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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

critique litteraire

Confiteor, de Jaume Cabré

Publié le 31 Janvier 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2023, 

Nouvelle lecture de Confiteor, que j’avais découvert avec éblouissement lors de sa parution il y a une dizaine d’années. Il m’en était resté assez de souvenirs pour évoluer aujourd’hui avec aisance et encore plus de plaisir dans les méandres labyrinthiques de ce monument littéraire. C’est désormais à toi que je pense, lectrice ou lecteur ; tu examines avec inquiétude ce pavé de huit cents pages réputé pour être hybride, touffu et bavard. Rassure-toi, il n’est ni indéchiffrable ni hermétique. Bien sûr, certains passages ne s’éclaireront qu’au fil de ta lecture, mais il en est ainsi dans la plupart des romans.

Suis-moi bien ! Voici le narrateur, Adrià Ardèvol. A soixante ans passés, ce brillant universitaire renommé, mélomane et érudit a longtemps vécu seul à Barcelone dans un grand appartement familial encombré de livres, de manuscrits, de disques, de partitions, de tableaux. Subissant les premières atteintes de la maladie d’Alzheimer, il entreprend d’écrire ses mémoires. Il s’y adresse à Sara, la femme qu’il a aimée, confessant des trahisons (Confiteor !)… Ah ! Un détail important : Adrià n’aura pas le temps de se relire, ou peut-être a-t-il déjà l’esprit troublé. Toujours est-il qu’en parlant de lui, il balance entre le JE et le IL. C’est surprenant, mais tu t’y habitueras facilement.

Il te faudra plus d’effort pour admettre qu’en plein milieu d’une phrase, le narrateur t’ait, depuis Barcelone de nos jours, transporté inopinément dans les montagnes de Catalogne au XVe siècle, en Lombardie ou à Paris au XVIIIe, quand ce n’est pas à Auschwitz, pendant… tu as compris…

Car l’histoire d’Adrià commence avec celle de son père, un séminariste défroqué devenu antiquaire, propriétaire d’un violon exceptionnel, acquis dans des conditions dont tu découvriras qu’elles sont peu honorables. Un violon dont on suit la trace depuis la modeste offrande, au Moyen Age, de graines et de pignes, lesquelles, après deux siècles, auront engendré des sapins et un érable, dont le bois, encore un siècle plus tard, aura servi à sa fabrication par un luthier génial. Un instrument de musique d’une valeur inestimable, qui aura provoqué au cours des ans l’enchaînement d’intrigues farouches et criminelles tramées par des personnages prêts à tout. Des histoires qu’Adrià aura reconstituées, ou imaginées, peu importe, Confiteor reste un roman.

A l’issue d’une vie consacrée à l’histoire de la pensée, Adrià aura adopté les convictions de rescapés d’Auschwitz sur l’impossibilité de l’existence de Dieu. Les circonstances qui se sont enchaînées inexorablement pendant cinq siècles ne sont que le fruit du hasard et de l’éternel retour du Mal, propre à l’humanité ; un Mal trouvant par une ampleur logistique considérable son paroxysme à Auschwitz, mais que l’on reconnaît dans la même cruauté fanatique, sadique et sexuellement obsédée chez les médecins tortionnaires des camps d’extermination, chez les Grands Inquisiteurs du Moyen Age et chez les intégristes lapidant les femmes « impures » au nom d’Allah.

Dans la narration, Adrià intercale ses réflexions sur l’Histoire, la musique, la représentation artistique. Les scènes et les dialogues sont d’une justesse émouvante, notamment lorsqu’il est question des limites de l’amitié, ou du temps perdu par une femme et un homme qui s’aiment. Raffinée par son vocabulaire, l’écriture s’inspire du langage parlé et du monologue méditatif. Son expression est fréquemment marquée par les coq-à-l’âne sans transition d’un esprit agité.

Un livre éblouissant — je l’ai déjà dit —, passionnant, captivant tel un roman à suspens ; surprenant, aussi, car alors que tu croiras avoir tout compris, l’auteur réussira à placer deux coups de théâtre dans les vingt dernières pages. Imagine un grand puzzle très complexe, qui semble se clarifier et dont, après la pose des toutes dernières pièces, l’image finale s’avère différente de ce à quoi tu t’attendais !

Cet ouvrage est un prodige d’architecture et de cohérence, une démonstration sur l’art d’écrire. Les fonctions d’une liseuse ne sont pas inutiles pour situer et resituer les quelque deux cents noms de personnages cités — pour la plupart fictifs, mais pas tous —, quelques-uns ayant porté plusieurs noms au cours de la narration. Lectrice, lecteur, Confiteor t’exigera de la concentration, de la persévérance. Prends tout ton temps. Jaume Cabré a bien mis huit ans à le construire et à l’écrire.

TRES DIFFICILE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Lolita, de Vladimir Nabokov

Publié le 31 Janvier 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2023, 

Qu’il est périlleux, pour un homme de mon âge, d’écrire une critique élogieuse de ce livre, maudit en 1955, devenu culte par la suite, rejeté de nos jours en bordure de zone interdite ! Dans mes chroniques sur Feu pâle et sur Ada ou l’Ardeur, j’indiquais tenir Nabokov pour l’un des plus grands écrivains que la terre ait portés. Après avoir relu Lolita pour la deuxième fois, je ne change pas d’avis. Les cinq cents pages m’ont paru plus accessibles que par le passé, effet probable d’une nouvelle traduction.

