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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

La maison vide, de Laurent Mauvignier

Publié le 7 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025, 

Ce livre, La maison vide, relate une authentique saga ; c’est l’extraordinaire histoire d’une famille — en fait, une descente aux enfers ! —, reconstituée et racontée avec lucidité et objectivité par l’un des descendants, enfant devenu homme ; l’écrivain Laurent Mauvignier est cet homme et a été cet enfant. En surplomb des intrigues, se dresse la grande maison, majestueuse, construite à la fin du XIXe siècle à l’initiative d’un propriétaire de terres agricoles prospère, l’arrière-arrière-grand-père du narrateur ; une maison restée inhabitée depuis plusieurs décennies, mais jonchée d’empreintes indélébiles de femmes et d’hommes y ayant autrefois vécu.

Pour comprendre le désastre, il n’est pas sûr qu’il suffise, comme le narrateur l’avait entendu de sa mère et par les rumeurs du village, d’incriminer sa grand-mère, morte en 1953 à l’âge de quarante ans : Marguerite, la maudite, la mère de son père — lequel s’est tué dans les années quatre-vingt, quand l’auteur n’était encore qu’un adolescent ! De quoi l’amener à s’interroger, à mener l’enquête et à déduire ou à imaginer ce qui a pu se passer entre les bribes d’anecdotes qui lui sont parvenues.

Peut-être faut-il y voir une série de causes et d’effets. Quel rôle a tenu — ou n’a pas tenu ! — l’arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, longtemps cloîtrée dans la nostalgie nébuleuse d’un talent supposé de pianiste et n’ayant jamais manifesté le moindre intérêt pour sa fille ? Quelle part (involontaire) revient à Jules, l’arrière-grand-père mort en 1916 au front — héroïquement, dit-on —, privant ainsi Marguerite de père ? Et quel jeu a joué Lucien, le notaire bien comme il faut, second époux de Marie-Ernestine ?

Je ne peux préjuger, lectrice, lecteur, des sentiments que t’inspirera le personnage de Marguerite. J’ai pour ma part éprouvé une sorte d’affection, d’empathie pour cette petite fille, devenant au fil des chapitres une jeune fille, puis une jeune femme, livrée à elle-même, tenue à l’écart des réalités, en proie à des pulsions affectives lui faisant perdre la notion du bien et du mal, la conduisant à faire confiance à des personnes non recommandables et à prendre des décisions dont tu auras anticipé sur le champ les conséquences catastrophiques. La destinée de Marguerite et celle de la famille s’accomplissent dans des péripéties haletantes, inéluctables, désespérantes.

Certes, les circonstances ont pesé, notamment en temps de guerre. En août 1914, période de moisson active, tout est chamboulé par l’ordre de mobilisation — mot créé pour l’occasion — du jour au lendemain de tous les hommes en âge de travailler, dont beaucoup ne reviendront pas, ou en quel état ! Pendant l’Occupation, se construit mine de rien le quotidien soumis des petites villes régionales, où des officiers allemands bien nourris, bien costumés, bien organisés prennent un ascendant mental sur une population paupérisée et apeurée d’enfants, de vieillards et de femmes seules.

Aucune longueur dans La maison vide, ses sept cent cinquante pages et ses courts chapitres dépourvus de titre, déployés sur cinq parties encadrées par un prologue et un épilogue tous deux circonstanciés. Difficile toutefois de lire l’ouvrage d’une traite, tant il vaut la peine de prendre son temps, d’admirer la prose de Laurent Mauvignier, ses expressions éblouissantes, son humour en demi-teinte, ses envolées lyriques et surtout ses phrases longues, interminables, écrites non pas pour être « à la manière de Marcel Proust » et démontrer quelque virtuosité syntaxique, mais parce qu’il approfondit les moindres détails de l’enquête qu’il mène, parce qu’il pèse avec conscience la plausibilité des faits ou des états d’âme qu’il imagine et parce qu’il les relate avec précision, justesse, clarté et fluidité. A la différence de la plupart des ouvrages romanesques, le texte ne laisse aucune place rituelle à des dialogues ; de courts propos, des commentaires apparaissent sous forme d’alinéas d’une ou deux lignes rompant le récit sans en interrompre le sens.

A l’origine était le suicide du père, mais Laurent Mauvignier ne se met pas en scène dans La maison vide. Il ne se révolte pas contre la fatalité d’un déterminisme social et psychologique défavorable. Il a écrit l’histoire d’une famille qui aurait pu ne pas être la sienne, il a surtout émis « des suppositions, des spéculations… du roman », explique-t-il. Car « c’est par l’invention que l’histoire peut survivre à l’oubli », dit-il encore… Je place La maison vide au-dessus de tout ce que j’ai lu ces derniers temps.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Entre toutes, de Franck Bouysse

Publié le 7 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025

Je suis par principe réticent aux livres s’inspirant d’histoires de famille, je n'apprécie pas les complaintes d’écrivains tentant d’y justifier pourquoi ils ressassent tel ou tel tourment personnel. Sachant que Franck Bouysse y racontait la vie de sa grand-mère, j’ai dans un premier temps hésité à lire Entre toutes. Mais mes précédentes incursions dans l’œuvre de l’auteur m’ayant vraiment beaucoup plu, j’ai surmonté mes préjugés et je me suis lancé.

Bien m’en a pris, car Entre toutes n’est pas une chronique familiale ni même une fiction familiale ; c’est une fiction tout court, un roman. Née en 1912, Marie est morte dans les tout premiers jours du vingt-et-unième siècle. Hors l’évocation des derniers instants paisibles de la vieille dame en présence de son petit-fils, l’essentiel du récit s'achève à la fin des années cinquante, bien avant la naissance de l’auteur, lorsque Marie comprend que désormais, « sa vie devient une annexe de son existence ».

