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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Le parfum, de Patrick Süskind

Publié le 10 Février 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2016

Véritable best-seller lors de sa parution il y a une trentaine d'année, Le parfum est considéré comme l'un des meilleurs romans de sa génération. L'histoire qu'il raconte est tellement originale et captivante, qu'à l'époque, je l'avais lu d'une traite, comme un thriller, emporté à chaque page par l'envie irrésistible de découvrir la suivante. Libéré de cette frénésie lors de ma relecture, je me suis laissé prendre au charme envoûtant de ce livre sensationnel… – un qualificatif que j'emploie au sens propre...

Dans Le parfum, mélange de fresque sociale et de fiction fantastique, tout commence et finit en effet par des odeurs. Elles marquent et différencient tout ce qui existe physiquement : la nature, les hommes, les objets ... Elles reflètent et submergent l'immatériel : les sentiments, les bruits, les pulsions... Et ça ne sent pas toujours la rose ; il est plus souvent question de puanteurs écœurantes et de remugles peu ragoûtants, que de suaves fragrances.

Le personnage principal, Jean-Baptiste Grenouille, dispose d'un odorat hyper-développé qui lui sert de sens principal dans sa perception du monde, une fonction qui, chez l'homme du commun, est dévolue à la vue et à l'ouïe. Pourquoi pas ! Les parfums, les couleurs et les sons se répondent, écrivait Baudelaire. Cette sensibilité sensorielle exceptionnelle va porter naturellement Grenouille à s'intéresser aux métiers d'élaboration des parfums.

Mais il reste en marge. C'est un être totalement déshérité, tant par la nature que par le contexte social dans lequel il évolue. Ses disgrâces physiques, ses carences mentales et ses handicaps comportementaux le condamnent à une forme d'isolement dans une vie misérable et asservie. Étranger à toute conviction, il n'éprouve de sentiment pour personne, car seules les odeurs lui parlent, si j'ose dire. Et justement, celles de ses congénères lui répugnent. A l'inverse, lui-même ne dégage aucune odeur personnelle, une malédiction supplémentaire qui le rend inexistant aux yeux, ou plutôt aux nez des autres.

En quête d'un sens à sa vie, il entrevoit la confection d'un parfum sublime ; un arôme subtil, le bouquet parfait, qui, quand il s'en aspergerait, susciterait l'amour, le respect et l'admiration des autres... Oui, mais où en trouver les ingrédients de base ? Apparemment, pas d'autre terreau que le corps de jeunes filles vierges très belles !... Au fait, le titre complet du roman est : Le parfum, histoire d'un meurtrier...

Une sensibilité perceptive exacerbée, le sentiment douloureux d'être différent et incompris, la volonté irrépressible de s'exprimer à sa façon propre : ne seraient-ce pas des caractéristiques déterminantes de l'artiste, du créateur ?... Et ce serait aussi celles du serial killer ! Observation préoccupante ! Reste la conscience du Bien et du Mal... Affaire aussi de circonstances : le peintre n'a nullement besoin d'ôter la vie à ses modèles...

Un mot sur l'écriture, très particulière, inspirée de la syntaxe de l'allemand, langue originale du roman : rigueur grammaticale sans faille, locutions claires et précises qu'on imagine traduites de mots composés allemands ; cela donne une narration au phrasé rythmé, à la tonalité égale, uniforme, sans être pour autant monotone, car il s'y révèle un fond d'humour décalé réjouissant, même dans les passages les plus sordides et les plus effroyables.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Profession du père, de Sorj Chalandon

Publié le 24 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Un récit fascinant, empoignant. Une fin un peu plan-plan, en point d'interrogation. Dans un premier temps, cela m'a surpris. Puis j'ai pris conscience du caractère fondamentalement autobiographique de l'œuvre ; au delà de la simple mise en forme de souvenirs, elle est l'expression de la recherche douloureuse et désespérante d'une vérité introuvable, une recherche que l'auteur nous fait partager.

Sorj Chalandon est coutumier des romans "choc", généralement des histoires de guerre civile inspirées de ses reportages d'envoyé spécial. Profession du père donne l'effet d'un coup de poing à l'estomac ! Je suis resté les muscles noués pendant tous les chapitres où Emile, le narrateur, raconte son enfance et son adolescence. Pas de scène de guerre, pourtant, même si le roman débute en 1961, en plein putsch d'Alger. L'action se situe dans une grande ville de métropole et les méfaits de l'OAS n'apparaissent qu'au travers des journaux et de la radio.

