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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

romans

Shit ! de Jacky Schwartzmann

Publié le 10 Août 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2024,

De Jacky Schwartzmann, j’avais bien aimé Demain c’est loin, un polar dynamique et atypique, dans lequel il avait conçu un personnage à son image, jonglant avec ironie sur la bien-pensance, au cœur d’une banlieue populaire de province. Une sorte de roman noir, social et humoristique, dont il reprend et approfondit le genre littéraire dans Shit !.

Son personnage principal et narrateur est à nouveau un double de l’auteur. Thibault est installé dans un vaste quartier moderne en périphérie d’une grande ville, un quartier dit « sensible », parce que sa vocation, depuis sa création dans les années soixante, a été d’héberger une population à bas revenus, majoritairement originaire du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.

Thibault travaille dans un collège comme CPE. C’est un trentenaire pétri de bons sentiments, attaché à son métier, fidèle aux gens qu’il côtoie, habitué à son quartier. Il craint les brutalités et s’efforce de les éviter… sans toujours y parvenir. Sa rémunération est modeste, il s’en contente, elle lui assure un train de vie qui lui convient.

Mais il arrive que des circonstances fortuites fassent basculer la destinée d’un individu et Thibault va en faire l’expérience. Sur son palier, dans l’immeuble HLM où il demeure, le logement d’en face abrite un point de deal, une officine structurée, quoiqu’illégale, où s’échangent et s’entreposent du shit et du pognon. Un jour, à la suite d’événements inattendus très violents, Thibault et une voisine se retrouvent incidemment devant des liasses de billets épaisses comme ils n’ont jamais vu et face à un stock de cannabis impressionnant ; tout cela à leur disposition, à leur corps défendant !

Que faire ? En parler aux flics ? C’est probablement ce qu’aurait fait Thibault, s’il s’était trouvé seul… Quand on est deux, on réagit différemment…  

L’argent n’intéresse pas Thibault, à titre personnel du moins. Mais autour de lui, dans le quartier, les revenus de la moitié des familles dépassent à peine le seuil de pauvreté et il y a urgence à procéder à quelques subventions. Avec le temps, d’autres soutiens sociaux s’imposeront. Et puis, après épuisement des premières distributions, il faudra bien les renouveler…

Voilà comment on devient un dealer, un dealer bien établi ! Thibault ne change pas ; modeste, effacé, il se soucie des autres, sans pour autant se prendre pour Robin des Bois. Il déjouera cependant toutes les embûches, trompant son monde — toutes catégories confondues ! — presque innocemment. Son ascension se prolongera… jusqu’à quand ?

Dans ce polar social, l’auteur reproduit avec lucidité les différents modes de vie et leurs dérives dans ce qu’on appelle les cités. Il ne concède rien à la bien-pensance ni à la morale civique, témoignant d’un humour à la fois mordant et tendre. En même temps, les péripéties qu’il te sert, lectrice, lecteur, sont captivantes, surprenantes, drôles. Peut-être en trouveras-tu certaines choquantes ! Elles s’enchaînent en tout cas avec intelligence.

L’écriture, au diapason, est inspirée de la langue des quartiers, mais pas de celle des racailles. Thibault, narrateur de bout en bout, s’exprime comme un bobo évolué, capable d’observer et de reproduire avec objectivité et dérision les pratiques de ses semblables. Le travail sur les titres de chapitres mérite d’être salué, même s’il n’apporte pas grand-chose.

Une question m’est venue en lisant Shit !. Je respecte les lois et je m’inquiète des risques que le narcotrafic représente pour notre société ; je me demande toutefois comment certaines familles des quartiers sensibles subsisteraient sans le ruissellement du trafic local.

De quoi conforter une de mes allégations préférées : la lecture d’un roman est parfois plus instructive et plus percutante que celle d’un rapport administratif, d’une enquête documentaire ou d’une thèse idéologique.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La double vie de Dina Miller, de Zoé Brisby

Publié le 6 Juillet 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2024, 

Il t’arrive parfois, lectrice, lecteur, de tomber sur un livre qui ne te plaît pas, mais alors pas du tout ! Page après page, tu soupires, tu fulmines, tu te répètes en maugréant « C’est nul, c’est vraiment nul ! »… C’est à toi-même de t’en prendre : tu as choisi un genre de littérature qui n’était pas pour toi !

J’ai l’air de te faire la leçon, lectrice, lecteur, mais c’est à moi que ça vient d’arriver. J’ai lu jusqu’au bout La double vie de Dina Miller, de Zoé Brisby. Je ne connaissais pas ce nom — ou ce pseudonyme — et je le relève aujourd’hui en couverture de plusieurs livres ayant trouvé un public… dont je ne fais pas partie. Des ouvrages à classer entre feelgood et chick-lit, très orientés sur l’analyse psychologique des personnages féminins.