Même s’il garde le souvenir de sa grand-mère, même s’il s’interroge finalement sur « ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire », Franck Bouysse a juste fait le choix d’écrire sur une femme parmi d’autres, une femme ayant traversé l’ensemble du XXe siècle au fond d’un terroir reculé, une femme « entre toutes » celles qui vécurent comme elle, simplement, humblement, patiemment, dignement ; une femme dont il ne connaissait que quelques bribes d’épisodes ayant jalonné le parcours, car Marie ne parlait pas d’elle.

A partir de ces jalons — qui auraient aussi bien pu être fictifs —, l’auteur a imaginé avec sensibilité les détails d’aventures, de péripéties, d’anecdotes advenues à non pas une, mais à deux femmes dont le livre fait partager les moments de bonheur et de souffrance. Car Marie et sa mère Anna ont, à vingt ans d’écart, vécu les mêmes aléas d’une vie de labeur à la tête d’une petite ferme familiale, isolée, sans confort, n’ayant accédé à l’électricité qu’à la fin des années quarante.

Dans la France profonde au travail, les deux Guerres mondiales ont fait évoluer le rôle effectif des femmes, du fait de la diminution drastique du nombre d’hommes — d’hommes valides ! —, un phénomène encore accentué dans le contexte de la Première, en prenant en compte l’indisponibilité de ceux revenus indemnes, mais restés irrémédiablement perturbés par les horreurs du front. Vingt-cinq ans plus tard, lors de l’Occupation allemande, les femmes se sont efforcées de maintenir à niveau les activités de production, en dépit des réquisitions et des exigences menaçantes des uns ou des autres, et malgré les crimes commis par des divisions SS circulant à proximité.  

Après la perte prématurée de son époux, Marie, comme Anna avant elle, est longtemps restée seule à faire tourner la petite exploitation agricole, sans négliger d’élever ses enfants. Une responsabilité qu’aucune des deux n’avait choisie et qu’elles ont assumée avec dignité. Elles ont travaillé sans faillir, ce qui ne les a pas empêchées d’aimer leurs proches. Elles n’ont aimé d’amour qu’un seul homme, celui qu’elles avaient épousé. La rencontre de Marie et de Clément « à la voix d’ange » est d’ailleurs l’un des moments forts de la narration.

Avec Entre toutes, lectrice, lecteur, tu pourrais t’attendre à un roman du terroir comme il y en eut tant, glorifiant la nature, le travail, la tradition. Mais l’auteur est particulièrement talentueux, son livre dresse deux portraits de femmes confrontées à des situations graves, inattendues, captivantes, les élevant ainsi au niveau d’héroïnes d’une épopée de la France rurale au vingtième siècle. Et si, en son temps, tu avais lu son fabuleux roman titré Née d’aucune femme, tu auras reconnu dans Entre toutes quelques traces des lieux où Rose fut mise à mal, plusieurs décennies auparavant.

Le livre se lit très rapidement. Franck Bouysse écrit toujours aussi bien. Des phrases onctueuses et claires, avec, par instant, des fulgurances lyriques qui sont sa marque, des descriptions éblouissantes, des métaphores magiques, des scènes déchirantes. Lectrice, lecteur, prépare un mouchoir.

(*) Romans de Franck Bouysse déjà critiqués : Né d’aucune femme, Buveurs de vent, L’homme peuplé.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les fleuves du ciel, d'Elif Shafak

Publié le 17 Septembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Septembre 2025 

A savourer au travers du prisme limpide de l’eau, Les fleuves du ciel est un éblouissant voyage romanesque dans l’histoire de civilisations admirables et de leurs luttes, souvent perdues, contre des ennemis de la civilisation. En fond de plan, au septième siècle avant notre ère, la Mésopotamie est fertilisée par les mythiques Tigre et Euphrate, des fleuves aussi généreux que destructeurs. Dans sa majestueuse bibliothèque de Ninive, Assurbanipal, l’homme qui règne sur l’empire assyrien, lit et relit les tablettes transcrivant en signes cunéiformes l’épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit littéraire de l’humanité, dont un épisode inspira le mythe du Déluge dans la Bible. Plus tard, à la chute du roi, Ninive sera rasée. Tout près de ce qu’il en reste, s’élève de nos jours la ville de Mossoul, en Irak.

Originaire de Turquie et résidant à Londres, la belle écrivaine Elif Shafak s’exprime en turc ou en anglais. De fort caractère, elle ne craint pas de déplaire au régime autoritaire islamisant d’Ankara. Après le passage introductif par l’antiquité, son roman Les fleuves du ciel s’articule autour de trois personnages, apparus en des temps différents, en des lieux éloignés, mais inspirés par les mêmes traces de mémoire.

En 2014, Naryn a neuf ans. Elle vit avec sa grand-mère dans le sud de la Turquie, en territoire kurde, au sein d’un petit groupe de Yézidis, pratiquant tranquillement leur religion monothéiste particulière. Elles vont devoir quitter leur village, condamné à être englouti lors de la mise en service d’un barrage en construction. Elles ont prévu de franchir la frontière, pour rejoindre, en Irak, aux environs de Ninive, une communauté yézidie plus importante. Mais Mossoul vient de tomber aux mains de Daesh, l’Etat islamique, dont les « soldats » massacrent ou réduisent en esclavage les Yézidis, au même titre que celles et ceux que le Califat désigne comme des kouffars (mécréants).