Dans Lolita, un homme de quarante ans se présentant sous le nom de Humbert Humbert dévoile son obsession sexuelle pour les jeunes filles préadolescentes, qu’il qualifie de nymphettes. Il raconte la relation charnelle qu’il a imposée pendant deux ans à l’une d’elles, Lolita, âgée de douze ans lors de leur rencontre, sous l’apparence officielle d’une relation de beau-père à fille.

Dans une première partie, le narrateur évoque des épisodes de sa jeunesse susceptibles d’avoir provoqué, puis accentué un déséquilibre mental lui ayant valu plusieurs séjours en maison de repos. Européen exilé aux Etats-Unis, il s’installe dans un village, louant une chambre chez une veuve, mère d’une jeune fille prénommée Dolorès. Coup de foudre, désir irrépressible, obsession de posséder celle qu’on appelle aussi Dolly, Lolita, ou tout simplement, Lo ! S’en suivent, de la part de Humbert, des semaines de manœuvres stratégiques aussi sordides que cocasses pour tenter de parvenir à ses fins, en vain, jusqu’au jour espéré où il se sent… dépassé par les circonstances.

Seconde partie. Pour éviter toute inquisition et les indiscrétions de Lolita, Humbert se refuse à tout ancrage local. Il embarque la jeune fille dans un interminable périple en voiture au travers des Etats-Unis, passant de motel en motel, abusant d’elle chaque jour, car ses envies de possession — dans tous les sens des termes — ne faiblissent pas, tout en n’étant pas dénuées de tendresse. Une emprise financière et mentale qui fait de Lolita une prisonnière, soumise avec résignation à des rapports — des viols ! — qu’elle s’habitue à négocier en échange de quelque avantage matériel misérable. Privée des structures référentielles dont une adolescente a besoin, elle finira par échapper à Humbert et par fuir avec un homme ne valant guère mieux, qui l’abandonnera. Une vie fichue ! Et donc un crime !

Il aurait été facile de brosser des personnages incarnant sans ambiguïté le Mal et l’Innocence. Ça n’a pas été le choix de Nabokov. Humbert est un homme intelligent, cultivé, d’allure et de manières élégantes. Il se montre séduisant auprès des femmes. Lolita n’est pas insensible à son charme et son impertinence provocatrice de jeune fille un peu délurée contribue à l’installation d’un badinage dont elle ne mesure pas le risque. Plus tard, rien dans son comportement ne la rend sympathique, tandis que l’amour que lui porte Humbert est d’une sincérité par instant touchante. Il est un malade mal pris en charge et l’auteur explicite minutieusement les mécanismes mentaux qui alimentent sa déviance, ses hallucinations, ses divagations. Peut-on accuser le romancier d’empathie déplacée ? Comprendre les logiques illogiques d’un être humain dans ses travers les plus ignobles n’est ni l’approuver ni le défendre. Et pour élucider le mal, Nabokov a raison de donner la parole au bourreau. Le récit de la victime aurait suscité la compassion, la colère, mais n’aurait pas apporté de lumière.

Certes, une femme et un homme ne peuvent pas lire Lolita de la même façon. Comment peut-on se maintenir au-dessus du texte et ne pas se projeter, ne serait-ce qu’un instant, sur le narrateur ou sur sa victime ? Dans les dernières pages de la première partie me revenaient les états d’âme lointains d’un adolescent fanfaron de seize ans, envoûté par une jeune fille à peine moins âgée, et découvrant finalement — ô humiliation ! — qu’elle avait plus d’expérience que lui. Car l’auteur est suffisamment habile pour qu’on oublie par moment l’âge des protagonistes.

Le narrateur déroule des récits circonstanciés, entrecoupés de digressions lyriques, de commentaires fantasques. Le vocabulaire est d’une richesse infinie, au risque de paraître pédant. Nabokov use et abuse d’épithètes, ce qui confère à sa prose un style qui lui est propre. L’humour, le double sens, la parodie sous-jacente contribuent à étourdir lectrices et lecteurs, pour mieux les surprendre et les charmer, comme un magicien le fait face à son public.

DIFFICILE  ooooo  J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Patte blanche, de Kinga Wyrzykowska

Publié le 5 Janvier 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2023,

Quelle époque angoissante ! La menace vient de partout jusqu’à nous, indécelable. L’homme est un loup pour l’homme. Pour s’en protéger, mieux vaut se claquemurer, sauf à voir patte blanche, car l’on sait, depuis La Fontaine, que patte blanche est rarement en usage chez les loups… Voilà le parti peu à peu adopté par les Simart-Duteil, une famille française bien installée, bien comme il faut. Comment en sont-ils arrivés là ? Inspirée par un fait divers récent, Kinga Wyrzykowska dresse sa fiction.

Kinga Wyrzykowska. Un nom pas français, grogne-t-on sans doute dans des sphères qu’on évoquera. Née en Pologne, elle vit depuis l’âge de sept ans en France. École Normale Supérieure, agrégation de Lettres Modernes, elle parle et écrit le français mieux que vous et moi. Après quelques ouvrages destinés à la jeunesse, Patte blanche est son premier roman de littérature générale. Il est vrai que son nom est difficile à mémoriser, mais il est identifiable à l’instant où il apparaît. C’est un avantage.

2014. La famille Simart-Duteil est composée de personnages d’apparence respectable. Ils sont toutefois lotis de singularités truculentes, dépeintes avec une ironie cruelle. Ex-beauté parvenue à l’âge de soixante-dix ans, veuve plutôt joyeuse, Isabella est obsédée par la préservation de sa jeunesse. A trop vouloir paraître vingt ans de moins, ne risque-t-on pas de retomber en enfance ? Mais Paul, Clothilde et Samuel ne laisseront pas tomber leur mère.

