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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Connemara, de Nicolas Mathieu

Publié le 30 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Quatre ans après Leurs enfants après eux, qui obtint le Goncourt, Nicolas Mathieu n’a pas changé et tant mieux. Dans Connemara, il nous emmène à nouveau chez lui, dans cette Lorraine perturbée par la disparition des industries, en passe d’oublier son patrimoine historique, et qui peine à se reconnaître comme simple composante d’une Région baptisée Grand Est. Les destinées des jeunes sont tracées d’avance : ils restent sur leur terre natale et se contentent d’un quotidien médiocre, comme leurs parents avant eux. Seuls, quelques rares privilégiés parviennent à s’en extirper. Pour réussir l’échappée, il faut de l’énergie, des moyens intellectuels et un minimum de soutien familial.

2017, année d’élection présidentielle. Hélène et Christophe sont tous deux nés quarante ans plus tôt, à Cornecourt, une petite ville des Vosges. Ils partagent un autre point commun : Michel Sardou et ses lacs du Connemara ont rythmé leurs fêtes du samedi soir ; pour l’un, dans les bals populaires du coin ; pour l’autre, dans les galas des Grandes Écoles, à Paris.

Christophe s’est laissé vivre, il n’a pas tenté sa chance ailleurs. Représentant en croquettes pour chats et chiens, il sillonne son secteur à bord de son break. Il est divorcé, père d’un petit garçon. Adolescent, il était assez beau gosse et ses performances dans l’équipe locale de hockey lui avaient valu une gloire éphémère, ainsi que quelques succès féminins. Hélène est grande, belle et brillante. Elle était partie à Paris, pour terminer ses études. Elle y avait dégotté un diplôme supérieur, un job de consultante très bien payé, et un mec plutôt pas mal, encore mieux payé qu’elle, avec qui elle a eu deux filles. Mais le rythme était tel, qu’elle a fait un burn-out et que la famille s’est repliée sur la Lorraine. Pas à Cornecourt, quand même ! A Nancy, un quartier résidentiel, une maison d’architecte, une belle situation pour chacun.

De Nancy à Cornecourt, il n’y a pas une heure de route et il suffit de donner un coup de pouce au hasard. Hélène et Christophe ont chacun leur crise de la quarantaine. Où suis-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? Et qu’est-il permis d’espérer, quand on se revoit vingt-cinq ans plus tard et qu’il reste si peu de points communs ? Nicolas Mathieu nous raconte tout : quatre cents pages d’allers-retours captivants entre le présent et le passé.

La prose de Nicolas Mathieu est très simple, fluide, accessible, elle emprunte au langage parlé et il lui suffit des mots les plus courants pour exprimer parfaitement la moindre sensation. Cet écrivain observateur crée ainsi des personnages authentiques, hommes et femmes, jeunes et vieux, à la manière d’un Balzac. Il installe le lecteur à leur contact, pas seulement pour les détails de leur aspect, de leur cadre de vie ou de leurs gestes, mais aussi pour l’instantané de ce qu’ils voient, de ce qu’ils entendent, de ce qu’ils sentent et de ce qu’ils ressentent, jusque dans les espaces les plus intimes, quand ils baisent. Parce que baiser est la parenthèse du salut, le seul moment où l’on s’éclate, sans penser à rien, surtout pas au temps qui fuit et que l’on perd sans s’en rendre compte.

Connemara est un roman politique, mais ce n’est pas une profession de foi. Comme dans son précédent roman, Nicolas Mathieu fonde sa fiction sur des déterminismes sociaux incontestables. J’ai en revanche senti s’effacer sa neutralité de romancier lorsqu’il évoque les tendances actuelles dites « néo-libérales » à optimiser l’efficience des services publics. Cela n’a pourtant rien à voir avec le libéralisme économique. Dans toute forme de société, le citoyen consommateur a droit à des services efficients, qu’ils soient publics ou marchands. Cette exigence appelle des remises en question, qu’il est difficile de mener sans aide extérieure, d’où l’intervention de consultants « privés » (désolé pour ce gros mot !), d’éventuels abus n’en justifiant pas le rejet en bloc. Reste l’emploi de la « novlangue » impulsée par les théoriciens de l’efficience. Les mots sont des symboles, ils unissent celles et ceux qui partagent des idées. Une pratique qui existe dans tous les domaines, politiques, philosophiques, artistiques ou autres, et dont on peut se sentir agacé, snobé, vexé et/ou exclu, dès lors qu’on la subit.

Cette réserve personnelle ne m’a pas empêché de trouver le roman pertinent et passionnant, de la première à la dernière page.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le Grand Monde, de Pierre Lemaitre

Publié le 30 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Ce qui frappe avant tout à la lecture des ouvrages de Pierre Lemaitre, c’est la prolificité de son imagination créatrice, sa capacité apparemment inépuisable à toujours piocher de nouveaux rebondissements dans son chapeau de magicien de la fiction romanesque ; des péripéties graves ou burlesques, réjouissantes ou tragiques, auxquelles vous n’auriez pas pensé, et qui surviennent toujours à un moment où vous ne vous y attendez pas.

