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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #litterature catégorie

Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

Publié le 7 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, lecture, romans, critique littéraire

Mai 2020, 

Irvin Yalom, un écrivain américain professeur de psychiatrie, est coutumier des fictions mettant en scène un géant de la philosophie. Bien avant Le problème Spinoza, que j’ai lu et apprécié il y a quelques années, il avait publié ce livre au drôle de titre : Et Nietzsche a pleuré. De quoi s’agit-il : d’un roman historique ou d’une chronique sur un épisode particulier de la vie de Friedrich Nietzsche ?

 

Ce n’est ni l’un ni l’autre. Dans sa postface, l’auteur cite André Gide, pour qui un roman est « de l’histoire qui aurait pu être ». Et Nietzsche a pleuré est le récit d’une rencontre, en 1882, entre le philosophe et un éminent médecin viennois nommé Joseph Breuer. Une rencontre qui aurait pu avoir lieu, mais une rencontre fictive, imaginée par l’auteur.

 

Avant tout, je voudrais dissiper les inquiétudes que pourraient susciter le nom de Nietzsche et la réputation d’hermétisme que traîne son œuvre. La lecture du livre est facile et captivante. J’y reviendrai, mais pour l’instant, transposons-nous dans le contexte. Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, est alors une grande ville moderne. Ses intellectuels et ses scientifiques, parmi lesquels de nombreux Juifs, rayonnent sur l’Europe en dépit d’un antisémitisme très ancré.

 

Joseph Breuer est un médecin réputé, à Vienne et au-delà, pour la pertinence de ses diagnostics. C’est un grand bourgeois quadragénaire, marié et père de famille, qui, bien qu’athée, observe quelques traditions juives. Il a aussi mené des expériences d’hypnose sur l’hystérie – le cas d’Anna O. –, sur lesquelles se fondera plus tard un jeune médecin ami de la famille, un certain Sigmund Freud, qui bâtira sa légende de père de la psychanalyse.

 

Friedrich Nietzsche est encore quasiment inconnu. Il est malade, souffre de migraines foudroyantes, de nausées épouvantables, de crises de cécité. C’est un homme desséché, solitaire, sauvage, pathologiquement misogyne. Son désespoir, abyssal, est à l’origine de ses malaises. Il travaille jusqu’à l’épuisement à une théorie philosophique qui, selon lui, ne pourra être comprise avant un siècle. Elle est fondée sur une quête absolue de la vérité, une élévation de la pensée, supposant de renoncer à toute emprise sentimentale, synonyme de faiblesse coupable.

 

La rencontre entre Nietzsche et Brauer est organisée par Lou Salomé, une jeune femme russe d’une grande beauté, dont l’aura plane sur le livre. Elle est fascinée par l’esprit de Nietzsche et voudrait qu’il soit soigné par Brauer, dont elle connaît la réputation. Lou Salomé s'illustrera plus tard par ses talents de poétesse et de psychanalyste. Elle sera aussi la muse du célèbre poète allemand Rainer Maria Rilke. Pour l’heure, elle a vingt-et-un ans et un aplomb étonnant. Elle aura chamboulé la tête des deux principaux personnages.

 

Breuer se laisse convaincre de soigner les tourments de Nietzsche, à l’insu du plein gré du philosophe, pourrait-on dire. Après une première rencontre au cabinet du médecin, les deux hommes ont plusieurs entretiens, se découvrent progressivement. Mais malgré les tentatives discrètes et rusées de Breuer, Nietzsche ne livre pas les secrets qui le rongent. C’est Breuer qui en arrive à s’interroger sur lui-même ; des obsessions personnelles remontent à la surface et le plongent dans l’angoisse.

 

S’engage alors entre les deux hommes une relation de la dernière chance, pour l’un comme pour l’autre…

 

Les échanges prennent une tournure dramaturgique, une sorte de joute verbale, un jeu d’échiquier virtuel entre les deux protagonistes. L’un pourrait-il mettre l’autre échec et mat ? Avec quelles conséquences concrètes ? Les discussions sont passionnantes, l’incertitude est suffocante.