Humoriste et commentateur politique, Paul a connu son heure de gloire à la télé. Disparu des radars depuis des années, ce quadragénaire homosexuel, solitaire et tortueux est en recherche d’un nouveau départ. Il s’est pour cela rapproché de milieux d’extrême droite où l’on se complaît à repérer ragots, complots et menaces. Clothilde a passé des années en Extrême-Orient auprès de son mari, Antoine, cadre supérieur expatrié. Dans l’attente d’un nouveau poste, le couple et leurs trois enfants font escale sur leur terre natale. Clothilde, qui s’ennuie en français et in english, se verrait bien en militante humanitaire. En attendant, elle traîne ses journées sur les réseaux sociaux. Samuel, en passe de se remarier avec une jeune beauté polonaise, est un chirurgien esthétique passionné par les nez et leur sculpture. La renommée et la rentabilité de sa clinique tiennent avant tout aux commentaires postés a posteriori sur Internet. Elles pourraient être mises à mal au moindre avis négatif.

Et justement, attention à cette nouvelle patiente nommée Yasmine Khoury, une jeune femme voilée au physique troublant, qui déclare être une influenceuse youtubeuse largement suivie. N’est-il pas étrange qu’elle sollicite une intervention chirurgicale, concomitamment à la réception par Paul, Clothilde et Samuel d’une série de mails émis depuis la Syrie en guerre par un certain Feras Ashour ? Un inconnu prétendant être leur demi-frère et revendiquant de trouver refuge en France auprès d’eux.

Chez les Simart-Duteil, on se crispe ; rien de tel pour faire des erreurs. Leur impression d’une attaque ciblée est même amplifiée par l’actualité. L’attentat de Charlie, en janvier 2015 ; le Bataclan, dix mois plus tard. Et tous ces migrants qui déferlent… Tout perdre ? Il est temps de se protéger !

L’ossature du roman s’inspire librement d’un fait divers qui défraya la chronique. Ne vous documentez pas trop tôt. Comme dans mon roman La trahison de Nathan Kaplan, fiction calquée elle aussi sur un fait divers, prendre connaissance de la source d’inspiration pourrait dévoiler prématurément un rebondissement qu’il est plus plaisant de découvrir au bon moment.

La construction de l’ouvrage est sophistiquée. Le vécu et le caractère des personnages se complètent au fil de la lecture, comme des pièces de puzzle sorties de façon aléatoire. L’écriture est à la fois percutante et harmonieuse. Alternance de phrases longues et courtes. Humour sous-jacent. A la narration classique le texte intègre, sans ponctuation particulière, tout ce qui se dit et se pense au même moment : monologues mentaux des personnages, dialogues, descriptions et commentaires incidents s’enchaînent sans reprise de souffle. Un parti littéraire qui pourra au début en dérouter certains, mais le roman se lit très facilement, très agréablement.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Roman Fleuve, de Philibert Humm

Publié le 5 Janvier 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2023,

L’aventure, c’est l’aventure, on le sait ! Cela a été dit, filmé, chanté, mais on n’est pas plus avancé pour autant, car à chacun sa conception de l’aventure. Les audacieux, comme Sylvain Tesson, vont la chercher au bout du monde, dans les conditions les plus extrêmes. Des romanciers la vivent depuis leur fauteuil, par procuration de personnages auxquels ils peuvent faire prendre tous les risques. Il y a encore une troisième voie ; dans Roman Fleuve — qui avec ses deux cent soixante-dix pages n’en est pas un —, Philibert Humm tente de démontrer que l’aventure peut aussi se ressentir dans une équipée modeste, d’attractivité insipide, par opposition aux catalogues exotiques clinquants des tour-opérateurs spécialisés.

Philibert Humm est journaliste au Figaro. Ce jeune trentenaire a déjà publié plusieurs livres, des recueils de chroniques d’expériences personnelles menées sur les chemins de France. Son dernier opus, récompensé par le prix Interallié 2022, s’inscrit dans le même registre. Mon expression « chemins de France » s’y entend au sens le plus large, incluant les voies navigables.

Roman Fleuve est le récit d’une expédition menée quelques années plus tôt par l’auteur et deux camarades de son âge : la descente de la Seine à la rame sur un petit canot, depuis Paris jusqu’à la mer ; du pont du Garigliano au vieux bassin de Honfleur. Etape par étape, tout au long des rives, les paysages, les localités, les curiosités sont présentés et expliqués à la manière d’un guide touristique. Un pastiche qui pourrait échapper aux lectrices et aux lecteurs ne dépassant pas le premier degré, lesquels pourront aussi s’extasier sur la richesse humaine des rencontres entre les « aventuriers » et le « peuple » des rives de la Seine, des gens qui vivent ou travaillent là, avec leurs singularités pittoresques. L’amateurisme des navigateurs est assumé avec une autodérision drôle et sympathique.

Le texte est surtout l’occasion pour un homme jeune spirituel et cultivé d’exprimer avec humour des avis critiques tous azimuts sur les mœurs et les pratiques de nos compatriotes contemporains. La critique s’étend aux clichés littéraires et aux façons de parler, ce qui ne manque pas de lui donner un ton pataphysique et oulipien. L’auteur dispose d’une verve inépuisable, alimentée par un vocabulaire très riche, lui permettant d’intégrer ses aphorismes drolatiques avec fluidité, sans baisse d’intensité, ce qui donne au récit une unité, un vrai caractère.

