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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

romans

Prisonnier du rêve écarlate, d'Andreï Makine

Publié le 26 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

Le parcours personnel de l’écrivain Andreï Makine est vraiment exceptionnel. Né en 1957 en Sibérie, élevé par une grand-mère française après la mort de ses parents (probablement en déportation), il étudie puis enseigne le français en URSS. En 1987, il obtient l’asile politique en France, où il donne des cours de russe. Il écrit ses premiers livres en français et en 1995, il reçoit à la fois les prix Goncourt, Médicis et Goncourt des Lycéens pour un roman d’inspiration autobiographique, Le Testament français. Auteur prolifique, il est élu à l’Académie française en 2016.

Publié en 2025, Prisonnier du rêve écarlate raconte la vie chambardée d’un ouvrier fictif originaire du nord de la France : un destin rythmé par les évolutions politiques des sociétés soviétiques et françaises tout au long du XXe siècle.

Né en 1918, Lucien Baert est encarté au Parti communiste dès son plus jeune âge. Familier d’amicales internationales où il apprend le russe, il croit dur comme fer à la propagande stalinienne et en 1939, il part avec enthousiasme pour Moscou, dans un groupe de militants, afin de contempler de visu le paradis qu’on lui a décrit. A peine est-il arrivé que ses yeux se dessillent. Repéré, soupçonné, arrêté, accusé d’espionnage, déporté, mobilisé pendant la guerre dans un bataillon disciplinaire, Lucien multipliera les désillusions et les malchances, ne retrouvant la liberté qu’en 1957, sous une identité russe, avec une assignation à résidence au nord du pays, en pleine taïga. Il s’installe en couple avec une femme russe, Daria, gardienne d’un petit site militaire désaffecté et isolé.

En 1967, retour en France, un pays qui n’a plus rien à voir avec celui qu’il avait quitté. Pour conforter à raison la disgrâce du communisme soviétique dans l’opinion, des journalistes en vogue récupèrent les témoignages de Lucien sur les brutalités, les procès expéditifs, les déportations, les horreurs du goulag. Il est sollicité pour des interviews, des conférences, des publications, avant que le sujet ne finisse par lasser. Quelque peu esseulé désormais, il est irrité par la futilité et la dispersion d’un simulacre de « résistance anticapitaliste, qui dérive vers des questions culturelles et sexuelles ».

En 1974, il préfère repartir. Il retrouve Daria ; le couple vivotera en marge d’un « kolkhoze sans perspectives », mais au fond fraternel. A partir de la fin des années quatre-vingt, il assistera à la « pérestroïka », puis à la dissolution de l’Union soviétique. La Russie entre alors dans une phase de libération des mœurs et d’ultralibéralisme financier, avec l’apparition d’une génération d’entrepreneurs opportunistes, les oligarques, qui accumulent des fortunes et des pouvoirs considérables ; certains adoptent des méthodes violentes de gangsters. La Russie menace de tomber dans le chaos.

Très remonté contre les idéologies et les pratiques totalitaires absurdes de l’ex-URSS — on le serait à moins avec un tel parcours personnel —, l’auteur de Les prisonniers du rêve écarlate n’est pas plus tendre avec la France post-soixante-huitarde et la légèreté de ses élites bobos qui zappent sur les tendances du moment. Le fil de la narration s’arrête avec le siècle, avant que n’émerge un certain Vladimir Poutine, ce qui évite à Makine, dont l’admiration pour le président russe actuel est notoire, de faire état de ses convictions personnelles.

Cette fiction romanesque adossée à plus d’un demi-siècle d’événements historiques est passionnante. Les péripéties imaginées par l’auteur sont à la fois plausibles et réalistes. Tu auras le sentiment, lectrice, lecteur, de les vivre au plus près de Lucien Baert — ou de Matveï Bélov —. Certaines pourraient même paraître cocasses, si elles ne correspondaient pas parfois à d’authentiques faits tragiques.

La construction du roman est habile. Un prologue intrigant ouvre sur un récit classique, réparti en dix parties clairement ordonnées. L’auteur a fait le choix de chapitres, d’alinéas et d’énoncés très courts, conférant une sorte de transparence à la narration. Le texte est extrêmement fluide. Le prisonnier du rêve écarlate se lit très facilement et agréablement.

Roman d’Andreï Makine déjà critiqué : L'archipel d'une autre vie.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La lumière vacillante, de Nino Haratischwili

Publié le 26 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

Impossible, en lisant les premiers chapitres de La lumière vacillante, de ne pas penser à L’amie prodigieuse, la fameuse saga romanesque en quatre volumes d’Elena Ferrante, relatant plusieurs décennies d’amitié de Lenù et de Lila, depuis leur enfance dans un quartier déshérité de Naples. Le roman de Nino Haratischwili tient en un seul volume… sur sept cents pages, quand même ! C’est aussi une histoire d’amitié féminine indéfectible. Elles sont quatre et ont grandi à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Elles y vivaient en famille dans de modestes bâtisses anciennes, autour d’une cour où elles aimaient à se retrouver, leurs frères et les autres garçons du quartier complétant le casting. Leur complicité s’est scellée en 1987, elles avaient alors treize ans.

Nino Haratischwili est née à Tbilissi en 1983. Plus jeune que ses héroïnes, elle était enfant lors des événements historiques racontés dans le livre. Ses parents s’étaient exilés en Allemagne, où elle est aujourd’hui installée. Romancière et dramaturge, elle écrit en géorgien et en allemand.

