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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

lecture

Au fond des années passées, de Jens Christian Grondahl

Publié le 5 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026, 

Célèbre et souvent célébré dans son pays, l’écrivain danois Jens Christian Grondahl, né en 1959, est l’auteur d’une vingtaine de romans, où il scrute l’évolution des relations homme-femme dans les couples d’aujourd’hui. Pour Au fond des années passées, publié en 2025, il a imaginé un homme et une femme ayant noué une courte liaison amoureuse dans les années quatre-vingt à l’âge de vingt-cinq ans, et s’étant retrouvés par hasard trente-sept ans plus tard.

Qui sont cette femme et cet homme ? Elle, c’est Anna. C’est en tout cas le prénom que le narrateur déclare lui avoir donné. Lui, c’est le narrateur soi-même ; il ne précise pas comment il s’appelle. C’est son choix de narrateur du roman : quand il parle de lui, il dit « je ». Mais moi, pour ma chronique, je trouve plus pratique de lui attribuer un nom ; je m’inspire pour cela de la méthode qu’il explicite dans le roman et je l’appellerai Christian (l’idée m’a sauté aux yeux, c’est le second prénom de l’auteur).

A vingt-cinq ans, Christian est étudiant en philosophie à Copenhague. Intellectuel introverti et irrésolu, il fait la connaissance d’Anna, une jeune femme de son âge, qui le fascine. Elle l’entraîne dans une communauté d’artistes fêtards. Plus mûre que lui, elle le domine sur de nombreux sujets, au point qu’il est presque surpris qu’elle accepte ses avances. Pendant leur liaison qui dure quelques mois, l’attachement d’Anna à sa liberté le perturbe. Il est à tort ou à raison jaloux d’un peintre en vogue, devant qui elle pose nue comme modèle. Un jour, Anna disparaît.

Christian n’en connaîtra la raison que trente-sept ans plus tard. Entre-temps, il a épousé Eva, avec qui il a eu une fille, et il est sur le point d’être grand-père. Pendant vingt-six années, ils ont mené une vie bourgeoise confortable, mais leur relation de couple s’est peu à peu étiolée. Quand il s’est avéré, il y a quelques mois, que Christian était atteint d’une maladie neurodégénérative, Eva a décidé de divorcer. Christian ne s’y est pas opposé ; affaibli, il a tendance à se replier sur lui-même. Un jour, dans un parc public de Copenhague, il est tombé sur Anna.

Anna a mené une belle carrière. Elle est mariée depuis près de trente ans à Jan, un célèbre présentateur du journal télévisé. Elle était une femme accomplie et heureuse jusqu’à ces derniers temps. Mais voilà qu’une inconnue a porté plainte contre Jan pour un viol commis il y a une vingtaine d’années, alors qu’elle était une jeune stagiaire. Anna a eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Jan nie le viol, il prétend que la relation était consentie, et auprès de son épouse, il a plaidé une stupide erreur de jeunesse due à un coup de déprime, il regrette. Mais le scandale est énorme et ce qu’Anna apprend chaque jour transforme le faux pas en trahison double, triple… Pas de retour en arrière possible !

Anna et Christian se sont raconté leur vie, leurs déboires ; ils s’écoutent l’un l’autre avec empathie, ce qui les rassérène, ils affrontent ensemble les difficultés, se portent mutuellement assistance. Bien qu’étant tous les deux sexagénaires, ne leur reste-t-il pas des jours à vivre, des jours pour être heureux ? Ensemble, pourquoi pas ? Sont-ils d’ailleurs différents de ce qu’ils étaient au fond des années passées, lors de leur amour de jeunesse ? « Nous étions les mêmes qu’à l’aube de notre temps » reconnaît Christian, qui ajoute « C’était le même temps qui avait continué sa course et avait fini par nous rattraper ».

Je laisse Christian de côté et je reviens au narrateur, à son travail, à son texte écrit au fil de ses déambulations dans Copenhague, de ses introspections, des rencontres, des propos de ses personnages. Il décrit ce qu’il voit, analyse ce qu’il ressent, filtre ce qu’on lui confie, devine ce qu’on ne lui dit pas. Il restitue les dialogues, les discussions. Les sujets ne manquent pas : pourquoi elle ? pourquoi moi ? où en serions-nous si … ? Sans compter que des digressions multiplient les débats de société d’hier et d’aujourd’hui. C’est riche, c’est varié, c’est animé, on s’y croirait !

Alors l’écriture se fait discrète et s’efface, le texte devient image et son, le passé et le présent s’entremêlent. Plus qu’un livre, lectrice, lecteur, c’est un film que tu auras l’impression de voir dans Au fond des années passées. Un film plaisant et attachant.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Je ne te verrai pas mourir, d'Antonio Muñoz Molina

Publié le 5 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026,

L’écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina est un formidable conteur. Dans ses romans, lectrice, lecteur, il n’hésite pas à rebondir sur la moindre occasion de transition, pour t’embarquer par de belles phrases ondoyantes dans une suite de digressions plaisantes, qui parfois traînent un peu en longueur. C’est l’un des charmes de Je ne te verrai pas mourir, un roman dont l’intrigue principale, subtilement et minutieusement construite, est très émouvante.

Ils ne s’étaient jamais revus. Un homme et une femme qui s’étaient aimés se retrouvent face à face cinquante ans après leur dernière rencontre. Cinquante ans ! Le livre, assez court, se développe en quatre parties bien distinctes.