L’humour loufoque et absurde, un peu potache, du récit fait sourire les vieux singes de ma génération sans vraiment les surprendre. Nous prenons du plaisir à déceler les facéties et les jeux de mots en filigrane, tout en saluant la démarche respectable consistant à engager des réflexions sérieuses sans se prendre au sérieux. En revanche, la répétition insistante de péripéties insignifiantes finit par être lassante.

Alors, Roman Fleuve est-il un grand roman ? Ce fut probablement l’avis du jury du prix Interallié. D’ailleurs, son président, Philippe Tesson, et son fils, l’écrivain voyageur Sylvain Tesson déjà cité, sont présents dans le récit, un peu à la manière des guest-stars des téléfilms américains.

Porté par l’originalité, le talent de plume et la vivacité d’esprit de son auteur, Roman Fleuve est plutôt ce que j’appellerais un brillant exercice de style. Espérons qu’il sera suivi, un jour, d’un roman pur jus, fondé sur une véritable intrigue.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Le Magicien, de Colm Toibin

Publié le 23 Décembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2022, 

Le Magicien. C’est ainsi que ses six enfants appelaient Thomas Mann, tout simplement parce qu’il leur faisait des tours de prestidigitation quand ils étaient petits. Colm Toibin, un romancier et essayiste irlandais renommé dans le monde littéraire anglophone, reprend ce surnom dans sa biographie du grand écrivain allemand, prix Nobel de littérature. Sur plus de six cents pages, l’ouvrage retrace le parcours de Thomas Mann, depuis l’année 1891 — il a alors seize ans — jusqu’à sa mort en 1955.

Je n’avais pas lu de biographie depuis longtemps et celle-ci tranche avec l’image de rigueur factuelle, d’authenticité des témoignages et d’analyses approfondies que j’en avais gardée. Le Magicien se lit comme un roman, un récit fictif fluide, calqué sur la vie de son personnage principal. Cela ne l’empêche pas d’être très documenté, prenant notamment ses sources dans le journal intime de Thomas Mann.

Le Magicien n’est pas pour autant une lecture légère. D’un point de vue littéraire, il m’a permis de recontextualiser les romans de Thomas Mann lus il y a une trentaine d’années, me donnant l’envie de les rouvrir : Les Buddenbrook, publié en 1901, évoque les affaires de sa famille, à Lübeck ; La Montagne magique s’inspire d’un épisode vécu, quand son épouse soignait sans fin un début de tuberculose à Davos ; Le docteur Faustus est aussi difficile à lire que la musique dodécaphonique l’est à écouter. A l’époque, j’avais été hermétique à La mort à Venise, écrite en 1911 sous l’emprise de fantasmes homosexuels ; c’est pourtant son œuvre la plus connue, une notoriété due peut-être aussi au film qu’en a tiré Visconti et à sa musique de Mahler.

Immense écrivain, Thomas Mann n’eut rien d’un marginal ni d’un artiste maudit. Né dans une famille de négociants fortunés, il fut publié très jeune. A vingt-six ans, le succès des Buddenbrook lui valut aisance financière et notoriété. Son épouse était issue d’une famille juive de Munich à la fois estimée, cultivée et richissime, avant d’être pourchassée et dépossédée de ses biens par les nazis. Katia Mann gérera les finances du couple pendant toute leur vie, y compris lors de leur exil américain à partir de 1933. Auréolé du prix Nobel en 1929, Thomas Mann aura été traduit en de multiples langues et ses livres se sont abondamment vendus. Il a aussi donné des conférences très bien rémunérées.

Le livre donne un éclairage historique passionnant. Thomas Mann aura assisté, de près ou de loin, aux événements marquants de son pays d’origine pendant toute la première moitié du XXe siècle. L’Empire de Guillaume II, la Première Guerre mondiale, l’Allemagne erratique puis hitlérienne des années vingt et trente, la Seconde Guerre mondiale, pour finir par la création de deux Etats, l’un lié aux pays occidentaux, l’autre au bloc de l’Est sous domination soviétique. Nationaliste dans sa jeunesse, Thomas Mann aura su évoluer dans ses convictions. Il s’est très tôt déclaré opposé au nazisme et à Hitler, au point de devoir s’exiler et d’être déchu de sa nationalité. Aux Etats-Unis, pendant la guerre, il était fréquemment consulté par l’administration Roosevelt.

Fascinant de constater l’aura de respectabilité dont jouissait cet homme, reconnu comme une conscience morale élevée ! Dans ses dernières années, il avait même été pressenti pour être président de la République fédérale d’Allemagne. Il se gardait bien toutefois de se mettre en danger, de trop s’exposer à la critique, n’affichant haut et fort ses positions que lorsqu’il était certain qu’elles seraient comprises. Il aura soigneusement occulté une homosexualité plus ou moins latente, révélée par son journal intime et sur laquelle Colm Toibin s’étend complaisamment.

Au fond, Thomas Mann est toujours resté un grand bourgeois conservateur, soucieux de son confort matériel, attaché à ses prérogatives d’homme illustre et respectable, y compris en famille. Thomas et Katia ont entretenu des relations ambiguës avec leurs six enfants, dont trois ont assumé leur homosexualité, mené des vies d’artiste et affiché des engagements politiques progressistes, qui vaudront à leur père les premières tracasseries de ce qu’on appellera le maccarthysme. Bien que naturalisé américain, Thomas Mann choisira de quitter les Etats-Unis et de finir ses jours à Zurich.