Keto, Dina, Nene et Ira deviendront femmes dans un climat sociopolitique complexe et violent. Après le démantèlement de l’URSS, fin 1991, la Géorgie, ex-république soviétique, déclare son indépendance. Mais ni les institutions ni la population ne sont prêtes. La période de transition est périlleuse et sans fin : luttes de factions, sécessions régionales, provocations russes, manifestations, répressions, crise économique, pénuries. L’Etat de droit et le libéralisme n’émergent pas. S’y substituent une « loi des voleurs » héritée du goulag, ainsi qu’un code du « pas vu, pas pris » et du « chacun pour soi », terreau fertile du banditisme mafieux et du narcotrafic, avec, à la clé, la peur, la violence, la corruption, la guerre civile et le chaos. Ne peuvent espérer s’en tirer que les plus forts, les plus malins… ou les plus cinglés.

Un genre de société excitant pour de jeunes hommes nourris d’images de suprématie virile. Leurs aspirations agressives sont incomprises des générations anciennes, anesthésiées par plusieurs décennies de communisme et préoccupées par leur subsistance au jour le jour. Pour Keto, Dina, Nene et Ira, en revanche, survivre ne suffit pas, elles veulent vivre en femmes libres. Mais tout en étant lucides sur les impasses dans lesquelles s’engage la gent masculine, elles restent prisonnières de leur imaginaire et sont plutôt en quête d’un compagnon leur promettant la liberté et un avenir.

Keto est la narratrice de La lumière vacillante, un récit intelligemment construit. Les événements et les aventures qu’elle raconte avaient eu lieu, pour l’essentiel, entre 1992 et 1995. Bien des années plus tard, en 2019, Keto, Ira et Nene se retrouvent à Bruxelles, au Palais des Beaux-Arts, pour inaugurer une exposition consacrée à l’œuvre de Dina, photographe de renom… mais absente ! Arpentant les salles, Keto s’arrête devant chaque photo ; chacune ranime un souvenir la reliant à Nene, à Ira et surtout à Dina, dont elle avait été une confidente attentive et admirative. Charismatique, rebelle et provocatrice, Dina avait immortalisé sa vie privée et celle de ses proches dans la Géorgie des années 90. Une vocation d’artiste, non pas pour séduire ni pour transmettre un message… juste pour survivre en des circonstances infernales. Une façon de constater l’absurdité des choses, puis la vanité de les montrer à des élites occidentales incapables de comprendre. De quoi rager… ou désespérer !

Ces allers-retours successifs entre le moment présent et les souvenirs d'antan sont franchement captivants ; que s’est-il donc passé autrefois entre tous ces jeunes gens ayant supporté tant de péripéties en si peu de temps ? L’autrice s’est projetée dans la narratrice ; les qualités d’empathie conférées à Keto la plaçaient naturellement en réceptacle des confidences très fouillées de ses amies. Elle en rapporte le détail et en analyse le sens sans les juger. Sa tempérance tranche avec l’impulsivité de Dina, la coquetterie de Nene et la détermination d’Ira.

Les retournements de situations ne manquent pas. Il te faudra, lectrice, lecteur, un peu de concentration pour suivre des événements politiques et des parcours individuels, qui interagissent les uns sur les autres, d’autant que les personnages sont nombreux et imprévisibles. La fin du livre est un peu déroutante, en point d’interrogation. Pouvait-il en être autrement pour les natifs d’un pays dont l’histoire tragique date de plusieurs siècles et qui cherche toujours sa voie aujourd’hui ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Retour à Balbec, de Renaud Meyer

Publié le 2 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

D’accord pour un Retour à Balbec ? Bien sûr ! Quel lecteur, même intermittent, d’A la recherche du temps perdu déclinerait une excursion dans cette station balnéaire imaginée par Marcel Proust ? D’autant que la quatrième de couv annonce une histoire de pianiste virtuose. Une relation séduisante entre littérature et musique… Mais soudain un doute ! Ma liseuse déclare que l’ouvrage compte cent pages ; c’est peu. Je ne lis pas de romans courts, car le charme de l’immersion n’a généralement pas le temps d’opérer en profondeur… Finalement, l’édition brochée contredit ma liseuse et indique contenir cent soixante pages. Ça va mieux. Et après avoir lu une quinzaine de pages, je sens que le charme du livre opère vite. Tout va bien.

Samuel est un pianiste virtuose renommé. Sa grand-mère, qui l’avait élevé, avait très tôt décelé ses dons prodigieux au clavier et l’avait encouragé dans sa carrière. A la mort de cette femme à laquelle il était très attaché, Samuel avait résilié tous ses contrats et cessé de se produire en public. Dix ans plus tard, il se laisse convaincre de revenir sur scène pour un concert de début d’été dans une station balnéaire jouxtant la plage de Balbec, où il avait séjourné, enfant, en compagnie de sa grand-mère.

Se promenant entre deux répétitions sur la plage de Balbec en quête de souvenirs d’enfance, Samuel aperçoit sur la terrasse d’un ancien hôtel transformé en appartements une dame âgée ressemblant étrangement à sa grand-mère disparue, laquelle avait justement ses habitudes dans l’ancien hôtel. Dans la relation qui s’engage et qui semble s’installer durablement entre la vieille dame et Samuel, ce dernier a de plus en plus le sentiment inexplicable d’être face à sa grand-mère, tandis que la vieille dame voit en Samuel un petit orphelin aux yeux gris qui avait attiré son attention en jouant sur la plage vingt ans plus tôt. Étrange, je dirais même, intrigant !

