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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Le désastre de la maison des notables, d'Amira Ghenim

Publié le 4 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026, 

Conçue par l’écrivaine et linguiste tunisienne Amira Ghenim, Le désastre de la maison des notables est une vaste fiction romanesque insérée dans un contexte sociohistorique authentique. Un roman foisonnant, porteur de messages, un grand moment de lecture ! Son architecture et sa puissance narrative lui ont valu en 2024 le Prix de la littérature arabe. Sa subtile traduction en français par Souad Labbize, une romancière et poète algérienne, a été récompensée en France par le Prix Fragonard de littérature étrangère (2025).

Décembre 1935 : véritable big-bang, un événement cataclysmique survient dans la vie d’un couple, celui de Moehsen Naifer et de Zbeida, née Rassaa, mariés depuis cinq ans et parents de deux petits garçons. Le livre peut se comprendre comme une saga relatant les bonnes et mauvaises fortunes sur quatre générations de deux grandes familles de Tunis, les Naifer et les Rassaa, brouillées depuis le drame. Plus largement, il révèle les modes de vie dans les différents stéréotypes sociaux tunisiens et tunisois tout au long des événements politiques ayant transformé le pays et sa capitale depuis une centaine d’années.

Et justement, tout avait commencé dans la vraie histoire, par un personnage ayant laissé dans la Tunisie contemporaine une trace de précurseur, un jeune intellectuel brillant aux idées d’avant-garde, que les Rassaa, se voulant ouverts à la modernité, avaient choisi comme précepteur de leur très jeune fille Zbeida. A peine âgé de trente ans, Tahar Haddad fut entre 1927 et 1930 une éphémère coqueluche de l’élite dominante tunisienne — à l’instar de certains artistes transgressifs d’aujourd’hui subjuguant une certaine bourgeoisie conservatrice —, avant d’être condamné et mis au ban de la société, puis de mourir dans l’isolement et la misère en décembre 1935.

Quelle relation le jeune précepteur avait-il nouée avec son élève, une brillante et ravissante adolescente ? Que s’est-il vraiment passé ce terrible jour en la maison des Naifer ? Comment les circonstances s’étaient-elles enclenchées pour provoquer un tel désastre ? Moehsen et Zbeida ont-ils ensuite surmonté l’événement ? Les questions ne cessent de s’ajouter aux questions.

Lectrice, lecteur, pour t’apporter des éléments de réponse, onze membres et domestiques des familles Naifer et Rassaa, témoins directs ou indirects du drame, vont prendre la parole sous forme de longues confidences adressées mentalement à un interlocuteur de leur choix. Des confidences qui semblent leur échapper un beau jour, plusieurs années plus tard, comme s’ils avaient soudain envie de se libérer de ce qu’ils savent, bien que ce qu’ils dévoilent n’éclaircisse, chaque fois, qu’une partie de la vérité. Tous s’expriment dans une langue prolifique, chatoyante, presque musicale, dégageant une sorte de nostalgie orientaliste.

Emaillés de longues digressions sur l’actualité sociale et politique du moment, leurs témoignages évoquent les stades successifs de la modernisation de la Tunisie, une marche en avant surtout institutionnelle. Car au sein d’une société tunisienne aux fondements inégalitaires, hiérarchisés et racistes, la vie quotidienne est restée tardivement encadrée par des traditions ancestrales et rythmée par les rituels d’un Islam rigoriste. Sujet essentiel longtemps maintenu en jachère, l’invraisemblable condition de dépendance, d’infériorité et d’invisibilité de la femme est illustrée par des anecdotes ahurissantes… pourtant encore courantes de nos jours sur la planète…

L’asymétrie conventionnelle de la relation homme-femme n’épargnera d’ailleurs pas le couple Moehsen-Zbeida. Faute d’absolues certitudes sur la vérité, le mari finira par admettre que « la trahison du cœur n’est pas moins atroce que la trahison du corps ».

Une construction bien maîtrisée qui rappelle certains romans policiers d’antan, une écriture ensorcelante, un fond de cadre historique panoramique ! Le désastre de la maison des notables procure une lecture addictive, dépaysante et passionnante. Juste une petite réserve sur le dernier chapitre servant d’épilogue, pour sa tonalité inutilement militante ; tout était déjà dit.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Au soir d'Alexandrie, d'Alaa El Aswani

Publié le 4 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026,

Ce livre confirme qu’avec des personnages fictifs et des aventures imaginées dans un contexte authentique, un roman peut être plus percutant qu’un rapport factuel ou une thèse historique. L’action romanesque d’Au soir d’Alexandrie, se situe dans la deuxième plus grande ville d’Egypte, un port industriel et commercial important. Imprégnée par son prestigieux passé gréco-romain, Alexandrie est longtemps restée un symbole de culture cosmopolite et de vie mondaine internationale.

Tout a changé après le coup d’Etat de 1952, l’exil du roi, le retrait de la présence britannique et la prise du pouvoir par un groupe d’« officiers libres ». Quelques années plus tard, leur leader, Gamal Abdel Nasser, reste seul au sommet de l’Etat ; il promulgue une constitution fondée sur un parti unique et proclamant l’illégalité de toute opposition. Sans remettre en cause son impulsion économique et modernisatrice à l’Egypte, le régime est évidemment dictatorial. Le Président Nasser s’est réservé tous les pouvoirs, son ambition étant alors de prendre la tête d’un monde arabe socialiste.