Un immeuble modeste, un appartement étriqué, de rares meubles bon marché. Le père, la mère et Emile, leur fils unique... Profession du père, demande-t-on ?... Un homme imposant, brutal, gueulard, mythomane... fou à lier ! Qui s'invente des relations éminentes, des talents improbables et un passé héroïque dont il s'emploie à convaincre son entourage ; qui appelle à la mort de de Gaulle et prétend plus tard en avoir été le bras droit ; qui hurle et cogne tous les jours sur Emile parce qu'il n'est pas assez ceci, pas assez cela ; qui passe ses journées reclus chez lui, la plupart du temps en pyjama ; qui... Profession du père ?...

Emile, douze ans, chétif, asthmatique ; un écolier médiocre, doué pour le dessin, mais pas pour la parodie d'éducation militaire qu'on lui impose à la maison. Soumis comme un petit chien battu à son maître, il est à la fois terrorisé et ébloui. Par délégation de son père, animé presque malgré lui par un mimétisme inattendu, il se pose en activiste de l'OAS et va mener une incroyable manipulation...

Et la mère ? Effacée, transparente, elle survit au milieu d'éléments déchainés qu'elle refuse de voir, ne voulant pas d'histoire, acceptant tout sans broncher ; tu connais ton père, excuse-t-elle chaque fois. Cinquante ans plus tard, elle demandera innocemment à son fils : tu étais malheureux quand tu étais enfant ?

Vers la fin du livre, la tension tombe. Les années ont passé. Emile s'est construit ; il a un métier, s'est marié ; un fils est né, tout va bien. Resté marqué par son enfance, il se tient à l'écart de ses parents, âgés, de plus en plus reclus et recroquevillés sur eux-mêmes. Il voudrait comprendre, pénétrer l'âme de ce père, découvrir son passé, sa vraie personnalité... L'auteur usera d'un artifice un peu éculé pour justifier de ne rien nous en dire. En fait, lui et Emile ne savent pas, ne sauront jamais. Tant pis pour eux et dommage pour le lecteur... Mais Sorj Chalandon reste un grand écrivain et sa sensibilité est bouleversante.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Boussole, de Mathias Enard

Publié le 19 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Ce livre est un vrai bonheur ! Un vrai bonheur pour moi, car je suis bien conscient que ce ne peut pas être le cas pour tout le monde. C'est la malédiction des prix Goncourt de susciter autant de rejets que d'enthousiasmes.

L'ouvrage est construit de façon très originale, avec superposition de trois plans.

Le premier plan peut s'assimiler à une représentation théâtrale mettant en scène un personnage unique, dans une unité parfaite de temps et de lieu. Le personnage, c'est Franz Ritter, un universitaire musicologue, passionné par les cultures et les arts de l'Orient... Même qu'il possède une boussole dont l'aiguille indique l'est ...! Malade et insomniaque, il égrène les heures d'une nuit, chez lui, à ressasser son inquiétude sur son état de santé, en l'entremêlant de souvenirs des bons et mauvais moments passés avec une femme, Sarah, et de réminiscences de ses missions un peu partout en Orient.

Au deuxième plan, un roman sentimental ; l'histoire de l'amour de Franz pour cette Sarah, jolie et brillante universitaire, orientaliste elle aussi, plus particulièrement portée sur la spiritualité. Dans son parcours romantique – à sens unique ou presque – qui relie les sites les plus emblématiques de l'Orient mythique et qui s'étend sur plus de quinze ans, Franz est en proie à des sentiments tellement idéalisés qu'il en perd tous ses moyens et se comporte comme un adolescent naïf sans expérience – et si je m'en remets à mes lointains souvenirs d'adolescent, c'est habituellement voué à l'échec...

Le troisième plan est constitué de chroniques historiques, politiques, culturelles ; des aventures vécues ou rapportées, en Syrie, en Turquie, en Iran..., des anecdotes et des potins... On y croise des diplomates, des archéologues, des sages, des aventuriers, des universitaires de toutes spécialités. On y évoque des artistes, poètes, peintres, musiciens, vivants ou morts, célèbres ou oubliés. On y conte avec nostalgie l'art de vivre oriental d'antan. C'est tour à tour drôle et tragique, majeur et mineur, noble et pitoyable. C'est surtout profondément humain.

