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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Le dernier tribun, de Gilles Martin-Chauffier

Publié le 21 Décembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2021, 

Journaliste à Paris Match, écrivain salué par plusieurs prix littéraires, Gilles Martin-Chauffier est un observateur attentif de la comédie humaine contemporaine. Les élites de notre société ont, par leurs intrigues, inspiré la plupart de ses romans. On y découvre des proches du pouvoir – politiques, journalistes, magistrats – qui prétendent défendre la morale des institutions, tout en y dérogeant sans réserve à titre personnel, plus préoccupés par leurs ambitions et leurs intérêts que par le bien public.

Ces travers républicains ne datent pas d’hier. Dans Le dernier Tribun, Martin-Chauffier déplace son objectif critique vers la Rome de Jules César, une façon de parler, car ce dernier n’apparaîtra qu’à la toute fin de l’ouvrage, au moment où, après avoir franchi le Rubicon, il sera adoubé par le Sénat en tant que Cesar Imperator. Pendant la majeure partie du livre, César est en Gaule, où il fait la guerre, amassant gloire et fortune, laissant le pouvoir à ses partenaires du triumvirat, Crassus et Pompée. Cette Rome est aussi celle de Cicéron, l’avocat, homme politique et écrivain bien connu des latinistes.

L’auteur a inséré sa fiction dans un épisode authentique de l’histoire de Rome, marqué par la rivalité féroce de deux hommes qui se haïssent. A ma droite, Cicéron, défenseur officiel des lois et des institutions de la République, et en même temps, avocat de ceux qui les enfreignent, pour peu qu’ils soient riches ou puissants. A ma gauche, Publius Claudius Pulcher, issu d’une des plus anciennes familles patriciennes, qui a démocratisé son nom en Clodius, afin de se faire élire tribun de la plèbe.

Pour la narration des péripéties, l’auteur cède la parole à Metaxas, un Grec, professeur de philosophie, présenté comme un ami d’enfance de Claudius. Metaxas est sollicité pour venir à Rome préparer et étayer les prises de paroles de Claudius/Clodius, dans les joutes oratoires qui vont l’opposer à Cicéron. Martin-Chauffier a clairement choisi son camp. Claudius est un homme séduisant, raffiné, généreux, un play-boy aux inclinations démocrates, tenté par la vague de l’activisme. Cicéron est un homme vieillissant au physique rabougri, un opportuniste vaniteux, cupide et lâche, un conservateur toujours prêt à sacrifier ses convictions. Le combat sera implacable, la République n’y survivra pas.

Rome est alors au sommet de son emprise sur le monde méditerranéen. Pour les riches Romains, le passé fameux d’Athènes reste un symbole de finesse intellectuelle et d’élégance harmonique, mais la Grèce n’est plus qu’une colonie soumise. Metaxas n’a pas d’autre choix que de répondre à l’appel de Claudius et de rejoindre Rome. La découverte de la ville le fascinera : villas somptueuses et taudis pouilleux, vertus et turpitudes, flamboyance et décadence.

Metaxas croise des peoples de l’époque. Parmi ceux qui n’ont pas encore été cités, le poète Catulle, l’officier Marc-Antoine, la future reine d’Egypte Cléopâtre. A leur contact, le frugal Metaxas ne risque-t-il pas d’être perverti par les avantages de l’opulence, par les trompettes de la renommée ? Dans les riches milieux patriciens, les femmes mariées ou ayant été mariées – la plupart ne le sont plus ! – celles qu’on appelle les matrones jouent un rôle essentiel. Parmi elles, Diana Metalla, une femme d’un certain âge, à l’apparence et à la personnalité impressionnantes. Metaxas restera-t-il fidèle à Tchoumi, sa douce compagne, qui l’attend patiemment dans leur petite maison, sur la côte de la mer Egée ?

Le dernier tribun est très agréable à lire. L’auteur mêle avec talent chronique historique et fiction romanesque. La plume est légère, fluide, facile, au point de s’égarer parfois dans des longueurs bavardes et inutiles. Un regret : il est à plusieurs reprises fait état de l’à-propos et de l’humour des textes écrits par Metaxas, mais aucun contenu concret n’est dévoilé.

Dans Le dernier tribun comme dans La Nuit des orateurs (Hédi Kaddour), dont les événements se situent cent cinquante ans plus tard, l’étendue des inégalités, la violence des pratiques et la dépravation des mœurs romaines frappent par leur démesure. Le basculement de la République vers l’Empire n’aura pas d’effet. Pas (encore) de quoi mettre en péril la puissance de Rome.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La nuit des orateurs, de Hédi Kaddour

Publié le 21 Décembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2021,

Roman historique très imprégné de lyrisme, La nuit des orateurs révèle, chez son auteur, une érudition et un travail d’écriture hors du commun. Romancier après avoir été poète, Hédi Kaddour, un Franco-tunisien que son prénom n’a pas empêché d’être en son temps reçu premier à l’agrégation de lettres, est une grande figure de la littérature française, qu’il a enseignée à l’Ecole Normale Supérieure et aux États-Unis. Mais à mon grand embarras, je dois avouer que la lecture de son livre m’a déconcerté. Il va falloir que je m’en explique.

Nous sommes à Rome, à la fin du premier siècle de notre ère, sous le règne de l’empereur Domitien, dont l’un des favoris vient d’être condamné pour prévarication, après les accusations – justifiées – d’un sénateur. Ce dernier a ensuite multiplié les provocations indirectes à l’endroit de l’empereur, au risque de se voir inculper pour lèse-majesté, un crime passible de la peine de mort. Deux amis, Publius et Pline, jeunes notables proches du pouvoir, pourraient être convaincus de complicité et promis au même sort. Tout se jouera au cours d’une nuit, dans le premier cercle des fidèles de l’empereur, tandis que la vie mondaine et culturelle de Rome bat son plein.