Au début des années soixante, un petit groupe d’amis prend plaisir à se retrouver régulièrement le soir autour d’un ou plusieurs verres dans un restaurant chic de la corniche d’Alexandrie, pour converser sur toutes sortes de sujets. Leurs origines, leurs conditions et leurs profils sont divers ; le groupe — qui s’est donné le nom de « caucus » — est représentatif d’une certaine élite de la ville. On y trouve un industriel prospère, un avocat important, son épouse, fille d’un pacha destitué de ses biens, un artiste-peintre idéaliste, une Française exploitant une librairie francophone, la propriétaire du restaurant et son directeur, un séducteur impénitent.

Après les propos d’usage sur l’actualité artistique et mondaine, après les confidences personnelles ou professionnelles de chacun, ils en arrivent forcément à évoquer les échos qui leur parviennent : arrestations arbitraires, emprisonnements, expulsions du pays. Plus ou moins inquiets, cultivant leur indépendance d’esprit, ils s’autorisent toutes les prises de position ; certains affichent ouvertement leur indignation, d’autres expriment des critiques nuancées ou relativisent en invoquant des raisons d’état passagères, quelques-uns préfèrent ne pas se prononcer… Ils finiront toutefois par attirer l’attention des services de renseignement et tout partira en vrille.

Car le régime ne cesse de se durcir. La loi n’existe plus, la volonté du pouvoir en fait office. Pour Nasser, les mots eux-mêmes deviennent des crimes à punir. Autour du Président, un réseau de militaires et de fonctionnaires fanatisés sont prêts à tout : à espionner la population ; à transformer les mécontentements en complots contre le Président, c’est-à-dire contre l’Etat ; à emprisonner les contestataires ; à recruter et à forcer l’adhésion active des neutres et des faibles.

Pour convaincre les hésitants et les naïfs de passer à l’action, rien ne vaut l’argumentation doucereuse par le syllogisme. Un exemple ? « Vous considérez que la politique du Président est bénéfique à notre pays / vous convenez qu’en dire du mal entrave son action / vous devez donc dénoncer les opposants et les sceptiques / à défaut, nous pourrions penser que vous les soutenez ». Et si la méthode douce ne marche pas, place aux menaces, au chantage, à la corruption. Voilà comment fonctionnent les dictateurs et comment fonctionneront ceux qui aspirent à suivre le même chemin.

Pas de temps mort dans Au soir d’Alexandrie, rien qui ralentisse la lecture. Le texte français est très simple, très accessible. Sur la cinquantaine de courts chapitres, une bonne quinzaine te permettent, lectrice, lecteur, de faire la connaissance des principaux personnages sous toutes leurs facettes, y compris les plus intimes, avec leurs qualités, leurs manies, leurs travers. Le roman prend ensuite l’allure d’un thriller t’embarquant inexorablement vers des horizons sombres et malsains.

Né en 1957 au Caire, Alaa el Aswani est l’auteur de plusieurs romans populaires diffusés en de nombreuses langues, comme L’Immeuble Yacoubian ou Automobile Club d’Egypte. Mais certains de ses ouvrages plus récents, dont celui-ci (2024), sont interdits en Egypte et dans le monde arabe. Alaa el Aswani a toujours dénoncé les méfaits des dictatures. Il vit aujourd’hui aux Etats-Unis.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les belles promesses, de Pierre Lemaitre

Publié le 14 Avril 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Avril 2026, 

Acte final de la tétralogie des Années glorieuses. Avec Les belles promesses, Pierre Lemaitre a-t-il tenu les siennes ? Oui, si l’on prend en compte le succès en librairie et le bilan des commentaires, largement positif. Son intention était de relater sur une longue période les aventures d’une famille française, les Pelletier, en les situant dans la France issue de la Seconde Guerre mondiale. La vocation d’ensemble était donc double, avec d’un côté la construction d’un cadre historique teinté de critique politique, de l’autre l’élaboration d’une fiction romanesque s’étendant sur deux décennies.

Venant après Le Grand Monde, Le Silence et la Colère et Un avenir radieux, le quatrième et dernier volume de la série se place au début des années soixante. Pour évoquer l’actualité du moment, l’auteur a choisi la mise en œuvre de deux politiques structurantes d’aménagement du territoire, deux « belles promesses ». L’une est le lancement de la construction du boulevard périphérique de Paris, « le périph’ », un projet coûteux, complexe, aux enjeux locaux considérables. L’autre, plus diffus géographiquement, est le programme de remembrement des terres rurales, afin d’en rationaliser l’exploitation agricole.

Il est toujours facile de juger ce type de planification politique avec un demi-siècle de recul. A l’instar de l’époque qu’elles symbolisent dans Les belles promesses, ces opérations eurent leurs bons et leurs mauvais côtés, elles ont enrichi les uns et appauvri les autres. Voilà qui tombe bien, profiteurs et victimes constituent d'excellents profils pour élaborer une fiction romanesque savoureuse.

Quatre personnages émergent dans Les belles promesses. L’un d’eux, Manuel, ne fait pas partie de la famille. Ce petit paysan ambitieux et ses proches représentent les victimes. Les profiteurs – honte à eux ! — sont incarnés par Jean Pelletier et son épouse Geneviève, cette dernière étant la cheville ouvrière des stratégies affairistes du couple, ce qui ne t’étonnera pas, lectrice, lecteur, si tu as lu les épisodes précédents de la série.

Reste François Pelletier, le journaliste investigateur. Il a des soupçons sur son frère Jean. Toi, puisque tu as suivi toutes les aventures de la famille, tu sais bien que Jean, cet être pourtant insignifiant et bonasse, a commis des actes violents impardonnables. François ne le sait pas, il s’interroge, il découvre des indices, il a des doutes ; il mène son enquête. Et surtout, il se ronge, il pense à sa mère, au reste de la famille. Que devrait-il faire au cas où… ?