N’essaie pas de comprendre, lectrice, lecteur, ne cherche pas d’explications ; tu ne trouveras pas de sens logique. Samuel rêve-t-il ? Samuel et la vieille dame sont-ils des fantômes l’un pour l’autre ? Ont-ils été victimes de troubles cognitifs ? Samuel lui-même s’est posé des questions : « Était-il possible de s’échapper de sa propre existence, en se glissant dans une brèche du temps, afin d’y vivre une vie parallèle ? ». En attendant la fin du livre et ses clés surprenantes, profite de ta lecture, délecte-toi de l’instant présent, apprécie cette façon qu’a l’auteur « d’accrocher les mots les uns aux autres pour en faire des phrases » donnant à chaque page « une tonalité tellement singulière qu’elle en devient peu à peu envoûtante ». Comme disait le poète, « de la musique avant toute chose ».

Car dans ce roman — et dans bien d’autres romans, comme dans les œuvres musicales —, tout est affaire de créativité, d’imagination de la part de l’artiste lui-même, en l’occurrence le romancier, pour lequel c’est un devoir absolu et sans limites. Ne pourrait-on pas imaginer un personnage écrivant une histoire, et même imaginer un personnage imaginant un personnage écrivant une histoire ?

Je ne suis pas clair ? Je ne peux pas t’en dire plus, amie lectrice, ami lecteur, sous peine de rompre trop tôt la magie de l’intrigue. Seule solution, lire Retour à Balbec, un livre tout à fait délicieux, très joliment écrit et qui associe avec bonheur une littérature nostalgique à la musique de compositeurs français, que Marcel Proust avait pu avoir l’occasion de rencontrer et d’écouter.

L’auteur, Renaud Meyer, est un homme de lettres au vaste rayon d’action : littérature, théâtre, cinéma… Dans une vidéo que je t’incite à regarder, il présente son Retour à Balbec avec clarté, franchise et beaucoup d’humour. A l’instar de Samuel, il avait passé des vacances avec sa grand-mère… à Trouville, dans l’ancien hôtel des Roches Noires. Proust y avait autrefois séjourné enfant avec ses parents, avant que l’auteur de « La Recherche » ne préfère sur le tard le Grand Hôtel de Cabourg.

La plage de Balbec est-elle celle de Trouville ou de Cabourg ? Un peu les deux, sûrement. Pour sa part, l’auteur de Retour à Balbec a choisi Trouville, une manière de s’imaginer lui-même en prodige du piano et d’attribuer des origines indochinoises à sa grand-mère, qui aurait ainsi pu être Marguerite Duras, résidente pendant trente ans aux Roches Noires… Imaginaire, où nous emmènes-tu ?

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'Ami Louis, de Sylvie Le Bihan

Publié le 2 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026 

Parfois, quand tu refermes un livre, il te faut plusieurs minutes pour reprendre ton souffle, pour te dégager d’une emprise subie jusqu’au bout. C’est ce que j’ai ressenti avec L’Ami Louis, de Sylvie Le Bihan. L’autrice, dont c’est le sixième roman, se trouve être aussi l’épouse du fameux Chef cuisinier Pierre Gagnaire, ainsi que la responsable de ses projets de restaurants à l’étranger. Il fallait de l’audace et du talent pour écrire L’Ami Louis, un ouvrage ancré dans la littérature du XXe siècle, entrecroisant deux récits romanesques qui jonglent, chacun à sa manière, avec fiction et réalité historique.

Dans le premier récit, une jeune femme fictive, Elisabeth, raconte qu’après avoir brutalement coupé les ponts avec sa famille, elle a saisi l’opportunité de faire carrière dans le monde littéraire. En 1976, alors qu’elle est loin d’avoir trente ans, elle est remarquée par Bernard Pivot, l’inoubliable animateur d’émissions de télévision culturelles, une personnalité que même les moins de vingt ans ne devraient pas ne pas connaître. Bernard Pivot engage Elisabeth et la charge de préparer une émission d’Apostrophes consacrée — excusez du peu ! — au grand écrivain et philosophe français Albert Camus, prix Nobel de littérature, mort dans un accident de la route en janvier 1960.

Comment dénicher des informations inédites sur un homme célèbre disparu depuis plus de quinze ans ? Prenant conseil de proche en proche, Elisabeth est mise en relation avec Louis Guilloux, un écrivain septuagénaire méconnu du grand public, cependant très apprécié dans les milieux littéraires, tant pour son talent de plume que pour ses qualités humaines. Guilloux et Camus avaient fait connaissance en 1945 chez Gallimard : « un coup de foudre existentiel », selon Guilloux. Entre les deux hommes s’en était suivie une amitié fraternelle, intime, totale, qui avait fortement marqué leurs regards sur le monde, la conception de leur rôle d’écrivain et la façon de mener leur vie privée.

Comprenant qu’elle a trouvé le guide idéal pour pénétrer dans l’intimité du prix Nobel, la jeune femme parvient à nouer une relation de confiance avec le vieil écrivain oublié du monde insoucieux. Il se livrera en toute transparence, ne lui cachant (presque) rien de son propre parcours. Fils d’un cordonnier de Saint-Brieuc, Louis s’était engagé contre le fascisme dans les années trente et il était resté toute sa vie à l’écoute des petites gens, produisant une œuvre imprégnée par ses engagements. Après avoir manqué d’une voix le Goncourt en 1935 pour son roman Le Sang noir, il avait obtenu le Renaudot en 1949, puis en 1973 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Une biographie romancée de l’écrivain Louis Guilloux : tel est donc le second récit contenu dans L’Ami Louis. Elle ne s’arrête pas à l’activité intellectuelle et littéraire de l’homme. Ecartelé entre la grisaille tranquille de Saint-Brieuc et l’animation pétillante de Saint-Germain-des-Prés, Louis avait mené une vie sentimentale complexe. La disparition brutale de Camus aura bouleversé son existence dans tous ses aspects, notamment dans un amour secret découvert par Élisabeth.

