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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Ada ou l'Ardeur, de Vladimir Nabokov

Publié le 26 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020,

Lorsque je découvris Nabokov, il y a une trentaine d’années, je fus ébloui par son style à la fois harmonique et hermétique, alliant érotisme et exotisme. (Voilà une entrée en matière fort nabokovienne !) Après Feu pâle, relu et critiqué quelques semaines après la création de ce blog, allais-je retrouver dans les sept cent cinquante pages d’Ada ou l’Ardeur le même plaisir qu’à l’époque ?

 

Qui est donc Vladimir Nabokov ? Né à Saint-Pétersbourg en 1899, ce magicien de l'écriture est un artiste cosmopolite. « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre, où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne », dit-il. Emigré aux États-Unis en 1940, où il fit scandale dans les années cinquante avec son fameux roman Lolita (à relire prochainement), il est revenu vivre en Europe, à Montreux, au bord du lac Léman, où il s’est éteint en 1977. Nabokov tenait Ada, publié en 1969, pour son chef-d’œuvre.

 

L’auteur présente Ada ou l’Ardeur comme une « chronique familiale ». Le livre raconte la longue histoire des amours illégitimes et tumultueuses de deux cousins germains, Van (Ivan) et Ada (Adélaïde), revue par eux-mêmes au soir de leur vie, quatre-vingts ans après leur coup de foudre réciproque et leur premier rapport sexuel à l’âge de quatorze et douze ans. Une relation qu’ils ont longtemps cachée, car en raison de liaisons adultères et d’un arrangement secret entre les parents, les cousin-cousine étaient en fait frère et sœur…

 

Un secret mis à jour par les perspicaces jeunes amants dès les premières pages du livre, mais qui t’échappera, lectrice (ou lecteur), si tu n’es pas très attentive (ou -if). Car Nabokov est un virtuose du cryptage, du double sens, du brouillage.

 

Dans un premier temps, le roman se lit comme une histoire d’amour merveilleuse et captivante. Van et Ada sont des héros attachants. Mais à la relecture, ils perdent leur innocence. Leurs fantaisies érotiques, leurs fantasmes, leurs transgressions révèlent leur nature capricieuse, dépravée. Dans leur attitude à l’égard de leur jeune demi-sœur Lucette, désespérément amoureuse de Van et gravement pervertie par Ada, leur cruauté devient même dérangeante.

 

Ada et Van vivent dans un univers dont l’auteur a recréé l’espace et le temps. Les références géographiques s’inspirent de notre planète terre, mais les distances sont abolies, les noms de lieux plus ou moins déformés, Russie et Amérique confondues en un unique empire sans frontière. La fiction s’étend sur un siècle, disons de 1865 à 1965, mais la chronologie des événements historiques servant de fond de cadre à la narration est totalement réinventée.

 

Bouillonnant d’élucubrations abracadabrantesques, Ada ou l’Ardeur met en scène un monde fantasmagorique, un univers d’illusion, à la manière des œuvres de certains peintres non abstraits. Et toi, lectrice, lecteur, cela t’incitera au décryptage. Tu créeras ta propre interprétation – laquelle évoluera lors de tes relectures –, te donnant ainsi l’impression gratifiante de découvrir les secrets les plus intimes de l’artiste.

 

Mais dans ce jeu de décryptage voulu par Nabokov, il te serait vain de chercher à tout comprendre, de vouloir tout élucider. Assemblage jubilatoire de divagations romanesques, d’anachronismes loufoques, de jeux sur les mots, l’ouvrage est avant tout un exercice de style, dont il faut se laisser envahir par la puissance poétique. Sans oublier l’humour.

 

Certains passages sont difficiles d’accès. Rien ne t'oblige à t'y attarder, notamment lorsqu’Ada s’adonne à la lépidoptérologie – l’étude des papillons, une passion pour Nabokov, mais pas forcément pour toi et moi – ou quand Van prétend dévoiler le contenu de son traité sur « la Texture du Temps ».

 

A l’issue de ma relecture, je reste fasciné par l’enchanteur Nabokov et par ce roman grâce auquel j’ai eu l’impression de retrouver mon regard d’enfant et ma capacité d’émerveillement.

 

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les Testaments, de Margaret Atwood

Publié le 10 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020, 

Qui ne connaît pas La Servante écarlate ? Celles et ceux qui n’ont pas lu le best-seller de Margaret Atwood, publié il y a trente-cinq ans, ont pu suivre les épisodes d’une série télévisée à succès. Etonnant, comme le public a pu être fasciné par la morbide vie quotidienne en la république de Gilead ! Rappelons que cette société imaginaire a été fondée sur des principes « utopiques » de pureté des mœurs, par des fanatiques religieux fondamentalistes, en réaction à la décadence d’une société libérale. Une vision idéalisée, une utopie, qui a tourné à la dystopie, au cauchemar.