Milieu du dix-neuvième siècle. Arthur passe sa prime enfance dans les égouts puants et les taudis misérables des quartiers ouvriers de Londres, sur les bords de la Tamise. Un univers brumeux à la Dickens, où le garçon, intellectuellement surdoué, se passionne pour les antiquités et parvient étonnamment à déchiffrer les signes cunéiformes des tablettes exposées au British Museum. Les tablettes ne sont pas au complet, il manque des versets au récit du Déluge, Arthur va vouloir partir à leur recherche. Sur le site de Ninive, il est hébergé par des Yézidis. Mais en ces temps-là comme de nos jours, personne n’aime ceux qu’on appelle « les adorateurs du diable ».

Londres, 2018. Zaleekhah, d’origine levantine, est une jeune scientifique spécialisée dans l’hydrologie, étude de l’eau dans ses interactions avec la terre et l’air. En instance de divorce, déprimée, Zaleekhah décide de s’installer sur une petite péniche amarrée parmi d’autres à un quai de la Tamise. Un mode de vie choquant pour son oncle Malek, qui l’a généreusement prise en charge depuis la mort accidentelle de ses parents. Richissime, Malek veut le bonheur des siens, quitte à sacrifier toute considération éthique. Amateur d’œuvres d’art et d’antiquités, il n’hésite pas à en acquérir par des moyens détournés, quoi qu’il lui en coûte, alimentant ainsi le trésor de guerre des terroristes islamistes, qui détruisent et pillent les sites archéologiques. Et sans Zaleekhah, il aurait pu ne pas s’arrêter là…

Les destinées de Naryn, d’Arthur et de Zaleekhah font à tour de rôle l’objet des nombreux et courts chapitres du roman. Dans les premiers, tu pourrais, lectrice, lecteur, avoir la fausse impression de lire un conte oriental déjà vu, alternant avec de banales chroniques sociales historiques. Mais la découverte des aventures surprenantes, émouvantes, parfois tragiques des personnages t’embarquera peu à peu.

La prose traduite d’Elif Shafak résonne superbement en français. Fluide comme de l’eau claire, le texte semble par moment s’évaporer dans des lignes au lyrisme céleste, sur lesquels tu t’arrêteras, lectrice, lecteur, pour les relire et les admirer. Tu réagiras de la même façon aux commentaires pertinents que la romancière glisse dans la narration et pour lesquels elle trouve des métaphores à couper le souffle. Après le dernier chapitre, sa note au lecteur montre son incroyable travail de documentation, à partir duquel elle a laissé libre cours à son imagination, pour bâtir une œuvre fictive complexe et cohérente, fondée sur des personnages et des événements ayant existé et n’ayant pas forcément eu de liens entre eux. La magie de la création littéraire dans sa plus belle expression.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les éléments, de John Boyne

Publié le 17 Septembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Septembre 2025, 

C’est un fait : il m’est plus difficile d’écrire la critique d’un excellent roman que de dézinguer un livre que je n’ai pas aimé. Alors, si j’avoue le mal que j’ai eu à rédiger la présente chronique, on en déduira à juste titre que j’ai lu avec enthousiasme Les éléments, dernier opus de l’Irlandais John Boyne, déjà auteur, entre autres, des œuvres admirables que sont Le Garçon en pyjama rayé et La Vie en fuite.

Dans ce roman qu’on pourrait qualifier de saga, tout commence sur une île minuscule au large de l’Irlande. Les péripéties se poursuivent à Dublin, à Londres, à Sydney, ainsi que dans une ville moyenne d’Angleterre non nommée parce que fictive, sans oublier une courte escale à Dubaï, avant de trouver leur fin lors d’un retour sur l’île.

L’auteur a choisi de laisser s’exprimer quatre narrateurs. Ces personnages, deux femmes et deux hommes, ont été directement ou indirectement confrontés à des abus sexuels. Ils en ressentent une souillure indélébile, susceptible de les amener à des dérapages non contrôlés. Pour continuer à survivre, chacun s’accroche à l’un des éléments fondamentaux de l’univers, structurant ainsi le livre en quatre parties : l’eau, la terre, le feu, l’air. Une architecture littéraire ambitieuse, audacieuse, mais ne présentant aucune complexité à la lecture.

Grande bourgeoise, Vanessa s’est exilée sur une île au climat pluvieux. Elle a choisi la mer pour mettre à distance un monde insoutenable, après l’arrestation, pour viol de très jeunes filles, d’un notable respecté de Dublin. Autre tourment, sa propre fille, pourtant nageuse accomplie, s’est noyée en mer… Vanessa aurait-elle pu l’empêcher ?

De la terre humide de l’île à la pelouse impeccable d’un stade ! Espoir du football malgré lui, il fuit un père aussi brutal qu’obtus et quitte l’île pour Angleterre. Il y vit d’expédients dégradants, avant de signer un contrat dans un club. Parmi ses coéquipiers, un mâle fier de ses conquêtes féminines… Accusé de complicité de viol, s’en sortira-t-il indemne ?

Cheffe du service des grands brûlés à l’hôpital d’une ville moyenne, elle avait, à l’âge de douze ans, subi divers sévices de la part de deux copains de quatorze ans. Elle avait cru s’en libérer en manipulant des allumettes. Vingt-cinq ans plus tard, elle porte un intérêt particulier aux jeunes garçons de quatorze ans… N’est-ce pas jouer avec le feu ?

A quatorze ans, il avait été violé par une femme adulte. Même marié, sa libido en était restée désespérément atone. Partir s’installer en Australie n’y avait rien changé. Voilà qu’il décide d’embarquer son fils, quatorze ans, pour un très long périple dans les airs, menant de Sydney à Dublin, avant un dernier trajet en train et en bateau… Une manière de boucler la boucle en famille.

Les quatre récits sont indépendants, tout en étant liés, parfois imbriqués avec bonheur les uns dans les autres. Leurs courts chapitres alternent présent et passé, ce qui donne du punch à la lecture et provoque l’envie presque frénétique d’en savoir plus. L’auteur sait s’y prendre pour ménager ses effets. Truffé d’incertitudes en suspens, de découvertes surprenantes, de rebondissements multiples, le roman offre des pages qui se lisent le souffle coupé, comme un thriller.