L’auteur nous plonge au cœur des rivalités entre les élites de l’Empire, de leurs luttes pour la survie dans l’entourage d’un empereur tout-puissant, qui s’arroge droit de vie et de mort sur ses sujets, et en abuse. Chacun revient sur ses atouts personnels, affute sa stratégie pour s’attirer de bonnes grâces ou pour induire en erreur les délateurs. Art de la manipulation, de l’insinuation, de la médisance, de la calomnie. Qu’il s’agisse de rumeurs, de réquisitoires ou de plaidoiries, tout repose sur le choix des mots, sur le choc de l’image de soi. Seul l’empereur peut s’y soustraire : un battement de paupières ou une crispation de la lèvre lui suffisent pour signifier une décision.

Pour dénouer les crises, il faut savoir agir, écouter, bien comprendre les enjeux politiques et historiques. Tandis que les hommes perdent leur lucidité, une femme se mobilise : Lucretia, l’épouse de Publius. Les deux jeunes notables survivront. Signés Tacite et Pline le Jeune, leurs écrits laisseront d’ailleurs la trace de cette affaire et le témoignage de la cruauté sournoise de Domitien.

Le livre brosse un tableau fouillé de la vie quotidienne dans les lieux de pouvoir de la Rome impériale. Une société structurée, où citoyens patriciens, plébéiens, esclaves, affranchis et étrangers évoluent dans des castes extraordinairement inégalitaires. Le formalisme complexe et intangible des rituels civils et politiques masque en fait le ramollissement des âmes. Les mœurs, incroyablement dissolues, violentes, barbares, détonnent par rapport à l’idée que j’en gardais depuis mes cours d’histoire et de latin.

Le climat général est à la méfiance. L’Empire est une dictature et comme dans toutes les dictatures, tous se tiennent les uns les autres par la barbichette de la méfiance. Ils ont tous peur ; depuis l’esclave, qui redoute d’être battu à mort ou envoyé au fond d’une mine, jusqu’au haut magistrat, qui craint que ses faiblesses ne déplaisent à l’empereur, avant de réaliser que ses forces pourraient aussi déplaire à l’empereur. Un empereur cruel, parce qu’il se méfie des complots, jusqu’à en voir partout.

Tout cela est passionnant. Pourquoi alors mon sentiment de déception ? Plusieurs types de difficultés. Une terminologie très spécifique à la Rome antique, ce qui nuit à la fluidité du récit. Et surtout, un texte qui devient très analytique, dès lors que l’auteur s’insère dans le cerveau des personnages. Les réflexions sont énoncées et réénoncées en variations subtiles, sous forme de monologues intérieurs, où chacun fourbit son argumentation, ressassant forces et faiblesses, avantages et inconvénients, chances et menaces. Les phrases deviennent longues, très longues, d’abord isolément, puis en séries. Lorsqu’on en est réduit à des analyses syntaxiques complexes et ennuyeuses, le risque est de perdre le fil général. Plusieurs chapitres m’ont ainsi laissé au bord du chemin.

Un peu comme lorsque, jeune lycéen, je me débattais dans une version latine difficile.

TRES DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021

Publié le 29 Novembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2021, 

Consacrée par le plus convoité des prix littéraires, cette œuvre d’un jeune écrivain sénégalais nommé Mohamed Mbougar Sarr suscitera autant de réactions d’incompréhension que d’avis enthousiastes. Nombre de lecteurs ne franchiront pas les cent premières pages. Bien qu’habitué à chroniquer chaque année le Goncourt, je m’y suis moi-même plongé avec un peu d’appréhension, imaginant pour je ne sais quelle raison un livre cérébral, trop intelligent pour moi.

Dans La plus secrète mémoire des hommes, le narrateur, Diégane, est un double de l’auteur. Il est sur la trace d’un écrivain compatriote, T.C. Elimane, tombé dans l’oubli après la publication en France, en 1938, d’un ouvrage mythique introuvable, Le Labyrinthe de l’inhumain. Trois générations les séparent et ils ne se rencontreront pas. Diégane reconstituera les origines et le parcours de son devancier, grâce aux confidences d’une écrivaine plus âgée. Elle-même ne connaît Elimane que par ce que lui ont rapporté une poétesse haïtienne et une chroniqueuse française, croisées des années plus tôt. On dispose aussi des témoignages d’une danseuse nue, d’un couple d’éditeurs juifs, d’une mère sombrant dans la démence et d’un voyant nonagénaire non-voyant…

… Vous me suivez ? Il est vrai que la trame est compliquée et ce n’est rien à côté du texte. Sa lecture impose un effort d’attention soutenu. Sans trop s’embarrasser des transitions, MMS s’est fait un malin plaisir d’enchâsser des dialogues et des récits datant d’époques différentes à Paris, Amsterdam, Buenos Aires ou Dakar.

Une fois cette complexité surmontée, l’écriture est sublime. MMS sait décocher des mots inattendus, balancer des métaphores éblouissantes, tout en livrant une prose limpide, légère, accessible, dont les lignes et les pages défilent sans aspérités. Le charme de la lecture est si captivant qu’on en perd par moment le fil général de la narration, comme on peut s’égarer, lors d’une belle promenade, quand nos sens nous font oublier le chemin.