La première partie est exceptionnelle par son format. Elle tient en une phrase unique de plus de soixante pages, enjambant treize chapitres. Il ne faut pas te laisser dérouter par cet exercice de style — au demeurant admirable —, qui colle parfaitement à ce qui se passe dans la tête bouleversée de Gabriel pendant les quelques secondes où il se présente devant Adriana, après un demi-siècle : un bouillonnement d’observations, de sensations, de rétrospectives et d’introspections critiques ou nostalgiques, grâce auxquelles, lectrice, lecteur, tu te feras une première idée du parcours et de la personnalité de cet homme imaginé par l’auteur.

Tous deux originaires de Madrid, Gabriel Aristu et Adriana Zuber étaient encore adolescents lorsqu’ils s’étaient rencontrés et séduits. Ils pensaient vaguement être promis l’un à l’autre, mais comme l’a écrit le poète, « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Leur relation, tacitement encadrée dans les mœurs puritaines de l’Espagne d’alors, n’avait trouvé son apothéose que dix ans plus tard, en mai 1967, dans une inoubliable nuit clandestine chez Adriana. Le lendemain matin, Gabriel prenait l’avion pour un job prometteur offert par un important cabinet d’avocats de Los Angeles.

Étonnamment, la narration de la deuxième partie est confiée à un autre Espagnol, un professeur d’histoire de l’art, spécialiste de peinture coloniale, rejeté par sa femme, installé aux Etats-Unis depuis moins longtemps que Gabriel… On entre là en pleine digression caractéristique de Muñoz Molina et tu vas trouver, lectrice, lecteur, que certaines pages traînent en longueur. Il te sera quand même confirmé qu’en cinquante ans, Gabriel, issu d’une famille modeste restée traumatisée par la guerre civile espagnole, aura mené aux Etats-Unis une brillante carrière d’expert économique dans les hautes sphères d’organismes prestigieux, tout en s’épanouissant dans une vie familiale et sociale exemplaire et aisée : une vraie réussite américaine… Et soudain, lors d’un déjeuner avec Gabriel, le narrateur prononce innocemment le nom qui déclenche tout !

S’en suit la rencontre de Gabriel et d’Adriana. Un sublime moment de littérature amoureuse, très émouvant. Qu’est-il permis d’espérer ? Je n’en dirai rien de plus. A ton tour de lire…

Invité chez Gabriel, le professeur d’histoire de l’art dresse pour conclure le portrait d’un homme pleinement satisfait de sa condition. S’il devait exprimer un unique regret, Gabriel mentionnerait sans doute ses doigts, devenus avec l’âge, trop gourds pour se consacrer à sa seule vraie passion, le violoncelle. Pour ses amours de jeunesse, il aura toujours préféré s’en remettre à des visions qui lui parviennent en rêve. C’est moins compliqué que se soucier des attentes — formulées ou non — d’une femme qui a compté dans sa vie. Un trait de caractère plutôt… masculin, bien reconstitué par l’auteur, qui sait voir le monde par les yeux de ses personnages et déchiffrer leur conscience.

Après avoir terminé Je ne te verrai pas mourir, je te conseille, lectrice, lecteur, de retourner à la première partie et à sa phénoménale phrase géante. Elle te paraîtra désormais limpide et tu découvriras qu’elle contient déjà tous les secrets sur Gabriel.

 Roman d’Antonio Muñoz Molina déjà critiqué : Comme l’ombre qui s’en va

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Shantaram, de Gregory David Roberts

Publié le 19 Février 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Février 2026, 

Ça n’entre pas dans mes pratiques. Je l’ai pourtant envisagé à plusieurs reprises, je me suis forcé à continuer, chapitre après chapitre, mais je n’accrochais pas au texte, il m’ennuyait et son style me déplaisait. Au bout d’une semaine, j’ai fini par jeter l’éponge après avoir lu quatre cents pages de Shantaram, qui en compte neuf cents… il en restait trop !… Un best-seller mondial considéré par beaucoup comme un chef-d’œuvre ! Comment expliquer une telle déception ?

En premier lieu, quelques indications pour celles et ceux qui ne connaissent pas. L’histoire même de ce livre est un roman. Ecrit par un Australien du nom de Gregory Davids Roberts, Shantaram est un récit très autobiographique. A la suite d’une rupture familiale, Roberts s’était dévoyé : héroïne et vols à main armée. Arrêté, condamné à dix-neuf ans de prison, il s’était évadé en 1980 et avait fui en Inde, à Bombay — on devrait aujourd’hui dire Mumbai —, où il avait vécu pendant dix ans sous un faux nom. Interpellé en 1990 à Francfort en flagrant délit de transport de drogue, il est identifié, extradé en Australie et réemprisonné pour six ans. Il entreprend alors l’écriture de Shantaram, inspiré par son long séjour à Bombay. Il lui faudra six années de plus pour achever un livre qu’il proclame « écrit dans le sang, les larmes et l’exaltation ».

Le narrateur et héros de Shantaram est donc un double de son auteur. Muni à son arrivée à Bombay d’un faux passeport au nom de Lindsay, il est baptisé Lin ou Linbaba par ses premiers interlocuteurs indiens. Dès la première page, il évoque son passé avec une grandiloquence témoignant d’une haute opinion de soi : « J’étais un révolutionnaire qui avait renoncé à son idéal pour l’héroïne, un philosophe qui avait dissous son intégrité dans le crime, un poète qui avait perdu son âme… ». Lin y résume aussi ses dix années en Inde : « J’ai rejoint la mafia de Bombay, j’y ai été trafiquant d’armes et de drogues, et faussaire. J’ai été enchaîné…, battu, poignardé, affamé. J’ai fait la guerre, j’ai chargé contre le feu ennemi et j’ai survécu alors que des hommes mouraient autour de moi… »

Tout un programme ! Mais dans mon périmètre limité à quatre cents pages, les aventures successives et variées de Lin ne m’ont pas fait vibrer. J’ai bien noté son intention de s’acheter une conduite. Lin s’affiche à profusion en homme de bonne moralité, courageux, bienveillant et généreux, ouvert à toutes les expériences d’immersion sociale, acceptant de prendre des risques pour rendre un service, pour secourir la veuve et l’orphelin, pour résoudre des situations dramatiques ou conflictuelles. Son attitude lui vaut son surnom de Shantaram : homme de paix. Pourquoi pas ? Je n’ai cependant pas été convaincu par ses nombreux et sentencieux commentaires pseudophilosophiques ni par ses essais dérisoires au lyrisme. Peut-être un problème de traduction ?