Pierre Lemaitre n’est pas un styliste, c’est surtout un conteur. Son écriture est sobre, efficace, sans coquetterie inutile ; elle est accessible à tous. Le Grand Monde est un livre qui convient à celles et ceux qui recherchent dans la lecture un moment d’évasion. Plusieurs intrigues s’y développent tout au long de ses six cents pages, les chapitres étant consacrés tour à tour à chacune. Une construction littéraire d’un classicisme achevé, où s’expriment toutefois le savoir-faire de l’auteur de romans policiers et son talent pour maintenir à un niveau élevé l’envie de tourner les pages pour découvrir rapidement la suite des événements.

Le Grand Monde s’attelle aux pérégrinations d’une famille, les Pelletier : le père, la mère, leurs trois fils, Jean, François, Étienne, et la petite dernière, Hélène, âgée de dix-sept ans au début du livre. Ils vivent un festival d’aventures aussi savoureuses que surprenantes, très bien insérées dans le contexte historique de la fin des années quarante, dans l’immédiat après-guerre. Le centre de gravité du roman est à Paris, mais une partie de l’action prend place à Beyrouth – on n’en comprend la raison que sur le tard – et à Saigon, alors sous le joug d’une administration coloniale française à bout de souffle et en butte aux premières escarmouches de la guerre d’indépendance d’Indochine.

Chacun des Pelletier affiche une face attachante et une face sombre – ce qui est probablement notre lot à tous. Ces personnages d’une banalité un peu caricaturale sont confrontés à des péripéties insolites, parfois saugrenues et pourtant authentiques, comme l’incroyable et scandaleuse affaire des piastres. L’auteur ne ménage pas la société française de l’époque, sa presse, ses mœurs, ses institutions politiques et judiciaires. A la lumière de ses opinions personnelles, nul doute qu’il ne tente d’instiller l’idée que rien n’a vraiment changé. On voit très bien à quelle actualité il fait référence en décrivant une manifestation très violente sur l’avenue des Champs-Elysées en faveur de mineurs en grève. Il est vrai que la critique sociale est l’une des marques du roman picaresque, genre auquel il convient de rattacher Le Grand Monde.

Le récit appelle tellement d’images, qu’en lisant, je voyais les personnages évoluer comme dans une fiction en bandes dessinées. J’ai retrouvé, dans Le Grand Monde, l’esprit des aventures de Tintin, le reporter qu’Hergé faisait trotter çà et là sur le globe, dans un monde conforme à la vision géopolitique qu’il en avait. Débarquent de surcroît des personnages en provenance d’Au revoir là-haut, un peu comme Rastapopoulos et le général Alcazar réapparaissaient à l’occasion dans Tintin.

Une façon d’afficher une filiation entre une nouvelle trilogie nommée Les années glorieuses, dont Le Grand Monde serait le premier tome, et la précédente, baptisée sur le tard Les enfants du désastre, où les liens de parenté entre les trois romans (*) étaient ténus et de pure forme. Du coup, s’étend sur soixante ans la promesse d’une véritable saga picaresque.

A la fin du livre, il est clair qu’on n’en a pas fini avec les enfants de Louis et d’Angèle Pelletier. Un nouvel horizon professionnel et privé se dégage pour François ; Hélène est trop belle et trop caractérielle pour ne pas avoir un avenir romanesque ; sans oublier Jean, dont il faudra bien traiter les pulsions et ses implications.

La nouvelle trilogie pourrait bien mériter l’appellation de série.

(*) : Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le lac de nulle part, de Pete Fromm

Publié le 2 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Spécialiste de la littérature dite nature writing, Pete Fromm imagine des fictions romanesques au sein de grands espaces naturels sauvages, tel qu’il en existe de différentes sortes en Amérique du Nord. Je garde un excellent souvenir de Mon désir le plus ardent, lu il y a quelques années, un roman magistral et poignant qui s’ouvrait sur les rivières turbulentes du Wyoming. Dans Le lac de nulle part, les eaux sont plus calmes, mais les personnages sont tourmentés.

Une famille éclatée. Cela fait des années que papa est parti au loin. Pour élever leur progéniture, maman a multiplié les heures supplémentaires et elle continue. Leurs deux enfants, des jumeaux, une fille et un garçon respectivement prénommés Al et Trig, sont aujourd’hui adultes et ils mènent leur vie chacun de leur côté. Dispersés dans l’immensité américaine, tous restent nostalgiques de bons moments passés il y a bien longtemps lors d’expéditions familiales sur les lacs du nord des Etats-Unis, en limite du Canada. Quand papa propose de se retrouver en octobre pour une nouvelle randonnée d’un mois en canoë, Al et Trig acceptent volontiers. Maman n’est pas conviée.

Pendant deux semaines, ils s’enfoncent tous les trois dans les forêts et naviguent sur une suite infinie de lacs ; ils passent de l’un à l’autre en portant canoës et paquetages, se nourrissent de pêches, bivouaquent sous des températures d’automne qui baissent de nuit en nuit. Tout va bien, on semble heureux de se retrouver, mais cela pourrait n’être qu’apparence ; on évite de prêter attention à des attitudes étranges ; le passé remonte à la surface et ce ne sont pas que de bons souvenirs… Puis un événement inexplicable les surprend et précipite le retour. Mais l’hiver s’annonce précoce, et dans la région, il s’accompagne couramment de températures glaciales et d’intempéries violentes. Les itinéraires deviennent incertains. Parviendront-ils à revenir ?