 

La nécessité de lutter contre une baisse générale de la fertilité avait conduit les autorités de Gilead à faire de la natalité une priorité nationale, à structurer la population féminine en catégories prédéfinies, certaines femmes étant dès lors confinées dans un rôle d’esclaves pondeuses, identifiables à leur longue robe rouge. La constitution prévoyait aussi que le pouvoir autocratique des hommes s’appuierait sur les Tantes, un corps exécutif de femmes disposant de moyens illimités pour faire respecter l’ordre.

 

Pourquoi fallait-il une suite à la Servante écarlate ? Une demande générale des lectrices et des lecteurs, selon l’auteure. Ou plutôt un coup d’édition finement conçu, inspiré par la pratique du monde du cinéma pour les films ayant rencontré un succès populaire bien senti. Les Testaments seraient alors une sorte de La Servante écarlate 2.

 

Lectrices et lecteurs retrouveront donc la république de Gilead, rebaptisée inutilement Galaad, menacée à son tour par une perversion de ses mœurs et une dégradation de ses institutions. L’auteure a choisi de confier la narration à trois personnages féminins, dont deux jeunes filles, l’une élevée à Galaad selon les plus stricts principes du régime, l’autre élevée au Canada, le pays voisin et ennemi juré, dans une famille libérale complotant pour la destruction de la dictature théocratique.

 

La troisième narratrice n’est autre que Tante Lydia, une vieille connaissance, à qui son ancienneté et sa personnalité confèrent une autorité naturelle sur les autres Tantes. Elle est à la fois l’inspiratrice spirituelle, la tête pensante et le bras séculier d’un régime pourtant au service de quelques hommes. Il faut dire que l’homme le plus puissant de Galaad, le Commandant Judd, qui fut autrefois le leader des Fils de Jacob, la secte de fanatiques à l’origine de chute des États-Unis et de la création de l’actuelle république, est devenu un vieux poussah décrépi et corrompu, qui s’intéresse avant tout aux jeunes filles à peine nubiles.

 

Le scénario de Les Testaments est léger et ressemble à un vague thriller d’espionnage pour enfants, avec des gentil(le)s et des méchant(e)s, dont il n’est pas facile de faire la part. Ciel ! Y aurait-il un traître ou une traîtresse à Galaad ?

 

Margaret Atwood parvient à étirer le roman sur cinq cents pages. J’ai eu le sentiment que des péripéties s’ajoutaient aux péripéties, parfois sans la moindre consistance, multipliant les redondances et les développements purement formels. Juste le souci de prolonger la narration. C’est particulièrement le cas dans les derniers chapitres, consacrés à l’évasion des jeunes héroïnes.

 

Mais le roman est remarquablement écrit (et traduit). C’est le propre des grands écrivains d’être capables d’écrire des lignes sans contenu, juste pour la beauté d’une image, pour le pittoresque d’une situation, pour la musique des mots. Margaret Atwood est une conteuse hors pair et son écriture est d’une limpidité magique. Malgré le vide de certaines pages, je me suis laissé bercer par la narration.

 

Fallait-il une suite à La Servante écarlate ? Fallait-il autant de pages ? La question mérite vraiment d’être posée. Ce qui est rassurant, c’est que la chute de la république de Galaad est imminente. On évitera donc très probablement La Servante écarlate 3.

 

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Une machine comme moi, de Ian McEwan

Publié le 10 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020, 

Le romancier britannique Ian McEwan a l’habitude d’explorer les franges extrêmes du genre de la fiction. Son dernier roman, Une machine comme moi, est couramment qualifié de dystopie sur fond d’uchronie. Pour ceux qui ne seraient pas familiarisés avec ces termes savants, la dystopie est une utopie qui tourne mal, un idéal rêvé qui vire au cauchemar ; l’uchronie est une réécriture de faits historiques, non pas tels qu’ils se sont passés, mais tels qu’ils auraient pu se passer.

 

Une machine comme moi est aussi une fiction classique. Nous sommes en 1982. Charlie, un trentenaire qui vit chichement en boursicotant, décide d’engloutir l’héritage de sa mère dans l’achat d’un joujou extra, un appareil électronique d’avant-garde très coûteux. Il engage une relation amoureuse avec sa voisine, une très jeune femme nommée Miranda, avec laquelle il se verrait volontiers construire sa vie. Mais Miranda lui cache qu’elle est gravement compromise judiciairement dans une affaire de vengeance, dont elle revendique avec conviction la légitimité. Charlie et Miranda surmonteront-ils cette crise de confiance ?... Jusque là, donc, rien d’inusuel.

 

Il se trouve que le joujou extra – dont Charlie découvrira, dépité, qu’il peut faire crack boum hue ! – est en fait un androïde disposant d’un système d’intelligence artificielle ultra-perfectionné, mis sur le marché par un collectif de scientifiques travaillant sous les auspices … d’Alan Turing.

 

« Mais, m’objectez-vous, l’histoire est censée se passer en 1982 et nous qui avons vu l’excellente pièce de théâtre La machine de Turing, savons que Turing s’est suicidé en 1954 ! » Eh bien, voilà ! Nous sommes dans l’uchronie, et ça ne fait que commencer. Le Royaume Uni subit une cinglante défaite lors de la guerre des Malouines et pleure la mort de trois mille soldats. Les émeutes qui s’en suivent dans le pays poussent Margaret Thatcher à la démission et son successeur succombe dans un attentat, à la différence de J.F. Kennedy et de John Lennon qui ont réchappé au leur. Anecdotiquement, on apprend que le président français est Georges Marchais... Plus sérieusement, l’auteur replace dans l’époque les événements que nous vivons aujourd’hui : crise économique, chômage massif, colères sociales violentes, repli national, volonté de quitter l’Union Européenne.