Pour parler franc, j’ai eu l’impression de lire ce qu’on appelle un rapport d’étonnement, un très long rapport d’étonnement. Fraîchement débarqué à Bombay, le narrateur entend faire partager ses découvertes : mœurs des différents corps sociaux, contrastes des quartiers, des habitats, avec, au premier plan, la très grande pauvreté, les conditions de vie épouvantables dans des bidonvilles surpeuplés, d’où sont de surcroît exclus des millions de sans-abris… Un documentaire complet et détaillé sur Bombay, avec, derrière le pittoresque, une prolifération de trafics en tous genres, de violences, de haines, de crimes, sur fond de corruption généralisée. Les mots ne sont toutefois pas assez forts pour une visite virtuelle réussie de l’Inde et de sa plus grande ville. Les vertus spectaculaires des images de la série vidéo inspirée du roman seraient sans nul doute plus efficaces.

Je ne suis pas allé en Inde. En Occident, ce pays a suscité et suscite toujours des fantasmes. Je n’y suis personnellement pas sensible, comme je ne le suis pas non plus aux charmes transgressifs des paradis artificiels illicites, que je n’ai jamais pratiqués. Je n’ai donc rien trouvé de plaisamment romanesque dans les nombreux épisodes de Shantaram où les drogues se négocient, se préparent et se consomment ; des pages sans intérêt pour moi. Comme Lin, en revanche, j’ai été séduit par les yeux verts de la très belle et mystérieuse Karla. J’ai refermé le livre avant de savoir jusqu’où irait sa relation avec Lin. Tant pis ! J’en reste à craindre le pire pour lui, ayant la conviction d’avoir reconnu en elle tous les signes d’une James Bond girl fatale.

DIFFICILE     o   J’AI AIME… PAS DU TOUT

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L'enfant du Danube, de János Szekely

Publié le 19 Février 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Février 2026, 

L’enfant du Danube est le long, très long récit des aventures misérables en Hongrie d’un jeune garçon prénommé Béla, depuis sa naissance jusqu’à son départ clandestin du pays en 1931, à l’âge de dix-huit ans. Leur narrateur est Béla lui-même, ou plus précisément l’écrivain adulte que Béla est supposé être devenu, étant établi que l’auteur du livre, János Szekely (1901-1958), s’est projeté personnellement dans son jeune héros. J’y reviendrai.

Le roman s’engage avant la naissance de Béla, par sa procréation, fruit de la rencontre, un soir, d’Anna, une jeune fille du village, et de Beaumichel, un esbroufeur de passage qui disparaît aussitôt — et que tu auras la surprise, lectrice, lecteur, de retrouver après plusieurs chapitres —. Dans la région, la pauvreté des paysans est telle qu’Anna part trouver quelque gagne-pain à Budapest. Béla est placé chez une ancienne prostituée acariâtre reconvertie dans l’accueil d’enfants abandonnés. Maltraité, il fait preuve de résilience, joue les durs et manifeste une envie d’apprendre surprenante et déterminée.

A quatorze ans, n’en pouvant plus de marcher dans la neige sans souliers, Béla commet un méfait qui le contraint à quitter le village. Il est alors hébergé à Budapest par Anna, sa mère, une lingère qui peine à gagner de quoi survivre. Après la misère des campagnes, Béla fait l’expérience de la misère des grandes villes, de ses pièges, de ses désespoirs. Pas possible pour lui d’aller à l’école, il devient groom dans un hôtel de luxe, côtoyant le gotha pendant ses heures de travail, avant de retrouver le taudis familial dans un lointain faubourg ouvrier, qu’il rejoint à pied, ne pouvant payer le tramway. Béla accepte tous les sacrifices pour assurer la subsistance de sa mère.

Sous l’effet de la Grande Dépression, à la fin des années vingt, la pauvreté s’étend aux classes moyennes et les inégalités deviennent insoutenables. Tenté par le socialisme, Béla est surveillé de près par la police secrète du régime totalitaire en place… laquelle, en même temps, le sollicite. « Dans les grandes crises, on est un salaud ou un révolutionnaire », se dit-il. Finalement, quand la misère n’offre pas d’autre choix, la seule solution ne serait-elle pas la fuite ?

Budapest est alors la capitale d’un pays à l’histoire glorieuse, mais ayant perdu son accès à la mer et les deux tiers de son territoire en 1918, à la suite de la Première Guerre mondiale. Royaume sans roi, la Hongrie est dirigée d’une main de fer par un régent, l’ex-amiral Horthy ; un dictateur impitoyable qui, selon l’auteur, prétendait avoir expliqué à Mussolini comment faire taire les oppositions, et qui aurait partagé avec Hitler la conviction qu’il fallait en finir une fois pour toutes avec les Juifs. On sait où mèneront quelques années plus tard les fantasmes antisémites d’alors, lesquels n’avaient rien à envier à certaines réactions hystériques actuelles.