Un destin personnel magique ! Mais faut-il pour autant qualifier cet homme de magicien ?…

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La cité des nuages et des oiseaux, d'Anthony Doerr

Publié le 23 Décembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2022, 

Je ne vais pas tourner autour du pot ; je tiens finalement pour remarquable et captivant ce pavé de sept cents pages que son éditeur présente comme un chef d'œuvre, mais au début, j’ai éprouvé quelques réticences à m’y lancer. En l’ouvrant, j’ai en effet été déconcerté par des têtes de chapitres et de sous-chapitres étranges, puis par un premier épisode de science-fiction, un genre dont je ne suis pas amateur. Il m’a aussi fallu du temps pour trouver mes repères dans les quatre ou cinq récits qui s’entrecroisent autour d’allusions cryptées à un texte antique plus ou moins égaré, titré comme le roman, La Cité des nuages et des oiseaux. Quatre ou cinq récits d’aventures fictives, dont les protagonistes n’ont rien à voir entre eux, et qui se sont déroulées à des époques et dans des lieux différents.

Qu’on en juge ! Ça commence dans un futur lointain avec Konstance, une petite fille confinée dans un vaisseau spatial ; on croit comprendre qu’il emporte des habitants d’une Terre devenue inhospitalière vers une planète très éloignée, un voyage censé durer plusieurs décennies. On assiste ensuite, en l’an 1453, aux dernières heures de l’Empire romain d’Orient à Constantinople, théâtre des heurs et des malheurs d’Anna, une jeune Byzantine, et d’Omeir, un jeune bûcheron bulgare recruté par les armées ottomanes. Mais l’essentiel de l’intrigue prend place de nos jours, très précisément le 20 février 2020, dans une petite ville des Etats-Unis, à l’occasion de la répétition d’un spectacle d’enfants ; des circonstances explosives mettent aux prises deux personnes : Seymour, un adolescent révolté de dix-sept ans présentant des symptômes d’autisme, et Zeno, un octogénaire désenchanté, qui n’avait trouvé un sens à sa vie qu’à la suite d’une relation nouée en captivité pendant la guerre de Corée.

Qu’ont-ils tous en commun ?

Dans le précédent roman d’Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir — une de mes premières critiques, en 2015 —, j’avais aimé le principe de la construction littéraire, alternance de courts chapitres consacrés à deux personnages éloignés et destinés à se croiser. Dans son nouveau roman, l’on retrouve le même système narratif, à un niveau bien plus complexe.

La Cité des nuages et des oiseaux est un puzzle dont les pièces paraissent a priori difficiles à ordonner. On en entrevoit peu à peu l’image finale, celle qui relie les personnages et les époques : une image symbolique, celle de l’immortalité du conte fabuleux évoqué dès les premières pages, attribué fictivement par Anthony Doerr — qui en est l’auteur véritable — à Antoine Diogène, un poète grec du début de notre ère. Après avoir traversé les siècles, rongé par le temps, les conditions climatiques et toutes sortes d’accidents, le manuscrit original sera miraculeusement déchiffré grâce aux technologies numériques d’aujourd’hui, avant que Konstance, dans son vaisseau spatial, ne le reconstitue à son tour… avec des moyens du bord très archaïques !

Dans ce roman, au-delà du plaisir à résoudre le puzzle énigmatique dont la conception enchevêtrée est un véritable prodige littéraire, on se laisse prendre au talent créatif et narratif de l’auteur. Les personnages sont captivants, attachants et l’on est happé par l’envie de savoir ce qu’il adviendra d’eux.

L’écriture de l’édition française est très soignée, probablement fidèle à l’intention de l’auteur. Le texte, essentiellement narratif, très descriptif, est constitué de longues phrases harmonieuses, parsemé de détails plaisamment fouillés, d’allusions nébuleuses, de références érudites, de métaphores lyriques, qui lui confèrent une musicalité agréable… parfois un peu lénifiante. Il m’est arrivé de m’endormir.

Le livre peut se voir comme un hommage à la littérature, cette discipline qui entrelace le rêve et le réel, sillonne le temps et l’espace, gravant pour l’éternité l’imagination des écrivains, dans son dessein merveilleux d’apporter connaissance, sensation et émotion à celles et ceux qui aiment lire.

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur ne manque pas d’évoquer les dégradations actuelles et à venir de la planète. Ce n’était pas nécessaire, mais il faut bien se placer dans l’air du temps.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Paysages trompeurs, de Marc Dugain

Publié le 22 Novembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2022,

Tour à tour roman noir, feuilleton d’espionnage, polar, chronique géopolitique, manifeste militant, Paysages trompeurs induit une lecture dynamique, plutôt captivante, à condition d’aimer les imbroglios. L’ouvrage se compose d’intrigues successives accrocheuses, qu’il vous reviendra de remettre dans l’ordre chronologique, car l’auteur joue facilement du retour en arrière. Les personnages, dont vous ne saurez pas s’ils sont loyaux ou fourbes, sincères ou manipulateurs, ne cessent de dévoiler des activités obscures inattendues. Chacun des courts chapitres incite à s’engager dans le suivant et pour ma part, je ne me suis jamais ennuyé.

Pourtant, sitôt la dernière page tournée, je me suis trouvé dans l’incapacité d’exprimer une perception globale de l’ouvrage, de le qualifier, comme si la matière qui le constitue s’avérait évanescente. Curieux comme ressenti ! Il faut dire qu’il est largement question d’agents plus ou moins secrets. Et après tout, agir vite, puis disparaître et se faire oublier, c’est le quotidien des soldats de l’ombre.