C’était pourtant séduisant. Choisir un contexte réel du passé et y intégrer une fiction romanesque est a priori une bonne idée. Pour La double vie de Dina Miller, l’autrice a opté pour 1961, l’année où le Président Kennedy lança l’emblématique programme spatial Apollo. Elle a situé les intrigues du roman dans la ville américaine de Huntsville (Alabama), où venait d’être inauguré le Centre de Vol Spatial Marshall de la NASA, dirigé par Wernher Van Braun, entouré de sa fidèle équipe d’ingénieurs ayant travaillé en Allemagne pour les nazis jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les structures historiques étant posées, il fallait penser au schéma narratif de la fiction. Zoé Brisby a imaginé l’arrivée à Huntsville d’une jeune justicière du Mossad, chargée de kidnapper, parmi les proches de Van Braun, un ancien médecin de camp de concentration, inspiré du profil de Mengele. L’objectif était de le faire juger et condamner en Israël, comme l’avait été Eichmann.

Une idée prometteuse, mais la narration de Zoé Brisby s’est polarisée sur les épouses des ingénieurs. Ces dames sont préoccupées par leurs intérieurs à bichonner, par leurs tenues vestimentaires à assortir, par les petits plats à mitonner pour monsieur, par les garden-partys à ne pas rater, et par la distance à observer à l’égard de la population noire. Une sorte de Desperate housewives avant l’heure, figée dans les mœurs américaines très conventionnelles, puritaines et ségrégationnistes des années cinquante. Une tonalité narquoise amusante à condition que ça ne dure pas trop longtemps !

Il a fallu rééquilibrer avec du tragique. Dina Miller, la jeune agente israélienne, d’origine française, aura connu une enfance saccagée, pendant l’Occupation, par un officier nazi venu rafler ses parents ; un drame poignant qui aura contribué à sa vocation de justicière impitoyable. La réussite de sa mission ne sera pourtant pas complète, mais aurait-il pu en être autrement ? Il faut bien reconnaître que ses stratégies étaient un peu niaises et que les péripéties développées sont peu crédibles.

Dommage de partir d’un contexte historique complexe, sujet à une polémique pertinente, et d’y plaquer une fiction certes facile à lire, mais tellement insignifiante !

FACILE     o   J’AI AIME… PAS DU TOUT

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L'Inconnue du portrait, de Camille de Peretti

Publié le 6 Juillet 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2024, 

Il ne fait pas partie de ces œuvres, qui, comme Judith et Holopherne, Le Baiser ou encore Danae, ont contribué à la notoriété éclatante de Gustav Klimt. Le Portrait d’une dame est un petit tableau tout simple, dont la destinée aurait pu se limiter à compléter les collections d’un musée de province, en l’occurrence celui de Plaisance, une ville italienne moyenne située entre Milan et Parme.

Il en a presque été ainsi. Mais des révélations spectaculaires ont précipité l’œuvre sur le devant de la scène. D’abord, on a récemment découvert — en 1996 — que le tableau avait été modifié et rebaptisé en 1917 par le maître autrichien lui-même, sans que l’on sache pourquoi, alors qu’il était achevé et exposé depuis cinq ans ; une pratique de « repeint » inusuelle chez Klimt. Quelque temps après cette révélation, le tableau était volé dans son musée… avant de lui être restitué une vingtaine d’années plus tard dans des circonstances absolument rocambolesques restées inexpliquées. Dernier mystère : on ignore qui fut la jeune femme qui posa pour Klimt.

Quand il n’est pas possible de connaître la vérité, est-il justifié d’en bâtir une fictive ? C’est en tout cas la vocation des romanciers. N’importe qui pourrait, cent ans après, émettre des hypothèses sur la genèse de l’œuvre et sur sa remise en peinture par l’artiste. Mais il faut beaucoup d’imagination, d’ampleur conceptuelle et de cohérence narrative pour construire une histoire globale se prolongeant sur plus d’un siècle et apportant aussi une solution à l’énigme plus récente du vol et de la restitution.

C’est le challenge réussi par Camille de Peretti, une écrivaine française ayant déjà une demi-douzaine de romans à son actif.

L’Inconnue du portrait est une vaste saga familiale, qui s’étend dans le temps et aussi dans l’espace. Elle te fera voyager, lectrice, lecteur, entre l’Europe et l’Amérique, en compagnie de ses personnages principaux. Né à Vienne (Autriche) dans la misère, Isidore a traversé l’Atlantique à l’âge de seize ans, s’est installé à New York, où il a fondé une famille et fait fortune. Quelques décennies plus tard, il s’efface devant Pearl, une jeune femme brillante de Houston (Texas), dont la mère, une ancienne prostituée, avait reconnu un vieux client et organisé un test de paternité ; de quoi donner une inflexion inattendue à la destinée de sa fille.