Ayant connu la même misère que Béla, János Szekely avait quitté en 1920 la Hongrie pour l’Allemagne, où il écrivit des scénarios pour le cinéma muet ; une étape avant de rejoindre Hollywood en 1934 et d’y rencontrer le succès. Pointé du doigt par les maccarthystes après la publication de L’enfant du Danube en 1946, il devra quitter les Etats-Unis et finira ses jours à Berlin-Est.

Difficile de savoir si les aventures de Béla ont été réellement vécues par l’auteur ou si certaines sont le produit de son imagination. Sur un fond sonore tzigane endiablé ou nostalgique, les péripéties sont en tout cas variées, souvent inattendues, bien amenées et plaisamment racontées ; tu croirais presque y assister, lectrice, lecteur. Le narrateur se remémore avec recul la naïveté du jeune garçon qu’il a été, décochant ça et là quelques touches d’autodérision. De timides sourires pour compenser un trop-plein d’émotions, celles qu’inspirent notamment les épisodes où s’affiche le dénuement absolu de familles sans ressources.

Et tout au long des huit cent cinquante pages de L’enfant du Danube, lesquelles se lisent avec entrain, comment ne pas être sensible au dévouement filial de Béla, à sa détermination rarement ébranlée, à son sens moral bienveillant, à ses commentaires pertinents, ainsi qu’à sa vocation de poète révélée dès l’adolescence ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Prisonnier du rêve écarlate, d'Andreï Makine

Publié le 26 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

Le parcours personnel de l’écrivain Andreï Makine est vraiment exceptionnel. Né en 1957 en Sibérie, élevé par une grand-mère française après la mort de ses parents (probablement en déportation), il étudie puis enseigne le français en URSS. En 1987, il obtient l’asile politique en France, où il donne des cours de russe. Il écrit ses premiers livres en français et en 1995, il reçoit à la fois les prix Goncourt, Médicis et Goncourt des Lycéens pour un roman d’inspiration autobiographique, Le Testament français. Auteur prolifique, il est élu à l’Académie française en 2016.

Publié en 2025, Prisonnier du rêve écarlate raconte la vie chambardée d’un ouvrier fictif originaire du nord de la France : un destin rythmé par les évolutions politiques des sociétés soviétiques et françaises tout au long du XXe siècle.

Né en 1918, Lucien Baert est encarté au Parti communiste dès son plus jeune âge. Familier d’amicales internationales où il apprend le russe, il croit dur comme fer à la propagande stalinienne et en 1939, il part avec enthousiasme pour Moscou, dans un groupe de militants, afin de contempler de visu le paradis qu’on lui a décrit. A peine est-il arrivé que ses yeux se dessillent. Repéré, soupçonné, arrêté, accusé d’espionnage, déporté, mobilisé pendant la guerre dans un bataillon disciplinaire, Lucien multipliera les désillusions et les malchances, ne retrouvant la liberté qu’en 1957, sous une identité russe, avec une assignation à résidence au nord du pays, en pleine taïga. Il s’installe en couple avec une femme russe, Daria, gardienne d’un petit site militaire désaffecté et isolé.

En 1967, retour en France, un pays qui n’a plus rien à voir avec celui qu’il avait quitté. Pour conforter à raison la disgrâce du communisme soviétique dans l’opinion, des journalistes en vogue récupèrent les témoignages de Lucien sur les brutalités, les procès expéditifs, les déportations, les horreurs du goulag. Il est sollicité pour des interviews, des conférences, des publications, avant que le sujet ne finisse par lasser. Quelque peu esseulé désormais, il est irrité par la futilité et la dispersion d’un simulacre de « résistance anticapitaliste, qui dérive vers des questions culturelles et sexuelles ».

En 1974, il préfère repartir. Il retrouve Daria ; le couple vivotera en marge d’un « kolkhoze sans perspectives », mais au fond fraternel. A partir de la fin des années quatre-vingt, il assistera à la « pérestroïka », puis à la dissolution de l’Union soviétique. La Russie entre alors dans une phase de libération des mœurs et d’ultralibéralisme financier, avec l’apparition d’une génération d’entrepreneurs opportunistes, les oligarques, qui accumulent des fortunes et des pouvoirs considérables ; certains adoptent des méthodes violentes de gangsters. La Russie menace de tomber dans le chaos.

Très remonté contre les idéologies et les pratiques totalitaires absurdes de l’ex-URSS — on le serait à moins avec un tel parcours personnel —, l’auteur de Les prisonniers du rêve écarlate n’est pas plus tendre avec la France post-soixante-huitarde et la légèreté de ses élites bobos qui zappent sur les tendances du moment. Le fil de la narration s’arrête avec le siècle, avant que n’émerge un certain Vladimir Poutine, ce qui évite à Makine, dont l’admiration pour le président russe actuel est notoire, de faire état de ses convictions personnelles.

Cette fiction romanesque adossée à plus d’un demi-siècle d’événements historiques est passionnante. Les péripéties imaginées par l’auteur sont à la fois plausibles et réalistes. Tu auras le sentiment, lectrice, lecteur, de les vivre au plus près de Lucien Baert — ou de Matveï Bélov —. Certaines pourraient même paraître cocasses, si elles ne correspondaient pas parfois à d’authentiques faits tragiques.

La construction du roman est habile. Un prologue intrigant ouvre sur un récit classique, réparti en dix parties clairement ordonnées. L’auteur a fait le choix de chapitres, d’alinéas et d’énoncés très courts, conférant une sorte de transparence à la narration. Le texte est extrêmement fluide. Le prisonnier du rêve écarlate se lit très facilement et agréablement.