Des états d’âme partagés entre François et Pierre Lemaitre ! Ce dernier écrit ce qu’il veut, privilège de l’auteur. Mais peut-il achever sa série, un ouvrage littéraire destiné au public le plus vaste, en laissant Jean impuni s’il est coupable ? Quelle punition lui infliger alors, en des temps où la peine de mort n’avait pas été abolie ? Sans écarter une possibilité, un artifice, qui pourrait disculper Jean ! Finalement, Pierre Lemaitre aura trouvé la seule issue honorable, en ayant l’élégance de la relier à l’intrigue d’ensemble.

Une intrigue d’ensemble ? Hmm ! Elle est vraiment diluée au fil des cinq cents pages du livre et de sa soixantaine de chapitres, des épisodes relativement indépendants les uns des autres, offrant des péripéties variées, tantôt divertissantes, tantôt graves ou burlesques, mais souvent insignifiantes, à ne pas prendre trop au sérieux ; les personnages et leurs mésaventures sont plutôt parodiques.

Pierre Lemaitre avait fait ses classes dans le roman policier, un genre littéraire qui se caractérise par des intrigues imaginatives, des enquêtes à suspens, des secrets à découvrir, des rebondissements inattendus. Son savoir-faire apparaît lors des fins de chapitre, par les habiles pirouettes renvoyant à plus tard les réponses aux questions. Comme dans un feuilleton.

De même que la plupart des livres de Pierre Lemaitre, Les belles promesses est un roman accessible à tous. L’écriture est simple, dynamique, accrocheuse. Mais même les grands auteurs ont le droit de ne pas écrire un chef-d’œuvre à chaque fois.

FACILE     ooo   J’AI AIME

Romans de Pierre Lemaitre déjà critiqués : Trois jours et une vie, Couleurs de l'incendie, Miroirs de nos peines, Le Grand Monde, Le Silence et la Colère, Un avenir radieux  

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Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan

Publié le 14 Avril 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Avril 2026, 

Elle est une figure incontestable de l’élite littéraire française d’aujourd’hui. Sur sa quinzaine de romans publiés depuis vingt ans, plusieurs ont rencontré le succès en librairie tout en lui valant des récompenses de premier ordre. Delphine de Vigan a l’habitude d’imaginer des personnages aux traits de caractère finement étudiés ; elle les fait évoluer dans des aventures fictives plus ou moins inspirées de son enfance, de sa jeunesse, de ses relations avec ses parents, sans oublier d’y mêler les principaux sujets sociétaux de l’air du temps.

Dans Je suis Romane Monnier, son dernier roman, voici Thomas, quarante-sept ans. Dès l’enfance, il avait dû supporter des moments très difficiles, auxquels il doit une apparente fragilité et la sensibilité d’un jeune garçon. Confronté à la solitude, il aurait pu avoir toutes les raisons de s’effondrer, mais il a survécu, s’adaptant aux situations et se construisant une vie qui, sur le plan matériel en tout cas, lui a convenu. Quand nécessaire, il a pu et peut toujours s’appuyer sur un couple d’amis solidement arrimés dans la société, qui lui sont très attachés. Et surtout, des circonstances inattendues ont fait de lui un père célibataire. Thomas éprouve une adoration et une admiration sans limites pour sa fille Léo, qu’il a élevée seul en y investissant toute son âme. Devenue adulte et autonome, Léo a peu à peu pris une sorte d’ascendant — affectueux, mais distant — sur son père.

Voilà que Thomas se retrouve sans l’avoir voulu en possession d’un smartphone ne lui appartenant pas ! Sa propriétaire, une jeune femme d’à peine trente ans qu’il ne connaît pas, refuse de venir récupérer son appareil et lui transmet même les codes lui permettant de l’utiliser. Il découvre ainsi son nom, Romane Monnier, qui ne lui dit rien. Il l’avait probablement croisée, mais sans lui prêter attention. Thomas est intrigué ; pourquoi cette Romane Monnier abandonne-t-elle son smartphone, un outil tellement personnel et intime, que chacun de nous tient au sien comme à la prunelle de ses yeux ? Et avant tout, qui est cette femme ? Selon des messages enregistrés, elle aurait envie de disparaître. Mais que veut dire « disparaître » ? La question heurte particulièrement Thomas, car il avait eu jadis une liaison de plusieurs mois avec une femme qui avait soudain inexplicablement « disparu ».

Au moyen du smartphone et d’applications qu’il ne connaissait pas, Thomas mène son enquête ; il reconstitue le passé de Romane Monnier, fouille ses secrets, ses désirs, ses inquiétudes… Un trou sans fond : l’enquête prend la tournure d’une obsession de tous les instants.

Je suis Romane Monnier… Quelle explication donner à ce titre ? Dans le présent de l’indicatif « je suis », fallait-il voir le verbe être ou le verbe suivre ? Fausse piste ! Pour Thomas, Romane Meunier va devenir une femme mythique ; elle occupera une place si importante dans sa vie, qu’il ne pourra jamais cesser de perfectionner le portrait qu’il imagine mentalement… jusqu’au moment, à la toute dernière page, où le titre prendra tout son sens.

Et toi aussi, lectrice, lecteur, tu voudras en savoir plus sur cette jeune femme et chaque fois que Thomas s’évertuera à explorer une application nouvelle, tu t’accrocheras à ce qu’il pourrait découvrir.

Et c’est là que le bât finit par blesser. Malgré un texte d’une grande fluidité et très agréable à lire, malgré la créativité de l’autrice qui imagine sans cesse de nouvelles incidences, tu éprouveras le sentiment de tourner en rond, de ressasser des banalités sur la place prise dans nos vies par les smartphones et les technologies numériques, sur notre incapacité grandissante à faire le tri entre le vrai et le faux, ainsi que sur la vanité des multiples traces laissées dans des mémoires digitales infinies, ne ressemblant pas à nos cerveaux sensibles.