Le livre s’achève par un retour au premier récit et au parcours personnel d’Elisabeth. Louis Guilloux saura réorienter avec tact la jeune femme vers de nouvelles perspectives familiales et littéraires.

J’ai perçu quelques grognements de puristes, déplorant que l’appel à Louis Guilloux serve de caution littéraire à une romance sentimentaliste jugée insignifiante. Certains semblent même regretter qu’une telle tâche mémorielle ait échappé à une personne du sérail… Que ne s’y sont-ils attelés en temps utile ? Je me suis pour ma part passionné pour cette plongée dans le monde intellectuel et littéraire des années 1930 à 1960, les années Albert Camus, qui sont aussi celles de ses pairs, amis ou adversaires. Sylvie Le Bihan a effectué un formidable travail de reconstitution, à partir d’archives, d’écrits, de correspondances, de témoignages, de « on-dit », imaginant ensuite ce qui n’était pas établi.

J’apprécie qu’en mêlant fiction et réalité, des romanciers replacent l’imagination au centre du jeu, comme l’a fait et expliqué Laurent Mauvignier dans son merveilleux dernier roman, La maison vide. Et je n’ai pas eu honte, en suivant la jolie plume de l’autrice dans L’Ami Louis, d’avoir trouvé attachants, parfois émouvants, les personnages d’Elisabeth et de Louis Guilloux.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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James, de Percival Everett

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025, 

Réécrire un roman classique, en en reconsidérant les péripéties sous un nouvel angle, par permutation des « dominants » et des « dominés » : voilà une recette littéraire qui fait fureur aujourd’hui. C’est au demeurant une bonne idée. A l’instar d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre dévoilant, dans Je voulais vivre, la version de Milady sur ses démêlés avec Les trois Mousquetaires, l’écrivain et philosophe afro-américain Percival Everett reprend à sa manière Les Aventures de Huckleberry Finn, une œuvre romanesque emblématique du patrimoine littéraire américain.

Son auteur, Mark Twain (1835-1910), s’était fait un nom dans la littérature jeunesse avec le personnage de Tom Sawyer. Il avait ensuite évolué vers le roman d’apprentissage social avec Huckleberry Finn, dit Huck, un adolescent qui racontait sa longue errance misérable et éprouvante sur le fleuve Mississippi, à l’écart de la civilisation sudiste de l’époque, avec pour seul compagnon Jim, un esclave fugitif plutôt servile. En reprenant le même cadre picaresque, cent quarante ans plus tard, dans James, son dernier ouvrage, et en en confiant la narration à un Jim au tempérament plus vif, Percival Everett livre une satire sociale convaincante d’un volet sombre de l’histoire des Etats-Unis.

La lecture de James est une immersion très réussie dans l’Etat esclavagiste du Missouri, en 1860, à l’approche immédiate de la guerre de Sécession. Lauréat du Pulitzer 2025, le roman relate les aventures en forme d’odyssée, racontées par lui-même, d’un esclave déclaré criminel parce qu’en fuite, encourant pour cela la mort par le fouet et la pendaison, alors qu’avec l’énergie du désespoir, il n’ambitionne que de devenir un citoyen gagnant sa vie, en mesure de racheter la liberté de sa compagne et de leur fille.

Dans James, le langage des esclaves — des Noirs analphabètes — est une sorte de baragouin à peine compréhensible, dérivé du langage parlé par les Blancs, présumés, pour leur part, savoir s’exprimer correctement après avoir été à l’école. Etonnamment, l’esclave qui répond au nom de Jim et revendique secrètement le droit de s’appeler James, sait parfaitement lire et écrire ; il connaît même ses classiques et peut parler comme les Blancs ; selon les circonstances, il mystifie ses interlocuteurs en passant d’un langage à l’autre. Effet comique assuré : surprise des Blancs lorsqu’un esclave parle comme eux…

Jim dissimule prudemment ses talents, car le langage est indissociable de l’identité et il marquait l’infériorité des esclaves face aux maîtres, des Noirs face aux Blancs. Ceux-ci auraient considéré toute contestation de cette hiérarchie comme un outrage gravissime et auraient sur le champ pris des mesures de représailles très dures. D’une façon générale, les esclaves se devaient d’éviter de contrarier ou d’offenser les Blancs, le moindre impair risquant d’entraîner de terribles punitions. Jim prévient ses frères d’asservissement : « Mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à en souffrir ». Et quelles souffrances ! Horribles descriptions des rapports entre maîtres blancs et esclaves noirs, ceux-ci étant considérés comme des animaux dressés ! Alors, fuir ? Attention ! « C’est déjà dur d’être un esclave, mais esclave fugitif, c’est pire ».

Percival Everett a mis à jour la plupart des aventures imaginées par Mark Twain pour les deux compères. Elles n’en restent pas moins rocambolesques, à la limite de la vraisemblance. Mais tu leur trouveras un sens plus percutant, lectrice, lecteur, du fait de l’inversion des rôles entre Huck et Jim. L’humour irrévérencieux d’Everett ringardise celui de Twain, dont les velléités satiriques étaient bridées par les normes de son temps. Pratiquer la dérision pour critiquer le racisme séculaire ne suscite plus les mêmes réticences, comme le montre l’épisode burlesque de la troupe de comédiens ambulants se produisant dans un spectacle en « blackfaces », où Jim se fait passer pour un Blanc grimé en Noir ; même commentaire pour l’adaptation astucieuse et audacieuse du langage des esclaves, piochée dans un pastiche du français prononcé naguère en Afrique.