Roman d’Andreï Makine déjà critiqué : L'archipel d'une autre vie.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La lumière vacillante, de Nino Haratischwili

Publié le 26 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

Impossible, en lisant les premiers chapitres de La lumière vacillante, de ne pas penser à L’amie prodigieuse, la fameuse saga romanesque en quatre volumes d’Elena Ferrante, relatant plusieurs décennies d’amitié de Lenù et de Lila, depuis leur enfance dans un quartier déshérité de Naples. Le roman de Nino Haratischwili tient en un seul volume… sur sept cents pages, quand même ! C’est aussi une histoire d’amitié féminine indéfectible. Elles sont quatre et ont grandi à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Elles y vivaient en famille dans de modestes bâtisses anciennes, autour d’une cour où elles aimaient à se retrouver, leurs frères et les autres garçons du quartier complétant le casting. Leur complicité s’est scellée en 1987, elles avaient alors treize ans.

Nino Haratischwili est née à Tbilissi en 1983. Plus jeune que ses héroïnes, elle était enfant lors des événements historiques racontés dans le livre. Ses parents s’étaient exilés en Allemagne, où elle est aujourd’hui installée. Romancière et dramaturge, elle écrit en géorgien et en allemand.

Keto, Dina, Nene et Ira deviendront femmes dans un climat sociopolitique complexe et violent. Après le démantèlement de l’URSS, fin 1991, la Géorgie, ex-république soviétique, déclare son indépendance. Mais ni les institutions ni la population ne sont prêtes. La période de transition est périlleuse et sans fin : luttes de factions, sécessions régionales, provocations russes, manifestations, répressions, crise économique, pénuries. L’Etat de droit et le libéralisme n’émergent pas. S’y substituent une « loi des voleurs » héritée du goulag, ainsi qu’un code du « pas vu, pas pris » et du « chacun pour soi », terreau fertile du banditisme mafieux et du narcotrafic, avec, à la clé, la peur, la violence, la corruption, la guerre civile et le chaos. Ne peuvent espérer s’en tirer que les plus forts, les plus malins… ou les plus cinglés.

Un genre de société excitant pour de jeunes hommes nourris d’images de suprématie virile. Leurs aspirations agressives sont incomprises des générations anciennes, anesthésiées par plusieurs décennies de communisme et préoccupées par leur subsistance au jour le jour. Pour Keto, Dina, Nene et Ira, en revanche, survivre ne suffit pas, elles veulent vivre en femmes libres. Mais tout en étant lucides sur les impasses dans lesquelles s’engage la gent masculine, elles restent prisonnières de leur imaginaire et sont plutôt en quête d’un compagnon leur promettant la liberté et un avenir.

Keto est la narratrice de La lumière vacillante, un récit intelligemment construit. Les événements et les aventures qu’elle raconte avaient eu lieu, pour l’essentiel, entre 1992 et 1995. Bien des années plus tard, en 2019, Keto, Ira et Nene se retrouvent à Bruxelles, au Palais des Beaux-Arts, pour inaugurer une exposition consacrée à l’œuvre de Dina, photographe de renom… mais absente ! Arpentant les salles, Keto s’arrête devant chaque photo ; chacune ranime un souvenir la reliant à Nene, à Ira et surtout à Dina, dont elle avait été une confidente attentive et admirative. Charismatique, rebelle et provocatrice, Dina avait immortalisé sa vie privée et celle de ses proches dans la Géorgie des années 90. Une vocation d’artiste, non pas pour séduire ni pour transmettre un message… juste pour survivre en des circonstances infernales. Une façon de constater l’absurdité des choses, puis la vanité de les montrer à des élites occidentales incapables de comprendre. De quoi rager… ou désespérer !

Ces allers-retours successifs entre le moment présent et les souvenirs d'antan sont franchement captivants ; que s’est-il donc passé autrefois entre tous ces jeunes gens ayant supporté tant de péripéties en si peu de temps ? L’autrice s’est projetée dans la narratrice ; les qualités d’empathie conférées à Keto la plaçaient naturellement en réceptacle des confidences très fouillées de ses amies. Elle en rapporte le détail et en analyse le sens sans les juger. Sa tempérance tranche avec l’impulsivité de Dina, la coquetterie de Nene et la détermination d’Ira.

Les retournements de situations ne manquent pas. Il te faudra, lectrice, lecteur, un peu de concentration pour suivre des événements politiques et des parcours individuels, qui interagissent les uns sur les autres, d’autant que les personnages sont nombreux et imprévisibles. La fin du livre est un peu déroutante, en point d’interrogation. Pouvait-il en être autrement pour les natifs d’un pays dont l’histoire tragique date de plusieurs siècles et qui cherche toujours sa voie aujourd’hui ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Retour à Balbec, de Renaud Meyer

Publié le 2 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026, 

D’accord pour un Retour à Balbec ? Bien sûr ! Quel lecteur, même intermittent, d’A la recherche du temps perdu déclinerait une excursion dans cette station balnéaire imaginée par Marcel Proust ? D’autant que la quatrième de couv annonce une histoire de pianiste virtuose. Une relation séduisante entre littérature et musique… Mais soudain un doute ! Ma liseuse déclare que l’ouvrage compte cent pages ; c’est peu. Je ne lis pas de romans courts, car le charme de l’immersion n’a généralement pas le temps d’opérer en profondeur… Finalement, l’édition brochée contredit ma liseuse et indique contenir cent soixante pages. Ça va mieux. Et après avoir lu une quinzaine de pages, je sens que le charme du livre opère vite. Tout va bien.

Samuel est un pianiste virtuose renommé. Sa grand-mère, qui l’avait élevé, avait très tôt décelé ses dons prodigieux au clavier et l’avait encouragé dans sa carrière. A la mort de cette femme à laquelle il était très attaché, Samuel avait résilié tous ses contrats et cessé de se produire en public. Dix ans plus tard, il se laisse convaincre de revenir sur scène pour un concert de début d’été dans une station balnéaire jouxtant la plage de Balbec, où il avait séjourné, enfant, en compagnie de sa grand-mère.