L’auteur a confié le rôle du narrateur à Trig, un jeune homme aussi irrésolu que sa sœur est proactive. Tout au long du récit, Trig s’étend sans modération sur la vie quotidienne des trois randonneurs, sur l’observation de leurs comportements, sur la contemplation de la nature – et je suis sûr que l’apparition d’aurores boréales vaut le voyage. Aucune précision ne nous est épargnée par le jeune narrateur sur la préparation des repas, sur l’installation et le démontage des bivouacs… et sur ses états d’âme personnels empreints d’angoisse et de culpabilité irraisonnées. Des descriptions et des commentaires certes intéressants, mais qui finissent par être ennuyeux à force d’être répétitifs…

En vérité, Pete Fromm sait parfaitement ménager ses effets : le temps mis à lire ces pages fourmillant de détails sert à maintenir à haut niveau la tension de l’incertitude. Je m’y suis volontiers laissé prendre. Je ne suis pourtant pas sensible, en général, au suspens des polars et des thrillers ; je n'essaie jamais de découvrir le coupable et le pressentiment d’un crime qui s’ourdit ne m’empêche pas de dormir. Dans Le lac de nulle part, j’ai joué le jeu, je me suis astreint à suivre tous les développements à un rythme de lecture normal, sans chercher à tourner les pages plus vite. Il le fallait bien et je vous engage à faire de même… car sinon, autant aller directement au chapitre final pour connaître le dénouement. Je me suis senti récompensé de ma patience. Dans les toutes dernières pages, l’auteur livre une chute surprenante, qui m’a rappelé celle de Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, un autre roman de nature writing.

Dans des paysages assurément sublimes et probablement oppressants, Pete Fromm a noué autour de ses personnages des intrigues inspirées de l’air du temps. Les règlements de comptes tardifs entre des pères et leur fille défrayent de plus en plus souvent la chronique. Les troubles mentaux qui menacent les personnes prenant de l’âge alimentent nos préoccupations. Dans le monde de la finance, la roche Tarpéienne n’est jamais éloignée du Capitole… La solidarité entre jumeaux pourrait être un atout pour faire face à ces difficultés.

L’écriture est belle et je me suis senti captivé tout au long de ma lecture, mais une fois le livre refermé, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir été quelque peu manipulé.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Ton absence n'est que ténèbres, de Jon Kalman Stefansson

Publié le 2 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Prix du meilleur livre étranger 2022, Ton absence n’est que ténèbres est l’œuvre d’un romancier et poète islandais du nom de Jon Kalman Stefansson. Les personnages sont islandais, les péripéties sont ancrées en Islande, dans les fjords de l’Ouest, « à l’extrême limite du monde habitable », où vivent quelques familles d’éleveurs de moutons… qui ne font pas qu’élever des moutons. L’Islande est un pays étonnant, le niveau de vie y est élevé, la population est ouverte aux cultures contemporaines, tout en restant attachée à ses traditions, comme celle de la littérature médiévale des sagas.

Et justement, sur six cents pages et cent vingt ans, le livre se révèle être la saga d’une famille de la région. En début de lignée, Gudridur, une paysanne très modeste qui fit preuve, à la toute fin du XIXe siècle, d’une audace intellectuelle surprenante. A l’autre extrémité, Eirikur, un guitariste professionnel de quarante ans, féru de pop music ; un homme tourmenté qui devra se reconstruire lorsqu’il aura découvert les témoignages, lettres et photos laissées par ses ascendants. Entre les deux, une série de personnages hauts en couleur, des parents, des voisins, des amis. Ils vivent, aiment, puis meurent, sombrant dans les ténèbres de l’oubli ou se perpétuant dans la lumière des mémoires. Les épreuves traversées par ces femmes et ces hommes, pour la plupart en couple, sont étonnantes, émouvantes, tragiques. Elles sont passionnantes à lire.

On s’interroge sur le narrateur amnésique. Qui est-il ? J’ai mon idée : il est l’Ecrivain, avec un grand E, l’homme qui n’a pas de souvenirs et qui n’en a pas besoin, car son rôle est de donner vie à des personnages et à leurs aventures. Installé dans un « non-lieu » à l’instar d’un metteur en scène isolé dans sa loge en marge d’un tournage, il a pour interlocuteur sa conscience, à moins que ce ne soit un émissaire du Diable, signataire d’un pacte. Il lui faut aussi quelques bouteilles de whisky tourbé, mais attention aux abus ! Le narrateur impose sa présence dans une fiction ralentie par le temps de l’écriture, tout en vivant de plain-pied dans le monde réel. S’il n’y prend garde, il pourrait lui arriver d’insérer une femme aimée dans le roman. De quoi rendre la lecture complexe ! J.K. Stefansson assume : son livre, tout comme la vie, comporte des zones d’ombre. Au lecteur d’en savourer la poésie.