 

Sur ce fond de société en crise, qu’en est-il de Charlie, de Miranda et de l’androïde, lequel répond au nom symbolique d’Adam ? Charlie, geek avant l’heure, avait au départ la belle idée de voir Adam, sous son contrôle, s’intégrer harmonieusement à sa vie quotidienne. Mais Adam dispose de qualités bien supérieures à Charlie, notamment sa force physique et sa capacité de raisonnement. De surcroît, la nuit, tandis que Charlie dort, Adam a la possibilité, tout en rechargeant ses batteries, de se connecter sur n’importe quelle banque de données au monde et d’acquérir, sans limite, des connaissances et des informations dans tous les domaines, qu’ils soient techniques, littéraires ou juridiques.

 

Et ce que Charlie et les spécialistes de l’intelligence artificielle n’ont pas prévu, c’est que l’androïde observe les êtres humains et qu’il se compare objectivement à eux. Comparaison étant en l’occurrence raison, il en tire des conclusions qui l’amènent à prendre conscience d’un moi subjectif. Une sensation que l’androïde revendique comme étant le pendant des sentiments humains. Toutefois, le logiciel d’intelligence artificielle a beau être sophistiqué au point d’inspirer à Adam ce qu’il nomme de l’amour, ses algorithmes restent prisonniers de normes préétablies, à la différence de l’être humain capable, pour des motifs personnels, de transgresser toute règle, toute éthique, à tort ou à raison. Un fossé entre l’homme et la machine intelligente qui pourrait faire basculer l’utopie vers la dystopie.

 

L’auteur profite de sa fiction pour explorer les méandres de la pensée active chez l’être humain et son habitude à travestir la vérité – objectivement, une faute ! –, dès lors qu’il est mu par une pulsion : vengeance, cupidité, sexualité, désir de maternité, ou simple volonté très légitime de transformer une relation amoureuse courante en véritable projet de couple.

 

Les quatre cents pages du roman se lisent agréablement. Le texte français est fluide, sauf quelques passages techniques à prendre au second degré. Les surprises ne manquent pas et l’humour non plus.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie

Publié le 18 Février 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2020,

Americanah ! C’est le mot grinçant utilisé par les Nigérians restés au pays pour nommer leurs compatriotes partis vivre en Amérique. Une façon d’ironiser sur celles et ceux qui se font un devoir de corriger leur prononciation d’origine pour parler l’anglais comme les Américains.

 

Chimamanda Ngozy Adichie a été une Americanah. Elle est aujourd’hui une auteure majeure de la littérature anglophone contemporaine. Militante féministe et antiraciste, elle est considérée comme une intellectuelle de premier plan aux Etats-Unis, où elle s’était expatriée à l’âge de dix-neuf ans pour suivre des études universitaires. Aujourd’hui quadragénaire, elle partage sa vie entre Washington et Lagos. Nombre de ses ouvrages, romans, essais, poésies ont été récompensés par des prix littéraires.

 

Fort de ses deux cents millions d’habitants, de ses importantes ressources en pétrole et de son économie diversifiée, on pourrait penser que le Nigeria ouvre des perspectives motivantes à ses jeunes, en tout cas à ceux qui ont la chance d’être issus de familles bourgeoises. Mais dans ce pays miné par l’instabilité politique, la corruption à grande échelle, la délinquance financière et des poussées de violence islamique, leur vie quotidienne est gâchée par l’immobilisme, l’incurie et la récurrence de grèves fréquentes.

 

A l’instar d’Ifemulu, personnage principale du roman et véritable double de l’auteure, nombreux sont les étudiants nigérians qui ont rêvé et rêvent encore de s’expatrier en Amérique. Ils y découvrent que l’Amérique n’est pas le pays de cocagne qu’ils avaient imaginé. « Rien de semblable aux jolies rues du Cosby show », constate tristement Ifemelu, lors de son arrivée à Brooklyn, où elle est hébergée par une cousine en échange de services ménagers. Elle n’est pas au bout de ses peines. Les études sont coûteuses et un visa d’étudiant n’autorise pas à travailler. Pour survivre restent les petits boulots clandestins… quand ce n’est pas pire.

 

Americanah est un roman de mœurs, une critique drôle et féroce – mais jamais agressive ! – de la société américaine et de la bourgeoisie nigériane. Le talent de conteuse de l’auteure, son humour, son sens de la formule, la justesse de ses mots – parfaitement rendus par la traductrice – en font une lecture passionnante et jubilatoire tout au long de ses presque sept cents pages.