Sous son nimbe poétique, La plus secrète mémoire des hommes est un roman, l’histoire d’un personnage de fiction, inspiré d’une histoire vraie. C’est aussi la réflexion d’un écrivain sur les écrivains, sur l’acte d’écrire, sur l’impératif d’un exil réel ou symbolique pour l’accomplir. C’est en même temps la quête d’un jeune écrivain africain francophone, qui s’interroge sur le dénominateur commun à ces trois qualificatifs : écrivain, africain, francophone.

Dans la France de 1938, la plupart des chroniqueurs littéraires trouvaient impensable qu’un Africain fût l’auteur d’un chef-d’œuvre, sauf à avoir pillé des textes existants. Aujourd’hui soucieux de s'afficher dans l’air du temps, ils le portent d’office au pinacle médiatique. En Afrique, ce même écrivain francophone fera la fierté des siens… ou sera montré du doigt, pour avoir choisi de réussir selon des critères occidentaux, ceux de l’ancienne puissance coloniale. Question : le texte de Mohamed Mbougar Sarr est-il un plaidoyer pour la littérature universelle, ou recèle-t-il une revendication qui en réserverait l’accessibilité aux seuls lecteurs africains ? Autrement dit, ma chronique est-elle légitime ?

« Un grand livre ne parle jamais que de rien, dit l’un des personnages, et pourtant tout y est ». Tout ! MMS a mis tout ce qu’il a pu dans La plus secrète mémoire des hommes ! Notamment un long monologue obsessionnel à la Faulkner ou à la Bernhard, des pages qui surprennent, mais en l’occurrence légitimes. On y trouve aussi sur un strapontin les écrivains Gombrowicz et Sabato, et on se demande ce qu’ils viennent y faire. Même remarque pour l’officier nazi amateur de littérature ou pour la malédiction à la Rascar Capac. Des accessoires qui prennent trop de place ou pas assez.

La plus secrète mémoire des hommes est un livre riche, envoutant. Sa profusion, son questionnement, son lyrisme avaient de quoi séduire les jurés. C’est un livre exceptionnel – au sens d’exception –, mais il reste imparfait. Le risque est pourtant qu’il ait absorbé tout le potentiel littéraire de l’auteur. Son inspiration est-elle renouvelable ou est-il déjà condamné à ne plus écrire, comme Elimane avant lui ?

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Voyant d'Etampes, d'Abel Quentin

Publié le 29 Novembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2021 

Il a figuré parmi les quatre derniers finalistes du Goncourt. Peut-être même méritait-il la récompense suprême. Mais en ces temps où l’on n’évoque l’esprit « woke » qu’avec des pincettes, Le Voyant d’Etampes est si politiquement incorrect, que la lui attribuer aurait pu déclencher un scandale chez Drouant lors de la proclamation des résultats. On aurait pu entendre certains s’écrier : La honte !… ou bien : on se lève et on se casse !… Et d’autres auraient prévu de venir à poil l’année prochaine…

Le narrateur, Jean Roscoff, vient de prendre sa retraite de maître de conférences à la fac d’histoire. Une carrière décevante, passée à enseigner la guerre froide et la politique américaine dans les années cinquante à des étudiants indifférents. Il avait bien tenté de la relancer, en 1995, en publiant un essai sur l’affaire Rosenberg, du nom de ce couple exécuté aux Etats-Unis pour espionnage au profit de l’URSS. Mais la thèse qu’il y soutenait de leur innocence fut anéantie le jour même de sa parution, par la déclassification de documents secrets Défense prouvant leur culpabilité. Ou comment se retrouver gravement discrédité ! C’était pas de chance, mais voilà, Jean Roscoff est un loser. Et consommation de spiritueux n’apporte pas de consolation spirituelle.

Sa femme, une consultante en top-management, l’a quitté. Sa fille Léonie, la prunelle de ses yeux, est en couple avec une militante woke particulièrement radicale. Celle-ci ne dissimule pas le dédain que lui inspire son privilège de mâle sexagénaire bien né. Il a beau évoquer son action lors du lancement de SOS Racisme et sa participation à la marche des Beurs en 1985, ses labels d’un antiracisme datant de trente-cinq ans tombent à plat.

Dans l’espoir d’une réhabilitation sur le tard, il tente une nouvelle expérience littéraire. Exhumant un ancien projet de jeunesse, il écrit et publie la biographie d’un obscur poète américain, Robert Willow, un sympathisant communiste poussé de ce fait à s’exiler à Paris, où il côtoie Jean-Paul Sartre et les existentialistes, avant de s’installer à Étampes pour se consacrer à sa poésie, puis de se tuer en 1960 dans un accident de la route. Jean Roscoff ne manque pas de talent, ses proches trouvent l’ouvrage brillant, tout en étant conscients qu’il est par nature voué à une diffusion confidentielle. Mais lors de la première séance de dédicaces, on pose à l’auteur une question qui va tout changer.

Prisonnier de son antiracisme universaliste à la mode de Touche pas à mon pote !, Jean Roscoff ne voit pas venir le piège, pas plus qu’il n’avait prêté attention à la couleur de peau de Robert Willow, ni perçu les actuelles tendances intellectuelles et activistes, dites « éveillées », à expliquer une œuvre par l’origine ethnique de son créateur. Roscoff est taxé d’appropriation culturelle, ce qui pour ses accusateurs et -trices, équivaut à un forfait d’« oppression dominatrice à caractère raciste, néo-colonialiste, néo-impérialiste » et j’en passe.