Et si le héros de l’histoire était… le lombric ! Oui, vous avez bien compris, le lombric, ce petit ver de terre qui remue les sols pour les oxygéner, le « poète aveugle de la glèbe », selon les mots de l’auteur. Sans lui et sans Gudridur, les personnages du roman n’auraient pas existé. Je n’en dirai pas plus.

Le livre se présente comme un assemblage d’épisodes, transcrits par l’Ecrivain sur des feuilles volantes, tel qu’ils lui seraient venus à l’esprit, dans un désordre temporel plus ordonné qu’on ne le pense. Il les aurait annotés d’un titre ou d’une épigraphe, mais n’aurait pas corrigé les textes, assumant redites, non-dits et contredits. Parmi les thèmes qui reviennent en leitmotiv, l’amour : l’amour fidèle, l’amour bienveillant, l’amour pour toujours, mais aussi l’amour interdit, l’amour irrésistible, l’amour ravageur… Angoisse face aux choix qui se présentent, cruels, poignants…

Autre thème omniprésent : la vie, la mort, la vie qui continue après la mort, comme si l’on n’avait jamais existé. Boire pour ne pas y penser ? Non, c’est l’écriture qui permet d’effacer l’oubli, de garder les morts parmi les vivants, afin qu’une lueur perdure dans les ténèbres. La musique aussi peut servir d’appui. Ton absence n’est que ténèbres s’accompagne d’une playlist de mélodies très mélancoliques, la « compilation de la Camarde », associant parmi bien d’autres, Elvis, Dylan, les Beatles et Springsteen à Erik Satie, Miles Davis et Ella Fitzgerald.

En dépit de ses sombres évocations, Ton absence n’est que ténèbres est un très beau roman, offrant des moments de lecture savoureux, dès lors qu’on ne se laisse pas désorienter par la chronologie des événements. Pour détendre l’atmosphère – tandis que l’auteur nous accorde une happy end –, je signale une dernière difficulté, un peu folklorique : les prénoms islandais sont vraiment compliqués à mémoriser ; quant aux patronymes et aux noms de villages, ils sont carrément impossibles à prononcer, d’autant plus que, je l’ignorais, l’alphabet islandais comporte des lettres en plus des nôtres.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La décision, de Karine Tuil

Publié le 1 Février 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2022, 

Karine Tuil s’est spécialisée dans les fictions romanesques explorant les violences qui nous effraient, les failles qui menacent notre Etat de droit et les dilemmes auxquels nous expose notre société démocratique. Son dernier roman, La décision, ne déroge pas à cette ligne.

La narratrice, Alma Revel, est coordinatrice du pôle d’instruction antiterroriste de Paris, un poste de magistrat exigeant, stressant, parfois bouleversant, qui la fait vivre à un rythme trépidant. Son rôle, son comportement et les décisions qu’elle prend en surmontant ses émotions l’exposent souvent à la colère des accusés, des victimes et des observateurs ; des colères qui peuvent se traduire par des insultes, des menaces et dans le cas de la condamnation de certains criminels, par des violences concrètes. Elle est contrainte de vivre sous protection policière.

En mars 2016, la clôture d’une instruction l’amène à statuer sur le cas d’un jeune Français arabe musulman. Parti en décembre 2014 en Syrie, il en est reparti en mars 2015, se faisant arrêter à la frontière turque. Ramené en France, il a été aussitôt emprisonné ; cela fait un an. Pour bien situer l’atmosphère qui règne alors, rappelons que les attentats Charlie / Hyper Cacher ont eu lieu les 7 et 9 janvier 2015 et ceux du Bataclan (et autres endroits parisiens) le 13 novembre 2015.

Tout jeune musulman passé par la Syrie est logiquement soupçonné d’être mêlé aux crimes de l’Etat islamique. Le parcours est souvent le même : une enfance déstructurée dans une famille à problèmes, la consultation de sites Internet de prosélytisme terroriste, la rencontre de recruteurs salafistes. Si le jeune homme déclare avoir été trompé, qu’il nie toute velléité de violence et argue de son intention de mener une vie régulière en France, vient un moment où le juge d’instruction doit prendre une décision : faut-il le maintenir en détention provisoire, au risque de le voir un jour définitivement perverti par l’extrémisme islamique rampant des prisons ? ou convient-il lui de lui accorder un simple contrôle judiciaire assorti du port d’un bracelet électronique, au risque, s’il a dissimulé ses intentions criminelles, de le voir commettre un attentat sanglant dans les semaines qui suivent ?

La magistrate est aussi une femme comparable à d’autres : à quarante-neuf ans, mère de trois enfants, Alma Revel est en instance d’un divorce qu’elle tient à mener dans de saines conditions. Elle entretient une liaison tumultueuse et passionnelle avec un avocat… Le couple, la famille, le désir, le mariage mixte, la séparation, le conflit d’intérêts… cela fait beaucoup de sujets qui s’entremêlent, peut-être trop, avec les responsabilités d’une juge d’instruction antiterroriste. Cela grève un peu la crédibilité du récit. Femme au bord de la crise de nerfs… et même au-delà !