Je pourrais conclure sur Je suis Romane Monnier par une formule que j’ai déjà utilisée : une lecture sympathique, par instant émouvante, mais pas inoubliable. A moins qu’il ne faille classer Delphine de Vigan parmi ces plumes virtuoses, dont les romans, dépourvus de véritable intrigue, n’ont pour finalité que de montrer l’absurde de notre monde.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

Roman de Delphine de Vigan déjà critiqué : Les gratitudes

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Les Oxenberg et les Bernstein, de Catalin Mihuleac

Publié le 25 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026, 

L’œuvre originale date de 2014, il y a douze ans. Elle est écrite en roumain, la langue de son auteur, Catalin Mihuleac. La version francophone a paru en 2020 sous le titre Les Oxenberg et les Bernstein. Mais qui l’a lue, en France, qui en a entendu parler ? Pourquoi un roman aussi exceptionnel reste-t-il ignoré par les critiques littéraires des grands médias et par les librairies de nos quartiers ?

La lecture est un peu déroutante dans les premiers chapitres, tant par sa forme que dans son fond. Remarquablement retranscrite en français, l’écriture est très libre, variée dans son style et dans son rythme selon la dramaturgie du moment. Le livre se lit facilement, même si l’auteur sait cultiver des zones d’ombres, afin de n’en révéler le sens — tragique, cocasse ou bouleversant — que plus tard, quand bon lui semblera. Le ton est en permanence sous-tendu par une ironie contenue, mais parfaitement perceptible. Des passages sont grivois, d’autres sordides, carrément insoutenables.

 En quatre parties et trente chapitres, l’auteur raconte alternativement la vie de deux familles juives sur une dizaine d’années, en deux époques distantes de plusieurs décennies. Ces familles semblent étrangères l’une à l’autre et pourtant… Tu devineras, lectrice, lecteur, qu’elles sont liées, que leur lien se situe dans l’histoire contemporaine de la Roumanie, un événement tabou de la mémoire du pays. Pour en découvrir le bouclage romanesque, il te faudra attendre les tout derniers chapitres.

Les Bernstein vivent luxueusement dans un environnement sylvestre près de Washington. Cette famille juive est à la tête d’une entreprise très rentable : elle vend des produits « vintage », de seconde main, des produits racontant une histoire, qu’elle fait confectionner en grandes quantités. Authentique ou en contrefaçon, ce type de produit — vêtement, bijou ou meuble — fait fureur dans le monde entier. En 2001, la patronne et l’un de ses fils se sont rendus en Roumanie. Objectif affiché : développer leur business. Ils y ont rencontré une jolie trentenaire, Sânziana. Elle leur a tellement plu qu’ils l’ont rebaptisée Suzy et emmenée avec eux en Amérique. Devenue peu à peu le cœur battant de la famille et de ses affaires, Suzy est aussi la narratrice — très volubile — des chapitres dédiés aux Bernstein.

Pour les Oxenberg, retour en arrière quelques décennies plus tôt, à Iasi (certains écrivent Jassy), une grande et ancienne ville de Roumanie. A la fin des années trente, le docteur Jacques Oxenberg est devenu le chirurgien-obstétricien de référence pour les femmes enceintes des beaux quartiers. Une référence qui irrite, car il est juif. En ces années, les Roumains « de souche » trouvent que les Juifs sont trop nombreux, qu’ils s’enrichissent à leurs dépens, tout en complotant de livrer le pays aux Soviétiques. Le docteur Oxenberg affiche un train de vie très confortable, sa belle et élégante épouse Roza se pique notoirement de littérature russe et leurs très jeunes enfants se montrent étonnamment précoces, Lev comme banquier, Golda comme artiste. De quoi susciter la jalousie, la rancœur, la haine, l’envie de tuer. Les germes du pogrom sont semés et tu sais, lectrice, lecteur, comme les hommes politiques s’y entendent pour les cultiver. Les événements rapportés par l’auteur sont très documentés.

L’antisémitisme s’échauffe tellement, qu’en juin 1941, il explose à Iasi. Treize mille Juifs sont assassinés en trois jours, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Sous l’œil bienveillant de soldats allemands, les Juifs de Iasi sont victimes de meurtres sauvages et de viols collectifs commis par les habitants de la ville, des voisins, des commerçants, des collègues, des passants… Un événement terrifiant dont j’avais appris l’existence il y a six ans grâce au roman Eugenia de Lionel Duroy.

L’après-pogrom n’existe pas, les institutions roumaines et la population ne savent pas, les morts ne reviennent pas et les survivants s’exilent. A Vienne survient comme un miracle. Hasard littéraire heureux ou métaphore de la détermination du peuple juif à surmonter ses pires épreuves ?

Le livre offre aussi une satire savoureuse de pratiques et modes de pensée de familles juives bourgeoises, mais on ne peut pas parler d’autodérision, car l’auteur, Catalin Mihuleac, n’est pas juif. Dans le prologue, cet écrivain roumain natif de Iasi se présente comme la plume de Suzy Bernstein, qui n’est pas juive, elle non plus… du moins au début…

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Le Pentateuque ou les cinq livres d'Isaac, d'Angel Wagenstein

Publié le 25 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026 

Issu d’une famille juive de Bulgarie, Angel Wagenstein (1922-2023) avait pris des risques importants, dans sa jeunesse, en défendant des positions politiques personnelles. Après la guerre, il avait suivi des études cinématographiques à Moscou et signé une vingtaine de scénarios de longs métrages. Il avait bifurqué sur le tard vers la littérature, avec un premier roman, Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, publié en 2000. Comme si ce libellé n’était pas assez long, Wagenstein avait ajouté un sous-titre en guise de précision : « Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries ».