Se promenant entre deux répétitions sur la plage de Balbec en quête de souvenirs d’enfance, Samuel aperçoit sur la terrasse d’un ancien hôtel transformé en appartements une dame âgée ressemblant étrangement à sa grand-mère disparue, laquelle avait justement ses habitudes dans l’ancien hôtel. Dans la relation qui s’engage et qui semble s’installer durablement entre la vieille dame et Samuel, ce dernier a de plus en plus le sentiment inexplicable d’être face à sa grand-mère, tandis que la vieille dame voit en Samuel un petit orphelin aux yeux gris qui avait attiré son attention en jouant sur la plage vingt ans plus tôt. Étrange, je dirais même, intrigant !

N’essaie pas de comprendre, lectrice, lecteur, ne cherche pas d’explications ; tu ne trouveras pas de sens logique. Samuel rêve-t-il ? Samuel et la vieille dame sont-ils des fantômes l’un pour l’autre ? Ont-ils été victimes de troubles cognitifs ? Samuel lui-même s’est posé des questions : « Était-il possible de s’échapper de sa propre existence, en se glissant dans une brèche du temps, afin d’y vivre une vie parallèle ? ». En attendant la fin du livre et ses clés surprenantes, profite de ta lecture, délecte-toi de l’instant présent, apprécie cette façon qu’a l’auteur « d’accrocher les mots les uns aux autres pour en faire des phrases » donnant à chaque page « une tonalité tellement singulière qu’elle en devient peu à peu envoûtante ». Comme disait le poète, « de la musique avant toute chose ».

Car dans ce roman — et dans bien d’autres romans, comme dans les œuvres musicales —, tout est affaire de créativité, d’imagination de la part de l’artiste lui-même, en l’occurrence le romancier, pour lequel c’est un devoir absolu et sans limites. Ne pourrait-on pas imaginer un personnage écrivant une histoire, et même imaginer un personnage imaginant un personnage écrivant une histoire ?

Je ne suis pas clair ? Je ne peux pas t’en dire plus, amie lectrice, ami lecteur, sous peine de rompre trop tôt la magie de l’intrigue. Seule solution, lire Retour à Balbec, un livre tout à fait délicieux, très joliment écrit et qui associe avec bonheur une littérature nostalgique à la musique de compositeurs français, que Marcel Proust avait pu avoir l’occasion de rencontrer et d’écouter.

L’auteur, Renaud Meyer, est un homme de lettres au vaste rayon d’action : littérature, théâtre, cinéma… Dans une vidéo que je t’incite à regarder, il présente son Retour à Balbec avec clarté, franchise et beaucoup d’humour. A l’instar de Samuel, il avait passé des vacances avec sa grand-mère… à Trouville, dans l’ancien hôtel des Roches Noires. Proust y avait autrefois séjourné enfant avec ses parents, avant que l’auteur de « La Recherche » ne préfère sur le tard le Grand Hôtel de Cabourg.

La plage de Balbec est-elle celle de Trouville ou de Cabourg ? Un peu les deux, sûrement. Pour sa part, l’auteur de Retour à Balbec a choisi Trouville, une manière de s’imaginer lui-même en prodige du piano et d’attribuer des origines indochinoises à sa grand-mère, qui aurait ainsi pu être Marguerite Duras, résidente pendant trente ans aux Roches Noires… Imaginaire, où nous emmènes-tu ?

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L'Ami Louis, de Sylvie Le Bihan

Publié le 2 Janvier 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026 

Parfois, quand tu refermes un livre, il te faut plusieurs minutes pour reprendre ton souffle, pour te dégager d’une emprise subie jusqu’au bout. C’est ce que j’ai ressenti avec L’Ami Louis, de Sylvie Le Bihan. L’autrice, dont c’est le sixième roman, se trouve être aussi l’épouse du fameux Chef cuisinier Pierre Gagnaire, ainsi que la responsable de ses projets de restaurants à l’étranger. Il fallait de l’audace et du talent pour écrire L’Ami Louis, un ouvrage ancré dans la littérature du XXe siècle, entrecroisant deux récits romanesques qui jonglent, chacun à sa manière, avec fiction et réalité historique.

Dans le premier récit, une jeune femme fictive, Elisabeth, raconte qu’après avoir brutalement coupé les ponts avec sa famille, elle a saisi l’opportunité de faire carrière dans le monde littéraire. En 1976, alors qu’elle est loin d’avoir trente ans, elle est remarquée par Bernard Pivot, l’inoubliable animateur d’émissions de télévision culturelles, une personnalité que même les moins de vingt ans ne devraient pas ne pas connaître. Bernard Pivot engage Elisabeth et la charge de préparer une émission d’Apostrophes consacrée — excusez du peu ! — au grand écrivain et philosophe français Albert Camus, prix Nobel de littérature, mort dans un accident de la route en janvier 1960.

Comment dénicher des informations inédites sur un homme célèbre disparu depuis plus de quinze ans ? Prenant conseil de proche en proche, Elisabeth est mise en relation avec Louis Guilloux, un écrivain septuagénaire méconnu du grand public, cependant très apprécié dans les milieux littéraires, tant pour son talent de plume que pour ses qualités humaines. Guilloux et Camus avaient fait connaissance en 1945 chez Gallimard : « un coup de foudre existentiel », selon Guilloux. Entre les deux hommes s’en était suivie une amitié fraternelle, intime, totale, qui avait fortement marqué leurs regards sur le monde, la conception de leur rôle d’écrivain et la façon de mener leur vie privée.