Le livre se lit très rapidement, comme un thriller. L’écriture est nerveuse, survoltée à l’image de la narratrice. A l’inverse, les extraits d’interrogatoires qui mettent fin aux chapitres m’ont paru plats, routiniers. Sont-ils inspirés de la réalité ? Peut-être est-ce l’effet de la Taqiya, la ruse dissimulatrice des terroristes islamistes. Le dialogue ultérieur avec le négociateur du Raid est d’un réalisme effrayant.

Il est courageux d’écrire sur la problématique de la décision, car ne la connaissent vraiment que les personnes qui ont la responsabilité d’en prendre, en conscience de toutes les conséquences. Décider – dans les affaires publiques, dans la vie privée ou dans le business – reste un acte personnel solitaire. Décider, ce n’est pas faire voter à la majorité, ce n’est pas procéder à une déduction logique, ce n’est pas compiler des algorithmes ou calculer une somme pondérée de critères. Le sujet est d’autant plus courageux, que nombreux sont ceux qui – souvent sous couvert d’anonymat – critiquent à la légère des décisions qui ne sont pas de leur ressort ni de leur niveau. Le concept de « bonne décision » n’existe pas. C’est la gestion ultérieure de la solution adoptée, qui fera qu’une décision aura été bonne ou pas.

A noter chez l’auteure, comme dans ses précédents romans, un cocktail de fascination et de distanciation à l’égard du judaïsme orthodoxe, qui occupe un espace accessoire dans la fiction.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

Pour lire mes critiques des précédents romans de Karine Tuil, cliquez sur les liens : 

Les choses humaines

L'insouciance

 

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anéantir, de Michel Houellebecq

Publié le 1 Février 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2022

La publication d’un roman de Michel Houellebecq est toujours un événement littéraire ; l’écrivain est une star, il a ses idolâtres et ses détracteurs. J’aime bien sa manière d’écrire, j’ai apprécié la plupart de ses romans et c’est assez naturellement que je me suis imposé de lire anéantir dès sa parution.

Les premiers chapitres sont accrocheurs, prometteurs. Les touches d’ironie décalées caractéristiques de Houellebecq transparaissent derrière le style simple, direct, à la fois classique et libre. Je me suis laissé docilement embarquer par la fiction, début 2027 – oui, dans cinq ans ! – à Paris, dans les cercles du pouvoir.

Là, on s’inquiète d’une mystérieuse organisation terroriste qui s’attaque au commerce mondial, tout en diffusant des messages composés de signes cabalistiques, auxquels les hackers les plus affûtés n’entravent que pouic. L’on prépare aussi les élections présidentielles, qui approchent. La Constitution ne permet pas au président en exercice – qui n’est pas nommé, mais ressemble à qui vous savez – de se représenter pour un troisième mandat, une option que ne rejetterait pourtant pas l’opinion publique. On subodore que le président pourrait faire élire un homme de paille, avec l’intention de revenir cinq ans plus tard pour deux mandats supplémentaires ; un scénario à la Poutine / Medvedev.

J’en ai eu l’eau à la bouche et je me suis préparé à suivre tout cela en compagnie de l’antihéros houellebecquien de service, l’homme apathique sans qualités, central dans chaque roman de l’auteur. Il est un peu monté en grade par rapport à ses prédécesseurs. Pensez : un énarque, haut fonctionnaire ! Paul Raison est le chef de cabinet (le chef, pas le directeur !) du ministre de l’Economie et des Finances, un certain Bruno Juge, que certains lecteurs identifient à Bruno Lemaire… une assimilation qui fonctionne assez bien. Pour corser le tout, j’apprends que le père de Paul était un agent très important des services secrets français. Voilà qui laissait augurer une histoire passionnante !

Un feuilleton en-dessous de mes espérances ! Je n’ai eu à me mettre sous la dent que le quotidien tristounet du presque quinquagénaire Paul Raison et de sa grise famille. Sortir de l’ENA n’empêche pas d’être un homme comme les autres, avec ses petites misères secrètes. A l’exception des deux dernières parties (sur sept), où la glissade progressive vers le néant, inattendue et glaçante, m’a littéralement tétanisé, j’ai lu les sept cents pages d’anéantir sans enthousiasme ni déplaisir. L’écriture est tellement habile, fluide, avec ici ou là un commentaire désabusé aussi pertinent qu’hilarant, que malgré la longueur du livre, je n’ai pas eu le sentiment de m’ennuyer.

Ai-je perdu mon temps ?… Pas autant que Paul et sa femme, qui ne se sont pas touchés pendant dix ans ! Ils s’y remettent, y prennent goût, baisent comme des fous… Malheureusement, c’est un peu tard ! Mais ils ont raison, ce serait bête de mourir idiot…

Il me reste des questions sans réponses. Quel est l’intérêt des nombreux et indéchiffrables rêves de Paul ? A quoi rime l’intervention clandestine d’un commando de gentils mercenaires d’extrême droite, juste pour sortir un père âgé et handicapé d’un établissement de soins et l’installer dans sa famille ? 