Au-delà de ses grandes qualités critiques et naturalistes, le roman comporte quelques longueurs imputables à de trop nombreuses péripéties au dénouement prévisible. Le plaisir de lire James doit aussi beaucoup à l’élégance sobre de la plume de l’auteur et à la richesse de son vocabulaire, toutes deux très bien rendues par la traductrice.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Compromis de Long Island, de Taffy Brodesser-Akner

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025,

Le Compromis de Long Island est le deuxième roman de Taffy Brodesser-Akner, une journaliste renommée dans les sphères culturelles et mondaines new-yorkaises. Malgré le succès du livre outre-Atlantique, malgré son obtention en France du grand prix de littérature américaine et un enthousiasme de circonstance chez les libraires, les lectrices et les lecteurs français émettent des avis partagés. Pour ma part, après un instant de doute et sous quelques réserves sans importance, j’ai passé un très bon moment à lire ce long roman de près de six cents pages, dont la manière rappelle certains ouvrages de Philip Roth et leurs personnages fouillés, imprégnés d’impalpables touches d’humour juif new-yorkais.

Le livre raconte l’histoire des Fletcher, une famille juive fictive ayant prospéré aux Etats-Unis depuis le milieu du XXe siècle. Avant de décéder prématurément, son patriarche avait créé sa double légende de rescapé du nazisme et d’incarnation du rêve américain. Les dividendes de l’usine de polystyrène qu’il avait fondée avaient permis d’installer somptueusement sa famille dans une immense et très belle propriété à Long Island, une île constituant un quartier résidentiel huppé de New York.

Mais en 1980, Carl Fletcher, son fils et successeur à la tête de l’usine, allait être la victime d’un kidnapping violent. En dépit d’une forme de déni familial assumé de la gravité de l’événement, ses conséquences allaient traumatiser durablement ses enfants et remettre en question la trajectoire de la riche — trop riche ? — famille, menée avec rigueur par deux femmes attachées aux traditions juives, Phyllis, la mère de Carl, et Ruth, son épouse.

La structure du livre surprend par son déséquilibre. Les péripéties du kidnapping, tel qu’elles ont été vécues par la famille jusqu’à son issue, font l’objet d’une narration dynamique digne d’un thriller, dans un chapitre préliminaire d’une quarantaine de pages. S’en suit une très très longue « première partie » de quatre cent cinquante pages — soit les trois quarts de l’ouvrage ! — qui te plongera successivement, lectrice, lecteur, dans la conscience névrosée des trois enfants de Carl et de Ruth, quarante ans plus tard, lors du décès de leur grand-mère Phyllis.

Beamer, le fils cadet, mène grand train à Los Angeles ; un récit long et dérangeant — le burlesque tarde à apparaître ! — révèle les addictions de ce scénariste raté à diverses drogues et expériences sadomasochistes. Nathan, son frère aîné, vit en famille à Long Island ; casanier, veule, craintif, il occupe un poste d’avocat de second rang dans un cabinet important ; comme souvent quand on refuse le risque, ses rares décisions sont catastrophiques ; leur narration est franchement drôle. Reste Jenny, la petite dernière ; brillante, elle n’assume pas ses privilèges de classe ; rejetant le mode de vie de ses parents, elle prend ses distances, redistribue son argent et se lance dans l’action sociale et syndicale.

Dans une courte « deuxième partie » surviennent des événements graves et soudains — mais dont certains étaient en germe (1) —, amenant, dans une très courte « troisième partie » servant d’épilogue, les membres de la famille à des remises en question… s’ils en sont capables !

En réalité, précise l’autrice, « les Fletcher n’étaient pas prodigieusement riches… ils étaient raisonnablement fortunés » ; ils étaient les plus riches dans leur entourage, qui en était obsédé ; mais pas d’avion privé, pas de yacht, pas de bijoux, rien d’ostentatoire si ce n’est la maison. Eux, les Fletcher, avaient surtout cru que leurs moyens financiers les protégeraient de tout ; il fallait donc que les tracas imprévus aient été provoqués par un mauvais génie, comme « un dybbouk dans les tuyaux », une expression du folklore traditionnel juif que je ne connaissais pas.

Le problème est que se savoir riches les avait désarmés, fragilisés, et ils étaient inaptes à trouver leur place dans la société. Jenny l’avait compris depuis longtemps. Pas sûr que Nathan et Beamer puissent évoluer ! … Happy end ou « horrible fin » ? A chacun de trouver son compromis…

(1) J’ai apprécié le parallèle métaphorique suggéré par une chroniqueuse littéraire talentueuse, entre le polystyrène qui protège, isole et pollue, et l’argent qui protège, isole et corrompt.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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L'Imposteur, de Javier Cercas

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Publié en 2015 par Javier Cercas, un brillant écrivain espagnol qui lui a consacré plusieurs années de réflexion et de travail, L’Imposteur est un livre portant sur Enric Marco (1921-2022), un homme qui avait incarné le mythe du héros républicain dans l’Espagne de la fin du XXe siècle.