Ma culture et mes connaissances personnelles ne pèsent pas lourd à côté de celles du narrateur. L'ouvrage est un concentré d'érudition. Pourtant, les réflexions et les commentaires délivrés sur ce que notre histoire, notre pensée et notre musique doivent à l'Orient sont passionnants, sans la moindre trace de cuistrerie, de suffisance ou d'hermétisme. Nul besoin de boussole pour suivre le narrateur où il nous emmène, de l'un des trois plans à un autre, au hasard d'une association d'idées qui lui vient à l'esprit. L'expression écrite est simple, claire, parfois même badine ou familière, parsemée de touches d'humour et d'autodérision.

Je me suis laissé bercer en lisant Boussole, comme je peux l'être en écoutant une symphonie ou en assistant à un opéra. J'ajoute que c'est un livre que l'on peut rouvrir à n'importe quel moment, à n'importe quelle page, comme on peut le faire avec certains ouvrages de Chateaubriand – ... sans la morgue du vicomte !

En contrepoint cependant, face à cet Orient traditionnel lumineux comme un jardin d'Eden, impossible de ne pas évoquer, avec Mathias Enard, le sombre et violent purgatoire mis en place en Iran depuis trente ans par la révolution islamique, et pire encore, le ténébreux et sépulcral enfer en lequel les égorgeurs djihadistes ont transformé la Syrie.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, de Michael Chabon

Publié le 12 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016

J'ai en mémoire des romans épais et "difficiles", dont la lecture m'avait demandé du temps, de la lenteur, de la concentration, parce que le parti littéraire de l'auteur avait été d'en complexifier la construction ou la langue. Malgré les efforts qu'ils m'avaient imposés, ces ouvrages m'avaient parfois procuré un tel bonheur de lecture, qu'en les terminant, j'avais éprouvé un sentiment de vide, de frustration ; j'aurais voulu que cela continue... Ce n'est pas le cas de Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay. J'en ai trouvé les huit cents pages interminables.

J'avais pourtant trouvé séduisant le synopsis de ce roman primé en 2001 par un prix Pulitzer.

New York, 1939. Joe Kavalier vient de débarquer en provenance de Prague, désormais occupée par l'Allemagne nazie. Il est hébergé par son cousin Sammy Clay, natif de New York. Tous deux sont juifs, de milieu modeste ; Ils ont vingt ans, leur parcours scolaire est des plus limités, mais ils ont de grandes qualités. Sammy est imaginatif et bonimenteur ; il a un talent fou pour inventer des histoires et transmettre son enthousiasme. Joe, d'un caractère réservé, est observateur et perfectionniste, des qualités essentielles pour l'illustration et la prestidigitation.

Les deux cousins, très complémentaires dans leurs aptitudes, vont se lancer dans la bande dessinée et participer à l'éclosion de cette forme d'expression qui va rencontrer un énorme succès commercial en Amérique. Leur héros est un vengeur masqué, disposant de moyens surnaturels pour voler au secours des opprimés, à l'instar d'un Superman ou d'un Batman dont il est le concurrent direct.

Le roman raconte les heurs et malheurs des deux cousins sur une quinzaine d'années. La fiction est très ancrée dans la réalité historique : la vie quotidienne à New York, le petit monde des auteurs de "comics" et des éditeurs sans scrupules, les rapports de la bande dessinée avec d'autres formes d'expression littéraire et picturale, ainsi, curieusement, qu'avec l'illusionnisme. Présence forte, aussi, de la guerre en Europe, vue de loin par Sammy et les Américains, mais ressentie avec souffrance et violence par Joe, dont la famille reste bloquée à Prague.

Mais cet ancrage réaliste amène l'auteur à citer moult rédacteurs, illustrateurs, éditeurs et titres de "comics" américains ayant réellement existé, avec renvois à des notes de fin de chapitre sans intérêt, ce qui finit par alourdir la lecture pour ceux qui comme moi, ne sont pas des passionnés de l'histoire de la BD.

La construction des phrases est très alambiquée et sans charme. L'auteur multiplie l'emploi de parenthèses et de tirets pour inclure des références, des observations annexes ou des détails complémentaires ; il s'acharne aussi à éclairer propos ou descriptions par des exemples en forme d'énumérations longues et fastidieuses.

Quant aux extraordinaires aventures des deux compères, elles consistent en une longue suite de péripéties et de rebondissements, dans lesquels, malgré la participation exceptionnelle du Golem de Prague, apparait trop peu l'humour juif ashkénaze que j'espérais trouver.

Des illustrations valant mieux que de longs discours, peut-être le roman aurait-il mérité d'être édité sous forme de feuilleton en BD.