Je lis dans la presse qu’anéantir est l’occasion pour Houellebecq d’exprimer sa foi catholique et ses convictions politiques très conservatrices. On évoque aussi le pessimisme de l’auteur et sa vision prémonitoire de l’effondrement de notre civilisation. Rien que cela ! Il y a pourtant eu pire dans l’histoire et il y a toujours pire de nos jours sur la planète. Le talent d’un romancier est de faire vivre des personnages de fiction ; ils ont leurs idées, leurs convictions, leur sensibilité ; ce sont les leurs. En tant que lecteur de romans, ça ne m’intéresse pas de savoir si ce sont aussi celles de l’auteur.

En conclusion, je me demande quand même si une forme de magie n’est pas en train de se dissiper. En d’autres termes, serai-je aussi prompt à lire le prochain Houellebecq ?

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

Pour lire mes critiques des précédents romans de Michel Houellebecq, cliquez sur les liens :

Sérotonine

Soumission

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Elise sur les chemins, de Bérangère Cournut

Publié le 27 Janvier 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2022, 

Lire des vers libres n’est pas mon habitude,

Mais à titre d’exception,

Sur amicale recommandation,

Je me suis accordé cet interlude.

Selon ses propres propos, Bérangère Cournut a « toujours écrit des trucs un peu bizarres » : des poésies, des contes, des romans, des récits d’aventures survenues dans des contrées tellement lointaines qu’elles paraissent improbables. Ecrit en vers libres, Elise sur les chemins est une nouvelle expression de la créativité bizarroïde de son auteure.

Nés dans une famille libertaire vivant isolée dans un paysage de collines boisées, Elise et ses neuf frères et sœurs vont à l’école de la nature. La mère joue le rôle d’institutrice, pendant que le père s’occupe de la logistique du gîte et du couvert (en mode chasse-cueillette). C’est Elise qui raconte.

Les deux aînés, Onésime et Elisée, décident un jour de partir en ville parfaire leur formation d’horticulteur dans un internat. Le reste de la famille a du mal à comprendre. Elise aussi ; il est tellement agréable de traîner sur les chemins forestiers, de s’accrocher à des branches ou de sauter d’une pierre à l’autre au bord de la rivière…

Dans les rochers, Elise croise la Vuivre, un être fabuleux, mi-fille, mi-serpent. Toutes deux prennent l’habitude de se rencontrer, de se parler.

Deux ans plus tard, la famille est sans nouvelles d’Onésime et d’Elisée. Elise part les rechercher à la ville. Une expédition pour une plongée dans un monde qu’elle ne connaît pas, où les rapports humains lui apparaissent impitoyables. Elle y découvrira les êtres féminins maléfiques qui chamboulent la tête des jeunes hommes. Mais la Vuivre l’avait mise en garde…

A la frontière du réel et du fantastique, Elise sur les chemins est un charmant et poétique conte philosophique empreint de beaux sentiments. Les vers libres donnent une sorte de rythme musical à la lecture, très fluide.

L’auteure a trouvé son inspiration dans la vie d’Elisée Reclus (1830-1905), dont elle reprend les prénoms des nombreux frères et sœurs. Grand voyageur, géographe réputé, auteur d’une encyclopédie en vingt volumes (La Nouvelle Géographie Universelle), Elisée Reclus fut aussi un infatigable défenseur d’utopies anarchistes et communistes. Militant pacifique, on pourrait le qualifier d’écologiste avant l’heure.

N’étant pas vraiment un roman,

Ce livre ne peut être réellement

 Jugé comme les autres.

Je ne lui attribue donc aucune note.

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Le ladies football club, de Stefano Massini

Publié le 27 Janvier 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2022, 

Je suis allé au bout du livre,

Pourtant le choix de son auteur

De l’écrire en vers libres

M’avait au premier abord fait peur.

Stefano Massini n’en est pas à sa première expérience du vers libre. Il y a deux ans, ce dramaturge italien s’était fait remarquer par une saga écrite selon le même procédé littéraire : neuf cents pages, trente mille vers sur l’épopée de la famille Lehmann – oui, celle des Brothers disparus dans l’éclatement de la bulle financière de 2008.

Faisant du vers libre une sorte de marque de fabrique personnelle — partagée avec sa brillante traductrice Nathalie Bauer —, il récidive avec le Ladies Football Club, un conte humoristique et philosophique, racontant l’histoire de la première équipe féminine de football.

Novembre 1917. En Angleterre, les hommes jeunes valides sont à la guerre. Manquant de main-d’œuvre, l’industrie fait appel aux femmes. C’est notamment le cas d’une usine de munitions, où l’on met au point de nouvelles bombes, légères, sphériques, des boules de la taille d’un ballon de football… Midi, pause casse-croûte ! Onze ouvrières mangent leur sandwich dans la cour de l’usine. Un prototype traîne là. Une ouvrière donne un coup de pied dedans et l’envoie rouler. Les dix autres la rejoignent et elles se mettent à jouer au football…

Elles y prennent goût et recommencent chaque jour – avec un vrai ballon ne risquant pas d’exploser. Elles adoptent presque machinalement les gestes des professionnels. Ce n’est pas vraiment surprenant : depuis des années elles étaient contraintes d’écouter leurs pères, frères et maris commenter en détail les hauts faits de leurs idoles. De fil en aiguille, malgré l’opposition et les quolibets de leur patron, elles parviennent à former une équipe structurée, en rencontrent d’autres, sur de vrais terrains, devant un vrai public ; victoire, match nul, défaite, la vie du football, quoi !