Une vie au long cours tragique ; ses nombreux et douloureux épisodes auraient pu être terribles à relater. S’en chargeant lui-même, Isaac filtre son récit au tamis de l’humour ; humour juif ashkénaze, bien sûr, autodérision critique et tendre, assortie d’expressions transgressives ; un réflexe de résilience pour supporter l’insupportable, pour le regarder en face, pour dénoncer la cruauté des hommes, en démontrer l’absurdité et pour s’armer avec lucidité si l’on croit en la vie. Car à l’inverse de Stefan Zweig, « vieux malin qui apprenait aux autres comment vivre, mais qui prit la poudre d’escampette », c’est la vie que choisira Isaac, un faux naïf trouvant avantage à passer pour un imbécile, à l’écoute pour toujours de son mentor, beau-frère et meilleur ami, le rabbin activiste et athée Shmuel Bendavid.

Arrêtons-nous un instant sur les comptes. Les deux guerres mondiales sont bien là, les trois camps de concentration (ou équivalent) seraient plutôt au nombre de quatre — deux du côté nazi, deux du côté soviétique —. Venons-en maintenant aux cinq patries.

Isaac a grandi à Kolodetz, un shtetl de Galicie. Il a dix-huit ans en 1918 quand un ordre de mobilisation l’invite à rejoindre l’armée de sa patrie, l’Autriche-Hongrie. Une fois celle-ci défaite et l’Empire démantelé, Isaac devient citoyen de la République de Pologne ; un chapitre de vingt années qui le verra épouser Sarah à Kolodetz et élever trois enfants. En 1939, le pacte germano-soviétique partage la Pologne entre ses deux signataires ; sans bouger de chez lui, Isaac « Jakobovitch » est désormais considéré comme un « combattant d’avant-garde de l’humanité progressiste » ; un moment décisif, parce qu’Isaac verra ses enfants aspirés dans le système d’endoctrinement stalinien, mais une parenthèse courte. Car en 1941, le Reich hitlérien lance l’opération Barbarossa, ouvre le front de l’Est, ce qui vaut à Isaac une patrie allemande, laquelle lui dénie aussitôt toute citoyenneté, puisque juif.

La paix venue, Isaac s’installera à Vienne, il obtiendra un jour la nationalité autrichienne. Mais en 1945, dans une Vienne administrée par quatre forces d’occupation, rien n’est vraiment fini et mieux vaut à nouveau en appeler à l’ironie pour raconter l’absurde qui mène à l’horreur. Selon l’auteur, un tribunal de la zone soviétique aura trouvé de bonnes raisons de condamner Isaac comme criminel de guerre et comme traître à l’URSS, redevenue effectivement sa patrie, bien qu’il fût notoire qu’il était juif et qu’il avait été détenu dans un camp de concentration nazi.

Dans son récit, Isaac semble s’adresser directement au lecteur, « son cher lecteur inconnu » ; un parti littéraire auquel tu comprendras, lectrice, lecteur, que je ne trouve rien à redire. Le texte de l’adaptation française est constitué de phrases savamment élaborées, longues et fluides. L’émotion est très contrôlée, comme il se doit dans un ouvrage qui veut montrer l’absurdité mortifère des choses humaines et que le narrateur a largement émaillé de petites blagues juives. Une lecture indispensable pour tout comprendre, notamment que les envies de rire peuvent basculer en envies de pleurer.

Une dernière question : Après l’Autriche-Hongrie, la Pologne, l’Union soviétique et l’Allemagne, où se situerait aujourd’hui Kolodetz ? Réponse : en Ukraine !... Cela durera-t-il ? Il est de bon sens de s’interroger, car la précarité des frontières continue à percuter l’actualité. De bon sens aussi l’avertissement du rabbin Shmuel Bendavid sur le risque à confondre Idée et Système. Il expliquait que l’Idée peut être belle, mais que le Système aime à être confondu avec elle et qu’il cherche même à être perçu comme son unique matérialisation. Ne nous laissons pas abuser.

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Au fond des années passées, de Jens Christian Grondahl

Publié le 5 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026, 

Célèbre et souvent célébré dans son pays, l’écrivain danois Jens Christian Grondahl, né en 1959, est l’auteur d’une vingtaine de romans, où il scrute l’évolution des relations homme-femme dans les couples d’aujourd’hui. Pour Au fond des années passées, publié en 2025, il a imaginé un homme et une femme ayant noué une courte liaison amoureuse dans les années quatre-vingt à l’âge de vingt-cinq ans, et s’étant retrouvés par hasard trente-sept ans plus tard.

Qui sont cette femme et cet homme ? Elle, c’est Anna. C’est en tout cas le prénom que le narrateur déclare lui avoir donné. Lui, c’est le narrateur soi-même ; il ne précise pas comment il s’appelle. C’est son choix de narrateur du roman : quand il parle de lui, il dit « je ». Mais moi, pour ma chronique, je trouve plus pratique de lui attribuer un nom ; je m’inspire pour cela de la méthode qu’il explicite dans le roman et je l’appellerai Christian (l’idée m’a sauté aux yeux, c’est le second prénom de l’auteur).

