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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #temoignage catégorie

L'Empreinte, d'Alexandria Marzano-Lesnevich

Publié le 11 Juin 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, témoignage

Juin 2019, 

L’Empreinte n’est pas un roman. C’est la combinaison romancée d’un mémoire critique sur la justice pénale américaine, d’une réflexion personnelle sur la peine de mort, d’une enquête parajudiciaire et d’un récit autobiographique libérateur.

 

Fille d’avocats installés dans le New Jersey, Alexandria, auteure et narratrice de l’ouvrage, est naturellement amenée à entreprendre des études de droit. En 2003, elle rejoint pour un stage, en Louisiane, le cabinet d’un avocat opposé à la peine capitale et spécialisé dans la défense des condamnés à mort. En guise d’intégration, on lui fait visionner un enregistrement datant de 1992, les aveux d’un meurtrier nommé Ricky Langley.

 

Âgé alors de vingt-six ans, Ricky Langley a étranglé quelques jours plus tôt un petit garçon de huit ans. Confondu rapidement, il a reconnu son crime. En 1994, il est condamné à la peine de mort. Huit ans plus tard, alors qu’il attend son tour dans ce qu’on appelle le couloir de la mort, le jugement est cassé pour vice de procédure. Quand Alexandria commence son stage, le nouveau procès vient de s’achever. Ricky Langley est condamné à la prison à perpétuité. Invoquant l’irresponsabilité, son avocat fait appel.

 

La vidéo bouleverse la vie d’Alexandria. La pédophilie assumée par le meurtrier ravive un passé très personnel qui ne cesse de la tourmenter. Engagée contre la peine de mort, elle prend conscience qu’elle a désiré la mort pour Ricky Langley. Comment pourrait-elle alors défendre avec efficacité un criminel présumé, si ses convictions sont mises à mal lorsque des faits la touchent personnellement ? Rentrée chez elle, Alexandria abandonne le droit, s’oriente vers la littérature, mais sa mémoire reste marquée par une empreinte, ou plutôt par deux empreintes superposées : la vidéo des aveux de Ricky Langley et le souvenir d’un proche – l’immonde individu ! – qui venait les violer la nuit dans leur lit, elle et sa sœur, quand elles n’étaient encore que des petites filles.

 

Alexandria continue à s’intéresser de loin à l’affaire, fait des recherches sur internet, se fait envoyer des pièces judiciaires. Un jour, en 2015, elle décide d’approfondir le dossier, se rend sur les lieux en Louisiane, épluche les archives du tribunal et va rencontrer Ricky Langley dans sa prison. Le livre qui s’appellera L’Empreinte est en germe.

 

Le livre, près de cinq cents pages, est décomposé en trois parties. La première raconte le crime, l’arrestation de Langley, l’enquête et les interrogatoires. Dans une seconde partie, Alexandria reconstitue la vie du meurtrier, remontant jusqu’à un épouvantable accident de voiture survenu quelques mois avant sa naissance. La troisième partie est consacrée au procès de 2003 et à ses péripéties qui défraient la chronique des observateurs.

 

Mais tout au long du livre, Alexandria intercale, comme pour en souligner la parallèle, l’histoire de sa propre enfance au sein de sa famille, et du silence qu’il est convenu d’y observer sur des drames du passé comme, bien évidemment, sur des actes de pédophilie que j’ai déjà évoqués.

 

Les textes qui encadrent le droit pénal américain amènent les juges et les jurés à des questions dont la réponse peut faire basculer un verdict. Ricky Langley est convaincu de pédophilie, c’est un fait établi. Mais le meurtre qu’il a commis est-il lié à sa pédophilie ? Si oui, est-il la conséquence de sa pédophilie ? Cette perversion résulte-t-elle directement des conditions effroyables de sa naissance ? Ou du climat familial perturbé qui avait résulté de ces conditions effroyables ? Langley a-t-il cherché à soigner sa perversion ? Etc. Positives ou négatives, les réponses sont peu fiables parce que le sujet est complexe, parce que les témoignages fluctuent au cours des années d’enquêtes et de contrenquêtes et parce que Ricky Langley pourrait par moment être quelque peu affabulateur… A quoi tient un verdict ?

 

De jolies descriptions de paysages dans ce livre qui comporte aussi de nombreux détails fastidieux et peu intéressants. L’écriture est fluide, mais le double déroulé des événements sur trente ans est complexe à suivre, d’autant que les enchaînements du texte ne sont ni logiques, ni thématiques, ni chronologiques. J’ai eu par moment du mal à m’y retrouver et il m’a fallu prendre du recul, relire certains passages, pour parvenir à une vision globale claire de l’ouvrage.

 

L’exigence d’une prise de recul : n’est-ce pas justement le propre des ouvrages profonds ?

 

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Lambeau, de Philippe Lançon

Publié le 6 Janvier 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, témoignage

Janvier 2019, 

Considéré comme le chef d’œuvre de l’année 2018, Le Lambeau est un livre inclassable, indépassable, incontournable. C’est le récit d’une aventure vécue ; ou mieux, d’un parcours personnel ; peut-être même d’une élévation.