Un choc ! disent-ils. C’est ce que ressentent Isidore et Pearl, chaque fois que le hasard les met en présence du tableau. Tu devineras vite pourquoi. De même, en lisant ce roman qui s’apparente à un puzzle, tu en trouveras facilement la plupart des pièces, mais cela ne t’empêchera pas de suivre passionnément les détails des péripéties imaginées par l’autrice.

Dévoilant habilement les mystères au compte-gouttes au fil des chapitres, afin de t’inciter à lire le suivant, le roman effectue dans une première partie des allers-retours vers un lointain passé, histoire de poser certains faits. Il se présente ensuite comme une enquête progressant linéairement et finit, dans une dernière partie, par livrer sa vérité dans de nouveaux retours en arrière racontés comme en direct. Bravo à Camille de Peretti de ne pas avoir cédé à la facilité de nombreux auteurs, qui explicitent les énigmes dans les dernières pages, par les révélations exhaustives d’un coupable ou d’un détective à la Hercule Poirot.

L’autrice n’a en revanche pas résisté à la tentation d’inclure quelques scènes sentimentales pour t’émouvoir, lectrice, lecteur, mais tu lui pardonneras, car son écriture est aussi soignée que sa construction littéraire et la lecture de l’Inconnue du portrait est très fluide.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Quelqu'un d'autre, de Guillaume Musso

Publié le 19 Juin 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2024, 

Depuis plus de vingt ans, il publie un roman chaque année. Traduit dans presque toutes les langues, Guillaume Musso est le romancier français ayant vendu le plus grand nombre de livres. Jusqu’alors, je n’en avais lu qu’un seul, La vie secrète des écrivains, le titre ayant forcément attiré mon attention. Je n’en garde pas un souvenir ébloui — je n’en garde d’ailleurs aucun souvenir —, mais rien ne s’opposait à ce que je renouvelle l’expérience, à l’occasion du cru 2024, Quelqu’un d’autre, histoire de le mettre en parallèle d’un autre best-seller de l’année, celui de Joël Dicker.

Sur les eaux bleues de la Méditerranée, à quelques encablures de la Côte d’Azur, une femme encore jeune et belle, ancienne mannequin, mère de famille richissime, est assassinée sauvagement sur son yacht, alors qu’elle naviguait en solitaire. Les soupçons se portent comme il se doit sur le mari, un célèbre compositeur et pianiste de jazz moderne. Les investigations sont conduites par une policière quadragénaire défraîchie et dépressive. Du classique.

Déroulée en alternance avec des retours dans le passé prétendant t’apporter, lectrice, lecteur, des informations sur les derniers jours de la victime, l’enquête semble reposer sur une succession d’interrogatoires à huis clos au commissariat de Nice. Des face-à-face à haute tension entre la policière et le mari musicien.

Tel que c’était engagé, je m’attendais à ce que l’un des deux protagonistes terrasse l’autre… mais aux trois-quarts du livre, l’auteur change soudain de ligne narrative. Il te dévoile, lectrice, lecteur, la vérité sur le meurtre, puis il t’emmène sur les hauteurs du lac de Lugano, où notre policière niçoise, qui n’a pas, comme toi, la chance d’être au parfum, s’en va chercher des révélations auprès d’un psychiatre helvétique, en débarquant chez lui sans crier gare, un samedi soir d’orage…

Car l’identification de l’assassin ne livre pas toutes les clés de l’intrigue. Mais là, la ficelle est tellement grosse, tellement peu crédible, qu’on n’aurait même pas osé y penser. Elle n’est pourtant pas nouvelle. Depuis le docteur Jekyll et Mr Hyde, les étranges cas de dédoublements de personnalité n’ont pas manqué pour expliquer les crimes mystérieux imaginés par les romanciers.

La lecture de Quelqu’un d’autre n’est pas déplaisante. Les phrases sont courtes, la prose est fluide, les dialogues sont dynamiques. Dans une optique de clarté, les chapitres sont chacun tour à tour cadrés autour d’un personnage.

Le principe d’affubler ces chapitres d’un intitulé thématique relève de l’exercice de style, car cela n’apporte rien, pas plus d’ailleurs que les citations placées à chaque fois en exergue, ni que les quelques observations philosophiques sommaires sur le concept de vérité. Aucun de nous n’en est à son premier roman policier.

Je maintiens que le meilleur du livre se situe dans les scènes d’interrogatoires. Des dialogues tendus dans un climat étrange, qu’à la lumière ultérieure du surprenant épilogue numéro trois (eh oui ! Il y a trois épilogues !), je qualifierais par la formule « je te déteste moi non plus ».

Si cette happy end te trouble, lectrice, lecteur, dis-toi que les derniers mots d’un roman n’engagent que celui qui les écrit.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Un animal sauvage, de Joël Dicker

Publié le 19 Juin 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2024, 

J’avais suffisamment éreinté L’énigme de la chambre 622, son précédent opus, pour m’autoriser à reconnaître, sans fausse honte, avoir pris du plaisir à lire Un animal sauvage, le dernier roman de Joël Dicker. Dans ce livre qu’on pourrait qualifier de thriller loufoque ou de pastiche de thriller, tu passeras, lectrice, lecteur, de surprise en surprise quasiment à chaque page.