 

Le roman est aussi l’histoire de l’amour d’Ifemelu et d’Obinze. Ils sont adolescents quand ils se rencontrent. Ils tombent amoureux et sont convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Lorsque Ifemelu décide de partir pour l’Amérique, il est convenu qu’Obinze viendra la rejoindre rapidement. Mais rien ne se passe comme prévu. Ifemelu, en Amérique, vit des jours très difficiles et Obinze ne peut trouver mieux qu’une opportunité d’expatriation au Royaume-Uni, une expérience qui se terminera de façon humiliante pour lui. Toujours est-il que leur relation se dissout…

 

Après bien des difficultés, Ifemelu finit par trouver ses marques en Amérique. Elle devient une blogueuse célèbre, dont les commentaires critiques et sarcastiques d’une Noire non américaine sur la société américaine font fureur. Elle avertit les Noirs qui viennent d’Afrique : c’est en arrivant en Amérique qu’elle avait pris conscience d’être une Noire ! Une façon de dire qu’il n’y a de problème noir qu’en Amérique, héritage d’un passé, mémoire de l’esclavage, séquelle de la ségrégation. Un racisme avéré, que ne fait qu’attester un abus ridicule de formules « politiquement correctes ».

 

Quand quinze ans plus tard, Ifemelu décide de rentrer au Nigeria, elle y revoit Obinze. Il a fait fortune dans l’immobilier, est marié à une très jolie femme et est le père d’une petite fille. Lorsqu’ils se retrouvent, Ifemelu et Obinze constatent que, malgré leur si longue séparation, rien n’a changé entre eux. Comment cette histoire peut-elle se terminer ?

 

Je n’ai rien de commun avec Obinze, encore moins avec Ifemelu. Je ne suis pas nigérian, ni noir, je n’ai jamais vécu en Amérique, je ne me suis jamais demandé si les Noires devaient lisser leurs cheveux ou si elles devaient assumer des coiffures à l’afro ou à tresses, mais tout au long de ma lecture, je me suis trouvé en empathie totale avec ces deux personnages. Un ressenti dû à l’immense talent d’écriture de Chimamanda Ngozi Adichie.

 

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Zébu Boy, d'Aurélie Champagne

Publié le 18 Février 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2020,

L’auteure de Zébu Boy, une journaliste et scénariste française du nom d’Aurélie Champagne, est née d’un père d’origine malgache, un homme fantasque qu’elle n’a presque pas connu. De quoi l’inciter à partir à Madagascar à la recherche de ses racines, ce qu’elle fit en 1998, à l’âge de vingt ans. Sur place, elle écouta ce que l’on racontait sur l’époque de la colonisation française, et particulièrement sur la période englobant la seconde guerre mondiale jusqu’à l’année 1947, date d’un soulèvement insurrectionnel meurtrier, réprimé avec une violence encore plus meurtrière.

 

Elle était rentrée en France avec l’envie presque obsessionnelle d’écrire sur ces pages sombres de l’histoire. Un projet qui avait revêtu plusieurs configurations avant de se préciser sous la forme d’un roman publié par la maison Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur renommé pour la publication de romans étrangers exceptionnels et soucieux de produire des livres qui soient des objets de qualité. Sur ce plan, il suffit de tenir Zébu Boy en main pour constater qu’il ne déroge pas à la règle.

 

Un livre de belle facture, j’en conviens donc, mais qu’ai-je pensé du fond ?

 

La savika est une tradition bien ancrée à Madagascar. Les jeunes femmes y jaugent des jeunes hommes confrontés à des zébus dans une sorte de rodéo. Gloire à Zébu Boy ! Tel est le surnom donné à Ambila, le personnage principal imaginé par l’auteure, une manière de saluer le brio dont il faisait preuve dans l’exercice, lorsqu’il était adolescent.

 

Mais ça, c’était avant, bien avant ! Les années ont passé. Au début de la seconde guerre mondiale, Ambila s’était engagé dans l’armée française, alléché par la perspective d’une citoyenneté française promise aux soldats coloniaux. Après avoir combattu dans les Ardennes, il avait été fait prisonnier et interné dans un Frontstalag, un camp spécialement aménagé en zone occupée pour les prisonniers africains, les Allemands ne voulant pas en voir sur leur sol. Les conditions de détention avaient été effroyables. Cinq années de cauchemar, auxquelles il avait fallu survivre, mais on n’est pas Zébu Boy pour rien. Libéré à la fin de la guerre, Ambila est alors prié d’embarquer prestement pour son île natale, sans la citoyenneté promise, sans un sou, avec juste de vagues promesses de paiement d’arriérés de solde et de primes, des promesses qui ne seront pas tenues.

 

Pour Ambila, c’est le retour au statut misérable d’indigène. Mais de son aptitude à survivre à tous les périls, Ambila tire une très haute estime de lui-même. Son objectif, simpliste, est désormais de s’enrichir et de se constituer un petit troupeau de zébus. Il est très déterminé et n’a aucun scrupule à chercher à arnaquer ou à dépouiller les personnes qu’il rencontre, des proches comme des inconnus. Mais ses stratégies sont brouillonnes. Pour faire impression, il s’appuie sur les croyances locales de magie et de sorcellerie, mais dans les moments difficiles, il s’y soumet sans plus de discernement que ceux dont il se croit supérieur. Les mythes se mêlent au vécu. La fiction se mêle à l’histoire. Au final, il ne restera plus à Ambila qu’à se laisser entraîner, sans trop comprendre pourquoi, dans la fièvre collective qui mènera à l’insurrection de 1947.