Evoquant un passé de jeune militant antifasciste et anarcho-syndicaliste pendant la guerre civile espagnole, Enric Marco prétendait avoir été, pendant la Seconde Guerre mondiale, déporté en Allemagne où il aurait passé deux ans dans un camp de concentration. Après son retour en Espagne en 1945 et jusqu’à la fin de l’ère franquiste trente ans plus tard, il n’aurait cessé de s’opposer clandestinement et activement au pouvoir dictatorial en place. Une fois la démocratie revenue, il s’était mis au service de plusieurs associations ayant pignon sur rue ; son dynamisme, son entregent et son charisme l’y portaient alors presque naturellement vers les instances dirigeantes, où, stimulé par sa légende, il jouait un rôle de porte-parole revendicatif particulièrement populaire et efficace…

Mais en 2005, il fut démontré que la légende était une mystification élaborée par son inspirateur. Scandale ! Sa participation même aux associations était illégitime, à commencer par l’Amicale de Mauthausen, dédiée aux anciens déportés et à leurs familles. Si la présence de Marco en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale était incontestable, elle ne résultait nullement d’une déportation, mais de son choix d’y être parti en 1942 comme travailleur volontaire, pour fuir la misère de l’Espagne franquiste au lendemain de la guerre civile ; et il y avait en effet été détenu quelque temps dans une prison de droit commun, à la suite d’un vague soupçon de trouble à l’ordre public.

Ecrire le livre a posé pendant des années des problèmes de conscience à son auteur. Eprouvant une antipathie de principe pour la figure d’Enric Marco — un menteur, un charlatan, un bonimenteur —, il a craint qu’écouter ses témoignages ne l’amène à une forme de compréhension ou d’empathie à laquelle il se refusait. Puis Javier Cercas a découvert que l’imposteur avait construit son parcours imaginaire de la même façon qu’un écrivain crée un personnage de roman. Car à partir des années quatre-vingt, Enric Marco s’était inventé une histoire fictive qui lui permettait de se retrouver à la une de l’actualité, d’être aimé, d’être admiré, d’être populaire. Mieux qu’un roman : non seulement il avait imaginé son propre personnage fictif, mais il était devenu ce personnage !

Fallait-il que Cercas se lance dans ses (trop) longues réflexions introspectives sur la personnalité des romanciers ? Sont-ils eux aussi des menteurs, des imposteurs narcissiques ? Les fictions du romancier sont bien intentionnées et leurs leurres ne durent que le temps de la lecture. Ceci étant, dans les rôles joués par Marco, n’est-il pas arrivé que ses mystifications aient été bénéfiques à de bonnes causes ?

Ni roman historique, ni vraiment roman biographique, L’Imposteur serait, selon son auteur, un roman sans fiction. Pour ma part, je ne comprends pas ce que cela signifie. Je dirais plutôt que L’Imposteur est le témoignage d’un romancier sur sa tentative réussie d’écrire la biographie d’un individu ayant construit une image fictive de lui et ayant obtenu que cette image fictive devenue réalité se substitue à un parcours personnel plutôt minable. Pas d’autres solutions pour l’auteur que de mettre en parallèle le passé réel de Marco et son élaboration pas-à-pas d’un passé héroïque, enflammant un peuple espagnol qui avait alors bien besoin de se reconnaître en l’incarnation d’une mémoire historique digne… Jusqu’à la divulgation fracassante des supercheries !

Une lecture intéressante, car Enric Marco est un être sortant vraiment de l’ordinaire. La révélation même de son imposture en fait un personnage romanesque. Les réticences de Cercas préalables à l’écriture du livre et les évolutions de ses états d’âme par la suite sont compréhensibles et tout à son honneur. Elles l’ont toutefois amené à des longueurs, à des redondances, à des répétitions — jusqu’à des groupes de mots —, que tu pourrais, lectrice, lecteur, trouver étonnantes et même agaçantes. L’Imposteur est un assemblage hybride de récits associé à des réflexions sur la vérité, sur le mensonge, sur la création littéraire et sur la mémoire historique, par un écrivain qui se demande — à tort ! — s’il n’est pas lui-même un imposteur.

Romans de Javier Cercas déjà critiqués : A la vitesse de la lumière, Terra Alta.

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Austerlitz, de W.G. Sebald

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Non, ce livre n’a rien à voir avec la glorieuse victoire napoléonienne en Moravie, ancienne province de l’actuelle Tchéquie… Et pourtant ! C’est bien parce qu’à l’approche de la soixantaine, il a eu l’intuition d’orienter sa recherche d’identité vers cet État que cet homme, qui avait appris à l’adolescence que son vrai nom était Jacques Austerlitz, a pu reconstituer son histoire personnelle.

Envoyé parmi d’autres enfants vers l’Angleterre en 1939 après l’entrée des nazis à Prague, il avait été recueilli à l’âge de quatre ans et demi dans une bourgade du Pays de Galles, par un pasteur calviniste et son épouse qui l’avaient élevé avec austérité, rigidité et sans tendresse. Ils le considéraient comme leur fils et avaient pris soin d’effacer toute marque antérieure de son enfance. Ce n’est qu’à l’âge de quinze ans qu’il avait été informé de son état civil, sans qu’on ne puisse rien lui révéler de ses origines, une partie des archives ayant disparu sous les bombardements allemands de Londres.

Telles sont les caractéristiques de base du personnage d’Austerlitz, imaginé par l’écrivain allemand W.G. Sebald (1944-2001). Celui-ci s’était exilé en Angleterre pour s’éloigner de sa famille et de ses compatriotes, dont il déplorait le silence sur la Shoah et les autres horreurs du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’est attaché, dans son œuvre littéraire, à combler ce vide par des fictions inspirées de ses recherches et de ses enquêtes.

Publié en 2001, son roman Austerlitz est conçu comme un long échange entre deux personnages au profil voisin : deux enseignants, deux intellectuels érudits et, en même temps, deux êtres fragiles s’attardant à contempler la nature, les paysages, les oiseaux, tout en cherchant pas à pas leur chemin dans la modernité d’après-guerre. C’est un double de l’auteur qui donne la réplique à Austerlitz et fait office de narrateur du roman. Les deux hommes se rencontrent régulièrement à partir de 1967, pour évoquer notamment leurs recherches passionnées sur l’histoire architecturale des gares, des édifices défensifs et des lieux d’enfermement. Ils se perdent de vue, se recroisent en 1996. Venant alors de retrouver son ancienne nourrice et les lieux oubliés de sa petite enfance à Prague, Austerlitz connaît désormais ses origines ; il est en mesure de dérouler sa triste histoire, qui reste définitivement celle d’un homme désorienté, à l’instar des millions de personnes déplacées pendant la dernière guerre.