Chronique d’un braquage annoncé. Sur vingt journées, l’auteur met en scène des personnages qui semblent mener une vie banale, familiale et tranquille, mais que des spécificités propres plus ou moins secrètes, révélées au compte-gouttes en remontant jusqu’à quinze ans dans le passé, impliqueront d’une façon ou d’une autre dans le projet criminel. Sur un rythme trépidant, le livre fourmille de péripéties inattendues, de manipulations subtiles, de rebondissements de situations et d’autres trouvailles audacieuses qui te laisseront bouche bée.

La construction, élaborée avec finesse, comporte de nombreux retours en arrière qui permettent à l’auteur de reconstituer des événements essentiels du passé jusqu’alors cachés. Malgré la multiplicité et l’enchevêtrement de ces péripéties antérieures, je dois dire que leur cohérence n’est jamais prise en défaut. Si tu as l’habitude des narrations strictement linéaires, lectrice, lecteur, ces flashbacks pourront te déstabiliser ; mais ne t’inquiète pas, la lecture est fluide ; et l’affichage répété des têtes de chapitre permet intelligemment de se situer dans le déroulé des événements. En revanche, si tu sais lire entre les lignes et si tu n’as pas besoin qu’on t’explique tout par le menu, tu pourras trouver superfétatoires certains éclaircissements.

Voilà qui m’amène à laisser de côté les authentiques qualités du livre et à aborder ses faiblesses, sur lesquelles mon mauvais esprit habituel m’incite à ironiser.

Les mises en suspens aménagées systématiquement à chaque fin de chapitre prêtent au sourire (bienveillant) autant qu’à la curiosité, comme dans une pièce de théâtre de boulevard, lors de l’entrée inattendue d’un personnage côté cour, concomitamment à la sortie solennelle d’un autre côté jardin. Une analogie qui m’avait déjà été suggérée par le précédent roman de Joël Dicker.

Autre parallèle qui me vient, celui de la bande dessinée ou du roman-photo. Tout au long d’Un animal sauvage, chaque chapitre ou alinéa pourrait être porté par une illustration figée. Pourtant, de même que le cinéma met en mouvement un continuum d’images, la littérature est l’art de raconter des histoires, de relier des instants, en installant entre eux un flux continu d’informations. Cela manque dans le livre. En l’absence de commentaires, de prise de recul et de digression, les narratifs et les dialogues pourraient figurer tels quels dans des bulles de vignettes.

Stratégie ou faiblesse ? L’écriture est plate et minimaliste. La lecture ne suscite pas d’autre émotion que la surprise, l’amusement, accessoirement la curiosité. Un page turner ? En quelque sorte, oui : quand une page entière est consacrée aux banalités échangées par un couple au cours d’un petit déjeuner, que voulez-vous ? On la tourne rapidement.

J’ai compris depuis longtemps que Joël Dicker a le sens du marketing, au point de mâcher le travail des lecteurs-consommateurs et de ne pas non plus leur soumettre des aventures qui pourraient leur déplaire. C’est d’ailleurs le cas du dénouement d’Un animal sauvage. Après avoir lu la nouvelle fictive sur la panthère, je m’attendais à une fin sanglante et tragique. Mais la majorité des lectrices et des lecteurs préfèrent les happy ends.

Peu importe mes sarcasmes ! Je confirme avoir lu Un animal sauvage avec plaisir.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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La Conjuration de Dante, de Fabrice Papillon

Publié le 5 Juin 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2024, 

La Conjuration de Dante est un titre astucieux. En ces temps de profusion de soupçons complotistes, le mot conjuration suscite forcément la curiosité. En y associant le nom de Dante, l’intitulé annonce un parcours initiatique, au plus profond des racines de l’histoire et de la culture, dans une quête de sagesse et de vérité. Un programme aguicheur !

Tu l’auras justement deviné, lectrice, lecteur : le livre se présente comme un thriller historique et scientifique, relevé d’une once d’ésotérisme et d’une larme de fantastique. Un genre de littérature dont je ne suis pas particulièrement adepte, parce qu’elle tient rarement ses promesses de révélations décoiffantes. Qu’en est-il avec La Conjuration de Dante ?

L’auteur a de nombreuses cordes à son arc. Journaliste scientifique, passionné par les questions de bioéthique de génétique, Fabrice Papillon produit des documentaires de vulgarisation et enseigne à Sciences Po. La Conjuration de Dante est son quatrième roman.

