autres, où il n’entend que des clichés rebattus. Il avoue d’ailleurs confondre République En Marche et France Insoumise… De quoi faire hurler de rire certains et hurler de rage les autres.

 

L’auteur pointe les difficultés rencontrées par les agriculteurs, met en scène des affrontements tragiques avec les forces de l’ordre, mais il n’a pas anticipé un mouvement aussi complexe que celui des gilets jaunes. Du coup, Sérotonine n’apparaît pas aussi ancré dans l’actualité que ses précédents romans.

 

L’écriture est caractéristique de Houellebecq. La syntaxe et la ponctuation sont directement inspirées du langage parlé, ou plutôt du langage intérieur, car tout le livre n’est qu’un monologue, une longue plainte silencieuse, ressassée par un homme en désagrégation dans un monde en désagrégation.

 

Mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas Michel Houellebecq, il faut être sincère. Malgré quelques fulgurances égrillardes, parfois hilarantes, le fidèle lecteur que je suis se donne le droit d'être déçu par un opus qui ne renouvelle rien, et où il a trouvé un brin de platitude dans les intrigues, les professions de foi et les mots d’esprit.

 

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Martin Eden, de Jack London

Publié le 5 Mars 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2019, 

Jack London (1876-1916), c’était pour moi Croc-Blanc et L’appel de la forêt (titre original : The call of the wild). Je ne voyais en lui qu’un auteur de livres pour la jeunesse, un écrivain de la nature et des espaces sauvages. En m’intéressant à Martin Eden, un épais roman d’aventures publié en 1909, je découvre que Jack London était bien plus que cela et que sa propre vie a été un roman d’aventures et d’expériences détonnantes. D’où la question : Martin Eden serait-il un roman autobiographique ? Non, prétendait l’écrivain. Il présentait pourtant de flagrantes similitudes de parcours avec son personnage.

 

San Francisco, début du vingtième siècle. Né dans la misère et très tôt livré à lui-même pour survivre, Martin Eden, vingt ans, a bourlingué comme matelot sur la plupart des mers et des océans du globe. Son physique musculeux, son ouverture d’esprit et son caractère bonhomme lui valent un certain succès auprès des femmes et des hommes de son milieu social. Dur à la peine, amateur de bagarres et de beuveries jusqu’à plus soif, il se montre un compagnon joyeux, toujours prêt à faire la fête dans les bars des bas-fonds de San Francisco, comme dans les bouges des ports d’escale.

 

Inopinément introduit dans une famille de grands bourgeois, il tombe raide dingue de leur fille, Ruth, une étudiante en littérature dont la beauté éthérée, les manières élégantes et la culture raffinée le fascinent. Ruth n’est pas indifférente au physique viril de Martin, mais elle est choquée par ses frusques minables, ses manières gauches et sa façon grossière de s’exprimer. Tous deux prennent conscience du fossé social et culturel qui les sépare.

 

Qu’à cela ne tienne ! Martin dispose d’une incroyable confiance en ses capacités : rien ne lui paraît impossible. Résolu à conquérir Ruth, il décide d’apprendre les bonnes manières et d’atteindre un niveau de connaissances qui lui permettra de se fondre dans le monde de sa bien-aimée. Pendant des mois, il travaille d’arrache-pied, ratissant les bibliothèques, ingurgitant encyclopédies, dictionnaires, grammaires, dévorant tous types d’ouvrages, poésie, philosophie, économie, mathématique, sciences… Ruth est épatée par ses progrès, mais cela suffit-il ?

 

Prenant conscience de l’originalité de son vécu de bourlingueur, Martin se propose de le raconter par écrit. Voilà ! Son avenir est tout trouvé, il sera écrivain, une manière comme une autre de gagner sa vie. Mais pour l’heure, il loge dans une chambre insalubre et ne mange pas à sa faim.

 

Martin ne rencontre pas le succès naïvement escompté, ni auprès des revues littéraires auxquelles il soumet ses textes, ni auprès de Ruth qui lui suggère de trouver plutôt un métier lui permettant de fonder une famille. Il en faudrait plus pour décourager le jeune homme qui décide alors de s’investir totalement dans l’écriture, travaillant jour et nuit à la production de nouvelles, de romans, de contes, de poèmes, d’essais… Il vit dans la misère, mais comme un joueur croyant à son va-tout, il reste persuadé que le prochain ouvrage sera le bon.

 

Las, aucun résultat !... Toutes et tous finissent par se détourner de lui, d’autant plus que Martin, parvenu à un niveau de savoir et de culture hors du commun, constate l’insignifiance intellectuelle des notables proches de Ruth et n’hésite pas à leur clouer le bec.