Un forfait dont il faut le punir et qui déclenche un déchaînement incontrôlable de harcèlement vindicatif sur les médias et les réseaux sociaux. Les radicaux lancent les anathèmes, des minables planqués derrière l’anonymat du web embrayent sur les injures et les menaces, puis quelques abrutis en mal de mauvais coups passent à l’acte.

Le livre est à la fois drôle et effrayant. Drôle car on rit des mésaventures du malheureux Jean Roscoff qui n’en rate pas une. Effrayant parce que les péripéties fictives issues de l’imagination fertile de l’auteur sont tout à fait vraisemblables. Leur orchestration est d’une fluidité redoutable.

Avocat dans le civil, l’écrivain dont le pseudonyme est Abel Quentin dispose d’une verve étincelante et variée. Sa prose est à la fois maîtrisée et souple. De longs monologues mélancoliques à la syntaxe parfaite laissent place aux réflexions à voix basse ou haute d’un homme qui s’interroge, puis aux répliques furieuses d’un accusé qui se débat. Peut-être une légère et excusable tendance à la verbosité, qui pourrait ennuyer quelques lecteurs. Mais à l’arrière-plan, de la première à la dernière page, la présence mordante d’une ironie amère au service d’une dénonciation par l’absurde.

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Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa

Publié le 9 Novembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2021, 

On ne présente plus Mario Vargas Llosa, né il y a quatre-vingt-cinq ans au Pérou, installé en Espagne. Cet écrivain et intellectuel médiatique est une valeur sûre de la littérature latino-américaine. Il se pose aussi aujourd’hui en adepte de l’idéal humaniste et libéral occidental, tout en en restant un observateur attentif et un commentateur critique. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 2010.

Temps sauvages, qui vient d’être publié, est un roman politico-historique se donnant des allures de thriller. L’auteur reconstitue des événements survenus au Guatemala au vingtième siècle, entre les années quarante et soixante. Le cœur de l’intrigue est plus précisément l’organisation d’un coup d’État ayant conduit, en 1954, à la démission du Président Jacobo Arbenz Guzman.

A qui profite le crime, est-il courant de s’interroger. Arbenz avait lancé une vaste réforme agraire, qui déplaisait à l’United Fruit Company, un trust américain géant disposant d’un monopole de la culture et de la distribution de bananes dans la plupart des pays de l’Amérique latine. La firme avait pris l’habitude d’y imposer, par la corruption à grande échelle, des lois économiques, fiscales et sociales à sa convenance. Une pratique à l’origine de l’appellation désobligeante de république bananière…

Pour préserver des intérêts contrariés par la politique d’Arbenz, United Fruit s’offrit les services d’un brillant stratège de la propagande et du lobbying. Par ses réseaux dans la presse américaine et dans les sphères au pouvoir à Washington, il parvint à instiller l’idée qu’Arbenz était à la solde de Moscou et que son projet était l’installation d’une tête de pont communiste en Amérique centrale. Surfant sur le contexte de guerre froide et sur la paranoïa maccarthyste de l’époque, sa campagne de fake news fonctionna à plein et amena le Département d’Etat et la CIA à détacher au Guatemala, avec discrétion mais efficacité, des moyens humains et logistiques pour y porter au pouvoir une équipe à leur solde.

Vargas Llosa précise que son ouvrage est « un roman plein de mensonges et d’omissions ». Partant de faits véridiques, il a imaginé des péripéties quotidiennes dramatisées, dans l’intention de tenir son lecteur en haleine. Il a aussi recréé les profils et les rôles des protagonistes, pour en faire des personnages louches, sombres, parfois carrément monstrueux. Parmi eux, le colonel Carlos Castillo Armas, un homme névrosé et étriqué qui remplaça Jacobo Arbenz Guzman à la tête du pays, avant d’être abattu trois ans plus tard, parce qu’il avait cessé de plaire à ses donneurs d’ordres ; l’ambassadeur américain Peurifoy, un exécutant de haut vol, dépourvu du moindre état d’âme, dévoué corps et âme à son administration, au point d’en accepter les voltefaces sans se poser de questions. Dans l’affaire intervinrent aussi Rafael Trujillo, le mégalomane dictateur de Saint-Domingue, et son exécuteur des basses œuvres préféré, Johnny Abbes Garcia, tous deux déjà connus chez Vargas Llosa pour avoir été les affreux héros d’un précédent roman, La Fête au Bouc *. N’oublions pas Marta Borrero Parra, une jolie femme surnommée miss Guatemala, qui joua un rôle trouble au milieu de ces machos. Pour le reste, des intervenants pour la plupart minables, des officiers d’opérette, des don Juan de bordels, des tueurs aussi sanguinaires que lâches, des mercenaires de quatre sous…

Les chapitres ne suivent aucun ordre chronologique, ce qui nécessite un temps d’adaptation pour la lecture, car sur les vingt années de temps sauvages balayées par l’auteur, les coups d’État sont fréquents et impliquent les mêmes intervenants… dans des rôles différents. Un peu perdu, j’ai suspendu ma lecture après une dizaine de chapitres, je les ai reparcourus pour avoir les idées plus claires et repartir du bon pied. Au final, Temps sauvages s’est laissé lire agréablement, même si des pages comportent des longueurs et des redites inutiles qui m’ont donné l’impression de verbiage ou de remplissage.

Vargas Llosa a toujours détesté les populismes, de droite comme de gauche. Il croit toutefois à la fatalité tragique de l’Histoire. Avec celle qu’il raconte dans Temps sauvages, il montre du doigt la politique menée par les États-Unis en Amérique centrale, dont l’effet aura été, selon lui, inverse de ce qui avait été escompté, avec l’émergence de nombreuses guérillas communistes et l’avènement du castrisme à Cuba.