Le narrateur est un producteur de films documentaires, ou plus précisément de reportages d’investigations sur des sujets sulfureux. Sa sécurité personnelle ayant été mise à mal, il a évolué au fil du temps et à son corps défendant, pour se retrouver dans un rôle d’agent clandestin de renseignement. Il est une proie naïve pour ses partenaires, plus expérimentés, ce qui ne l’empêche pas de rester droit dans ses bottes et engagé dans les croisades écologiques d’aujourd’hui. Ses convictions et ses valeurs l’entraînent ensuite vers le braquage audacieux et sanglant d’un transport d’argent sale à blanchir. Une bifurcation curieuse ! Enfin, si c’est pour la bonne cause…

L’auteur, Marc Dugain, est un romancier et réalisateur à succès. Il a toujours été fasciné par les mondes parallèles. Plusieurs de ses ouvrages font suite à des enquêtes sur les services secrets américains et russes. Il est un observateur critique de la sphère politique nationale et de la géopolitique à l’échelle mondiale. Il semble aujourd’hui très sensibilisé par les sujets d’urgence écologique.

Dans Paysages trompeurs, les personnages principaux, femmes et hommes, bourlinguent entre Paris et la Bretagne, atterrissent un peu partout en Afrique, pour finir au Groenland. L’auteur évoque des terres largement abîmées par l’agriculture intensive, le développement industriel et le consumérisme de masse. Même lorsqu’ils paraissent préservés, les paysages dissimuleraient une nature pervertie par les pollutions et les traitements inappropriés. Une apparence trompeuse, donc.

Les apparences sont toujours trompeuses. Par la plume du narrateur, Marc Dugain emmène son lecteur dans une réalité forcément trompeuse, car ce que le bon peuple — vous et moi ! — prendrait pour la réalité ne serait justement pas la réalité. Marc Twain, Philip Roth et d’autres avaient bien prévenu que la réalité dépassait la fiction. Marc Dugain va plus loin en plaçant en exergue de son roman une phrase de Goethe : « les gens n’ont pas assez d’imagination pour imaginer le réel ».

En dépit des aventures dans lesquelles il est embarqué, ou peut-être grâce à elles, le narrateur voudrait lutter contre l’absurdité de la condition humaine, à commencer par la sienne propre, en cherchant à être utile. Mais peut-on devenir utile à l’humanité, tout en se précipitant pour rendre des services illicites à ses proches ? Et l’intimité est-elle une option jouable, alors que la méfiance s’impose, que la trahison est monnaie courante ?

Le narrateur rêve de circonstances qui permettraient de s’opposer avec détermination aux processus de destruction planétaire, de spoliation collective et de manipulation des esprits, menés par des milliardaires prédateurs, des oligarques et des profiteurs, présents au sein de la démocratie financière américaine, de la kleptocratie russe, sans oublier les dictatures militaires, celles des mollahs et celles des cartels. Une lutte qui impliquerait de démystifier les fictions servies aux peuples, tenues pour vérité, afin de préserver les inepties commises par intérêt personnel ou par lâcheté.

Reste que la démocratie libérale est l’œuvre historique de la nature humaine. Elle montre ses limites, mais on ne lui connaît pas d’alternative.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Qui se souviendra de Phily-Jo ?, de Marcus Malte

Publié le 22 Novembre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2022,

Ce roman, Qui se souviendra de Phily-Jo ?, m’a procuré des sensations incroyables, restées imprimées dans ma mémoire, à peine atténuées par un dernier chapitre qui m’a moins plu. J’y reviendrai.

Je ne sais pas comment se présente le livre broché, s’il dispose d’une table des matières. Dans la version de ma liseuse Kindle, il n’y a pas d’indication sur le plan de l’ouvrage. Etait-ce une volonté de l’auteur ou s’agit-il d’un loupé dans l’adaptation numérique ? Toujours est-il que je me suis lancé à l’aveugle dans les presque six cents pages du livre : une expérience extraordinaire !

Tout commence à Dallas, Texas, par la mort tragique de Philippe-Joseph Deloncle, Phily-Jo pour les intimes, P.J. pour les plus pressés. Accident, suicide ou meurtre ? Il se trouve que P.J. était le concepteur d’une théorie sur la présence d’énergie dans le vide, une révolution copernicienne selon lui, une mystification pour des observateurs accrochés à des intérêts inconciliables. Phily-Jo était aussi le constructeur d’une machine expérimentale, la FreePow, supposée démontrer le sérieux de sa théorie : un appareil capable de fabriquer de l’électricité à partir de l’énergie du vide, une matière première libre et gratuite. De quoi faire frémir les grands fournisseurs d’énergie fossile !

Exit Phily-Jo, donc ! Mais où est passée sa machine ? Le narrateur, Gary Sanz, un professeur de littérature qui taquine la muse à ses heures perdues, mène des investigations troubles et troublantes, en compagnie de sa femme, la belle Michelle, laquelle n’est autre que la sœur de Phily-Jo.

Les aventures que raconte Gary sont passionnantes et leur lecture est jubilatoire. L’auteur multiplie les clins d’œil. Le texte est écrit comme s’il était la traduction française d’un roman américain ; l’idée n’est pas nouvelle, Boris Vian s’y était déjà frotté, ce qui ne gâche ni le mérite de Marcus Malte, l’auteur, ni le plaisir du lecteur. La narration est émaillée de commentaires incidents, posés entre parenthèses, empreints d’humour et d’autodérision. L’auteur nous balade dans des digressions inattendues, longues, passionnantes. Tout cela forme un bavardage truculent et fascinant, dans lequel on est un peu perdu au début. Mais le charme opère et l’on y prend goût.