 

Un jour, alors que lui-même n’y croit plus, l’un de ses textes est publié dans une revue. Les lecteurs sont enthousiastes, la revue en redemande, d’autres se manifestent, les éditeurs se précipitent. C’est le succès, immense. Gloire et fortune. Toutes et tous reviennent précipitamment vers lui…

 

Mais quelque chose est cassé chez Martin. Pourquoi toutes ces invitations, à quoi riment ces témoignages d’estime et d’admiration, que signifient ces déclarations d’amitié et d’amour ? « Il y a quelques semaines, j’avais faim et j’étais en haillons… et pourtant, j’étais le même ! » ne cesse-t-il de ressasser… C’est trop tard, tout cela ne l’intéresse plus…

 

La lecture de Martin Eden est très agréable. La personnalité du héros est attachante, son idylle avec Ruth est mignonnette. Sa critique du monde de l’édition et celle de la haute société citadine sont savoureuses. Un siècle plus tard, elles ne paraissent pas démodées.

 

Jack London fut l’un des premiers écrivains américains à faire fortune grâce à son œuvre. Mais déçu par la vanité et l’inconsistance des cénacles bourgeois qui prétendaient l’adouber, il resta fidèle aux combats politiques de sa classe sociale d’origine. Il est même devenu une icône du socialisme. Dans Martin Eden, Jack London voulait dénoncer l’individualisme forcené du self-made-man américain, dont il est pourtant lui-même une illustration. Des contradictions douloureuses qui ne seront pas sans incidence sur son alcoolisme, ses dépressions et une mort mystérieuse à l’âge de quarante ans.

 

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Washington Square, de Henry James

Publié le 5 Mars 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2019, 

Né américain en 1843 à New-York, Henry James est mort naturalisé britannique en 1916 à Londres, où il s’était établi après avoir longuement voyagé entre l’Amérique et l’Europe. Issu d’une famille riche, cultivée et puritaine, Henry James a voué sa vie à la littérature. Fasciné par le mystère des choses et la complexité des êtres, il a coutume de laisser ses personnages, qu’il considère comme imprévisibles, tracer tous seuls leur destinée.

 

Son livre le plus connu, Le tour d’écrou, que j’ai lu il y a longtemps, flirte avec le fantastique, un genre que je n’apprécie pas trop. L’œuvre d’Henry James est suffisamment vaste pour offrir des opportunités de lectures plus traditionnelles

 

Washington Square, publié en 1880, est l’un de ses premiers romans. Inspiré par le travail de Balzac dans la Comédie Humaine, Henry James dépeint la société new-yorkaise dans une comédie dramatique de facture réaliste, mettant en scène quatre personnages principaux : une jeune femme à marier, son père, une tante intrigante et un prétendant. Qui sont-ils ?

 

Commençons par le prétendant, un très bel homme d’une trentaine d’années. Morris Townsend ne manque pas de charme, d’entregent, ni de confiance en lui. Les manières sont avenantes, le verbe facile. Mais sans fortune, ni situation, il pourrait n’avoir pour projet que d’épouser une jeune femme riche. C’est en tout cas ce que semble être son ambition.

 

Catherine Sloper est la fille d’un médecin prospère, renommé à New-York. A vingt-deux ans, elle vit avec son père dans une belle maison de Washington Square, un quartier chic et tranquille. Elle est l’expression typique de ce qu’on appelle un beau parti. Mais c’est une jeune femme au physique banal, à l’intelligence moyenne, à la conversation insipide. Plutôt naïve, timide et effacée, elle n’a jamais été courtisée. Elle est donc vulnérable.

 

Le Docteur Sloper est un homme de principe, hautement conscient de son statut, de ses valeurs et de sa fortune. Ayant perdu très tôt sa femme et un petit garçon, il ne lui reste que Catherine. Lucide, il ne se fait guère d’illusions sur les attraits physique et intellectuel de sa fille, à qui il a la fâcheuse habitude de toujours adresser la parole sur un ton ironique. Mais qu’un homme puisse tenter de la séduire pour ce qu’on appelle ses espérances, est une idée qui le révulse.

 

Mrs Penniman – Tante Alvinia – est la sœur du Docteur Sloper. Veuve et désargentée, elle a été prise en charge par son frère et est hébergée à Washington Square. Soucieuse de se montrer utile, elle se targue d’avoir contribué à l’éducation de Catherine, à laquelle elle est très attachée. Romantique frustrée, elle ne cesse de s’interposer entre Catherine et Morris, s’efforçant de manipuler secrètement leur romance, souvent maladroitement et à contretemps.