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* Cliquez pour lire ma critique de La Fête au Bouc

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Poussière dans le vent, de Leonardo Padura

Publié le 9 Novembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2021, 

De Leonardo Padura, j’avais lu et critiqué en avril 2019 L’homme qui aimait les chiens *, un long roman historique aussi passionnant qu’un thriller. L’auteur, un Cubain résidant à Cuba, n’éprouvait aucune peur à y dévoiler des faits allant à l’encontre du récit national officiel. Une lucidité et un courage qui ne l’empêchent pas de se sentir profondément cubain, comme cela saute aux yeux dans Poussière dans le vent, son dernier roman.

Dans le premier chapitre, le romancier s’étend longuement sur la rencontre de deux personnages, suivie d’un coup de foudre : Adela, une jeune New-yorkaise très brune, anglophone, estampillée « états-unienne », ayant toutefois la vague conscience d’une part d’hérédité cubaine ; et Marcos, un jeune Cubain survitaminé, fraîchement débarqué à Miami et bien décidé à profiter à plein de l’american way of life. Et voilà qu’au hasard d’une vieille photo d’un groupe d’une dizaine de personnes, prise lors d’un anniversaire en janvier 1990, les deux amoureux découvrent que vingt-sept ans plus tôt, à La Havane, leurs parents étaient des amis proches.

Un début d’histoire ressemblant à un achèvement ! Me restaient près de six cents pages à lire et je me suis demandé comment la suite pourrait s’inscrire dans une trame romanesque susceptible de captiver mon attention.

C’est justement au lendemain de ce jour de janvier 1990, que commença à se disloquer le Clan, selon le nom donné par de jeunes trentenaires à leur groupe presque inséparable d’amis d’enfance et d’adolescence. Que s’était-il passé ? Et que s’est-il passé depuis ? Ou plutôt, pour paraphraser la question que n’arrêtent pas de se poser Clara, Bernardo, Dario, Horatio, Irving et les autres : mais qu’est-ce qui leur est-il arrivé ?… Et Walter, tombé du dix-huitième étage, que lui est-il arrivé : suicide, accident ou meurtre ? Et bien sûr, Elisa, apparemment enceinte ; que lui est-il arrivé, à elle, tout particulièrement ?

Ambitions, intérêts, peurs, désirs, amours, rancunes, achoppements : autant d’aspirations et d’émotions, qui font toujours passer la construction des parcours personnels avant la préoccupation d’un avenir commun !… Sans oublier, en l’occurrence, la volonté de survivre, car dans les années quatre-vingt-dix, la situation à Cuba devient désespérante.

Lorsque l’empire soviétique s’effondre, le petit état insulaire des Caraïbes, qui avait choisi son camp, perd l’essentiel de ses soutiens financiers, de ses moteurs économiques et de ses ressources en biens de première nécessité. La population doit supporter des pénuries permanentes, un chômage généralisé, des conditions de vie misérables, provoquant à l’égard du pouvoir et de sa politique une perte de confiance qu’il faut dissimuler sous peine de sévères représailles.

Pour survivre, il reste la « débrouille » sur un maigre marché noir alimenté par les exilés. On fait malgré tout des études, on passe des diplômes. Dans le Clan, on est ingénieur, physicien, neurochirurgien, vétérinaire… sans garantie d’obtenir un job correspondant, avec en revanche l’espoir – peut-être illusoire – d’avoir un pied à l’étrier pour une vie future à l’étranger.

Ils n’ont donc plus qu’une obsession, partir. Aux États-Unis, mais aussi en Argentine, en Espagne ou même en France. Et ils partiront tous, les uns après les autres, sauf Clara, qui reste le lien auquel tous continueront à se raccrocher, sans jamais renoncer à l’amitié ni à la solidarité. Heureusement pour Clara, attachée, tel un escargot à sa coquille, à la grande maison de Fontanar, construite par ses parents architectes, du temps oublié du castrisme effronté.

Maître en intrigues et narrateur hors pair, Leonardo Padura raconte, raconte, raconte, sans qu’on s’en lasse. Même s’ils ne sont que Poussière dans le vent, ses personnages sont très attachants. Ils vivent des moments très émouvants. Et puis, on veut savoir ce qui leur est arrivé !

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* Cliquez pour lire ma critique de L'Homme qui aimait les chiens

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La carte postale, d'Anne Berest

Publié le 13 Octobre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2021, 

Dans l’univers de la littérature, du théâtre et des séries TV, Anne Berest est présente partout et elle sait tout faire. Elle a aussi l’esprit de famille. Après avoir écrit avec sa sœur Claire la biographie de son arrière-grand-mère Gabriële Picabia, elle reconstitue, dans La carte postale, la saga d’une famille disloquée par la Shoah, la sienne. Nourrie jusqu’alors aux valeurs des Lumières, elle est amenée par ce travail à s’interroger sur son identité profonde et sur la part qu’y tiennent l’inné et l’acquis.

L’élément déclencheur est une carte postale anonyme arrivée en 2003 au domicile de sa mère, Lélia. Quatre prénoms y sont griffonnés, Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Ce sont ceux des grands-parents de Lélia et de deux de leurs enfants. Leur nom était Rabinovitch. Ils ont été déportés et assassinés à Auschwitz en 1942. Ne figure pas sur la carte le prénom de leur fille aînée, Myriam, qui échappa aux rafles et donna le jour deux ans plus tard à Lélia.