La psyché des narrateurs est méticuleusement élaborée. Inspirés de faits de société très actuels, les récits qu’ils donnent de leurs aventures revêtent une authenticité poignante. Tu auras, lectrice, lecteur, l’impression d’écouter les confidences de proches. Tu éprouveras tour à tour à leur égard de la curiosité, de la compassion, de l’émotion, de l’agacement, et parfois aussi, de la répulsion.

Le texte se lit sans effort. Nulle complication, nulle fioriture, nul effet de style dans la plume de John Boyne, sa fluidité est totale. Les éléments est un livre passionnant que j’ai regretté de refermer après la dernière page ; et toi, lectrice, lecteur, tu pourrais regretter de ne pas le lire, car il a tout pour te plaire, quels que soient tes goûts ou tes habitudes littéraires.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo  J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La leçon d'allemand, de Siegfried Lenz

Publié le 27 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025, 

Très peu lu en France, La leçon d’allemand, publié en 1968, est un livre incontournable outre-Rhin, où il fait partie des ouvrages de littérature inscrits au programme des lycées. Siegfried Lenz (1926-2014) aura en effet été un écrivain essentiel de l’après-guerre, en orientant ses jeunes compatriotes vers un futur digne sans occulter un passé indigne. Sur près de six cents pages, son roman La leçon d’allemand se compose de deux histoires espacées de dix années et superposées dans deux récits entrelacés.

La première remonte à 1943, au nord de l’extrême nord de l’Allemagne. Une région plate et sombre de tourbières au bord de la mer du Nord, battue par des vents violents, des pluies froides, des brouillards denses. Le narrateur, prénommé Siggi, se souvient : il n’a pas encore neuf ans, son père est le brigadier — et unique effectif — du poste de police local, où la famille est logée. Non loin de là se trouvent l’habitation et l’atelier d’un ami, un peintre, Max Ludwig Nansen, un homme bienveillant, d’une bienveillance toutefois légèrement teintée de suffisance ; il a une haute opinion de son talent et de ses devoirs d’artiste. Son œuvre est appréciée par des amateurs éclairés, mais elle a été qualifiée de « dégénérée » par Berlin, qui lui signifie une interdiction officielle de travailler.

Il revient au brigadier d’aller porter cette interdiction en main propre. Le peintre lui oppose une forme d’incrédulité désinvolte : impossible d’arrêter de peindre, tant pis pour les risques encourus ! Voilà qui attise l’agacement puis la rage du brigadier, qui, obsédé par son « devoir » de fonctionnaire, trouve insupportable qu’on le nargue en faisant fi des règlements. Chargé de veiller au respect de l’interdiction, il s’entêtera à remplir son « devoir », menaçant son ancien ami, confisquant des œuvres, adressant des rapports à Berlin, tandis que l’artiste imaginera des biais pour poursuivre son travail, notamment par des peintures dites invisibles. Les relations entre les deux hommes se dégraderont. Au fil des mois, l’idée, puis la réalité de la défaite ne changeront rien à l’obstination du brigadier.

Pendant tout ce temps, Siggi est partout. Accroupi dans des cachettes ou assis sur le porte-bagages du vélo de service paternel, il observe les personnes de son entourage, voit tout et comprend ce qu’il peut à son âge. Tandis qu’il se passionne pour le travail du peintre qui l’a pris en affection, la peur qu’il éprouve face à un père obtus et violent se transforme en mépris, en haine et en incompréhension.

Dans son second récit, Siggi a vingt ans. Pour des motifs révélés dans un rapport de psychologie vers la fin du roman, il est détenu dans un centre de rééducation pour jeunes adultes. En cours d’allemand, on a donné comme sujet de rédaction : « Les joies du devoir ». Assailli par une masse d’évocations, Siggi ne peut rien écrire. Sa copie blanche est prise pour un geste de rébellion et il est envoyé en cellule isolée jusqu’au rendu d’une composition correcte. Pris au jeu des souvenirs, il choisit de rester plusieurs mois à l’isolement afin d’achever le récit complet du long duel ayant opposé le peintre désormais célèbre (*), à son père, fidèle au poste, toujours aussi rigide, et sur lequel il ne cesse de s’interroger.

Pour l’essentiel, les péripéties se situent en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, sans que les mots « nazi », « Hitler » et « juif » soient énoncés. Peut-être n’avaient-ils aucune résonance dans cette contrée rurale et sauvage du bout du monde ! L’auteur s’est attaché à montrer comment le régime avait conduit certains à satisfaire leur bonne conscience dans l’exécution aveugle d’ordres stupides. Un sujet qui ne concerne pas que l’Allemagne nazie ! Comme le dit le peintre : « Tout ce qui se passe dans le monde, tu le trouves ici… »

L’auteur s’est laissé aller à observer de nombreux personnages secondaires, s’amusant de leurs faits et gestes. Il s’étend sur la grisaille triste des paysages, tranchant avec les couleurs vives des toiles du peintre. J’ai lu avec plaisir et intérêt ce livre, dont les longueurs ne plairont pas à tout le monde.

(*) Pour le personnage de Max Ludwig Nansen, Siegfried Lenz s’est inspiré du célèbre peintre expressionniste Emil Nolde. Hitler détestait ses peintures, qui ont donc été jugées « dégénérées » et interdites. Il a toutefois été révélé récemment que Nolde avait été membre du parti nazi et qu’il était foncièrement antisémite. Rien de tel n’est allégué pour son double fictionnel dans le roman.