 

En dépit des longueurs et de la lenteur des actions, j’ai suivi avec plaisir et intérêt – comme au théâtre ! – l’intrigue qui se développe entre les quatre personnages, me demandant s’ils arriveraient à briser l’espèce de carapace de verre dans laquelle l’auteur a enfermé leur personnalité. Il aurait peut-être suffi qu’un seul y parvienne, pour bousculer la destinée à laquelle, sinon, Catherine et Morris ne pouvaient pas échapper.

 

Parfaitement traduit, le texte est d’une limpide pureté syntaxique et d’une grande précision lexicale. La lecture est fluide. Les petites particularités des personnages sont décrites avec subtilité, l’humour étant sous-jacent du début à la fin.

 

L’auteur a choisi de confier la narration à ce qu’on appellerait un « observateur omniscient », un personnage invisible qui n’intervient pas dans l’intrigue, mais qui assiste à toutes les scènes, qui connaît le passé de chaque personnage actif, entend leurs pensées, ressent leurs émotions et note leurs stratégies. Le lecteur suit donc en direct les réactions de chacun.

 

Mais comme on l’a dit, les personnages d’Henry James restent imprévisibles et maîtres de leurs choix. Le narrateur n’est qu’un observateur. Comme le lecteur.

 

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Face à face : Les Piliers de la Terre, de Ken Follett

Publié le 20 Février 2019 par Ode dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2019,

En 2013, Ode publiait sur Babelio la chronique suivante :

 

Du haut de leur millier de pages, Les Piliers de la Terre (The Pillars of the Earth) ont remué les fondations du roman historique !

 

Fort de son expérience dans le domaine du roman d'espionnage et du thriller psychologique, Ken Follett signe en 1989 un ouvrage qui renouvelle les codes de la fiction historique, pour la populariser façon grand spectacle et tenir le lecteur en haleine de bout en bout. C'est le début d'un succès incontestable qui le fera devenir un des maîtres du genre.

 

Comme quelques écrivains du XIXe siècle, il choisit pour cette grande fresque une des périodes les moins connues du grand public, à savoir le Moyen Âge. C'est à la fois un risque, car le thème pourra rebuter certains, mais aussi un avantage, car peu d'auteurs s'y aventurent et rares sont les lecteurs capables de déceler des erreurs ou des anachronismes. Signalons toutefois que Ken Follett fait relire ses textes à des historiens, ce qui assoit sa crédibilité.

 

Pour ma part, j'ai justement choisi cet ouvrage parce qu'il traite du Moyen Âge – ma période de prédilection. Les piliers de la Terre sont en réalité ceux des cathédrales que les hommes du XIIe siècle érigent un peu partout à la gloire de Dieu. A travers le destin de Tom le bâtisseur, de Jack, son successeur, et du prieur Philip à l'origine de la cathédrale (fictive) de Kingsbridge, Ken Follett leur rend un formidable hommage. La rivalité entre le prieuré de Kingsbridge et le comté de Shiring est passionnante, et les personnages de Jack et Aliéna (la fille de l'ancien comte de Shiring) romanesques à souhait.

 

Si l'auteur ne nous épargne aucune violence sur l'époque (par exemple, le prologue s'ouvre sur une cruelle scène de pendaison...), il ne tombe pas pour autant dans les clichés. Cette dureté est contrebalancée par des élans spirituels et des protagonistes animés de préoccupations qui ne détonneraient pas dans notre monde moderne. Les luttes de pouvoir, intrigues politiques et courses à la richesse sont exercées par des religieux (comme le sournois Waleran Bigod), des seigneurs (tel l'infâme William Hamleigh) et des monarques qui, bien loin de protéger leurs sujets, ne cultivent que leurs intérêts personnels. Toutefois, et c'est un peu la marque de fabrique de Ken Follett, ses personnages demeurent manichéens : les gentils le restent désespérément et les méchants inexorablement, jusque dans la tombe.

 

L'influence des thrillers et des romans d'espionnage est palpable dans l'efficacité de l'intrigue qui ménage de fréquents rebondissements et changements de perspective afin d'attiser l'attention – et la tension – des lecteurs. Le style est vivant et la narration suffisamment élaborée pour permettre plusieurs registres de lecture : aventure, documentaire sur l'histoire d'Angleterre, précis d'architecture ou d'économie médiévale, roman d'amour, thriller politique... selon les goûts de chacun(e).

 

Les Piliers de la Terre ont donné lieu à une adaptation télévisée en plusieurs épisodes : je ne saurais que trop vous conseiller de privilégier le livre, bien plus riche et subtil à mon goût. Oui, c'est un pavé... mais bien petit à côté de tous ceux qu'il a fallu pour bâtir ces monuments célestes.

 

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