L’élément déclencheur agit à retardement et en deux temps. Dix ans passent avant qu’Anne éprouve le besoin d’en savoir plus sur l’histoire de sa famille. Lélia lui dévoile ce qu’elle avait pu reconstituer de la vie des Rabinovitch en Russie, le mariage d’Ephraïm et d’Emma en 1919 à Moscou, la naissance de leurs enfants au cours des exils successifs en Lettonie, en Palestine, puis, à partir de 1929, en France, à Paris, où ils ont cherché à s’enraciner et à obtenir – en vain ! – la nationalité française.

Six ans passent encore. A la suite d’un propos banalement antisémite dans la cour de l’école de sa fille Clara, Anne Berest décide d’en savoir plus sur l’origine de la carte postale. Qui en est l’expéditeur ? Ses intentions étaient-elles malveillantes ? Elle consulte un détective privé qui lui inculque quelques méthodes d’investigation. Elle mène l’enquête sur le terrain, en Normandie, dans le village où les Rabinovitch possédaient une maison de campagne, là où la police est venue arrêter les enfants, et après quelques mois, les parents. Elle se rend en Provence, où Myriam, sa grand-mère, s’était réfugiée pendant la guerre et où elle s’était, plus tard, installée définitivement. Elle épluche les archives locales et les correspondances des témoins de l’époque, parmi lesquels René Char, grand Résistant.

Le propos antisémite rapporté par Clara évoque à Lélia un incident similaire vécu au même âge. Il rappelle aussi à Anne le trouble qu’elle ressentait enfant lorsqu’elle entendait le mot « juif », dont elle pressentait confusément qu’il la concernait. Elle prend pleinement conscience de sa judéité, une judéité sans religion qu’elle tient de sa mère, Lélia, qui la tenait elle-même de Myriam. Une judéité passée sous silence après la guerre, comme dans de nombreuses familles, et assumée aujourd’hui en mémoire de la Shoah. Une manière d’être juif qui en vaut bien une autre.

Le silence ! Il allait bien au-delà de l’occultation des origines. Dans La carte postale, les scènes de l’immédiat après-guerre à l’hôtel Lutetia montrent de façon oppressante l’impossible communication entre les déportés de retour et la population qui les accueille. Le ton est donné. Pour la plupart, les survivants préfèreront taire ce qu’ils ont vu et subi. La crainte qu’on ne les croie pas et, à l’égard des disparus, comme une forme de honte d’en avoir réchappé…

Aujourd’hui, les témoignages existent, on ne compte plus les livres et les films qu’ils ont inspirés. Mais quatre-vingts ans auront bientôt passé. Les témoins vivants sont de moins en moins nombreux. Pour continuer à transmettre la mémoire, il faudra en reconstituer les fils rompus par les silences, recréer la psychologie des personnages, imaginer ce qui a relié deux événements établis.

En romancière accomplie, Anne Berest montre le chemin : le parcours romanesque tragique des Rabinovitch, le roman d’une enquête qui est aussi une quête personnelle. L’auteure écrit avec sobriété, sans pathos inutile puisque les faits, racontés au présent, en appellent suffisamment à l’émotion. En structurant un plan en quatre livres intelligemment ordonnancés, elle a su éviter la complexité à laquelle aurait pu mener la richesse des sujets traités. La carte postale est un ouvrage incontournable, qui m’a captivé comme un thriller.

GLOBALEMENT SIMPLE   ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Artifices, de Claire Berest

Publié le 13 Octobre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2021, 

Claire Berest doit sa notoriété d’écrivaine à des romans biographiques très réussis, dont l’un – Gabriële – avait été écrit conjointement avec sa sœur Anne. Son dernier livre, Artifices, est un roman pur jus, une fiction. C’est même un roman qui se donne l’allure d’un polar. Des faits apparemment inexplicables s’y produisent, déclenchant d’étranges réactions chez les personnages. Et toi, lectrice, lecteur, tu t’y laisseras prendre, tu voudras comprendre, tu scruteras chaque indice et du coup, tu enfileras les pages et les chapitres avec une frénésie gourmande. Le livre n’est pas vraiment un polar, mais en matière d’artifices, l’auteure sait y faire.

A première vue, les personnages ont l’air de ressembler à tout le monde, mais leur idiosyncrasie s’affiche nettement au fil des chapitres. En numéro un, Abel Bac, un drôle de nom ! – mais qui oserait prétendre qu’on ne choisit pas son nom ? – Dans l’exercice de son métier d’officier de police judiciaire, c’est un homme consciencieux jusqu’à l’insignifiance. Dans sa vie privée de célibataire endurci, c’est un homme solitaire et taiseux, qui flirte avec la marginalité. Il est sujet à des cauchemars, à des angoisses, à des troubles obsessionnels compulsifs, des tocs qui ont redoublé depuis qu’il a été suspendu de ses fonctions sans qu’il sache pourquoi…

Deux ou trois femmes entourent Abel – sont-elles deux, sont-elles trois ? –  et semblent lui porter intérêt, voire plus s’il est question d’affinités. Il y a Elsa, une voisine invasive un peu foldingue, il y a Camille, une collègue, qui, à l’inverse, prend tout très au sérieux. Et puis dans l’ombre s’active une autre femme, une artiste devenue archicélèbre sous le pseudonyme de Mila et dont personne ne connaît le vrai nom ni le visage. Une spécialiste du happening, dont les performances laissent des traces et suscitent des témoignages qui s’arrachent à prix d’or chez les collectionneurs d’art très contemporain.