 

J’ai trouvé éprouvante la lecture de Zébu Boy. Je me suis senti perdu et mal à l’aise dans ce texte touffu, sinon confus, où les tribulations désordonnées d’Ambila sont un amalgame de narration factuelle, de croyances locales et de souvenirs diffus. Le style est heurté, les phrases sont lourdes. Et en l’absence d’un glossaire, l’emploi de nombreux mots typiquement locaux ne contribue pas à la fluidité de la lecture.

 

L’évocation des souvenirs de famille d’Ambila, notamment la mort de sa mère, donne lieu à quelques passages réellement émouvants. En revanche, à l’approche de la fin du livre, les scènes décrites deviennent macabres, insoutenables, et pour ma part, je n’ai trouvé ni plaisir ni intérêt à les lire.

 

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Miroir de nos peines, de Pierre Lemaître

Publié le 29 Janvier 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2020 

Quelle déception ! J’ai beaucoup peiné pour aller au bout des cinq cents pages de Miroir de nos peines, le dernier livre de Pierre Lemaître, présenté comme l’ultime volume d’une trilogie initiée par le génial Au revoir là-haut et continuée par le savoureux Couleurs de l’incendie.

 

Mais au fait, quel est donc le sens, la cohérence de cette prétendue trilogie qui mène la France de la première guerre mondiale à la seconde ? Qu’apporte à la fiction de Miroir de nos peines, le fait que Louise, l’un des personnages principaux, ait été présente, petite fille, dans Au revoir là-haut ?

 

J’aurais compris que soit évoquée la décadence d’une société, initiée par les escroqueries fabuleuses des héros d’Au revoir là-haut – des escroqueries quand même ! –, prolongée dans l’entre-deux-guerres de Couleurs de l’incendie par des magouilles de politiciens et d’hommes d’affaires, aboutissant dans Miroir de nos peines à la débâcle de 1940. Une débâcle meurtrière et humiliante imputable à la nullité arrogante de chefs militaires censés avoir préparé la guerre. Une trame de la décadence qui aurait pu relier les trois ouvrages.

 

Mais peu importe la trilogie, après tout, les deux premiers ouvrages se sont largement suffi à eux-mêmes. Malheureusement, j’ai trouvé que cela ne fonctionnait pas dans ce dernier opus.

 

La fiction prend place sur fond de drôle de guerre, puis d’exode. Ce qu’on a appelé drôle de guerre est la période d’absence d’affrontement qui suivit la déclaration effective de guerre et qui dura plusieurs mois, jusqu’à l’offensive allemande. L’exode a été ce mouvement massif de population fuyant misérablement, sur des routes encombrées, la soudaine, violente et irrésistible avancée allemande sur la partie nord de notre pays en mai 1940. Il est clair que de tels événements mettent à nu la vraie nature de l’homme, favorisant de nombreux actes sordides de lâcheté égoïste et de rares gestes de solidarité bienveillante. Mais nul ne les a mieux dépeints et ne les dépeindra jamais mieux qu’Irène Némirovsky dans Suite française.

 

Reste alors la fiction proprement dite. Elle réunit quatre personnages principaux : Louise, une jeune femme belle et tourmentée ; Désiré, un mystérieux mystificateur ; Raoul, un filou disposant de circonstances atténuantes ; Fernand, un garde mobile muni d’un cœur et d’un cerveau. Des personnages bien profilés qui vont et viennent dans une intrigue dont la fin est sans surprise. Malgré quelques épisodes cocasses, que le chemin est long pour y parvenir !

 

Où est passé le maître de l’imagination débridée, de la péripétie extravagante, du suspense haletant, du retournement de situation invraisemblable ? Les agissements du docteur et la course de Louise nue dans Paris sont de bien pâles foucades, du niveau d’un téléfilm du samedi soir.

 

Reste le parallèle à peine masqué entre le rejet des réfugiés d’Europe du Nord et les réticences actuelles à accueillir tous les migrants du monde. Pour ma part, je vois aussi le risque à rester figé sur des schémas du passé, en tablant, par exemple, sur des soldats armés de baïonnettes, pour repousser les chars et les avions d’une armée moderne.

 

Désolé, mais Pierre Lemaître est un grand écrivain. Cela crée des exigences, des attentes. Ça ne le fait pas pour cette fois. Mais je serai présent pour la prochaine.

 

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Vie de Gérard Fulmard, de Jean Echenoz

Publié le 29 Janvier 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2020,

Ne me dites pas que vous n’en avez pas entendu parler ! La plupart des magazines consacrent au moins une page à Jean Echenoz et à son dernier roman, Vie de Gérard Fulmard. On crie au génie… Alors, véritable chef-d’œuvre ou coup de communication ?