  • DIFFICILE     oo   J’AI AIME... UN PEU
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Délivrances, de Toni Morrison

Publié le 6 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Ce court roman, Délivrances, m'a happé dès les premières pages et ne m'a plus lâché, tant par l'histoire, ou plutôt les histoires qu'il raconte, que par son mode de narration très expressif.

On sait que les domaines de prédilection de Toni Morrison, Prix Nobel de Littérature, sont la culture afro-américaine et la condition d'être des Noirs. Pas de surprise donc, son héroïne, Lula Ann, est une Noire et ses premiers traumatismes d'enfant ont pour origine la couleur de sa peau, d'un noir extrême, tellement noir qu'il en a des reflets bleutés. La mère et le père, des métis, étaient pourtant d'un teint si clair qu'ils parvenaient souvent à ne pas se faire remarquer en évoluant parmi des Blancs. La sanction est sévère pour la petite fille ; le père a pris la tangente dès sa naissance, persuadé qu'elle n'est pas de lui. Presque pire, horrifiée par la couleur de peau de sa fille, la mère ne supporte ni de la regarder ni de la toucher ; et elle lui interdit de l'appeler maman en public de peur que cela ne la déclasse.

Devenue adulte, Lula Ann, rebaptisée Bride, s'est apparemment délivrée de cette enfance difficile. Très belle, elle s'est fabriqué un look éblouissant grâce à des tenues blanches qui mettent en valeur sa couleur de peau exceptionnelle. Elle est devenue une sorte de diva, par sa réussite rapide dans les affaires, et par son mode de vie très mondain et libéré. Mais un jour, son petit ami, Booker, la quitte subitement sans laisser d'adresse et sans qu'elle en comprenne la raison. Jusqu'alors portées par l'égocentrisme très narcissique de Bride, les apparences se fissurent. Sa féminité se délite de façon surréaliste, sa confiance en elle se disloque et certains de ses malaises d'enfant noire remontent à la surface.

Décidée à comprendre, Bride part à la recherche de Booker ; une quête quasi initiatique au cours de laquelle elle est blessée dans un accident, fait des rencontres qu'elle n'aurait jamais imaginées et fond d'émotion pour une petite fille à la peau blanche dont l'enfance a été bien pire que la sienne. Ces épreuves physiques et morales l'amènent à prendre conscience de la bulle éphémère dans laquelle elle évolue.

Booker porte lui aussi une douleur depuis l'enfance, laquelle peut l'amener à des réactions violentes. Enfermé dans une sorte de devoir de mémoire après avoir été confronté à l'horrible crime d'un pédophile, il mène une vie d'étudiant sans projet ni illusion, en s'imprégnant de littérature, en jouant de la trompette et en s'insurgeant vaguement contre les inégalités, les injustices et la ségrégation.

Bride et Booker se "protègent de tout sentiment par trop intense...", elle pour ne pas revivre son enfance, lui pour ne pas en laisser s'éteindre le souvenir. Parviendront-ils à se délivrer ? A cesser de jouer à je-t-aime-moi-non-plus ? A devenir des adultes apaisés ouverts sur l'avenir ?

Si la problématique du racisme reste présente, c'est plutôt vers l'enfance maltraitée  et martyrisée que penche la critique morale portée par le roman. Il faut dire que "les choses ont un tantinet changé" reconnait la mère de Bride, qui parle de sa fille au début et à la fin du livre ; "sa couleur est une croix qu'elle portera toujours. Ce n'est pas de ma faute", a-t-elle clamé en son temps ! Aujourd'hui âgée, elle note que "Les individus à peau noir bleuté sont partout à la télé, dans les magazines de mode, dans les spots publicitaires, ils ont même des premiers rôles au cinéma"...

L'écriture de Toni Morrison est précise, imagée, sans emphase ni longueur. Même quand elle confie la plume à ses personnages, chacun s'exprime dans sa tonalité propre de langage parlé, léger, accessible, avec un je ne sais quoi d'humour et d'élégance.

Un passage m'a tellement ébloui par sa musicalité et son sens caché – car j’ai été surpris quand j’ai compris de quoi il était question – que je ne résiste pas à l'envie de le retranscrire intégralement:

"Il avait commencé lentement, en douceur, comme souvent : timidement, sans trop savoir comment s'y prendre, en prenant son chemin à tâtons, en ondoyant d'abord de manière hésitante, car qui savait comment ça pouvait finir, puis en prenant de l'assurance dans l'extase de l'air, de la lumière, car il n'y avait ni l'un ni l'autre parmi les mauvaises herbes où il s'était recroquevillé.