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Un monde à refaire, de Claire Deya

Publié le 27 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025 

Apprécié par la critique, par le public et par le jury du prix RTL- Lire Magazine 2024, Un monde à refaire est le premier roman de Claire Deya, une femme discrète, quasiment inconnue, pour laquelle on ne trouvait aucune information sur le web avant la publication de son livre. Elle est depuis sobrement présentée comme scénariste et romancière.

Inspiré par des anecdotes familiales, son roman est intelligemment conçu. Claire Deya a imaginé une quête amoureuse très plausible, au cœur d’un contexte historique complexe, celui des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale sur le littoral varois, au printemps et à l’été 1945. La région avait été libérée après le débarquement allié de Provence en août 1944, mais les plages étaient restées interdites d’accès, car elles étaient jonchées de mines, installées avec malignité par l’armée occupante avant sa déconfiture. Une situation effrayante, d’autant que le déminage est un processus à haut risque. Le Gouvernement provisoire et les pouvoirs locaux lui avaient alors affecté plusieurs milliers de prisonniers allemands, en appoint à des volontaires français. Parmi ceux-ci, d’anciens résistants et toutes sortes d’individus ayant des raisons personnelles d’affronter les dangers inhérents à la tâche.

Evadé après deux ans de captivité en Allemagne, un homme répondant au prénom de Vincent est de retour dans la région, à la recherche d’Ariane, une femme avec laquelle, avant d’être capturé, il avait noué une relation intense. Elle est introuvable. Qu’est-elle devenue ? Est-elle même encore en vie ? Vincent est persuadé que parmi les prisonniers allemands détenus localement, quelques-uns savent ce qui est arrivé à Ariane. Afin de les identifier, d’entrer en contact et de les faire parler, il se déclare volontaire pour intégrer une équipe de démineurs.

Au-delà du déminage, Claire Deya aborde des sujets souvent occultés par l’Histoire et pourtant essentiels en cette période de fin de l’Occupation. La volonté de construire un monde nouveau appelait à des modes de relations apaisées entre les hommes, le Général de Gaulle lui-même prônant une réconciliation nationale. En même temps, les vainqueurs longtemps martyrisés et humiliés éprouvaient le besoin légitime de se venger de leurs bourreaux désormais défaits ; des bourreaux qui, au-delà de toutes les catégories d’Allemands, avaient pu être des Français ayant pactisé avec l’ennemi : traîtres, collabos plus ou moins actifs, profiteurs indignes, sans oublier d’ignominieux auteurs de lettres de dénonciation, commençant presque rituellement par la formule « j’ai l’honneur de… ».

La résilience touchante de Saskia, revenue d’un camp de concentration sans sa famille, a permis à Claire Dexa d’évoquer la déportation et l’extermination des Juifs ; sans être un axe essentiel du roman, le sujet reste loin d’être « un point de détail de l’Histoire », comme le prétendait l’autre. La personnalité charismatique et rayonnante de Fabien est un hommage à tous ceux qui se sont engagés sincèrement dans la Résistance. Le profil atypique de l’Allemand Lukas est un témoignage d’ouverture d’esprit. Tous les personnages font l’objet de portraits frappants de vérité.

Le roman s’appuie sur plusieurs aventures en tension, qui progressent au même rythme ; elles sont élaborées avec cohérence, même s’il est probable, lectrice, lecteur, que certaines révélations te paraîtront légèrement tirées par les cheveux. Les détails techniques sur les mines et le déminage t’impressionneront, mais il t’arrivera de les lire en diagonale.

Le livre se présente comme une série de courts chapitres, alternant les intrigues ; une structure simple, qui dopera ton envie de passer au suivant, dans l’espoir d’en savoir plus. La lecture est très fluide, grâce à de longues phrases à la syntaxe parfaitement maîtrisée. Claire Deya écrit d’une plume très sage et très classique, tout en se laissant aller, deçà delà, à des envolées lyriques pouvant paraître un peu forcées. Tout au long de sa narration, les péripéties historiques ou fictives lui inspirent de nombreux commentaires pleins pleins pleins de bons sentiments, ce qui ne fait jamais de mal.

Beaucoup de qualités dans ce livre ! Quelle que soit ta catégorie de romans préférée, lectrice, lecteur, Un monde à refaire dispose de tous les atouts pour te séduire.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Café sans nom, de Robert Seethaler

Publié le 12 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025,

Il y a des promenades qui partent de nulle part, qui arpentent des sentiers plaisants, ouvrant sur de jolis panoramas et exhalant d’agréables senteurs, mais qui ne conduisent nulle part. Voilà ce que tu pourrais ressentir, lectrice, lecteur, en refermant Le Café sans nom. Son auteur, Robert Seethaler, est une figure de la littérature et du cinéma autrichien. Pour ce roman initialement publié en 2023, il a imaginé le quotidien d’un Viennois exploitant un petit bar, un café, dans le quartier populaire des carmélites (karmeliterviertel), en bordure du marché : un bar dépourvu d’enseigne, un café sans nom.

Pourquoi faudrait-il qu’un café ait un nom ? Adolescent, j’allais souvent jouer au flipper au café qui faisait l’angle de la rue P… et de la rue M… (ne cherche pas, il a disparu depuis), sans avoir jamais su comment il s’appelait. D’ailleurs, si c’est pour prendre le nom de Balto ou de Narval, comme il en existe des centaines, autant ne pas en avoir ; a-t-on jamais entendu donner rendez-vous au Balto, ou annoncer je vais boire un verre au Narval ? Pas mieux pour tous les cafés de la Poste ou de la Mairie de France… Pardon pour cette digression personnelle.