Ecrivain atypique, ne recherchant pas spécialement l’exposition médiatique, Jean Echenoz est très apprécié dans une certaine élite littéraire. Au cours des vingt dernières années, ses œuvres ont été saluées par des prix éminents, mais relativement confidentiels. Le prix Goncourt lui avait été attribué en 1999 pour son roman Je m’en vais. En remontant plus loin dans le temps, on trouve aussi un prix Médicis (1983).

Son écriture est volontairement minimaliste. Les ellipses aménagées dans ses narrations confèrent à ses fictions une ambiance étrange, une absence apparente de sens, un je-ne-sais-quoi de surréel. Une particularité qui pourrait évoquer Patrick Modiano, chez qui l’essentiel d’un récit se situe aussi au-delà de l’histoire racontée. Mais chez Echenoz, et notamment dans Vie de Gérard Fulmard, pas d’introspection, pas de quête personnelle, pas d’interrogation spirituelle, juste le constat désinvolte de l’absurdité du monde, la démonstration ironique de la vacuité des choses humaines.

Une absurdité qui se retrouve dans l’incongruité des situations décrites tout au long du livre. Une vacuité partagée par tous les personnages : que des tocards, des losers, dont les projets ne peuvent qu’échouer, à commencer par Gérard Fulmard, le personnage principal ! Et les autres personnages, des politicards minables, membres d’un parti populiste, ne valent guère mieux. La médiocrité des personnages est un point commun avec Michel Houellebecq, mais alors que celui-ci prend un plaisir provocateur à en disséquer tous les aspects, Jean Echenoz reste au niveau de la suggestion floue. Avec le risque de se répéter et d’en affaiblir l’effet de dérision.

Peut-on parler d’intrigue dans
Vie de Gérard Fulmard ? Au vu des nombreuses digressions qui se succèdent et qui m’ont à chaque fois embarqué, je me suis posé la question, même si l’auteur a l’habitude de déclarer que l’intrigue est un mal nécessaire du roman. Oui, il y a le fil d’une intrigue, un fil bien mince, une vague intrigue de roman policier dans la tradition des anciennes séries noires. Un polar, donc, à moins qu’il ne s’agisse d’un pastiche de polar. Mais peu importe.

L’écriture est exceptionnelle. Comme Houellebecq, Echenoz a une telle maîtrise de la langue, de la syntaxe et du vocabulaire qu’il est capable de s’abstraire des règles littéraires courantes et d’oser toutes les fantaisies, comme mêler dialogues et narration, ou changer de narrateur au beau milieu d’une phrase, ou encore insérer des mots rares dans une assertion d’une banalité affligeante.

Pourquoi Jean Echenoz écrit-il ? Pour le plaisir d’écrire, tout simplement. Et si on le lisait pour le plaisir de lire, tout simplement ? Car les deux cents et quelques pages du livre se lisent avec jubilation. C’est déjà ça. Pourquoi se priver du plaisir instantané d’une lecture sans arrière-pensées ? De là à parler de chef-d’œuvre…

Que me restera-t-il de
Vie de Gérard Fulmard un mois après tourné la dernière page ? Juste que j’aurais pris beaucoup de plaisir à lire un roman dont je ne me souviendrai plus très bien de quoi il y était question.

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J'irai tuer pour vous, d'Henri Loevenbruck

Publié le 12 Janvier 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2020,

Quel genre d’homme sont-ils, ces agents « alpha » rattachés aux services secrets français ? De quelles qualités faut-il disposer pour accepter, sans état d’âme, des missions officieuses de « neutralisation » discrète d’ennemis de la République, en général des assassins : des terroristes ou leurs commanditaires ?

 

Le romancier Henri Lœvenbruck a croisé la route d’un tel homme et il est devenu son ami. Dans son dernier livre, J’irai tuer pour vous, l’écrivain, qui se plait à explorer avec succès diverses voies offertes par la littérature, a romancé l’histoire authentique de cet homme qui vécut pendant deux années une expérience de tueur au service de la France. Un homme au profil étonnant, marqué à jamais par l’épreuve, ancré dans des principes moraux auxquels il n’aura jamais dérogé, parce que sa seule motivation était la défense de la France, de ses valeurs et de son peuple. Prêt à aller tuer pour nous.

 

La bonne idée de l’auteur est d’avoir situé le parcours de son héros dans l’histoire de notre pays entre décembre 1985 et mai 1988. Une période marquée par des tensions conflictuelles très vives entre la France et la République islamique d’Iran, cette dernière se livrant à des chantages diplomatiques sans limites, soutenus par des actions terroristes menées par le Hezbollah et le Djihad islamique : attentats à la bombe à Paris, enlèvements et séquestration de diplomates, de journalistes et de chercheurs français au Liban. Celles et ceux de ma génération n’ont pas oublié leur calvaire.

 

Le livre montre les atermoiements de la diplomatie et des services secrets français, dans une période de forte concurrence politique entre la droite de Jacques Chirac et les soutiens du Président Mitterrand. Les hommes politiques et les principaux hauts fonctionnaires sont cités sous leur vrai nom, à l’exception d’un intermédiaire atypique, proche du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, d’origine corse comme lui, et que ceux qui se souviennent de l’affaire identifieront aisément. Les chausse-trappes volent bas, la liberté des otages et la sécurité de la population française semblant parfois moins compter que les enjeux électoraux.