Il était tapi dans le jardin où Q. avait fait brûler un sommier pour détruire un nid de punaises. A présent, il se déplaçait vite, dardant de temps à autre une langue de flamme, mince et rouge, puis diminuant quelques secondes avant de resurgir, plus fort, plus épais, maintenant que le chemin et l'objectif étaient clairs : une savoureuse rangée de pins en décomposition .... à l’arrière du mobile-home. Ensuite la porte, encore du pin, doux, tendre. Enfin, il y avait la joie de lécher de délicieux tissus brodés …"

Superbe manipulation par les mots : malgré les indices placés par Toni Morrison, il faut attendre les dernières lignes pour vraiment comprendre qu’il s’agit d'un incendie qui naît, se développe et se propage.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Toutes les vagues de l'océan, de Victor del Arbol

Publié le 27 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Ce pavé de six cents pages, Grand Prix de Littérature Policière 2015, est absolument passionnant et captivant. Toutes les vagues de l'océan est le roman noir par excellence : tragique, brutal, parfois sordide, il met en scène, sur fond de critique pessimiste de l'humanité et de la société, des histoires d'ambitions, de haines, d'espionnage et de morts violentes, qui s'entremêlent à rythme soutenu dans une intrigue unique et complexe, ancrée dans un contexte historique authentique qui s'étend sur près de soixante-dix ans.

Barcelone, 2002. C'est là que tout commence et que tout se dénouera. Des meurtres dès les premières pages. Entrée en scène progressive des personnages. Lecteur, n'en perd pas un seul de vue, car tous comptent dans l'intrigue, chacun est une pièce importante du puzzle ; sollicite ta mémoire si tu peux, ou prend des notes (pour ma part, ma mémoire fonctionne bien et j'ai pris des notes).

L'un d'eux va rapidement s'imposer comme central, parce que comme toi, lecteur, c'est un candide qui ne sait rien et qui va vouloir comprendre : Gonzalo Gil est un avocat médiocre de quarante ans au physique insignifiant, un anti-héros. Sa vie familiale est au bord de l'implosion. Sa relation avec son épouse, la belle Lola, est gangrénée par des non-dits. Son fils Javier, adolescent, lui échappe désespérément. De graves divergences de vue l'opposent à son beau-père, un avocat riche, renommé et cynique. Eloigné de sa sœur Laura alors qu'ils avaient jadis été très proches, il ne découvre le combat explosif dans lequel elle s'est lancée qu'à la suite de circonstances tragiques. N'ayant gardé aucun souvenir concret de son père Elias Gil disparu quand il avait cinq ans, il vit sous le poids du mythe d'un héros d'anthologie, savamment entretenu par sa vieille mère.

Gonzalo ne sait rien parce qu'il n'a jamais voulu voir, parce qu'il a oublié ce qu'il a vu, ou parce qu'il l'a occulté. Mais désormais, il veut savoir, tout savoir,... ce qui risque de ne pas plaire à tout le monde, particulièrement à la Matriochka, une mafia russe !

Les événements de Barcelone sont liés au passé. Les années trente et quarante : goulag en Sibérie, guerre civile à Barcelone, camp de concentration à Argelès, seconde guerre mondiale sur le front de l'Est, rééditions récurrentes d'horreurs et de sauvageries inhumaines. Compte aussi un événement majeur survenu en 1967, dont les détails ne seront dévoilés qu'à la toute fin du livre. La lecture flue et reflue entre présent et passé, comme des vagues sur un océan constitué de millions de gouttes d'eau, de sang et de larmes (titre original du livre : un milliòn de gotas), des vagues qui déferlent, poussées par les haines exhalées par deux hommes qui n'auront cessé de se chercher, de se croiser, de se combattre. Sont-ils toujours de ce monde ? Quoi qu'il en soit, leur présence, physique ou spirituelle, entretenue par leurs rejetons, pèse sur les consciences.

Quand ces deux-là se rencontrent, en route vers le goulag, l'un est un déporté politique, l'autre est un prisonnier de droit commun. C'est tout ce qui fait définitivement leur différence. Ils sont tous deux d'une violence sans limite, débordant sur une sauvagerie bestiale. L'un assume de torturer et de tuer pour son intérêt personnel, l'autre prétend le faire au nom d'un idéal censé apporter le bonheur à l'humanité. Au fil de leurs péripéties, l'auteur ne manque pas d'interpeller sur le Bien et le Mal, sur le devoir, le sacrifice, l'orgueil, la trahison, le remords... Il explore les mécanismes psychologiques qui amènent certains à dénier leurs responsabilités, à occulter ce qu'ils ont vu, à se mentir à eux-mêmes avant de mentir aux autres.