A vingt-cinq ans, Christian est étudiant en philosophie à Copenhague. Intellectuel introverti et irrésolu, il fait la connaissance d’Anna, une jeune femme de son âge, qui le fascine. Elle l’entraîne dans une communauté d’artistes fêtards. Plus mûre que lui, elle le domine sur de nombreux sujets, au point qu’il est presque surpris qu’elle accepte ses avances. Pendant leur liaison qui dure quelques mois, l’attachement d’Anna à sa liberté le perturbe. Il est à tort ou à raison jaloux d’un peintre en vogue, devant qui elle pose nue comme modèle. Un jour, Anna disparaît.

Christian n’en connaîtra la raison que trente-sept ans plus tard. Entre-temps, il a épousé Eva, avec qui il a eu une fille, et il est sur le point d’être grand-père. Pendant vingt-six années, ils ont mené une vie bourgeoise confortable, mais leur relation de couple s’est peu à peu étiolée. Quand il s’est avéré, il y a quelques mois, que Christian était atteint d’une maladie neurodégénérative, Eva a décidé de divorcer. Christian ne s’y est pas opposé ; affaibli, il a tendance à se replier sur lui-même. Un jour, dans un parc public de Copenhague, il est tombé sur Anna.

Anna a mené une belle carrière. Elle est mariée depuis près de trente ans à Jan, un célèbre présentateur du journal télévisé. Elle était une femme accomplie et heureuse jusqu’à ces derniers temps. Mais voilà qu’une inconnue a porté plainte contre Jan pour un viol commis il y a une vingtaine d’années, alors qu’elle était une jeune stagiaire. Anna a eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Jan nie le viol, il prétend que la relation était consentie, et auprès de son épouse, il a plaidé une stupide erreur de jeunesse due à un coup de déprime, il regrette. Mais le scandale est énorme et ce qu’Anna apprend chaque jour transforme le faux pas en trahison double, triple… Pas de retour en arrière possible !

Anna et Christian se sont raconté leur vie, leurs déboires ; ils s’écoutent l’un l’autre avec empathie, ce qui les rassérène, ils affrontent ensemble les difficultés, se portent mutuellement assistance. Bien qu’étant tous les deux sexagénaires, ne leur reste-t-il pas des jours à vivre, des jours pour être heureux ? Ensemble, pourquoi pas ? Sont-ils d’ailleurs différents de ce qu’ils étaient au fond des années passées, lors de leur amour de jeunesse ? « Nous étions les mêmes qu’à l’aube de notre temps » reconnaît Christian, qui ajoute « C’était le même temps qui avait continué sa course et avait fini par nous rattraper ».

Je laisse Christian de côté et je reviens au narrateur, à son travail, à son texte écrit au fil de ses déambulations dans Copenhague, de ses introspections, des rencontres, des propos de ses personnages. Il décrit ce qu’il voit, analyse ce qu’il ressent, filtre ce qu’on lui confie, devine ce qu’on ne lui dit pas. Il restitue les dialogues, les discussions. Les sujets ne manquent pas : pourquoi elle ? pourquoi moi ? où en serions-nous si … ? Sans compter que des digressions multiplient les débats de société d’hier et d’aujourd’hui. C’est riche, c’est varié, c’est animé, on s’y croirait !

Alors l’écriture se fait discrète et s’efface, le texte devient image et son, le passé et le présent s’entremêlent. Plus qu’un livre, lectrice, lecteur, c’est un film que tu auras l’impression de voir dans Au fond des années passées. Un film plaisant et attachant.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Je ne te verrai pas mourir, d'Antonio Muñoz Molina

Publié le 5 Mars 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026,

L’écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina est un formidable conteur. Dans ses romans, lectrice, lecteur, il n’hésite pas à rebondir sur la moindre occasion de transition, pour t’embarquer par de belles phrases ondoyantes dans une suite de digressions plaisantes, qui parfois traînent un peu en longueur. C’est l’un des charmes de Je ne te verrai pas mourir, un roman dont l’intrigue principale, subtilement et minutieusement construite, est très émouvante.

Ils ne s’étaient jamais revus. Un homme et une femme qui s’étaient aimés se retrouvent face à face cinquante ans après leur dernière rencontre. Cinquante ans ! Le livre, assez court, se développe en quatre parties bien distinctes.

La première partie est exceptionnelle par son format. Elle tient en une phrase unique de plus de soixante pages, enjambant treize chapitres. Il ne faut pas te laisser dérouter par cet exercice de style — au demeurant admirable —, qui colle parfaitement à ce qui se passe dans la tête bouleversée de Gabriel pendant les quelques secondes où il se présente devant Adriana, après un demi-siècle : un bouillonnement d’observations, de sensations, de rétrospectives et d’introspections critiques ou nostalgiques, grâce auxquelles, lectrice, lecteur, tu te feras une première idée du parcours et de la personnalité de cet homme imaginé par l’auteur.

Tous deux originaires de Madrid, Gabriel Aristu et Adriana Zuber étaient encore adolescents lorsqu’ils s’étaient rencontrés et séduits. Ils pensaient vaguement être promis l’un à l’autre, mais comme l’a écrit le poète, « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Leur relation, tacitement encadrée dans les mœurs puritaines de l’Espagne d’alors, n’avait trouvé son apothéose que dix ans plus tard, en mai 1967, dans une inoubliable nuit clandestine chez Adriana. Le lendemain matin, Gabriel prenait l’avion pour un job prometteur offert par un important cabinet d’avocats de Los Angeles.