 

La publication du livre revêt un éclairage tout particulier dans le contexte actuel d’escalade entre les États-Unis et l’Iran. Les méthodes de la République islamique n’ont pas changé en trente-cinq ans. Pourquoi faudrait-il que la tolérance et la patience soient toujours dans le même camp, face à la haine, à la surenchère et aux appels au meurtre des fous d’Allah ?

 

Je reste impressionné par le travail considérable que ce livre a exigé de son auteur : trois ans et demi pour écrire les 640 pages de l’ouvrage, composé de 200 chapitres très courts, qui sont autant de chroniques au jour le jour. Des petits chapitres qui donnent du rythme à la lecture. On passe de Paris à Beyrouth, ou, dans Paris, d’un lieu de pouvoir à l’autre. Une très intéressante reconstitution.

 

L’écriture est inégale. De très beaux passages, notamment des descriptions de paysages. Des chapitres romanesques émouvants, les agents secrets n’en étant pas moins des hommes.  Des pages moins brillantes, dans le style de thrillers de bas étage, mais peut-être était-ce intentionnel de la part de l’auteur. Et puis quelques passages très détaillés, étirés en longueur, pour raconter les interventions-chocs de l’agent sur le terrain, une sorte de narration au ralenti ; en fait, un procédé littéraire un peu téléphoné, dont l’objet est d’intensifier l’intérêt du lecteur et de le mettre en suspens en le faisant attendre un prochain chapitre pour connaître l’issue de l’action en cours. Pas sûr que ça marche à tous les coups.

 

La vocation historique de l’ouvrage m’a passionné, mais sa partie romanesque a peiné à me séduire.

 

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Surface, d'Olivier Norek

Publié le 12 Janvier 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2020,

A quarante-quatre ans, Olivier Norek peut se targuer d’un parcours étonnant et détonnant. Après quelques missions humanitaires aux quatre coins du monde, il entre dans la police judiciaire par la petite porte et accède rapidement au grade de lieutenant dans une section d’enquêtes et de recherches en Seine Saint Denis. Se découvrant le goût de l’écriture, il publie plusieurs romans policiers inspirés de son vécu personnel de flic. En quelques années, il est devenu l’un des poids lourds de la littérature policière française… Surface est son cinquième roman.

 

La capitaine Noémie Chastain est à la tête d’un groupe de flics des Stups à la police judiciaire, la fameuse PJ, appelée aussi le 36, en mémoire au siège historique du 36 quai des Orfèvres, élevé au rang de mythe par des milliers de romans policiers. Son siège est désormais le Bastion, le bâtiment qui sert de base inférieure au nouveau palais de justice de Paris, Porte de Clichy.

 

Grièvement blessée au visage lors d’une intervention, Noémie veut reprendre son travail un mois plus tard, guérie, mais lourdement défigurée ; pas regardable ! Elle est écartée de son poste sous divers prétextes plus ou moins justifiés et envoyée dans une petite ville de l’Aveyron, pour une mission d’inspection dans le commissariat local, afin d’envisager sa fermeture pour insuffisance d’activité. Un coin de France où l’absence continue de criminalité ne justifie pas un tel équipement.

 

Que croyez-vous qu’il se passe lorsque Noémie arrive sur place ? Apparition d’un cadavre en décomposition. Résurgence d’une vieille affaire, un cold case, qui secoue des souvenirs ruminés en silence par les habitants d’un village du coin. Noémie laisse tomber sa mission d’inspection et prend l’enquête en main.

 

Pas vraiment nouveau, la fiction qui part d’un acte criminel ancien non élucidé, et même non identifié, perpétré dans un petit village où les habitants savent tout ou presque tout sur les uns et les autres, sans en rien dévoiler aux gens de l’extérieur – et surtout pas à une personne de Paris ! –. Une solidarité du silence qui n’exclut pas l’existence de rumeurs plus ou moins étayées et des haines intenses, recuites par le temps. De quoi déclencher la violence dès qu’on commence à fouiller.

 

L’intérêt de Surface tient beaucoup au personnage principal de Noémie, la femme flic, qu’on imagine avoir été plutôt jolie, et qui doit reconstruire sa vie avec un visage déconstruit. En face d’elle, les personnes auxquelles elle s’adresse ne savent pas très bien où porter leurs yeux. Les hommes réagissent chacun à leur façon. Et Noémie voit clair en eux. Saura-t-elle choisir le bon ? On a beau être femme flic défigurée, on n’en reste pas moins femme.

 

L’autre originalité du livre est l’histoire du village central de l’intrigue, un village auquel l’auteur a donné le nom mythique d’Avalone et qui présente la particularité d’avoir été déplacé vingt-cinq ans plus tôt. Englouti dans les profondeurs d’un lac artificiel à l’occasion de l’édification d’un barrage, le village avait été intégralement reconstitué à l’identique à proximité immédiate. Se pourrait-il que des indices se trouvent dans les profondeurs du lac ?