Le roman est magistralement construit, dans une cohérence sans faille. On peine un peu dans la première partie. Normal, il faut le temps de prendre ses bases avant de se pénétrer de l'architecture de l'ouvrage et de sa subtilité en forme de puzzle qui ne se complète que dans les toutes dernières pages.

Enigmes, agencement en puzzle, Barcelone, le Mal qui prend racine dans le passé ?... Impossible de ne pas penser à Confiteor !... Mais sans le souffle épique et le travail sur l'écriture d'un Jaume Cabré. Dans l’ouvrage de Victor del Arbol, pas de grande ambition de style, quelques manques de finesse, même, – si je puis me permettre –, notamment lorsque des circonstances jusque-là habilement camouflées sont brutalement divulguées comme des aveux irrépressibles.

Il n'empêche ! Laissons Confiteor à sa place de chef d'œuvre d'exception. Toutes les vagues de l'océan est juste un excellent roman.

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Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd

Publié le 12 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Après plusieurs livres exigeants et d'autres qui n'étaient pas mon genre (tel certain livre de femme !), j'ai aspiré à me ressourcer dans une littérature plus accessible, une fiction traditionnelle, romanesque et rondement menée. C'est dans cet esprit que je me suis engagé dans Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd, un romancier dont je suis et apprécie la production depuis une trentaine d'années.

Je ne l'ai pas regretté. Allègre, mouvementé, tantôt palpitant tantôt divertissant, très plaisant à lire, le roman se présente comme l'autobiographie d'une femme, une photographe britannique. Amory Clay est une femme belle, sensible et intelligente, à laquelle on s'attache ; une femme libre, bonne vivante, buveuse de gin et de whisky, s'exprimant avec un peu de gouaille, ouverte à l'autodérision ; une aventurière, traçant son chemin dans le vingtième siècle avec détermination, curiosité et appétence ; une photographe exerçant son métier à Londres, à Berlin, à New York, accompagnant l'armée américaine en France à partir du débarquement de 1944 et au Vietnam à la fin des années soixante. Elle est aussi capable par amour de mener une vie de famille traditionnelle dans un manoir défraichi au fin fond de l'Ecosse.

L'architecture du livre est très finement pensée. Amory, à la fin de sa vie, s'est retirée  dans un petit cottage sans confort, sur une minuscule île écossaise. C'est là qu'elle  écrit ses mémoires. A ses aventures, développées dans une narration réaliste intégrant de larges dialogues, Amory superpose son journal où elle commente avec recul ses souvenirs, les bons comme les moins bons. L'épisode du Vietnam est rapporté différemment, sous forme d'un bloc-notes quotidien de correspondant de guerre. De façon inattendue, tous les chapitres sont entrecoupés de photos d'époque, en noir et blanc, représentant – ou censées représenter – des personnages rencontrés au fil des événements.

Pris de doute, à plusieurs reprises, je me suis interrogé : Amory Clay a-t-elle réellement existé ou l'ouvrage est-il une fiction ? L'auteur entretient l'ambiguïté, jusque dans les remerciements traditionnels en fin d'ouvrage. Une subtilité de William Boyd qui s'ajoute à la maestria dont il fait preuve en effaçant totalement sa personnalité derrière la femme à laquelle il prête sa plume.

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Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

Publié le 7 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Une femme, quittée par son amant, cherche à surmonter son chagrin en s'immergeant dans un travail sur Racine. – J'imagine déjà mon ami C... s'exclamer : "Tu lis vraiment beaucoup de livres de femme ! " –. Le sens profond de cet ouvrage m'a sans doute échappé et j'en ai trouvé par moment la lecture ennuyeuse... Peut-être parce que je suis un homme ! ... Peut-être.

Essayons d'y voir clair : pourquoi Racine ? En écrivant ses tragédies, Racine s'attachait à insérer méticuleusement dans l'esprit de ses personnages, les ravages psychologiques provoqués par leurs amours passionnels tragiques. Dévastée par sa rupture, la narratrice du roman s'identifie à une héroïne de Racine. Mais pourquoi Bérénice ? Dans Racine, Titus devenu empereur renonce à Bérénice par devoir envers Rome ; il la quitte la mort dans l'âme, parce qu'il l'aime ; Dans Nathalie Azoulai, l'amant abandonne la narratrice pour préserver sa famille ; il retourne prosaïquement auprès de Roma, son épouse. C'est manifeste, le Titus du roman n'aimait pas sa Bérénice ! Mais pour moi, c'est plutôt qu'ils n'étaient ni Titus ni Bérénice.