Et justement, voilà que trois événements spectaculaires se produisent mystérieusement dans trois musées parisiens. Au ministère, on est dans ses petits souliers ; à la PJ, on enquête, tandis que la presse et le public commentent. La paternité (je devrais dire la maternité) du triptyque ne fait aucun doute, Mila la revendique dans une déclaration officielle. Mais quel en est le sens et à qui s’adresse-t-elle ?

Au fil des chapitres et des clés que l’auteure daigne te révéler au compte-gouttes, lectrice, lecteur, tu commenceras à cerner les enchaînements de causes à effets qu’elle a imaginés. Cette imagination étant sans limites, tu pourras t’interroger sur la vraisemblance des péripéties, mais peu importe. Les personnages principaux sont vraiment déjantés et leurs délires peuvent s’expliquer au vu du traumatisme qu’ils partagent, d’autant que le style narratif incline à l’onirisme.

Claire Berest donne un rythme haletant à sa narration. Son écriture est spontanée, virevoltante, les phrases sont courtes, les  tournures lapidaires. Elle maîtrise tellement sa plume, qu’elle s’autorise des petits dérapages très contrôlés. Elle lâche des mots fortement expressifs, comme un peintre jetterait des touches de matière sur une toile. Les dialogues sont tranchants, la narration emprunte par moment les codes du langage parlé et cela donne envie de lire le texte à haute voix.

Finalement, tout s’explique. Sans remonter à l’origine du monde, l’histoire avait été bien engagée grâce à une fable de La Fontaine, dont des fragments scandent les chapitres. Mais tout avait été interrompu lors d’un 14 juillet tragique, illuminé par un feu d’artifice éblouissant, dont les compositions étincelantes s’étaient pétrifiées en orchidées multicolores.

Un livre dont les pages sont brillantes comme un feu d’artifice. En s’éteignant, il t’abandonnera, lectrice, lecteur, au plus profond d’une obscurité aveuglante et d’un silence assourdissant. De quoi te couper le souffle. Quel talent pour écrire un tel livre ! Et si l’art du roman était justement l’art de l’artifice !

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino

Publié le 28 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

S’il est courant qu’un film soit l’adaptation d’un roman, il est rare, à l’inverse, qu’un roman s’inspire d’un film. Le livre Il était une fois à Hollywood a particulièrement attisé ma curiosité, car le film, que j’avais vu lors de sa sortie, doit une partie importante de son succès à des effets visuels et sonores spectaculaires, difficiles à transposer dans l’écrit. C’est de surcroît le cinéaste lui-même, un grand parmi les grands, qui prend la plume.

Pour Quentin Tarantino, être cinéaste est une mission intégrale et indivisible. Son champ réunit scénario et dialogues et réalisation et production (… et peut-être même encore d’autres spécialités). Mais un film est encadré par son format type, par ce que le public en exige, et au final, la production impose des limites. Impossible notamment de s’attarder à fouiller indéfiniment les états d’âme des personnages. Le réalisateur n’a pas pu exploiter tout ce que le scénariste-dialoguiste avait imaginé, voilà pourquoi le cinéaste a éprouvé le besoin de s’exprimer en romancier. Une manière de se poser face à un espace infini, car le lecteur a tout son temps.

Le livre et le film s’inspirent d’un épouvantable fait divers, qui me fait frissonner aujourd’hui encore, le meurtre sauvage en 1969 de la très belle et talentueuse actrice Sharon Tate, enceinte de huit mois, épouse du jeune réalisateur Roman Polanski. Les tueuses et les tueurs, drogués, étaient membres d’une secte de hippies manipulés par un gourou, Charles Manson, un délinquant crasseux et frustré.  

Mais Tarantino a l’habitude d’insérer des fictions dans des histoires vraies dont il réécrit le dénouement. Le 9 août 1969, dans le livre comme dans le film, Sharon Tate se porte très bien, merci pour elle. Le film va même jusqu’à exhiber complaisamment une neutralisation sanglante des hippies, dans l’esprit du massacre jouissif d’Hitler et des dirigeants nazis par les Inglorious Basterds. On ne retrouve pas cette scène hyperviolente dans le livre. Les péripéties mettent juste l’accent sur les antagonismes malsains opposant, dans les années soixante, le microcosme bien établi et néanmoins déjanté d’Hollywood, versus le mouvement contestataire de la contreculture hippie et ses dérives.

Des années qui consacrent aussi une forme de renouveau du cinéma américain, après une longue période de production massive presque standardisée de westerns et de polars de série B. On touche là au vrai thème du livre, dédié au portrait en profondeur de deux personnages fictifs du microcosme, Rick Dalton et Cliff Booth (interprétés respectivement dans le film par Leonardo DiCaprio et Brad Pitt).

En jouant des rôles de héros dans de multiples nanars pendant une quinzaine d’années, Rick Dalton avait atteint un bon niveau de notoriété et de prospérité. Il avait ainsi pu acquérir une belle maison sur les collines bordant Hollywood, l’occasion d’être le voisin de nouvelles stars en vogue, comme Polanski et Sharon Tate. Mais les temps changent et Rick ne trouve plus que des rôles de « méchant » dans ce qu’on a appelé des westerns spaghetti. Alors il gamberge et s’efforce de dissimuler son alcoolisme, en tout cas les jours de tournage. Cliff Booth avait été la doublure cascade de Rick, il n’est plus que son chauffeur, son homme à tout faire et néanmoins son ami. Ancien héros de la Seconde Guerre mondiale, il traînait sur les plateaux une réputation de brute et même de tueur. Il n’est certes pas du genre à s’en laisser conter, mais en même temps, ce fin psychologue est observateur, intelligent et cohérent. Il prend la vie comme elle vient et on peut compter sur lui dans les moments difficiles.