 

Gravement blessé et surtout défiguré après qu’une balle lui eut arraché le bas du visage lors de l’attentat contre Charlie le 7 janvier 2015, Philippe Lançon raconte… Avant, pendant, après...

 

Le fait fondateur de l’ouvrage – et du Philippe Lançon d’aujourd’hui – est bien sûr l’attentat lui-même. « Pendant » ! Une narration oppressante. Le témoignage à contrechamp d’un homme immobilisé au sol. Blessé dès les premières secondes sans vraiment s'en rendre compte, il est presque ailleurs, son esprit désorienté percevant quelque chose de dramatique, mais sans en saisir complètement la nature. Dans son champ de vision, les jambes d’un tueur qui arpente les lieux pour donner le coup de grâce à ceux qui bougent encore, ponctuant chaque coup de feu d’un « Allah Akbar ! » fracassant. De quoi alimenter les cauchemars « après ».

 

Sans cet événement, qui se serait intéressé à la vie quotidienne de Philippe Lançon « avant » ? Peut-être même pas lui ! Dans les circonstances, j’ai aimé faire sa connaissance, celle de sa famille, de ses amis, de ses femmes, découvrir des images de son enfance, de ses expériences de reporter de guerre, puis de son activité de chroniqueur culturel à Libération et à Charlie Hebdo. Je ne connaissais pas son nom, bien qu’il me soit probablement arrivé de lire certaines de ses chroniques.

 

Au moment où il écrit, Philippe Lançon n’est plus l’homme qu’il était « avant ». Son regard est à la fois nostalgique et critique. Des recadrages sarcastiques parfois cinglants recèlent une part de mea-culpa, mais n’épargnent personne. La lucidité et l’honnêteté de l’auteur n’excluent pas l’humour et l’autodérision. On n’écrit pas dans Charlie par hasard.

 

« Après », dans les premières semaines, Philippe Lançon est un homme déconstruit, qui ne peut se consacrer qu’à sa souffrance et aux contingences organiques de ses blessures. Tel un enfant en bas âge, il est en dépendance fonctionnelle et affective de ceux qui l’entourent, ses proches, l’équipe hospitalière. Ne pouvant s’exprimer qu’en griffonnant quelques mots sur une tablette, il ne peut répondre aux attentes des autres, notamment à celles de la femme qu’il aime et qui l’aime. Est-il même encore capable de l’aimer ?

 

 « Après », ce sont aussi les heures et les jours interminables de soins d’urgence, puis les semaines et les mois interminables de reconstitution d’une bouche où la mâchoire et la lèvre inférieure avaient disparu. Un processus auquel le patient doit collaborer activement, car la guérison, ou plutôt dans le cas présent, la reconstruction est à ce prix. Ne pas se laisser abattre par la lassitude et la lenteur des progrès, accepter l’incertitude des tentatives chirurgicales, accepter les traitements douloureux, accepter la discipline des soins, travailler sans relâche à sa rééducation post-opératoire. Et supporter les effets secondaires, ce qu’il appelle les « jacqueries des organes ». Toujours l’humour…

 

L’abnégation de ses parents et de son frère est émouvante. Des passages leur rendent hommage, ainsi qu’à quelques ami(e)s et à l’ensemble des soignant(e)s, toutes spécialités confondues. L’auteur témoigne aussi sa reconnaissance et son admiration pour la chirurgienne maxillo-faciale qui l’a opéré à plusieurs reprises. Une femme remarquable avec laquelle il échange musique, peinture, littérature.

 

La musique, la peinture et la littérature jouent un rôle essentiel dans la reconstruction de cet homme de culture. Par la musique, il échappe à l’angoisse des interventions au bloc. La peinture, grâce à la grande exposition Velázquez de 2015, lui offre un premier retour à la vie professionnelle. La littérature, avec Proust, Kafka et Thomas Mann, lui donne les clés de ce qu’il ressent. Sans oublier Houellebecq et son roman Soumission, que Philippe Lançon avait lu et apprécié avant sa publication avortée du 7 janvier 2015. Un livre qui fait déjà polémique juste « avant », et qui continuera longtemps « après ».

 

Pour supporter son état, Philippe Lançon décide de s’extraire de sa condition de patient, et d’écrire. Il devient le reporter, le chroniqueur de son cas de patient. Sa démarche n’est pas l’introspection, mais l’observation minutieuse et empathique d’un patient par un narrateur. Les romanciers ne s’y prennent pas autrement. Philippe Lançon a monté une marche. Il est devenu écrivain.

 

Dans son récit qui suit globalement une logique chronologique, il intercale de nombreux retours en arrière et autant de projections dans le futur. Cette construction anime la narration et lui donne une densité. Elle permet à l’écrivain de ménager des effets, de susciter la curiosité du lecteur, de l’inciter à la patience. De le contraindre à la lenteur qui s’impose à lui, patient, dans son parcours « après ».

 

Un livre difficile, puissant et sublime, sur lequel j’aurais encore tant à méditer et à commenter.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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