Comme Proust, Sebald explore les mécanismes d’effacement et de résurgence de la mémoire. Austerlitz n’avait gardé aucun souvenir de son arrivée en Angleterre. Visitant un jour une gare londonienne en cours de travaux, lui apparaît soudain, dans la salle d’attente, la vision mentale du pasteur et de sa femme venant chercher un petit garçon portant un sac à dos ; il comprend qu’il s’agit de lui-même et que c’est par cette gare qu’il a débarqué en Angleterre plusieurs décennies plus tôt. Cette prise de conscience aurait pu l’amener à accélérer les investigations sur son passé. Mais, autre similitude avec l’auteur de La Recherche, Austerlitz est un homme dépressif, à la santé précaire, perturbé par ses particularismes propres et manquant singulièrement d’énergie.

L’ouvrage est constitué de récits enchâssés comme « en poupées russes », sans autre repère que l’insertion récurrente par le narrateur principal de la mention « dit Austerlitz » – ou « dit Véra », lorsque Austerlitz laisse à son tour la parole à sa nourrice pour relater les brimades et les spoliations imposées à sa mère et à l’ensemble des Juifs à Prague, leur concentration au ghetto-camp de Terezin, avant « l’enwagonnement » final des survivants vers l’Est.

Le texte est présenté en continu, sans chapitres, ses trois cent cinquante pages ne comportant pas plus de quatre ou cinq retours à la ligne, juste aérées par quelques séries de photos et croquis attribués à Austerlitz. Les longues phrases déliées, onctueuses et mélodiques de W.G. Sebald rappellent encore une fois Proust, un mode d’écriture suranné dont le charme reste entier, même si de multiples et larges digressions, tantôt didactiques, tantôt poétiques, ralentissent la lecture. L’auteur s’exprime avec sobriété, sans recherche d’effets, et pourtant quelques passages, à Prague, m’ont ému aux larmes.

Approfondir Austerlitz amènerait encore et encore à de nouvelles observations. Mais faut-il se laisser envahir par une mélancolie sans espérance ?

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Le monde est fatigué, de Joseph Incardona

Publié le 6 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025,

Un titre intrigant, une héroïne hors du commun, un destin implacable, des situations improbables, des rebondissements à la limite du vraisemblable, une construction finement élaborée, un parti d’écriture original : Le monde est fatigué est un livre surprenant à tous égards. Son auteur, Joseph Incardona, est suisse et réside à Genève. Dans un précédent roman publié en 2020, La soustraction des possibles, j’avais apprécié ses qualités d’imagination et sa capacité à me tenir en suspens… Et je m’étais aussi demandé si ses allusions mi-indignées mi-goguenardes sur les modes de vie des très riches ne masquaient pas une sorte de fascination…

Dans son nouveau roman, le monde est peut-être fatigué, mais il est surtout illuminé par un personnage de femme qui ne porte que des pantalons ou des jupes longues. Ce n’est pas sans raison. Cette femme a un secret : comme son visage, son corps semble idéalement harmonieux… mais il s’arrête juste en dessous des genoux. Ceux-ci sont prolongés par des prothèses en titane qui lui permettent de se mouvoir normalement… ou presque.

En fait, ce qui compte pour Êve — avec un accent circonflexe, comme dans rêve —, c’est surtout de se mouvoir en nageant. Après s’être soigneusement maquillée, elle glisse ce qu’il lui reste de ses jambes dans une queue de sirène en silicone peinte écaille par écaille, plonge avec élégance dans des bassins, des piscines ou des aquariums géants, évolue avec grâce dans l’eau et offre des spectacles aquatiques éblouissants. Pour répondre à la demande de collectivités, d’entreprises ou de très très riches particuliers prêts à dépenser sans limites pour des festivités sortant de l’ordinaire, elle sillonne le monde comme une femme d’affaires de haut vol, habituée aux gares et aéroports, s’arrêtant dans des hôtels au luxe ultramoderne désincarné, de Genève à Tokyo, de Paris à Brisbane, sans oublier Dubaï. Des périples longs et fatigants pour rejoindre, sur des sites d'exception, des réalisations humaines se ressemblant à en être fatigantes…

Pas toutes ! Il y a pire. Au cœur du Pacifique Nord flotte entre deux eaux une colossale masse de déchets plastiques, s’assemblant naturellement au même point géographique sous l’effet de courants océaniques tourbillonnants dans le même sens. De quoi amener certains à s’interroger : dans une intention de pédagogie et de prise de conscience, ne serait-il pas intéressant de filmer un spectacle de sirène dansant dans cette soupe boueuse ?

Êve est seule dans la vie, elle n’a personne, à l’exception de Matt Mauser, une espèce de détective privé obèse et transpirant qui enquête pour elle. Car entre deux contrats, Êve veut savoir ce qu’est devenu son enfant. Et elle veut retrouver le responsable de l’accident ayant laissé une jeune femme belle et heureuse, ancienne championne de natation synchronisée, éparpillée façon puzzle au bord de la route. Vengeance !… Autre question qui la turlupine : D’où proviennent ces versements mensuels conséquents qui alimentent depuis quelques années un compte à son nom dans une banque de Zurich ?