Tandis qu’ont lieu d’impressionnants meurtres de notables, un mystérieux groupe se nommant Gyrum Novem commandite le pillage de tombeaux illustres, afin, semble-t-il, de compléter une collection de cerveaux entamée depuis des décennies. Elle ne s’intéresse qu’aux grands noms des arts et des sciences : Marie Curie, Einstein, Dante, Descartes, Darwin, Hawkins… Mais toi, lectrice, lecteur, quand tu constates que de sombres personnages s’attribuent les pseudonymes de Virgile ou de Spinoza, tu comprends aussi que l’auteur sait manier ce qu’on appelle le « name dropping ».

Les péripéties se déroulent de nos jours, dans des lieux emblématiques : le Panthéon de Paris, Westminster Abbey, les Musées du Vatican… Une petite équipe de policiers un peu foutraques fait son possible pour démêler les fils de plusieurs enquêtes complexes, auxquelles participent — avec leur accord amical — des personnalités scientifiques actuelles. En contrepoint s’intercalent des narrations d’événements plus anciens.

Très bien documenté et habilement construit, le texte entremêle donc fiction et anecdotes authentiques. Il serait plaisant à lire s’il ne s’embrouillait pas parfois dans des longueurs et des détails narratifs touffus, dans lesquels, lectrice, lecteur, tu risqueras, comme moi, de perdre le fil.

Peu travaillée, l’écriture est un peu familière, proche du langage parlé, dans le style courant des polars populaires. Certaines explications sont laborieuses, répétitives.

La fin du livre te surprendra, lectrice, lecteur, et te laissera peut-être sur ta faim. Ecrivant moi-même des fictions, je me sens en mesure d’émettre des hypothèses. Quand il aborde les toutes dernières lignes d’un roman, l’écrivain vit un moment exceptionnel : il est totalement libéré de ses intrigues et dispose du pouvoir suprême de vie et de mort sur ses personnages. L’extrême noirceur choisie pour conclure La Conjuration de Dante est délibérée. L’auteur aurait pu opter pour une fin bienveillante, comme tu l’aurais probablement souhaité. Il a préféré te prendre à contrepied, au risque de te contrarier. Ou bien il n’a trouvé aucune idée convenable pour un dénouement apaisant. A moins, dernière hypothèse, qu’il partage les aspirations apocalyptiques de Gyrum Novem et qu’il assume son épilogue comme une prophétie.

Au bilan, quelques anecdotes historiques pittoresques, mais point de révélations spectaculaires sur la nature de l’âme et du génie humain… si ce n’est que les cercles de l’Enfer de Dante pourraient symboliser les circonvolutions du cerveau.

TRES DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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L'année de la sauterelle, de Terry Hayes

Publié le 5 Juin 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2024, 

Il y a une dizaine d’années, comme beaucoup, j’avais été tenu en haleine par Je suis Pilgrim, un épais thriller d’espionnage très efficace, renouant — en mieux ! — avec le genre de livres que j’affectionnais et consommais dans ma jeunesse, du temps de la guerre froide, les aventures d’agents spéciaux anglo-saxons s’appliquant à déjouer les intentions maléfiques des collègues d’en face, alors généralement soviétiques. L’auteur, Terry Hayes, qui a fait ses preuves comme scénariste à Hollywood, avait placé son premier roman dans un contexte géopolitique d’actualité, celui des années post onze-septembre et de la lutte des services secrets américains contre le terrorisme islamiste d’Al-Qaïda.

Dans L’année de la sauterelle, Terry Hayes renouvelle la recette en l’adaptant à la sauce d’aujourd’hui. Le narrateur est un agent américain « exceptionnel » ; sa mission consiste à s’infiltrer en territoire hostile, pour neutraliser un terroriste extrêmement dangereux, un combattant aussi « exceptionnel » que lui — enfin presque ! — : natif de Russie, formé en Tchétchénie et en Syrie, converti à l’Islam, Roman Kazinski alias Abu Muslim Al-Toundra est convaincu qu’Allah l’a choisi pour purifier le monde en éradiquant la civilisation occidentale. Le tatouage de sauterelle qu’il affiche sur son dos est une évocation des fléaux bibliques infligés à l’Egypte des pharaons. Voilà qui promet !

La littérature de Terry Hayes est roborative. Je suis Pilgrim comptait sept cents pages. Avec L’année de la sauterelle, on monte à plus de onze cents. Cela peut te faire peur, lectrice, lecteur, mais sache que j’ai lu le livre avec beaucoup d’intérêt et d’agrément. Il est extrêmement bien écrit. Malgré les périls qui le menacent, le narrateur trouve les mots justes pour décrire son environnement, un paysage désertique spectaculaire, les ruines rouillées d’un complexe industriel désaffecté… Sa prose très fluide et harmonieuse permet d’absorber toutes les vicissitudes du genre : stratégies fumeuses, explications scientifiques ardues, descriptions techniques détaillées, tableaux de tortures et de tueries imagées, lenteurs volontairement suspensives… Sur ce dernier point, pas de quoi se ronger les ongles : quand il te reste cinq cents pages à lire, tu te doutes bien que rien de définitif n’arrivera dans les suivantes.