Étonnamment, la narration de la deuxième partie est confiée à un autre Espagnol, un professeur d’histoire de l’art, spécialiste de peinture coloniale, rejeté par sa femme, installé aux Etats-Unis depuis moins longtemps que Gabriel… On entre là en pleine digression caractéristique de Muñoz Molina et tu vas trouver, lectrice, lecteur, que certaines pages traînent en longueur. Il te sera quand même confirmé qu’en cinquante ans, Gabriel, issu d’une famille modeste restée traumatisée par la guerre civile espagnole, aura mené aux Etats-Unis une brillante carrière d’expert économique dans les hautes sphères d’organismes prestigieux, tout en s’épanouissant dans une vie familiale et sociale exemplaire et aisée : une vraie réussite américaine… Et soudain, lors d’un déjeuner avec Gabriel, le narrateur prononce innocemment le nom qui déclenche tout !

S’en suit la rencontre de Gabriel et d’Adriana. Un sublime moment de littérature amoureuse, très émouvant. Qu’est-il permis d’espérer ? Je n’en dirai rien de plus. A ton tour de lire…

Invité chez Gabriel, le professeur d’histoire de l’art dresse pour conclure le portrait d’un homme pleinement satisfait de sa condition. S’il devait exprimer un unique regret, Gabriel mentionnerait sans doute ses doigts, devenus avec l’âge, trop gourds pour se consacrer à sa seule vraie passion, le violoncelle. Pour ses amours de jeunesse, il aura toujours préféré s’en remettre à des visions qui lui parviennent en rêve. C’est moins compliqué que se soucier des attentes — formulées ou non — d’une femme qui a compté dans sa vie. Un trait de caractère plutôt… masculin, bien reconstitué par l’auteur, qui sait voir le monde par les yeux de ses personnages et déchiffrer leur conscience.

Après avoir terminé Je ne te verrai pas mourir, je te conseille, lectrice, lecteur, de retourner à la première partie et à sa phénoménale phrase géante. Elle te paraîtra désormais limpide et tu découvriras qu’elle contient déjà tous les secrets sur Gabriel.

 Roman d’Antonio Muñoz Molina déjà critiqué : Comme l’ombre qui s’en va

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Shantaram, de Gregory David Roberts

Publié le 19 Février 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Février 2026, 

Ça n’entre pas dans mes pratiques. Je l’ai pourtant envisagé à plusieurs reprises, je me suis forcé à continuer, chapitre après chapitre, mais je n’accrochais pas au texte, il m’ennuyait et son style me déplaisait. Au bout d’une semaine, j’ai fini par jeter l’éponge après avoir lu quatre cents pages de Shantaram, qui en compte neuf cents… il en restait trop !… Un best-seller mondial considéré par beaucoup comme un chef-d’œuvre ! Comment expliquer une telle déception ?

En premier lieu, quelques indications pour celles et ceux qui ne connaissent pas. L’histoire même de ce livre est un roman. Ecrit par un Australien du nom de Gregory Davids Roberts, Shantaram est un récit très autobiographique. A la suite d’une rupture familiale, Roberts s’était dévoyé : héroïne et vols à main armée. Arrêté, condamné à dix-neuf ans de prison, il s’était évadé en 1980 et avait fui en Inde, à Bombay — on devrait aujourd’hui dire Mumbai —, où il avait vécu pendant dix ans sous un faux nom. Interpellé en 1990 à Francfort en flagrant délit de transport de drogue, il est identifié, extradé en Australie et réemprisonné pour six ans. Il entreprend alors l’écriture de Shantaram, inspiré par son long séjour à Bombay. Il lui faudra six années de plus pour achever un livre qu’il proclame « écrit dans le sang, les larmes et l’exaltation ».

Le narrateur et héros de Shantaram est donc un double de son auteur. Muni à son arrivée à Bombay d’un faux passeport au nom de Lindsay, il est baptisé Lin ou Linbaba par ses premiers interlocuteurs indiens. Dès la première page, il évoque son passé avec une grandiloquence témoignant d’une haute opinion de soi : « J’étais un révolutionnaire qui avait renoncé à son idéal pour l’héroïne, un philosophe qui avait dissous son intégrité dans le crime, un poète qui avait perdu son âme… ». Lin y résume aussi ses dix années en Inde : « J’ai rejoint la mafia de Bombay, j’y ai été trafiquant d’armes et de drogues, et faussaire. J’ai été enchaîné…, battu, poignardé, affamé. J’ai fait la guerre, j’ai chargé contre le feu ennemi et j’ai survécu alors que des hommes mouraient autour de moi… »

Tout un programme ! Mais dans mon périmètre limité à quatre cents pages, les aventures successives et variées de Lin ne m’ont pas fait vibrer. J’ai bien noté son intention de s’acheter une conduite. Lin s’affiche à profusion en homme de bonne moralité, courageux, bienveillant et généreux, ouvert à toutes les expériences d’immersion sociale, acceptant de prendre des risques pour rendre un service, pour secourir la veuve et l’orphelin, pour résoudre des situations dramatiques ou conflictuelles. Son attitude lui vaut son surnom de Shantaram : homme de paix. Pourquoi pas ? Je n’ai cependant pas été convaincu par ses nombreux et sentencieux commentaires pseudophilosophiques ni par ses essais dérisoires au lyrisme. Peut-être un problème de traduction ?

Pour parler franc, j’ai eu l’impression de lire ce qu’on appelle un rapport d’étonnement, un très long rapport d’étonnement. Fraîchement débarqué à Bombay, le narrateur entend faire partager ses découvertes : mœurs des différents corps sociaux, contrastes des quartiers, des habitats, avec, au premier plan, la très grande pauvreté, les conditions de vie épouvantables dans des bidonvilles surpeuplés, d’où sont de surcroît exclus des millions de sans-abris… Un documentaire complet et détaillé sur Bombay, avec, derrière le pittoresque, une prolifération de trafics en tous genres, de violences, de haines, de crimes, sur fond de corruption généralisée. Les mots ne sont toutefois pas assez forts pour une visite virtuelle réussie de l’Inde et de sa plus grande ville. Les vertus spectaculaires des images de la série vidéo inspirée du roman seraient sans nul doute plus efficaces.