Après cette pointe de polémique, il me revient de rendre au moins un hommage à ce livre : ne connaissant pas plus que cela la vie de Racine, j'ai sincèrement apprécié de découvrir sa personnalité complexe ; janséniste mais avide de reconnaissance et de confort matériel ; indomptable, inflexible mais courtisan et flagorneur ; surtout, portant très haut son ambition de pureté pour la langue française et de musicalité pour l'alexandrin. C'est toujours positif d'apprendre quelque chose.

Le livre est très bien écrit, le vocabulaire est riche... Trop riche ! J'en ai gardé une impression d'emphase dénuée de sensibilité, comme un exercice de style "surtravaillé" d'étudiant en lettres. Et puis c'est long ; la vie de Racine s'étale au fil des 300 pages sur de nombreux non-événements sans intérêt, narrés au présent, ce qui accentue le sentiment de lire du vide.

Enfin, quelle idée, tout au long du livre, d'appeler Racine et Boileau par leur prénom !... Les aventures de Jean et Nicolas !... J'ai du mal à comprendre que ce livre ait obtenu le Médicis et qu'il ait été en piste pour le Goncourt.

  •  DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU
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2084 - La fin du monde, de Boualem Sansal

Publié le 25 Novembre 2015 par Alain Schmoll

Novembre 2015,

Boualem Sansal est un écrivain et intellectuel algérien éclairé, qui ne craint pas d'afficher haut et fort ses convictions humanistes et laïques. Son dernier livre, 2084 - La fin du monde, se présente comme un conte philosophique pessimiste.

Il reprend, plus de 60 ans après, les thèmes prophétiques de 1984, le fameux roman d'anticipation de George Orwell, que j'ai lu il y a bien longtemps et dont des éléments marquants me sont restés en mémoire : Big Brother ; le novlangue, langue de bois simpliste imposée à tous pour éviter la moindre critique subversive ; le télécran, outil de propagande et de vidéo-surveillance installé dans chaque foyer. A l'époque, début de la guerre froide, l'ouvrage dessinait le stade ultime d'un pays évoluant sous idéologie totalitaire hitlérienne ou stalinienne, modèle aujourd'hui réduit à la seule Corée du Nord, qui reste loin de disposer des moyens technologiques imaginés par Orwell.

Le roman de Boualem Sansal prend place en Abistan, un empire théocratique qui aurait éliminé tous ses ennemis. La religion unique et omnipotente n'a même pas de nom : l'homme du commun ne peut pas imaginer qu'il pourrait ou aurait pu y avoir d'autres religions, elles ont toutes été éradiquées depuis très longtemps. La foi, enseignée dans des "Mockbas", est professée par le précepte "Il n'y a de dieu que Yölah et Abi est son Délégué"... Toute similitude ne saurait être que fortuite !... L'intégralité de la connaissance est écrite dans le Gkabul, le livre sacré, en abilang, la langue officielle dont la grammaire et le vocabulaire très limités ont pour vocation d'être ânonnés dans des formules toutes faites, toute velléité de s'exprimer et même de penser différemment étant considérée comme un acte blasphématoire passible de condamnation à une mort dans la souffrance. Les nombreuses exécutions collectives, auxquelles il est obligatoire d'assister, sont d'ailleurs les seules distractions offertes au peuple. L'Appareil et la Juste Fraternité veillent au grain...

Dans ce monde fort sympathique, un homme commence à douter et à réfléchir, sans que cela se sache trop ; il finit par découvrir quelque secrets sur les civilisations antérieures à 2084 et disparues – ou peut-être pas disparues ! –, sur les fondements du régime et sur les motivations des puissants.

Le livre est magnifiquement écrit : vocabulaire foisonnant, syntaxe à la fois précise et flamboyante, coloration de fable orientaliste, humour affleurant. La première partie du livre est savoureuse de cocasserie. En revanche, la fin du roman m'a déçu ; j'ai eu le sentiment que l'histoire ne menait nulle part. Peut-être est-ce juste le message de l'auteur : l'Abistan, un pays sans passé, sans futur, sans ailleurs… la Mort !

Après les monstrueux événements survenus à Paris le 13 novembre (pendant que je lisais 2084) et revendiqués par un ridicule et répugnant communiqué que l'on dirait rédigé en abilang, il est salutaire de découvrir les images absurdes et macabres de l'Abistan, préfiguration du califat auquel certains voudraient nous soumettre...