La guerre secrète moderne fait appel à des armes et à des technologies d’avant-garde impressionnantes, inquiétantes : omniprésence de drones, surveillance visuelle et auditive par satellite, « bombes sushi » encore plus ravageuses que les « bombes ninja »… Certaines sont probablement irréalistes ou futuristes — personnellement, je manque d’expertise —, mais peu importe, il faut jouer le jeu proposé par l’auteur. Il t’arrivera même, lectrice, lecteur, d’être embarqué pour un aller-retour stupéfiant dans le futur. Les fictions d’anticipation ne sont pas trop mon truc, mais là encore, je me suis laissé prendre.

Avant de sauver le monde, notre héros doit repartir plusieurs fois au combat, pour des affrontements impitoyables, dont il sort rarement indemne. Heureusement, il peut compter sur la bienveillance paternaliste de ses chefs de la CIA. Il est aussi très amoureux de sa compagne, une médecin urgentiste dont les compétences tombent à propos, mais qui voudrait bien que son homme change de job. Les chapitres sur les aléas de leur vie privée m’ont un peu rappelé les deux romans très intimistes de Javier Marías (Berta Isla et Tomás Nevinson), consacrés au quotidien d’un agent secret et de sa femme.

Des petites touches sentimentales qui ne dénaturent pas la vocation du livre. L’année de la sauterelle reste avant tout un roman d’action et d’aventure prenant et trépidant.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzgerald

Publié le 12 Mai 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2024, 

New York, début des années vingt. Au lendemain de la Grande Guerre, l’économie, l’industrie et la construction ont rapidement retrouvé des couleurs. On s’enrichit et on dépense. On cherche aussi à s’amuser, à s’étourdir dans la fête, on se précipite dans des bars privés ou dans des soirées où la musique de jazz bat son plein, où les boissons alcoolisées coulent à flots… malgré la Prohibition, une loi qui permet aux trafiquants de faire fortune encore plus vite que les autres. Ce sont les roaring twenties, l’équivalent de ce qu’en France on appelle les années folles.

Cette société qu’on qualifierait aujourd’hui de déjantée et de décadente sert de toile de fond en 1924 au jeune Francis Scott Fitzgerald, pour écrire Gatsby le Magnifique, son roman le plus célèbre. Comme d’autres écrivains américains de ce qu’on nommera la « génération perdue », Fitzgerald s’en ira, en compagnie de son épouse Zelda, brûler sa vie par les deux bouts en France, entre Paris et la Côte d’Azur.

Je n’avais jamais lu Gatsby, un roman iconique qui inspira plusieurs films à grand spectacle, avec dans le rôle-titre des stars comme Robert Redford et Leonardo de Caprio. Des films surtout primés pour leurs décors et leurs costumes, ce qui explique peut-être pourquoi, lors de leurs diffusions à la télé, je ne les avais jamais regardés jusqu’au bout.

En le lisant, j’ai découvert que l’ouvrage ne se résume pas à une peinture extatique ou satirique d’un microcosme mondain des roaring twenties. Il s’y développe aussi une intrigue amoureuse. Indécelable au départ, elle prend corps peu à peu, semblant presque anodine, avant que les circonstances, les obsessions d’un protagoniste et le machiavélisme d’un autre ne la transforment en véritable drame.

Tout commence à Long Island, la station balnéaire huppée de New York, dans les soirées grandioses données en son château par un certain Gatsby, un mystérieux jeune homme de belle allure, dont personne ne connaît les origines ni celles de sa fortune. On s’y presse, on s’y amuse, on y rencontre des notables, des vedettes. Il est d’ailleurs de bon ton d’être là, de se montrer, de jouer les habitués. D’un côté du miroir, les profiteurs, les voyeurs, ceux qui voudraient s’assimiler à leur hôte magnifique, compter sur son appui, tout en expurgeant leur jalousie et leurs rancœurs par des ragots proférés derrière son dos.

Mais de l’autre côté du miroir, quelles sont les vraies motivations de cet homme qui dilapide sa fortune en recevant aussi fastueusement son monde ? Est-ce pour que sa magnificence soit prise pour de la munificence ? Est-ce pour séduire quelqu’un ? A-t-il une idée derrière la tête ?

L’auteur s’est glissé dans la peau du narrateur, Nick Carraway, un jeune financier débutant dont la modeste demeure jouxte celle de Gatsby. D’abord spectateur étonné s’abstenant de tout jugement rapide, Nick sera amené malgré lui à jouer un rôle actif dans l’intrigue amoureuse et à assumer une responsabilité indirecte dans son dénouement tragique. Un dénouement dans lequel il soulignera avec amertume l’ingratitude oublieuse des foules et l’insouciance arrogante des plus privilégiés.