Comment les hommes réagissent-ils ? Ils passent successivement par l’incrédulité, l’indignation, l’ironie… concèdent enfin des compliments – à contrecœur ! Une fois la guerre terminée, ils s’efforceront de reconquérir ce qu’ils estiment leur appartenir. Une loi interdira le football féminin ; la boucle est bouclée, il faudra plusieurs décennies avant qu’il réapparaisse.

Les personnalités des onze ouvrières footballeuses sont savoureuses. Le déroulé de leurs matches est très amusant. Les vers libres donnent à cette histoire fantaisiste une atmosphère de fable allégorique. Les arrière-pensées politiques sont manifestes, ce qui n’empêche pas le texte d’être drôle et touchant.

Question : qui lira ce livre ? Les hommes aiment le football et ne lisent pas. Les femmes lisent mais n’aiment pas le foot… Bon ! Peut-être suis-je un peu caricatural…

N’étant pas vraiment un roman,

Ce livre ne peut être réellement

Jugé comme les autres.

Je ne lui attribue donc aucune note.

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Terra Alta, de Javier Cercas

Publié le 15 Janvier 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2022, 

Après quelques livres difficiles, la plume déliée et ondulante de l’écrivain espagnol Javier Cercas – via son traducteur habituel – m’a procuré l’effet d’un bain de fraîcheur. Le plaisir d’une lecture tranquille, même pas troublée par la découverte dans les premières pages d’un double assassinat sordide. Devant les corps affreusement torturés d’un couple de personnes âgées richissimes, l’enquête se met en branle, avec aux premières loges, un jeune flic du nom de Melchor Marin.

Terra Alta se présente ainsi comme un roman policier tout ce qu’il y a de plus classique : quand il y a meurtre, l’objectif est d’identifier et d’arrêter le ou les meurtriers. Mais l’auteur prend son temps, s’étend sur le quotidien du jeune enquêteur, de sa séduisante épouse Olga et de leur petite Cosette. (Tiens ! Quel drôle de prénom !) La petite famille mène une vie heureuse à Gandosa, le principal village de la Terra Alta, une région reculée au fin fond de la Catalogne… Cela durera-t-il ?…

Au deuxième chapitre, on oublie le crime de Terra Alta. Focus sur Melchor et son passé. Il s’avère que son parcours, dans la banlieue de Barcelone, n’a pas été un long fleuve tranquille. Une adolescence révoltée, sans père, auprès d’une mère prostituée qui mourra assassinée, des fréquentations qui l’ont conduit à la drogue, à la violence, à la délinquance, au grand banditisme. Au bout du compte, un long passage par la case prison, où s’établira avec un avocat une relation de confiance mutuelle.

Sauvé par la lecture de romans ! La découverte du chef-d’œuvre de Victor Hugo, Les Misérables, aura amené Melchor à réfléchir sur lui-même, à la lumière de l’itinéraire de son héros Jean Valjean. S’estimant comme lui victime d’injustices, il finira par comprendre que la haine qu’il nourrit à l’égard de la société l’empêche de progresser. Mais la rédemption d’un Jean Valjean transformé en M. Madeleine ne lui paraîtra pas crédible. Ce qui en revanche le fascinera, c’est la vertueuse, mais dangereuse intransigeance du policier Javert, l’antihéros par devoir, l’homme qui applique la loi envers et contre tout sentiment. Melchor décidera de se mettre au service de la justice – une justice à sa façon ! – et de devenir à son tour policier.

Les chapitres suivants sont alternativement dédiés au présent et au passé. Le présent montre à Terra Alta une enquête qui n’avance pas, sauf lorsque Melchor la mène… à sa manière, ce qui lui coûtera très cher. Le passé dévoile un aspirant policier qui se construit, n’en faisant qu’à sa tête, guidé par un sens rigide du Bien et du Mal. Passé et présent se rejoindront lorsque Melchor, auréolé d’une gloire récente méritée, jettera l’ancre dans le monde minuscule de Gandosa, où chacun recherchera son accointance, non sans le laisser découvrir tout seul ce qu’il faut savoir sur les autres.

Je me suis attaché à ce personnage de Melchor pourtant dérangeant compte tenu de ses dérapages incontrôlés de violence. Sa détermination implacable et introvertie cache une sensibilité extrême. Mais la justice est-elle vengeance ou application froide de la règle. Qui définit ce qui est juste et injuste, ce qui doit être toléré, ce qui doit être puni : les lois ou la Loi ? Tant que sa radicalité restera exclusive de toute conscience humaniste, Melchor ne sortira pas du silence.

Le silence ! Dans la collectivité comme chez l’individu, il arrive que le silence masque la haine, la peur, la culpabilité. En Espagne, la guerre civile est toujours présente dans la mémoire des anciens. L’un de ses épisodes les plus sanglants, la bataille de l’Ebre, se déroula non loin de Terra Alta… Une piste ? Peut-être ! Mais comment de jeunes enquêteurs pourraient-ils la suivre ?