Soudain, surprise ! Sans signe avant-coureur, après deux cents pages et un nouvel événement tragique dans l’entourage familial de Gary, voilà qu’apparaît le titre du deuxième chapitre : Qui se souviendra de Gary Sanz ?. Changement radical de ton ! Sous la plume d’un nouveau narrateur et sur le modèle d’une enquête très sérieuse, il est question de la population carcérale aux Etats-Unis, plus particulièrement de la peine de mort et de ce qu’on appelle le « couloir de la mort ». Que vient faire là ce documentaire pour le moins inattendu ?… Ce n’est qu’une transition très habile. On retrouve Gary… dans un contexte différent. La fiction romanesque est relancée…

On est alors à peine à la moitié du livre et l’on n’en a pas fini avec les questionnements, les surprises et les rebondissements gigognes. Et l’on n’est pas prêt non plus de découvrir avec certitude ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Complot machiavélique ou délire paranoïaque ? Ne comptez pas sur moi pour vous en dévoiler plus. D’ailleurs, ai-je moi-même forgé ma propre conviction ?

L’auteur présente des arguments scientifiques solides et s’appuie sur des références littéraires bluffantes. Le personnage de Phily-Jo est inspiré du parcours singulier de Nicolas Tesla, un inventeur génial et fantasque auquel notre confort d’aujourd’hui doit beaucoup. L’auteur évoque largement Vladimir Nabokov, un écrivain souvent qualifié d’enchanteur, qui l’a inspiré dans ce roman où alternent réalisme et artifice : de quoi se jouer du lecteur, qui ne sait plus très bien ce qu’il doit croire.

Le dernier chapitre est très subversif. Marcus Malte ne cache pas ses convictions d’extrême gauche. Il passe de la manipulation en littérature à la manipulation en politique. Des « pièces à conviction » prétendent prouver que les esprits sont manipulés par les grandes sociétés américaines du secteur de l’énergie (pétrole, gaz, électricité) et par le capitalisme en général. Un manifeste politique pas très original et qui n’apporte rien au roman. Car finalement, qui essaie de manipuler qui et dans quel sens ?

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La vie clandestine, de Monica Sabolo

Publié le 26 Octobre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2022, 

J’ai bien aimé ce livre. Je l’annonce d’entrée, car je vais émettre quelques réserves qui pourraient faire croire le contraire. D’abord, je n’éprouve aucune curiosité pour les secrets malsains, pour les histoires sordides que des victimes dissimulent, puis qu’elles révèlent un jour à demi-mot, sans vraiment le dire, tout en le disant. Ensuite, je considère que les malheurs personnels des gens qui me sont inconnus ne me regardent pas, dès lors que je ne puis pas faire grand-chose pour eux. En tant que lecteur, j’ai donc un a priori de méfiance à l’égard des romans qui traitent des souffrances intimes des écrivains ou qui leur servent à régler des comptes avec des proches.

Pourquoi alors avoir choisi de lire le dernier roman de Monica Sabolo, me direz-vous ? En feuilletant rapidement les sujets abordés par les ouvrages sélectionnés pour le Goncourt, j’avais cru comprendre que La vie clandestine révélait des actes criminels du père de l’auteure, liées à ceux du groupe Action directe et leur apportant un éclairage nouveau. Ça m’intéressait… Certes, le prologue du livre évoquait quelques problèmes existentiels, mais quand je suis engagé dans une lecture, je ne construis pas mon avis dès ses premières pages. J’ai donc mis du temps à me rendre compte de mon contresens.

Action directe ! Comment des idéalistes aspirant à œuvrer au bonheur de l’humanité ont-ils été amenés à basculer dans la clandestinité, à devenir des hors-la-loi, des assassins ? Après avoir purgé leur longue condamnation, comment ont-ils assumé leur statut d’anciens terroristes ? Se sont-ils sentis coupables d’avoir tué des êtres humains ou regrettent-ils juste d’avoir tout raté dans leur vie ?

Au fil de ma lecture de La vie clandestine, je comprends que les forfaits commis par l’homme dénommé Yves S. n’ont rien à voir avec le terrorisme. Ça me contrarie un peu, mais je suis captivé par les deux enquêtes parallèles que l’auteure me fait suivre, d’un côté sur les traces des membres d’Action directe, de l’autre sur sa propre naissance, sur son enfance et son adolescence.

Quels sont les ponts entre les deux histoires ?

Le secret est le propre de la vie clandestine ; celui que cultivent les membres d’AD pour se rendre invisibles ; celui dans lequel l’auteure baigne depuis l’enfance ; celui des activités illicites d’Yves S., des turpitudes cachées qui conduisent l’homme qu’elle appelle son père à disparaître et à ne réapparaître que pour mourir ; des conséquences qui l’amènent, elle, à occulter une part d’elle-même.

Plus grave est l’indicible, l’impardonnable, l’indélébile. Pour y survivre, coupables et victimes se rejoignent, parce qu’inconsciemment, ils doivent chacun fabriquer des souvenirs falsifiés acceptables, respirables. Une part du passé disparaît de la surface de leur mémoire, s’enfouissant dans une sorte de clandestinité mentale.