Ses observations morales et sociologiques reflètent l’état d’esprit ambigu de Fitzgerald, impressionné par le luxe et l’opulence, accro aux festivités extravagantes et bien arrosées, tout en dissimulant derrière du mépris le regret de ne pas disposer de l’aisance que procure la gloire ou la fortune. Un mal-être caractéristique d’une génération d’artistes, qui ont cherché désespérément à donner un sens à leur destin dans les années troubles de l’entre-deux-guerres.

Carraway / Fitzgerald ne manque pas de souligner que les protagonistes sont tous originaires du Middle West et qu’ils éprouvent inconsciemment une sorte de fascination pour New York, nouveau symbole du rêve américain. Une autre forme du complexe du « provincial », tel que Balzac le décrivait largement quelques décennies plus tôt.

Flamboyant et sophistiqué, le texte français, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, témoigne du talent singulier et très maîtrisé de l’auteur américain, un grand écrivain. L’humour de son ton, subtil et présent de la première à la dernière ligne, reflète encore son affectation un peu condescendante à l’égard de personnages dont l’aisance le subjugue.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le docteur Jivago, de Boris Pasternak

Publié le 12 Mai 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2024, 

On n’y rencontre pas que des autocrates belliqueux en quête de lebensraum ! La Russie a aussi nourri de très grands écrivains, parmi lesquels Boris Pasternak. Né en 1890 dans une famille juive d’artistes aisés, le jeune Pasternak avait accueilli avec sympathie les premiers mouvements insurrectionnels de 1905 et de 1917. Il lui avait bien fallu ensuite s’accommoder des atrocités du bolchevisme et des désagréments du régime soviétique. Réputé pour ses recueils de poèmes et gagnant sa vie en tant que traducteur, Pasternak était tombé en disgrâce dans les années trente, les autorités jugeant son style trop subjectif et lyrique, à l’opposé du réalisme socialiste recommandé.

Refusé dans son pays, son roman Le docteur Jivago est publié en Italie en 1957 et lui vaut le prix Nobel l’année suivante. Une récompense que l’écrivain décline sous la pression du pouvoir soviétique, qui l’accuse de bénéficier de soutiens occidentaux – un mode d’incrimination qui persiste dans la Russie d’aujourd’hui. Le docteur Jivago ne paraîtra en URSS qu’à la fin des années 80.

L’ouvrage aura entre-temps bénéficié d’une renommée mondiale grâce au film hollywoodien de David Lean, sorti en 1965, l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma. Un film que j’ai vu adolescent, revu deux ou trois fois à la télé avec plaisir en dépit de sa longueur, et où m’avaient ébloui la présence charismatique d’Omar Sharif et la beauté fascinante de Julie Christie. Leur histoire d’amour écourtée est le point d’orgue du film.

En lisant Le docteur Jivago pour la première fois, impossible de ne pas voir leurs visages derrière les noms de Iouri et de Lara, même si leur romance n’est que l’une des composantes du livre. Tel une vaste saga, le roman relate la vie – et la mort – de nombreux personnages, qui se croisent et se recroisent sur la terre russe entre le début du vingtième siècle et la seconde Guerre mondiale. Plus largement encore, il se lit comme une passionnante chronique historique et sociologique des transformations qu’a subi le pays tout au long de cette période.

En contrepoint des violences et des souffrances racontées, l’ouvrage est aussi un dictionnaire amoureux des paysages multiples et éternels de l’immense Russie, parcourue en toutes saisons par d’innombrables trains, bondés ou blindés, reliant Moscou à la Sibérie, en passant par l’Oural.

Romanesques et lyriques, les narrations sont émaillées de commentaires portant sur les événements, sur l’évolution des mentalités de la population, sur les attitudes à adopter face à des bouleversements qui nous submergent et contre lesquels nous sommes impuissants. « Un homme adulte se doit de serrer les dents et de partager le sort du pays où il est né », déclare Jivago. Issu d’un milieu bourgeois aisé, il était favorable aux réformes et subissait sans broncher des privations cruelles, tout en désapprouvant les dérives radicales.

Appelé comme médecin dans l’armée impériale, puis réquisitionné dans des unités révolutionnaires, il soulage et soigne, sans prendre parti, les blessés et les malades ayant besoin de lui. J’ai pensé au docteur Rieux, dans La peste, qui fait son devoir sans poser de questions parce qu’on ne peut pas expliquer l’absurde… La barbarie non plus ne se discute pas. Converti au catholicisme orthodoxe, Pasternak va au-delà de l’humanisme de Camus. Il prête un rôle christique à Jivago, qui place l’amour de l’autre au-dessus de tout et dont les infortunes auraient un sens sacrificiel.