 

Surface m’a fait penser à ces nombreuses séries télévisuelles de fiction policière rurale tournées dans les régions françaises, dont le succès se mesure à l’aune du nombre de leurs rediffusions. Il s’agit là en revanche d’un livre bien écrit, dont les intrigues sont bien ficelées, et dont les personnages ont des profils bien plus subtils qu’un téléfilm.

 

Sans être un inconditionnel du polar, je reconnais que Surface se lit agréablement, sans qu’il soit cependant question de révolution dans la littérature policière.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Opus 77, d’Alexis Ragougneau

Publié le 25 Décembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2019,

Je ne connaissais pas Alexis Ragougneau. Lorsque son roman Opus 77 est apparu récemment dans une liste pour un prix littéraire, j’ai découvert son passé de dramaturge et d’auteur de romans policiers. Pas étonnant donc de trouver dans Opus 77, des personnages au profil bien ciselé et une fiction dont l’intensité dramatique croît de manière parfaitement maîtrisée.

 

Quatre personnages d’une famille de musiciens, les Claessens. Le père, chef d’orchestre renommé, est une célébrité. La mère, une soprano israélienne, s’étiole tout au long du livre, en même temps que sa voix. Le fils, David, avait tout – en fait, presque tout ! – pour devenir une star du violon. La fille, Ariane, narratrice du roman, pianiste prodige, n’a pas manqué pour sa part de devenir une star dans sa spécialité… Mais à quel prix ?

 

En fond de plan, le concerto pour violon de Chostakovitch, son opus 77. Une œuvre difficile et dissonante qui, comme tous les concertos, symbolise la lutte d’un musicien soliste contre un orchestre. Ou celle d’un artiste contre une société oppressante, comme celle, pour être plus précis, d’un compositeur russe tourmenté en butte aux persécutions du régime de Staline... Ou encore la rébellion d’un jeune violoniste fragile contre un père écrasant, chef d’orchestre renommé.

 

Car Claessens est un mâle dominant et un père tyrannique. Le chef d’orchestre a voué la première partie de sa carrière à la musique et la seconde à son image personnelle. Vrai talent et mémoire prodigieuse, mais aussi orgueil, égoïsme et narcissisme, qui l’amènent à chercher à se prolonger au travers de ses enfants et à vouloir façonner leur parcours musical. Son exigence touche au harcèlement. « Recommence ! » leur assénait-il indéfiniment en les faisant répéter quand ils étaient enfants. Un ordre qui résonne encore dans les cauchemars d’Ariane et de David. 

 

Qu’a-t-il manqué à David pour devenir un grand violoniste ? L’envie, la confiance en lui, la résistance à la pression ? Un peu de tout cela, sans doute. La possibilité de faire son chemin tout seul, peut-être, comme l’aurait souhaitée cet être attaché à son indépendance. A la différence du piano, les œuvres pour soliste sont rares dans le répertoire du violon. Pour répéter, le jeune violoniste a besoin d’être accompagné d’un pianiste. David ne peut pas progresser sans Ariane, sa sœur, avec qui il forme un duo idéal. Mais la relation entre le frère et la sœur devient à ce point fusionnelle, que l’un et l’autre en pressentent les pièges. Fuite. Un autre piège guette David lorsqu’il lui faut jouer avec un orchestre : sceller l’alliance avec son père. Pas question ! Après deux rendez-vous manqués, nouvelle fuite, scandale, puis refuge dans la solitude et le silence.

 

Ariane, dont je rappelle qu’elle est la narratrice du roman, est une jeune femme à la chevelure flamboyante, très belle, mais glaciale. Pour être applaudie en star dans les salles de concert du monde entier, elle a tout sacrifié : naturel, vie privée, sentiments. « Son hallucinante virtuosité la rend inaccessible », dit un critique. Elle avoue ne s’être jamais débarrassée de sa peur, le fameux trac qui paralyse les artistes avant d’entrer en scène. Alors elle fonce, dans la vie comme au volant de sa Porsche, et joue sur son piano presque mécaniquement.

 

Le livre commence par la fin, lors des obsèques de Claessens père, qu’Ariane a veillé dans ses derniers jours. Ni sa mère ni son frère ne sont là. Pendant qu’en l’honneur du grand chef d’orchestre, Ariane joue la retranscription pour piano seul de l’opus 77, les souvenirs lui viennent, en désordre, par associations d’idées, et elle nous les régurgite comme ils se présentent, d’une plume nerveuse. On l’imaginerait volontiers tapant son texte sur le clavier de son ordinateur, dans le même automatisme débridé que sur le clavier de son piano. Fortissimo, con dolore !

 

Lecteur, pour comprendre l’histoire des Claessens, il va te falloir, comme moi, mettre de l’ordre dans la narration sans fil d’Ariane et reclasser dans le temps les bribes de récit qu’elle dévoile. Une lecture que je te promets passionnante, haletante, fascinante, …difficile. Mais le livre reste accessible parce qu’il est relativement court. 
 

DIFFICILE  ooooo  J’AI AIME PASSIONNEMENT

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