Comprenant qu’elle a trouvé le guide idéal pour pénétrer dans l’intimité du prix Nobel, la jeune femme parvient à nouer une relation de confiance avec le vieil écrivain oublié du monde insoucieux. Il se livrera en toute transparence, ne lui cachant (presque) rien de son propre parcours. Fils d’un cordonnier de Saint-Brieuc, Louis s’était engagé contre le fascisme dans les années trente et il était resté toute sa vie à l’écoute des petites gens, produisant une œuvre imprégnée par ses engagements. Après avoir manqué d’une voix le Goncourt en 1935 pour son roman Le Sang noir, il avait obtenu le Renaudot en 1949, puis en 1973 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Une biographie romancée de l’écrivain Louis Guilloux : tel est donc le second récit contenu dans L’Ami Louis. Elle ne s’arrête pas à l’activité intellectuelle et littéraire de l’homme. Ecartelé entre la grisaille tranquille de Saint-Brieuc et l’animation pétillante de Saint-Germain-des-Prés, Louis avait mené une vie sentimentale complexe. La disparition brutale de Camus aura bouleversé son existence dans tous ses aspects, notamment dans un amour secret découvert par Élisabeth.

Le livre s’achève par un retour au premier récit et au parcours personnel d’Elisabeth. Louis Guilloux saura réorienter avec tact la jeune femme vers de nouvelles perspectives familiales et littéraires.

J’ai perçu quelques grognements de puristes, déplorant que l’appel à Louis Guilloux serve de caution littéraire à une romance sentimentaliste jugée insignifiante. Certains semblent même regretter qu’une telle tâche mémorielle ait échappé à une personne du sérail… Que ne s’y sont-ils attelés en temps utile ? Je me suis pour ma part passionné pour cette plongée dans le monde intellectuel et littéraire des années 1930 à 1960, les années Albert Camus, qui sont aussi celles de ses pairs, amis ou adversaires. Sylvie Le Bihan a effectué un formidable travail de reconstitution, à partir d’archives, d’écrits, de correspondances, de témoignages, de « on-dit », imaginant ensuite ce qui n’était pas établi.

J’apprécie qu’en mêlant fiction et réalité, des romanciers replacent l’imagination au centre du jeu, comme l’a fait et expliqué Laurent Mauvignier dans son merveilleux dernier roman, La maison vide. Et je n’ai pas eu honte, en suivant la jolie plume de l’autrice dans L’Ami Louis, d’avoir trouvé attachants, parfois émouvants, les personnages d’Elisabeth et de Louis Guilloux.

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James, de Percival Everett

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025, 

Réécrire un roman classique, en en reconsidérant les péripéties sous un nouvel angle, par permutation des « dominants » et des « dominés » : voilà une recette littéraire qui fait fureur aujourd’hui. C’est au demeurant une bonne idée. A l’instar d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre dévoilant, dans Je voulais vivre, la version de Milady sur ses démêlés avec Les trois Mousquetaires, l’écrivain et philosophe afro-américain Percival Everett reprend à sa manière Les Aventures de Huckleberry Finn, une œuvre romanesque emblématique du patrimoine littéraire américain.

Son auteur, Mark Twain (1835-1910), s’était fait un nom dans la littérature jeunesse avec le personnage de Tom Sawyer. Il avait ensuite évolué vers le roman d’apprentissage social avec Huckleberry Finn, dit Huck, un adolescent qui racontait sa longue errance misérable et éprouvante sur le fleuve Mississippi, à l’écart de la civilisation sudiste de l’époque, avec pour seul compagnon Jim, un esclave fugitif plutôt servile. En reprenant le même cadre picaresque, cent quarante ans plus tard, dans James, son dernier ouvrage, et en en confiant la narration à un Jim au tempérament plus vif, Percival Everett livre une satire sociale convaincante d’un volet sombre de l’histoire des Etats-Unis.

La lecture de James est une immersion très réussie dans l’Etat esclavagiste du Missouri, en 1860, à l’approche immédiate de la guerre de Sécession. Lauréat du Pulitzer 2025, le roman relate les aventures en forme d’odyssée, racontées par lui-même, d’un esclave déclaré criminel parce qu’en fuite, encourant pour cela la mort par le fouet et la pendaison, alors qu’avec l’énergie du désespoir, il n’ambitionne que de devenir un citoyen gagnant sa vie, en mesure de racheter la liberté de sa compagne et de leur fille.

Dans James, le langage des esclaves — des Noirs analphabètes — est une sorte de baragouin à peine compréhensible, dérivé du langage parlé par les Blancs, présumés, pour leur part, savoir s’exprimer correctement après avoir été à l’école. Etonnamment, l’esclave qui répond au nom de Jim et revendique secrètement le droit de s’appeler James, sait parfaitement lire et écrire ; il connaît même ses classiques et peut parler comme les Blancs ; selon les circonstances, il mystifie ses interlocuteurs en passant d’un langage à l’autre. Effet comique assuré : surprise des Blancs lorsqu’un esclave parle comme eux…

Jim dissimule prudemment ses talents, car le langage est indissociable de l’identité et il marquait l’infériorité des esclaves face aux maîtres, des Noirs face aux Blancs. Ceux-ci auraient considéré toute contestation de cette hiérarchie comme un outrage gravissime et auraient sur le champ pris des mesures de représailles très dures. D’une façon générale, les esclaves se devaient d’éviter de contrarier ou d’offenser les Blancs, le moindre impair risquant d’entraîner de terribles punitions. Jim prévient ses frères d’asservissement : « Mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à en souffrir ». Et quelles souffrances ! Horribles descriptions des rapports entre maîtres blancs et esclaves noirs, ceux-ci étant considérés comme des animaux dressés ! Alors, fuir ? Attention ! « C’est déjà dur d’être un esclave, mais esclave fugitif, c’est pire ».