Les sept cents pages du roman sont très longues à lire. Le narrateur cède souvent la parole à ses personnages, pour des monologues verbeux intégrant des codes de langage spécifiques, qu’il a dû être malaisé de traduire en français. L’ouvrage se présente en courts chapitres, ce qui aère la lecture, mais les pluralités de temps, de lieu et d’action sont telles qu’il est parfois difficile de s’y retrouver, d’autant plus que, comme dans tout roman russe, on se perd dans les noms de villes, ainsi que dans les prénoms, surnoms, patronymes, noms de famille et noms de femmes mariées des innombrables personnages.

L’ouvrage, d’une richesse infinie, mériterait plusieurs lectures et bien des débats. Il s’achève sur un cycle de poèmes. Ecrits de nuit, tandis que Lara dort, avant le départ, ils font office de testament pour le médecin poète Jivago et pour son créateur, l’écrivain poète Pasternak.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les alchimies, de Sarah Chiche

Publié le 16 Avril 2024 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2024, 

Le crâne disparu du célèbre peintre espagnol Goya fait depuis longtemps couler beaucoup d’encre… et de sueur. Il constitue un mythe mystérieux comparable à la légende médiévale du Graal. Celles et ceux qui se consacrent activement à sa quête n’aspirent pas à l’Immortalité ni à la Connaissance absolue. Ils veulent juste savoir à quoi ressemble le cerveau d’un génie.

De ce mystère, Sandra Chiche a fait la clé de voute d’un roman, Les alchimies. Son personnage central, Camille Cambon, est une femme de quarante-huit ans, médecin légiste de profession.

Le livre s’articule en deux parties. La première permet de faire connaissance avec Camille, qui raconte sa vie de femme divorcée. Elle expose la philosophie et les enjeux de son métier, qu’elle exerce dans l’institut médico-légal d’un hôpital important, un métier qui la relie spirituellement à son père, qui avait été lui-même médecin légiste. Ce père, Pierre, disparu accidentellement en compagnie de Léa, son épouse, mère de Camille, avait été l’auteur d’un livre sur Francisco Goya. Il en avait abondamment disséqué l’œuvre et la vie (ainsi que la mort) devant sa fille. Le sujet passionnait aussi Alexandre, le parrain de Camille, un grand neurologue, ami d’enfance de Pierre…

De quoi se demander où la narratrice veut en venir ! Mais tout se connecte logiquement, et puisqu’on est dans un système en plug and play, elle reçoit un mail mystérieux qui l’intrigue, car il y est question de… Goya, de ses parents et de son parrain…

A l’origine du mail, une dame très âgée, Jeanne, qui se présente comme une ancienne amie très proche d’Alexandre, de Pierre et de Léa, un brelan de surdoués, fascinés par la recherche neurologique et par le contenu des cerveaux… vivants ou morts. Ils s’interrogeaient. Quelles sont les alchimies subtiles qui font le cerveau d’un être d’exception ? Alexandre se demandait aussi quelles transmutations, quelles reconnexions cérébrales avaient pu un jour amener un peintre hors norme comme Goya à modifier le sens de son œuvre ? Et Pierre aurait bien voulu savoir si le cerveau de Goya mort avait conservé des traces de son génie.

Alexandre, Pierre et Léa. C’est leur vie qu’évoque Jeanne devant Camille tout au long de la seconde partie du livre. Elle lui raconte leur jeunesse, leurs rencontres, ainsi qu’un événement dramatique négligemment oblitéré. Tout ce qui permettrait, selon Jeanne, — et on se demande avec Camille de quoi elle se mêle — de libérer cette dernière de l’emprise mentale exercée par la mémoire de parents et d’un parrain à la personnalité écrasante.

Un thème qui semble récurrent chez Sarah Chiche, psychanalyste et romancière. Ses personnages principaux sont souvent des femmes englouties dans les appétences insatiables de leurs parents. Dans un tableau célèbre de Goya, Saturne dévore ses enfants, une façon de garder le contrôle.

L’autrice a adossé un bel exercice d’imagination à un gros travail de documentation. Mais à partir de quand l’imagination tourne-t-elle au délire ou au canular ? Dans une enquête de ce genre, la dispersion est inévitable, la vérité est introuvable. Ecrivains et chercheurs ne font que rebattre les cartes. Et toi, lectrice, lecteur, tu peux te dire « tout ça pour ça ! », ou bien te laisser prendre au caractère addictif de la quête et partir à ton tour à la recherche du crâne de Goya.

Malgré un zeste d’humour – noir, bien sûr – tout reste finalement mystérieux, opaque, comme si l’ouvrage était destiné à une élite d’initiés. Un sentiment renforcé par la phraséologie adoptée : une syntaxe savante mais lourde, un peu empathique, avec un usage répété de longues énumérations ; des effets de style particulièrement surprenants dans la narration orale de Jeanne.

J’ai quand même appris beaucoup de choses très intéressantes sur Goya, sa vie, son œuvre, son crâne. J’ai souvent dit qu’un roman divertissant pouvait être plus instructif qu’une monographie austère.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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