Je ne suis pas allé en Inde. En Occident, ce pays a suscité et suscite toujours des fantasmes. Je n’y suis personnellement pas sensible, comme je ne le suis pas non plus aux charmes transgressifs des paradis artificiels illicites, que je n’ai jamais pratiqués. Je n’ai donc rien trouvé de plaisamment romanesque dans les nombreux épisodes de Shantaram où les drogues se négocient, se préparent et se consomment ; des pages sans intérêt pour moi. Comme Lin, en revanche, j’ai été séduit par les yeux verts de la très belle et mystérieuse Karla. J’ai refermé le livre avant de savoir jusqu’où irait sa relation avec Lin. Tant pis ! J’en reste à craindre le pire pour lui, ayant la conviction d’avoir reconnu en elle tous les signes d’une James Bond girl fatale.

DIFFICILE     o   J’AI AIME… PAS DU TOUT

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L'enfant du Danube, de János Szekely

Publié le 19 Février 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Février 2026, 

L’enfant du Danube est le long, très long récit des aventures misérables en Hongrie d’un jeune garçon prénommé Béla, depuis sa naissance jusqu’à son départ clandestin du pays en 1931, à l’âge de dix-huit ans. Leur narrateur est Béla lui-même, ou plus précisément l’écrivain adulte que Béla est supposé être devenu, étant établi que l’auteur du livre, János Szekely (1901-1958), s’est projeté personnellement dans son jeune héros. J’y reviendrai.

Le roman s’engage avant la naissance de Béla, par sa procréation, fruit de la rencontre, un soir, d’Anna, une jeune fille du village, et de Beaumichel, un esbroufeur de passage qui disparaît aussitôt — et que tu auras la surprise, lectrice, lecteur, de retrouver après plusieurs chapitres —. Dans la région, la pauvreté des paysans est telle qu’Anna part trouver quelque gagne-pain à Budapest. Béla est placé chez une ancienne prostituée acariâtre reconvertie dans l’accueil d’enfants abandonnés. Maltraité, il fait preuve de résilience, joue les durs et manifeste une envie d’apprendre surprenante et déterminée.

A quatorze ans, n’en pouvant plus de marcher dans la neige sans souliers, Béla commet un méfait qui le contraint à quitter le village. Il est alors hébergé à Budapest par Anna, sa mère, une lingère qui peine à gagner de quoi survivre. Après la misère des campagnes, Béla fait l’expérience de la misère des grandes villes, de ses pièges, de ses désespoirs. Pas possible pour lui d’aller à l’école, il devient groom dans un hôtel de luxe, côtoyant le gotha pendant ses heures de travail, avant de retrouver le taudis familial dans un lointain faubourg ouvrier, qu’il rejoint à pied, ne pouvant payer le tramway. Béla accepte tous les sacrifices pour assurer la subsistance de sa mère.

Sous l’effet de la Grande Dépression, à la fin des années vingt, la pauvreté s’étend aux classes moyennes et les inégalités deviennent insoutenables. Tenté par le socialisme, Béla est surveillé de près par la police secrète du régime totalitaire en place… laquelle, en même temps, le sollicite. « Dans les grandes crises, on est un salaud ou un révolutionnaire », se dit-il. Finalement, quand la misère n’offre pas d’autre choix, la seule solution ne serait-elle pas la fuite ?

Budapest est alors la capitale d’un pays à l’histoire glorieuse, mais ayant perdu son accès à la mer et les deux tiers de son territoire en 1918, à la suite de la Première Guerre mondiale. Royaume sans roi, la Hongrie est dirigée d’une main de fer par un régent, l’ex-amiral Horthy ; un dictateur impitoyable qui, selon l’auteur, prétendait avoir expliqué à Mussolini comment faire taire les oppositions, et qui aurait partagé avec Hitler la conviction qu’il fallait en finir une fois pour toutes avec les Juifs. On sait où mèneront quelques années plus tard les fantasmes antisémites d’alors, lesquels n’avaient rien à envier à certaines réactions hystériques actuelles.

Ayant connu la même misère que Béla, János Szekely avait quitté en 1920 la Hongrie pour l’Allemagne, où il écrivit des scénarios pour le cinéma muet ; une étape avant de rejoindre Hollywood en 1934 et d’y rencontrer le succès. Pointé du doigt par les maccarthystes après la publication de L’enfant du Danube en 1946, il devra quitter les Etats-Unis et finira ses jours à Berlin-Est.

Difficile de savoir si les aventures de Béla ont été réellement vécues par l’auteur ou si certaines sont le produit de son imagination. Sur un fond sonore tzigane endiablé ou nostalgique, les péripéties sont en tout cas variées, souvent inattendues, bien amenées et plaisamment racontées ; tu croirais presque y assister, lectrice, lecteur. Le narrateur se remémore avec recul la naïveté du jeune garçon qu’il a été, décochant ça et là quelques touches d’autodérision. De timides sourires pour compenser un trop-plein d’émotions, celles qu’inspirent notamment les épisodes où s’affiche le dénuement absolu de familles sans ressources.

Et tout au long des huit cent cinquante pages de L’enfant du Danube, lesquelles se lisent avec entrain, comment ne pas être sensible au dévouement filial de Béla, à sa détermination rarement ébranlée, à son sens moral bienveillant, à ses commentaires pertinents, ainsi qu’à sa vocation de poète révélée dès l’adolescence ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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