Un texte au présent de l’indicatif, des phrases courtes et un soupçon de causticité dans le ton donnent à la narration un rythme saccadé, une allure décalée. Par ses observations cinglantes, ses métaphores drôles et cruelles, sa façon de balancer inopinément des chiffres et des rapports scientifiques, Joseph Incardona démasque l’absurdité de l’air du temps, des tendances du jour, de la modernité en général. Et le spectacle des riches lui fait toujours le même effet.

Le monde est fatigué se laisse lire agréablement, mélangeant les genres avec bonheur : une part de satire sociale, une part de thriller palpitant et poignant, une part d’alerte environnementale. Le chapitre te conduisant, lectrice, lecteur, sur une route de montagne surplombant le lac de Derborance, dans le Valais, et celui te faisant survoler le vortex d’ordures du Pacifique Nord sont aussi terrifiants l’un que l’autre, chacun à sa manière.

Roman de Joseph Incardona déjà critiqué : La soustraction des possibles.

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Je voulais vivre, d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Publié le 6 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025,

Je te préviens, lectrice, lecteur, ma critique de Je voulais vivre s’accompagne de considérations personnelles. Aussi, avant de t’embarquer dans mes digressions, je t’annonce sans ambages que ce dernier ouvrage d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre m’a passionné et que sa réécriture de Les trois Mousquetaires, le « best-seller » universel d’Alexandre Dumas, constitue, à mes yeux, une véritable prouesse littéraire. Je le proclame haut et fort, parce que j’avais hésité à le lire, ayant gardé quelques préjugés après un précédent roman de l’autrice.

Tout le monde a lu Les trois Mousquetaires, plus ou moins tôt à l’adolescence. C’est en fait ce que tout le monde a l’habitude de dire, et moi aussi… Sauf que, dans les premières pages de Je voulais vivre, en découvrant les accusations de ceux qui se sont institués « juges », j’ai pris conscience que je n’avais probablement pas lu le fameux roman de Dumas, en tout cas, pas en entier, ou peut-être seulement une version expurgée destinée aux enfants, juste de quoi garder le souvenir d’aventures de cape et d’épée glorifiant d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Milady ? Une ennemie des héros, forcément vouée à l’échec, un personnage féminin secondaire ; je n’avais pas pris la mesure du potentiel de séduction ni de l’incarnation maléfique dont Alexandre Dumas l’avait doté.

Au fil de ma lecture de Je voulais vivre, j’ai découvert avec intérêt une fiction romanesque consacrée à la vie et à la mort d’une femme à nulle autre pareille : Charlotte Backson, Anne de Breuil, puis Milady de Winter. Que retenir du personnage ? Victime en 1609, à l’âge de six ans, d’un crime affreux la laissant orpheline, elle fait preuve d’une résilience étonnante qui se confirmera tout au long de son enfance, de son adolescence et de sa courte vie d’adulte. Dotée d’un esprit brillant, d’un caractère bien trempé, d’un opportunisme débridé et d’une capacité de séduction irrésistible, elle atteint prématurément une maturité qui l’incite à vouloir accélérer sa destinée de femme libre, par des choix osés dont elle mesure mal les risques. Elle chute durement, se relève à chaque fois, prompte à reprendre son ascension dans les cours royales de France et d’Angleterre, rebondissant sur des stratégies de plus en plus audacieuses, abandonnant un à un tous ses scrupules face à des adversaires toujours plus nombreux, déterminés et haineux. Vengeances à suivre ! Une spirale captivante !

A partir de 1625, jusqu’en 1628, année de son « exécution », son parcours croise et recroise celui des mousquetaires Athos, Porthos et Aramis, rejoints par d’Artagnan. Celui-ci s’est mis au service de la reine de France, tandis que Milady émarge chez le cardinal de Richelieu. La suite est connue.

Pour écrire Je voulais vivre, qui élargit l’angle de vision fixé dans l’ouvrage originel, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a développé des allusions esquissées ça et là par Alexandre Dumas : une idée intelligente pour concevoir une fiction romanesque renouvelée, sans trahir son inspirateur. Elle a choisi — à juste titre, selon moi — de la raconter à la manière de Dumas, bien que ses longs récits narratifs classiques, parfois verbeux, puissent te lasser, lectrice, lecteur, car les façons d’écrire aujourd’hui sont plus épurées, plus incisives. Pour éviter l’ennui pouvant naître de l’uniformité, certains récits sont confiés à des narrateurs variés — parmi lesquels Milady elle-même, témoignant comme en direct, et d’Artagnan, ressassant sa confession quarante-cinq ans plus tard —. L’autrice a opté pour des chapitres très courts, ce qui aère la lecture des quatre cents pages.

Restent les petites polémiques : est-il légitime de réécrire un livre considéré comme « culte » et d’en publier une version prétendument féministe ? En 1844, quand Dumas écrivait Les trois Mousquetaires, les romans de cape et d’épée, paraissant en feuilletons, séduisaient un public attaché à la mythologie viriliste du duel ; les femmes fatales et criminelles s’inscrivaient dans un fantasme, celui des créatures du Mal ou du Diable. Adélaïde de Clermont-Tonnerre reprend, sans les transformer, les mêmes péripéties qu’Alexandre Dumas ; elle montre en revanche comment Milady, aveuglée par l’esprit de revanche et de vengeance, devient fatalement une meurtrière. En ce qui nous concerne, lectrices et lecteurs d’aujourd’hui, admettons simplement qu’on ne peut pas employer les mots de tribunal, de jugement et de punition pour qualifier l’horrible mascarade de la mise à mort de la jeune femme.

Roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre déjà critiqué : Le dernier des nôtres

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