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le chardonneret, de Donna Tartt

Publié le 17 Novembre 2015 par Alain Schmoll

Novembre 2015

Attentat à la bombe au Metropolitan Muséum de New York. Théo Decker, 13 ans, en sort miraculeusement indemne, un petit tableau au fond de sa sacoche. Sa mère, qu'il idolâtre et avec qui il vit seul, fait partie des victimes. C'est le point de départ de ce très long roman de Donna Tartt, qui lui a valu un prix Pulitzer en 2014.

Le petit tableau, c'est Le chardonneret, chef d'œuvre hollandais du 17ème siècle. Théo va le cacher pendant des années. C'est son secret ; il n'a aucune idée de ce qu'il peut faire d'une œuvre d'art aussi connue et a pleinement conscience du risque pénal qu'il court en la conservant.

Théo ne se remettra jamais de la disparition de sa mère. Il se construit pourtant. D'abord recueilli par une riche famille new-yorkaise, il part pour Las Vegas, réclamé par son père qui y a refait sa vie. Là-bas, il se lie d'amitié avec Boris, un garçon d'origine russe quelque peu marginal. Livrés à eux-mêmes, tous deux partent à la dérive : boissons, paradis artificiels, larcins... Après un nouvel événement brutal et grave, Théo retourne à New York ; il s'installe chez Hobie, un artisan d'un certain âge, mi-antiquaire, mi-restaurateur de mobilier ancien, qui devient son père spirituel.

Des années plus tard, Hobie et Théo sont associés, leur business d'antiquaire est florissant. Théo fait son chemin dans la haute société new-yorkaise. Un beau mariage est en vue... Mais Boris retrouve Théo. Fin des apparences en trompe-l'œil. Boris évolue au sein d'un réseau international de narco-trafiquants. Théo, derrière son apparence de gendre idéal, est resté accro aux drogues et la prospérité de son activité d'antiquaires repose sur des pratiques malhonnêtes. Le tableau du chardonneret, lui-même, n'est pas forcément où l'on croit !

L'histoire se dénouera au cours de trois effroyables journées à Amsterdam. Négociations en anglais, en néerlandais, en russe ; chantage, menace, bluff... Affrontements armés entre bandes rivales. Dans l'esprit de Théo altéré par l'alcool et la drogue, euphorie, incompréhension, désespoir se succèdent de façon décousue, avant que Boris n'apporte une solution inattendue, satisfaisante pour chacun et pour la morale.

Donna Tartt a mis 10 ans à écrire ce livre. C'est sa marque de fabrique, Le maître des illusions lui avait pris autant de temps ! L'architecture et l'écriture du roman sont donc particulièrement élaborées.

C'est Théo lui-même qui raconte toute l'histoire, telle qu'il la comprend et la ressent sur l'instant, avec quelques omissions, volontaires ou involontaires, comme cela arrive à quiconque raconte sa vie. Le lecteur est ainsi au cœur même du vécu de Théo. J'ai ressenti une forme d'empathie paternelle – peut-être due à mon âge ! – pour le personnage. Je partageais ses souffrances et ses angoisses, je me réjouissais de ses succès, je me crispais lorsqu'il partait sur de mauvaises pentes, j'étais saisi en même temps que lui par les imprévus, je brûlais de le conseiller lorsqu'il s'interrogeait... Et  lorsque Théo était défoncé, quand ce qu'il racontait n'était plus clair parce qu'il n'était plus en état de saisir la subtilité des choses, j'avais le sentiment d'avoir moi aussi l'esprit embrumé ; la lecture était devenue ardue, surtout lors des très longs commentaires tortueux de Boris, sans ponctuation, dans son anglais parlé imparfait – bien reproduit dans l'adaptation française. Très beau travail d'écriture !

Autre particularité de l'ouvrage, la description fouillée, détaillée, parfois répétitive du décor de chaque scène : le paysage, la rue, les intérieurs, objets, couleurs, odeurs... Même chose pour les dialogues, interrompues par des soliloques de Théo, réflexions, souvenirs, associations d'idées ; inclusion de silences, d'hésitations, de bredouillements, de coq-à-l'âne sans intérêt. C'est comme si l'auteur avait voulu ralentir la lecture, pour que le lecteur perçoive les scènes en temps réel.

Un grand livre qui se lit globalement avec plaisir tout en exigeant un minimum de persévérance. J'ai aussi envie d'y voir un hymne à l'amitié et à la fidélité.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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