Percival Everett a mis à jour la plupart des aventures imaginées par Mark Twain pour les deux compères. Elles n’en restent pas moins rocambolesques, à la limite de la vraisemblance. Mais tu leur trouveras un sens plus percutant, lectrice, lecteur, du fait de l’inversion des rôles entre Huck et Jim. L’humour irrévérencieux d’Everett ringardise celui de Twain, dont les velléités satiriques étaient bridées par les normes de son temps. Pratiquer la dérision pour critiquer le racisme séculaire ne suscite plus les mêmes réticences, comme le montre l’épisode burlesque de la troupe de comédiens ambulants se produisant dans un spectacle en « blackfaces », où Jim se fait passer pour un Blanc grimé en Noir ; même commentaire pour l’adaptation astucieuse et audacieuse du langage des esclaves, piochée dans un pastiche du français prononcé naguère en Afrique.

Au-delà de ses grandes qualités critiques et naturalistes, le roman comporte quelques longueurs imputables à de trop nombreuses péripéties au dénouement prévisible. Le plaisir de lire James doit aussi beaucoup à l’élégance sobre de la plume de l’auteur et à la richesse de son vocabulaire, toutes deux très bien rendues par la traductrice.

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Le Compromis de Long Island, de Taffy Brodesser-Akner

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025,

Le Compromis de Long Island est le deuxième roman de Taffy Brodesser-Akner, une journaliste renommée dans les sphères culturelles et mondaines new-yorkaises. Malgré le succès du livre outre-Atlantique, malgré son obtention en France du grand prix de littérature américaine et un enthousiasme de circonstance chez les libraires, les lectrices et les lecteurs français émettent des avis partagés. Pour ma part, après un instant de doute et sous quelques réserves sans importance, j’ai passé un très bon moment à lire ce long roman de près de six cents pages, dont la manière rappelle certains ouvrages de Philip Roth et leurs personnages fouillés, imprégnés d’impalpables touches d’humour juif new-yorkais.

Le livre raconte l’histoire des Fletcher, une famille juive fictive ayant prospéré aux Etats-Unis depuis le milieu du XXe siècle. Avant de décéder prématurément, son patriarche avait créé sa double légende de rescapé du nazisme et d’incarnation du rêve américain. Les dividendes de l’usine de polystyrène qu’il avait fondée avaient permis d’installer somptueusement sa famille dans une immense et très belle propriété à Long Island, une île constituant un quartier résidentiel huppé de New York.

Mais en 1980, Carl Fletcher, son fils et successeur à la tête de l’usine, allait être la victime d’un kidnapping violent. En dépit d’une forme de déni familial assumé de la gravité de l’événement, ses conséquences allaient traumatiser durablement ses enfants et remettre en question la trajectoire de la riche — trop riche ? — famille, menée avec rigueur par deux femmes attachées aux traditions juives, Phyllis, la mère de Carl, et Ruth, son épouse.

La structure du livre surprend par son déséquilibre. Les péripéties du kidnapping, tel qu’elles ont été vécues par la famille jusqu’à son issue, font l’objet d’une narration dynamique digne d’un thriller, dans un chapitre préliminaire d’une quarantaine de pages. S’en suit une très très longue « première partie » de quatre cent cinquante pages — soit les trois quarts de l’ouvrage ! — qui te plongera successivement, lectrice, lecteur, dans la conscience névrosée des trois enfants de Carl et de Ruth, quarante ans plus tard, lors du décès de leur grand-mère Phyllis.

Beamer, le fils cadet, mène grand train à Los Angeles ; un récit long et dérangeant — le burlesque tarde à apparaître ! — révèle les addictions de ce scénariste raté à diverses drogues et expériences sadomasochistes. Nathan, son frère aîné, vit en famille à Long Island ; casanier, veule, craintif, il occupe un poste d’avocat de second rang dans un cabinet important ; comme souvent quand on refuse le risque, ses rares décisions sont catastrophiques ; leur narration est franchement drôle. Reste Jenny, la petite dernière ; brillante, elle n’assume pas ses privilèges de classe ; rejetant le mode de vie de ses parents, elle prend ses distances, redistribue son argent et se lance dans l’action sociale et syndicale.

Dans une courte « deuxième partie » surviennent des événements graves et soudains — mais dont certains étaient en germe (1) —, amenant, dans une très courte « troisième partie » servant d’épilogue, les membres de la famille à des remises en question… s’ils en sont capables !

En réalité, précise l’autrice, « les Fletcher n’étaient pas prodigieusement riches… ils étaient raisonnablement fortunés » ; ils étaient les plus riches dans leur entourage, qui en était obsédé ; mais pas d’avion privé, pas de yacht, pas de bijoux, rien d’ostentatoire si ce n’est la maison. Eux, les Fletcher, avaient surtout cru que leurs moyens financiers les protégeraient de tout ; il fallait donc que les tracas imprévus aient été provoqués par un mauvais génie, comme « un dybbouk dans les tuyaux », une expression du folklore traditionnel juif que je ne connaissais pas.

Le problème est que se savoir riches les avait désarmés, fragilisés, et ils étaient inaptes à trouver leur place dans la société. Jenny l’avait compris depuis longtemps. Pas sûr que Nathan et Beamer puissent évoluer ! … Happy end ou « horrible fin » ? A chacun de trouver son compromis…

(1) J’ai apprécié le parallèle métaphorique suggéré par une chroniqueuse littéraire talentueuse, entre le polystyrène qui protège, isole et pollue, et l’argent qui protège, isole et corrompt.

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