On a tous sa part d’ombre, on a tous fait du tort à autrui, on s’est tous un jour comporté d’une façon dont on n’est pas fier. Mais il y a une gradation dans le mal que l’on peut commettre. Le meurtre, l’inceste sont des actes dont les coupables ne peuvent pas s’exonérer. Il est insupportable d’entendre d’anciens terroristes dire trente ans plus tard quelque chose du genre « c’était l’époque qui voulait cela », ou un père ayant violé sa fille prétendre : « c’est courant dans les familles ».

Les victimes ont besoin de tourner la page pour survivre. Je comprends donc la réaction de la narratrice devant la tombe de son père. Elle prononce en silence ces mots : « Je te pardonne, et je ne te pardonne pas ». Elle est victime. En revanche, je n’aime pas l’empathie, qu’en tant qu’enquêtrice, elle éprouve pour les anciens d’AD, au point de préférer les qualifier de « combattants révolutionnaires » plutôt que de terroristes ou d’assassins.

Mais l’écriture de Monica Sabolo est très belle, lyrique, envoûtante. Ses métaphores sont magnifiques. Elle se laisse parfois aller à l’autocompassion — c’est agaçant ! — mais on est agréablement emporté par la narration attachante et mélodieuse de ce livre, qui n’est pas vraiment un roman.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les liens artificiels, de Nathan Devers

Publié le 26 Octobre 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2022,

Créer sur Internet des mondes virtuels, pour les substituer ou les juxtaposer au monde réel ! C’est un objectif sérieux pour des spécialistes en technologies numériques. C’est un sujet de préoccupation pour des philosophes. C’est depuis longtemps un champ d’inspiration pour une littérature de science-fiction réservée à ses amateurs. Et voilà que la littérature dite générale s’y intéresse à son tour.

Il y a deux ans, le prix Goncourt récompensait L’Anomalie, où l’on émettait l’idée que notre monde pourrait lui-même être une simulation conçue dans un avenir éloigné. Cette année, l’un des candidats au titre a anticipé l’existence d’un métavers sophistiqué… Le terrain était tentant pour Nathan Devers et son premier (ou deuxième ?) roman, Les liens artificiels. Ce tout jeune intellectuel français bardé de diplômes est déjà bien en cour dans les cénacles politico-philosophico-littéraires, et il n’est pas rare de voir son visage lors de tables rondes sur les télés d’infos en continu.

Mais qu’est-ce donc qu’un métavers ? Tout simplement un jeu virtuel en 3D, auquel l’internaute participe par l’intermédiaire d’un avatar, un personnage virtuel qu’il a créé et qui lui est personnel. Les jeux vidéos des années quatre-vingt-dix et leur iconographie très rudimentaire étaient les précurseurs des métavers. Dans Les liens artificiels, celui que l’auteur imagine est bien mieux élaboré : « l’Antimonde » est une reproduction parfaite, au moindre détail près, du monde réel.

Le roman met en scène un jeune homme, Julien, dont les raisons d’exister sont en train de perdre tout leur sens. Viré par sa compagne après cinq ans de vie commune, il s’est exilé faute de moyens dans une banlieue éloignée et sans caractère. Musicien, il gagne à peine de quoi vivre en donnant des leçons de piano. Il reste déterminé à composer un album de chansons, mais jour après jour, il procrastine sur les réseaux sociaux, où il perd son temps et ce qui lui reste d’âme.

L’autre personnage principal est le créateur de l’Antimonde ; Adrien est un homme d’une intelligence et d’une culture supérieures, mais il est aussi narcissique et pervers, au point de vouloir dominer et manipuler l’humanité grâce à son métavers, dont il fait la promotion sur les réseaux sociaux.

Julien va découvrir l’Antimonde, y ouvrir un compte et se lancer à corps perdu — si l’on peut dire ! — dans l’aventure, par le biais d’un avatar qui en deviendra un acteur essentiel. Ce nouveau monde virtuel lui permettra-t-il de faire fortune ? De faire reconnaître ses talents d’artiste ? En tout cas, Julien et Adrien finiront par être fascinés l’un par l’autre.

Les liens artificiels est un livre original. La fiction est bien documentée et malgré quelques inévitables incohérences sans importance, elle s’intègre bien dans l’histoire récente des savoir-faire numériques et de la réalité simulée. La narration est accrocheuse. L’auteur stimule l’intérêt du lecteur par de bonnes questions, mais celles-ci ne trouvent pas les développements « décoiffants » qu’on pourrait espérer. Chaque chapitre se résume à une sorte de sketch, dont la chute est banale ou prévisible. Beaucoup d’imagination, une inspiration parfois morbide et un léger manque de sens romanesque.

La narration est accompagnée des commentaires prospectifs habituels sur les dérives des réseaux sociaux, du déclin des civilisations qui leur accordent une importance démesurée… L’auteur n’hésite pas à faire parler des personnalités, mortes et vivantes ; des pastiches amusants, mais timides, comme s’il ne fallait pas aller trop loin dans l’impertinence.

L’auteur maîtrise parfaitement l’écriture, variant le style selon les personnages et les intrigues. Lorsqu’il faut toutefois adopter le vocabulaire de personnes ordurières, qu’il est difficile d’être crédible ! Enfin, bravo pour les alexandrins, même sans rimes ; mais ils ne révolutionnent pas la poésie.

La réalité augmentée existe déjà, les paradis artificiels aussi. La vraie vie ne serait qu’un miroir aux alouettes, où chacun s’illusionnerait sur la place qu’il pourrait prendre… Je retiens aussi une idée intéressante et cocasse pour mettre fin au conflit israélo-palestinien.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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