L’histoire du café sans nom n’en est pas vraiment une. Pendant ses dix années d’existence, les journées d’ouverture (fermeture hebdomadaire le mardi) se suivent et se ressemblent, animées par une clientèle de fidèles : des gens modestes, habitants du quartier, travailleurs locaux. S’y joignent de temps à autre des inconnus de passage, dont les comportements révèlent les démons personnels : échec, solitude, harassement, alcool, drogue, prostitution… Les anecdotes, amusantes, émouvantes ou dramatiques, rompent la monotonie du quotidien.

L’histoire du patron prend le pas sur celle du café. Lors de sa surprenante décision de rouvrir un ancien café en friche, Robert Simon est un ouvrier journalier polyvalent très qualifié ; il offre ses services aux commerçants disposant d’installations fixes sur le marché. C’est un homme simple, manuel, attaché au travail bien fait, mais presque insignifiant ; son patronyme est tellement neutre, à son image, que tu en arriveras, lectrice, lecteur, à ne plus te rappeler si Simon est son nom ou son prénom.

Foncièrement bienveillant, Simon s’intéresse sincèrement aux petites gens de son entourage, à celles qui fréquentent son café, bien sûr, mais pas seulement ; il veille notamment sur la veuve de guerre qui lui loue une chambre et lui délivre des conseils avisés. Empreint au début d’une certaine gaucherie, l’homme acquiert au fil des années une sorte d’autorité morale et empathique. Son quotidien ne se limite toutefois pas à observer. Responsable d’un débit de boisson, il doit surmonter de nombreuses embûches administratives ou techniques.

Probablement comme l’auteur, Simon se sent à l’aise dans ce quartier déshérité de Vienne, en pleine reconstruction et transformation à la fin des années soixante. Un faubourg toutefois bien éloigné du centre-ville flamboyant où se pressent aujourd’hui les touristes du monde entier. La ville et ses habitants sont marqués par l’histoire. Capitale de l’Europe à l’aube du vingtième siècle, Vienne s’était affalée dans le nazisme, avant d’être bombardée, détruite, puis occupée par les armées alliées de l’Ouest et de l’Est, pour finalement tomber dans la grisaille d’un lieu pivot de la guerre froide.

Les premiers chapitres du livre donnent une étonnante impression de classicisme ingénu ; des phrases courtes, sujet-verbe-complément, un vocabulaire simple, des personnages sans lustre, des détails terre à terre, en particulier sur les gestes du travail manuel ; des scènes banales ressemblant à de la littérature jeunesse. Peu à peu, avec l’enracinement du café dans son quartier, avec la modernisation de la ville, avec la montée en confiance en soi de Simon, les phrases s’allongent, le texte prend de la densité, et l’auteur déploie ses qualités d’écrivain, notamment lorsqu’il restitue, comme pris sur le vif, des échanges qu’on ne pourrait mieux qualifier que de « café du commerce ».

S’écartant des archétypes romanesques, l’auteur s’est attaché à trouver une raison d’être à tous les petits cafés du coin de la rue, il s’est efforcé de dépeindre avec lucidité et tendresse l’existence sans merveilleux des habitants d’un quartier populaire. Le Café sans nom est un livre sympathique, plaisant à lire… pas inoubliable pour autant.

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Personne ne quitte Palo Alto, de Yaniv Iczkovits

Publié le 12 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025, 

Issu d’une famille exterminée par les nazis, l’Israélien Yaniv Iczkovits a servi dans des commandos d’élite de Tsahal. A cinquante ans, il est renommé comme écrivain et philosophe. Personne ne quitte Palo Alto, son dernier roman, vient d’être publié en France. Je l’ai lu deux fois… coup sur coup ! Une quasi-obligation : ma première lecture m’a agréablement baladé, mais je n’ai pas saisi en temps réel où elle m’emmenait. Question : dans un roman de philosophe, faut-il suivre les péripéties ou explorer les idées sous-jacentes ? En relisant, j’ai fini par boucler les fils reliant une histoire partagée par les personnages. Car le livre et ses cinq cents pages se présentent comme un ensemble de quatre récits.

Dans le premier, une policière est chargée d’une drôle d’enquête au laboratoire d’anatomie du centre universitaire scientifique de Haïfa. Alors que les corps donnés à la science sont répertoriés avec soin, il s’y trouve un cadavre en trop… Au moins un, peut-être deux ! Nous sommes en 1998, le mystère restera entier. Narratrice du récit, la policière évoque, parmi d’autres sujets, la récente brutalité d’un collègue sur un adolescent de treize ans, nommé Idan…

Même labo en 2008, expériences de dissection. L’étudiant légiste Idan est remarqué pour son habileté et son attitude bizarre. Retour dans le temps : enfant, Idan était déjà bizarre, car il passait son temps à converser avec une petite fille imaginaire tout en écrivant frénétiquement. Un drame avait brisé la famille quand il était tout petit et Idan avait fui des parents invivables. Fréquentation de jeunes squatters, puis installation communautaire au cœur d’un vieux quartier de Haïfa dans la maison délabrée d’un poète arabe sans le sou, gagnant sa vie comme laveur de vitres. Troublé par une fugueuse de son âge se faisant appeler Sunny, Idan finira par reprendre des études, tandis que son logeur poète entretient une longue liaison avec son éditrice, une chroniqueuse littéraire épouse d’un milliardaire.

2018, Noah Kenny, cinquante-six ans, déballe toute sa vie. Jeunesse étriquée, poste d’employé de banque, rencontre d’une chroniqueuse littéraire piquante, mariage ! Ayant servi de fusible dans un conflit commercial, il est viré et banni par le monde bancaire. Il déprime longuement avant de réagir, de monter une entreprise de nettoyage, puis un conglomérat immobilier qui lui vaut de devenir très très riche et puissant, au grand dam de son épouse, restée intellectuelle et idéaliste ; elle s’affichera ouvertement avec un poète arabe au grand cœur, mais au talent incertain. Veuf, Noah soutiendra Sunny, une jeune actrice célèbre, laquelle n’aura pas oublié Idan.