Du coup, le fil de résolution des énigmes du crime est décevant. Je n’aime pas quand les clés d’un mystère sont dévoilées sous la forme d’une confession exhaustive à la fin d’un polar ; un écrivain se doit de trouver mieux. Il n’empêche que Terra Alta est un roman agréable à lire. On peut déplorer que la narration s’étende sur de nombreux détails accessoires, dont on ne saisit pas au prime abord le charme ni l’intérêt. Je trouve que cela confère à la lecture une forme de lenteur dont je tiens à faire l’éloge, car cela distingue ce livre d’un thriller de base.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Lilas rouge, de Reinhard Kaiser-Mühlecker

Publié le 15 Janvier 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2022, 

Que la lecture de ce livre a été longue et ardue ! Lilas rouge, un roman de sept cents pages très denses, raconte l’histoire d’une famille du terroir en Autriche, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin du siècle. Trois générations de paysans autrichiens qui ne parlent pas ! Taiseux comme peuvent l’être certains paysans obsédés par leurs récoltes. Taiseux comme peuvent l’être certains Autrichiens, lorsqu’il est question de la participation de leur pays aux crimes du Reich nazi.

Les Goldberger sont des exploitants agricoles prospères. Leurs terres sont situées en Basse-Autriche, à proximité du village de Rosental. Dans la famille, ils sont plusieurs à s’appeler Ferdinand, un prénom fameux dans l’histoire de l’Empire austro-hongrois.

Le fondateur de la lignée, appelons-le Ferdinand 1er, apparaît à Rosental pendant la guerre, à son corps défendant, mais avait-il le choix ? Dans son ancien village, en Haute-Autriche, il était le chef local du parti nazi. Il ressort qu’il a abusé de ses pouvoirs et que sa sécurité s’en est trouvé menacée. Avec l’accord du parti, il a accepté d’être exfiltré, de quitter sa riche exploitation forestière et d’entreprendre, à plus de soixante ans, une nouvelle vie à l’autre bout du pays, dans une ferme en ruine sur des terres agricoles en friche. Veuf, il est accompagné par sa fille Martha, à peine sortie de l’adolescence, tandis que son fils, qui porte le même nom de Ferdinand, est au front. A Rosental, le nouvel arrivant conserve son uniforme et ses prérogatives de serviteur officiel du régime. Fort de son expérience précédente, il garde une certaine réserve, mais lors de l’exécution publique d’un prisonnier, il perd les pédales et fait preuve de barbarie. Il lui en coûtera de violentes représailles, sitôt la fin de la guerre. Pour sa part, il s’en remettra facilement, mais pas Martha.

Ferdinand 1er travaille d’arrache-pied, remet d’aplomb la ferme et les terres qui sont désormais les siennes. Son sens des affaires lui assure la prospérité. De retour de captivité, Ferdinand II rejoint son père, prend les rênes de l’exploitation agricole et en poursuit le développement. Quand son fils cadet, Thomas, lui succède à son tour, le travail se mécanise et se modernise. Financièrement, les Goldberger père & fils s’en sortent bien, bon an mal an. Leurs épouses, effacées en apparence comme il se doit, apportent l’équilibre qui manque à ces hommes restés frustes et qui se ressemblent. Des paysans durs à la tâche, les pieds dans la terre, le nez sur leurs comptes, obsédés par la transmission. Des caractères entiers, colériques, tourmentés, peu attachants… Une tendance à boire plus que de raison…

Ferdinand 1er garde le silence sur ses exactions. Dans la famille, chacun ressent la réputation sulfureuse qui entache leur nom, mais nul ne cherchera à en savoir plus. Plutôt que d’affronter la vérité, ils se laissent impressionner par un texte biblique, qui mentionne « un Dieu jaloux, qui punit les fautes des pères sur leurs enfants jusqu’à la troisième et à la quatrième génération ».

Un châtiment ! Voilà ce qui expliquerait les difficultés auxquelles la famille doit faire face : le mutisme de Martha, les dérives de Paul et son sacrifice, l’absence de progéniture au foyer de Thomas et Sabine… Combien de générations ? Les Goldberger gambergent sur les chiffres : trois, quatre, ou trois plus quatre ?… L’apparition inattendue d’un Ferdinand III mettra-t-elle fin à la malédiction ?

Reinhard Kaiser-Mühlecke est un Autrichien lettré d’à peine quarante ans, né dans une famille de paysans. Il travaille dans l’exploitation agricole de ses parents, tout en se consacrant en même temps à l’écriture. Lilas rouge est son quatrième roman. Connaissant son sujet, il s’y étend longuement, très longuement, sur la vie quotidienne des paysans. En dépit de son talent littéraire, je n’ai pas éprouvé de passion pour les descriptions très détaillées du travail aux champs ni pour celles de l’entretien du matériel agricole ou de l’aménagement des étables.

La lecture de Lilas rouge m’a demandé beaucoup d’efforts, tant pour déchiffrer la vérité des faits, que pour m’y retrouver dans les monologues intérieurs des personnages. Lorsqu’on est confronté au silence, il est difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé, il est difficile de savoir ce que les gens ont en tête. C’est cette opacité que l’auteur s’est attaché à reconstituer. Avec brio.

TRES DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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