Un rythme enlevé, des scènes surprenantes, des allers-retours inattendus dans un passé historique, des dialogues savoureux, parfois hilarants : Tarantino sait s’y prendre pour captiver son lecteur. Il dépeint avec empathie des personnages fictifs ou réels, qui, comme tous les êtres humains, masquent leurs faiblesses derrière une façade de circonstance. Il prend aussi plaisir à étaler, tantôt avec tendresse, tantôt avec férocité, une immense culture cinématographique, dans laquelle on n’est pas forcé de toujours trouver de l’intérêt.

A cette réserve près, le roman m’a réellement emballé et me donne l’envie de revoir le film… Peut-être ensuite voudrai-je relire le roman !

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Au printemps des monstres, de Philippe Jaenada

Publié le 28 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

L’écrivain Philippe Jaenada donne à son œuvre littéraire un genre qui lui est propre. Il s’intéresse à des affaires criminelles anciennes et classées – des « cold cases » –, sur lesquelles subsistent des zones d’ombre. Il se lance alors dans des investigations fouillées durant plusieurs mois, allant sur le terrain, épluchant les déclarations des parties prenantes, rencontrant les enquêteurs et les témoins de l’époque – ceux qui vivent encore ! – ratissant les archives de la presse. S’appuyant sur les éléments réunis, il écrit le récit de l’affaire en lui donnant une forme romanesque. Il y met en évidence les discordances et les anomalies de la version officielle, invitant le lecteur à se faire sa propre opinion sur la culpabilité ou l’innocence des prévenus. Il n’oublie pas de se mettre aussi en scène tout au long de ses recherches, avec un sens de l’autodérision qui ne manque ni d’humour ni de narcissisme.

L’arrestation et la condamnation du dénommé Lucien Léger, surnommé l’Etrangleur, ne m’étaient pas inconnues. Bien qu’ancienne, son affaire remontait de temps à autre à la surface : un entrefilet dans la presse écrite, un mot lors d’un journal télévisé, pour mentionner la révision de son procès ou sa libération conditionnelle. Quant au petit Luc Taron, sa victime, je n’ai jamais oublié son nom. J’avais quinze ans en 1964, lorsque son corps fut retrouvé dans une forêt. Nous n’avions pas la télé, je ne lisais pas Le Figaro que recevait mon père, je n’écoutais la radio qu’à l’heure de SLC Salut les copains, et justement, le meurtre était évoqué, très sommairement, lors des flashes d’info d’André Arnaud. Le jeudi, j’allais déjeuner chez mes grands-parents, où je me précipitais sur France-Dimanche ou Ici-Paris, des journaux à scandales de l’époque, avec de grandes photos en noir et blanc. J’avais ainsi découvert et gardé en tête le portrait de Lucien Léger, mais je n’avais jamais lu les articles en détail, étant plus intéressé par les potins consacrés à la vie mouvementée de Brigitte Bardot ou de Liz Taylor.

C’est donc dans Au printemps des monstres, sous la plume de Jaenada, que j’ai perçu le climat de psychose hallucinant des débuts de l’affaire, en juin 1964, suscité par la cinquantaine de messages provocateurs adressés par l’Etrangleur à la presse, à la police, jusqu’au ministre de l’Intérieur.

La première partie du livre est consacrée à l’historique intégral de l’affaire, tel qu’on a pu la vivre à l’époque : la découverte du corps, les premières enquêtes, les fameux messages, l’arrestation de Léger, sa détention, sa libération quarante-et-un ans plus tard, jusqu’à sa mort, puisqu’après avoir avoué, il s’était rétracté, inventant jusqu’à son dernier jour des scénarios à dormir debout, auxquels personne (ou presque) n’aura cru. Trois cents pages au rythme endiablé, au contenu surprenant et captivant.

Dans une deuxième partie, l’auteur s’attache à démontrer l’irréalisme de la version officielle de l’accusation, ayant conduit au verdict du jury. Il oriente son enquête vers des personnages tiers, minables, plus que troubles et même carrément infects – dont le père de la petite victime –, qui auraient plus ou moins manipulé Léger. Au lecteur de se faire une opinion sur ce qu’il s’est réellement passé la nuit de la mort de l’enfant. Trois cents pages intrigantes, mais touffues et parfois redondantes.

A l’instar de la couverture, la dernière partie de l’ouvrage est curieusement consacrée à Solange, l’épouse de Lucien Léger, une femme de faible constitution, tant au plan physique que psychologique. La compassion très sentimentale qu’éprouve Jaenada pour cette femme morte en 1970 l’amène à lui dédier, comme en hommage à sa destinée si particulière, cent cinquante pages que j’ai fini par trouver ennuyeuses et répétitives.

L’écriture de Philippe Jaenada est simple, accessible, très agréable. Sur un ton décontracté, il multiplie les digressions, usant et abusant de parenthèses, qui ralentissent la lecture en l’aérant. Il y insère le feuilleton de ses démarches personnelles, très approfondies, sur les traces laissées par les personnages cinquante ans plus tôt. Il y glisse le quotidien de sa vie privée, notamment ses problèmes de santé.

Pour conclure en prenant le risque de me répéter, j’ai aimé passionnément la première partie, menée tambour battant ; comme le public de l’époque, j’ai tout pris au premier degré. La deuxième partie, moins fluide, était évidemment incontournable. J’ai des doutes sur l’intérêt de la troisième.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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