Le dernier récit, bien long, est consacré aux errances de Yotam, second fils de Noah, du moins le présume-t-on. Cérébral, tourmenté, féru d’écriture, il vit accompagné du fantôme de son intellectuelle de mère.

Ces quelques clés pourront t’aider, lectrice, lecteur, à suivre les récits. Car Iczkovitz prend plaisir à entremêler les aventures, les souvenirs et les rêveries, tout en sautant sans transition du présent au passé, brouillant toute logique chronologique dans les narrations. Sans oublier ses observations sur l’importance du « corps » et autres digressions philosophiques ou contemplatives.

Ma double lecture m’a stimulé et captivé. En dépit des fausses pistes dont il est émaillé, le texte, merveilleusement traduit en français, se lit en toute fluidité. Le style de la prose diffère d’un récit à l’autre, suivant l’esprit du parti narratif. Dans le premier, la narration est intégrée aux bavardages de la policière, qui se confie à une thérapeute enquêtant sur son divorce. L’histoire de Noah Kenny, observateur lucide et narrateur cynique, est passionnante, truffée d’un humour pointant avec férocité les dérives de nos sociétés libérales. Le dernier récit est plus intellectualisé, parfois lyrique.

Les personnages sont attachants ; des scènes sont surprenantes, amusantes, émouvantes ; le poète arabe de Haïfa ne parle qu’en mode interrogatif ; un duo de gros bras mafieux est composé d’un gay ultrareligieux et d’un illettré, lequel commence toutes ses paroles par « Que… », à la manière des « Ah que… » de notre regretté Johnny ; il détient aussi la clé du mystère du labo d’anatomie.

Avec gravité, tendresse et humour, Yaniv Iczkovits dépeint une société préoccupée par son devoir existentiel de défense et affichant les contradictions des démocraties : culte de la modernité et attachement aux traditions, croyance en l’étude et méfiance des élites, tendances humanistes et exigences sécuritaires, proximité du luxe festif et de la marginalité précaire…

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Le Seigneur des porcheries, de Tristan Egolf

Publié le 16 Juillet 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2025, 

Incroyables destinées que celles du roman Le Seigneur des porcheries et de son auteur, Tristan Egolf ! Cet Américain acheva d’en écrire les six cents pages à Paris en 1996, à l’âge de vingt-quatre ans ; il reçut une soixantaine de refus d’éditeurs américains, et c’est en français, chez Gallimard, que le livre fut publié deux ans plus tard à l’initiative de Patrick Modiano, avant de devenir un succès de librairie mondial. Reconnu comme un écrivain de génie, le jeune marginal routard mit fin à ses jours en 2005. Son parcours m’a rappelé John Kennedy Toole et son roman La Conjuration des imbécilesqui ne m’avait pas mis de bonne humeur lorsque je l’avais lu et critiqué, il y a une dizaine d’années.

Le Seigneur des porcheries raconte l’histoire burlesque et tragique de John Kaltenbrunner, un jeune homme marqué dès la naissance par un sort funeste. En dépit de ses efforts et d’une réelle forme d’intelligence pratique, il ne parvient pas à s’extraire de sa condition. Il est systématiquement et douloureusement renvoyé aux rebuts de la société à Baker, sa ville natale, une bourgade industrielle fictive du Midwest, peuplée de « petits Blancs » dégénérés, ivrognes, violents et racistes, autour desquels gravitent diverses communautés survivant misérablement dans des abris de fortune.

Incompris par sa mère, maltraité à l’école, spolié par les bigotes de l’Eglise méthodiste, première victime des incivilités des pouilleux, brutalisé par les forces de l’ordre, mal payé à l’usine et méprisé par les petits chefs, John aura été cantonné aux pires métiers dans les pires conditions : mousse à bord d’un navire marchand, égorgeur de dindes suralimentées dans une usine de volaille, manutentionnaire de chargement/déchargement, jusqu’à éboueur au centre de traitement des déchets. Là, sa personnalité étrange et sa détermination de revanche fascinent un petit groupe de collègues, qu’il entraîne dans une grève. Une longue grève du ramassage des ordures, dont les effets sur la vie quotidienne à Baker, siège d’activités agro-industrielles polluantes, seront bien plus lourds que ce que nous subissons de temps à autre dans nos quartiers résidentiels français. Le pic de la crise sera atteint lors d’un match de basket entre l’équipe de Baker et celle d’une ville bourgeoise voisine. Les haines mutuelles, les comportements sauvages et les effets de meute seront effroyables… et pas si différents de ce qu’il nous arrive de constater en marge de certaines manifestations culturelles, sportives ou politiques. Pour Baker et sa région, une honte cataclysmique irréparable !

L’intention générale de l’auteur apparaît peu à peu : la narration émanerait d’un petit collectif d’éboueurs proches de John, soucieux, dix ans après les événements, de rétablir la vérité sur leur déclenchement, afin de mettre un terme à des calomnies et à des ragots de bistrot sur le rôle réel et la responsabilité de leur ami, en lequel des légendes urbaines iraient jusqu’à reconnaître l’Antéchrist ! Eux auraient plutôt vu en lui un sauveur du genre humain. Pour ma part, je n’ai pas décelé d’amour en John, rien que de la haine et la détermination implacable d’engloutir la région en enfer avec lui.

Que dire du livre sur le plan littéraire ? Le texte est constitué de longues phrases complexes à la syntaxe irréprochable, agréablement développées. Le vocabulaire est riche, varié, original, parfois surprenant. Les paragraphes sont longs, les pages denses, d’autant que les dialogues sont insérés directement dans la narration, sans alinéa ni ponctuation spécifique ; ces ruptures de rythme dans la lecture ne créent pas de problème de fluidité, lui donnant même de l’allant, comme des clins d’œil goguenards.

L’ouvrage est toutefois difficile d’accès. Les quarante premières pages sont d’un abord hermétique et il faut y revenir plus tard pour qu’elles s’éclairent. L’épilogue reste fumeux. Le corps du livre se lit plaisamment et au fil des péripéties hallucinantes rapportées, l’on prend bien la mesure des violences injustes subies par le héros, de la bêtise insondable du peuple de Baker, des mœurs arriérés des trolls, citrons, rats de rivières et autres rats d’usines, ainsi que de l’environnement répugnant des postes de travail de John. Mais une fois qu’on a compris que la merde déborde de partout et que ça schlingue, le lyrisme noir a ses limites et la prolifération de détails peut devenir superfétatoire…

Il n’en reste pas moins qu’il fallait un talent exceptionnel au très jeune auteur d’un ouvrage romanesque aussi long, dense, cohérent dans sa complexité, et puissamment porteur de sens.

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Un jeu sans fin, de Richard Powers

Publié le 16 Juillet 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2025, 

L’écrivain américain Richard Powers a pour pratique, dit-on, d’explorer la relation entre nature et culture, entre arts et sciences. Son dernier roman, Un jeu sans fin, entremêle trois récits, chacun pouvant à lui seul constituer un ouvrage autonome complet. Il fallait une audace et une virtuosité insensées pour modeler ces trois histoires en un unique roman harmonieux et cohérent, quoique long et complexe. Au moment d’écrire ma chronique, je ne savais d’ailleurs pas trop comment m’y prendre et je me demandais — après tout, c’est l’un des thèmes du roman — si je ne devrais pas faire appel à une intelligence artificielle générative. Il aurait toutefois fallu, pour que cette IA soit en mesure de restituer mon ressenti personnel, qu’elle ait une connaissance intime de ma sensibilité littéraire et j’ai douté qu’il en existât une qui se soit suffisamment intéressée à moi. Je vais donc me débrouiller tout seul, comme d’habitude. Essayons d’y voir clair dans Un jeu sans fin.

Dans l’un des récits, l’auteur se livre à une exaltation de l’océan. Force est de reconnaître que l’océan est de loin l’élément le plus important de notre planète, tant par le volume qu’il occupe, que par le nombre de créatures qu’il abrite, sous des formes inimaginables : des centaines de milliers de « monstres archaïques abandonnés dans les plus vieilles impasses de l’évolution », y jouent, depuis la nuit des temps, le rôle et le destin de leur espèce parmi les autres. L’océan et les images de ses profondeurs sont sublimés par le personnage d’Evelyne (Evie) Beaulieu, une scientifique et plongeuse canadienne qui leur aura sacrifié sa vie privée et consacré un beau livre.

Les photos de ce beau livre seront indirectement à l’origine de la vocation de Todd Keane, né une génération plus tard au bord du lac Michigan. Initié à toutes sortes de jeux par son père, fasciné par les écrans auxquels l’informatique donne l'apparence de fonds marins, il apprend à programmer, puis édite des logiciels. Convaincu par Rafi Young, son meilleur ami de fac et adversaire de jeu de go, du potentiel ludique des technologies numériques, il conçoit et fonde un réseau social de jeux addictifs, qui lui vaudra de devenir multimilliardaire. Plus tard, il projette de créer un territoire libre de toute emprise étatique, mais atteint de dégénérescence mentale, il entreprend, pendant qu’il est encore temps, de raconter l’histoire de sa vie à la dernière génération d’IA, qui en enjolivera « intelligemment » les chapitres finaux.

Dans le Pacifique, les falaises de l’atoll de Makatea surplombent la Polynésie française. Riche en phosphates, l’île avait été exploitée en mine à ciel ouvert pendant une grande partie du vingtième siècle, faisant vivre confortablement plus de trois mille habitants, nonobstant les nuisances et les pollutions. Après la fermeture de l’exploitation minière, qui laissa dans le sol de nombreuses crevasses à l’état brut, l’île avait perdu ses services sociaux et subsister était devenu difficile pour ses… quatre-vingt-deux résidents actuels. Parmi eux, l’ombre de Rafi Young, qui avait choisi de s’exiler à Makatea pour écrire des poèmes et des textes philosophiques, son épouse Ina, sculptrice opérant sur des déchets plastiques de récupération, ainsi que la mythique océanographe Evie Beaulieu, nonagénaire… à moins qu’il ne s’agisse que de son esprit. Et voilà qu’on apprend qu’un milliardaire de la Tech veut s’installer sur l’île pour construire des villes flottantes !…

Les différentes narrations sont passionnantes. Dans la foulée des principaux personnages, elles te transporteront, lectrice, lecteur, au contact de merveilles du vivant, infiniment grandes et infiniment petites, menacées aujourd’hui dans leur intemporalité. La truculence des personnages secondaires apporte une touche d’humour, d’amour, de nostalgie et de poésie. En même temps, Todd Keane prend lui-même longuement la parole pour te guider, avec passion et clarté, dans un univers conceptuel en renaissance permanente depuis soixante ans, celui des générations successives des jeux de logique, de l’informatique, d’internet et de l’intelligence artificielle. Derrière son implacable ambition ébranlée par des hallucinations, persiste un fond d’affectivité enfantine touchante.

Le roman est solidement documenté. Les textes, très riches, sont parfaitement transcrits en français. La justesse des mots est impressionnante. Les descriptions de la faune et de la flore des abysses, notamment, sont d’une expressivité et d’un lyrisme à couper le souffle. Un jeu sans fin m’a donné un tel plaisir de lecture, que j’en ai repris de longs passages après l’avoir terminé.

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