 

Il ne faut toutefois pas se leurrer et prendre l’ouvrage pour une initiation à la philosophie nietzschéenne ou à la future psychanalyse freudienne. Les dialogues sont prodigieux, les personnages sont tous exceptionnels, mais les conclusions de la double « cure par la parole » suscitent le doute ; les obsessions amoureuses des deux hommes semblent ridicules. Ce serait si facile !

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Lake Success, de Gary Shteyngart

Publié le 6 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2020, 

Est-ce anormal quand on est quadragénaire et que tout va mal, d’avoir soudain la nostalgie d’un amour d’adolescence ? Et justement, pour Barry, ça va mal, ça va même tellement mal, qu’il s’est mis dans la tête de refaire, depuis New York, le trajet effectué vingt-quatre ans plus tôt pour rejoindre dans le Sud, où elle réside chez ses parents, Layla, sa camarade de fac et petite amie d'alors. Un périple de plusieurs jours en cars Greyhound, le mode de voyage le moins cher aux États-Unis. Un véritable raid en terre inconnue, quand on a l’habitude de se déplacer en jet privé.

 

Car Barry Cohen pourrait symboliser le rêve américain dans sa déclinaison actuelle de royaume de la Finance. Grand, athlétique, d’origine modeste, il est à la tête d’un fonds spéculatif très important et gagne des sommes inouïes. Immersion dans l’univers des très très riches : Barry déguste un whisky japonais rare à trente mille dollars la bouteille, bichonne sa collection de montres valant chacune plusieurs dizaines de milliers de dollars et son appartement occupe un étage entier dans une tour de Manhattan. Un endroit réservé non pas aux gagnants, mais « aux gagnants parmi les gagnants ».

 

Barry a même des lettres. Le nom de son fonds spéculatif, « L’envers du capital », est inspiré du titre d’un roman de Fitzgerald. A l’opposé des financiers casse-pieds obsédés par les chiffres et les graphiques, il séduit ses clients en leur racontant des histoires plaisantes qui leur font croire qu’ils sont intelligents. Barry est un type sympa, tellement sympa que les clients ne le quittent pas, bien que le fonds perde de l’argent depuis trois ans. Mais cela pourrait se gâter, parce que Barry est suspecté de délit d’initié et parce qu’un investissement malheureux dans un laboratoire pharmaceutique douteux pourrait faire de lui la risée de Wall Street.

 

Sur son nuage de candeur bienveillante, tout semblait simple et évident pour Barry. Tout a basculé quand on a diagnostiqué un autisme sévère à son fils de trois ans. Barry s’avère incapable de s’adapter pour entrer dans la sphère du petit garçon handicapé, ce qui choque et éloigne irrémédiablement de lui son épouse, Seema, la fille d’immigrés indiens, « la femme la plus belle et la plus intelligente du monde », dont il aurait voulu qu’elle soit aussi « sa meilleure amie ».

 

Lors de son périple en car Greyhound, pendant lequel, dans son fantasme de repartir de zéro, il a renoncé à son smartphone et à ses cartes de crédit, Barry est plongé dans l’Amérique d’en bas, ses quartiers déshérités, ses cités HLM. Il croise des femmes et des hommes de toutes diversités d’origine, de couleur de peau et de moyen de subsistance, partageant pauvreté, apathie ou colère, subissant l’inconfort de la promiscuité, des odeurs, des bruits. Quelques télescopages sont cocasses. Au milieu des Deschiens à l’américaine, Barry reste le gars sympa, incurablement positif. Il voudrait offrir à chacun le meilleur : sa passion obsessionnelle pour les montres, la possibilité d’une belle carrière dans un fonds spéculatif, la perspective d’une amitié ou d’un amour pour toujours…

 

Plus lucide, consciente des impairs et des insuffisances de son futur ex-mari, Seema cherche à rebâtir sa vie de son côté. Mais comment se passer du grand luxe auquel elle s’était habituée sans même s’en rendre compte ? Peut-être en renouant avec l’univers des intellectuels démocrates…

 

Car tout se passe en 2016. L’actualité, c’est « Trump vs Hillary ». Les petits Blancs du Sud croisés par Barry aspirent à la victoire de Trump. Les autres s’en moquent. A Manhattan, on en parle « en mode automatique » : on l’abomine, on n’y croit pas, mais on se consolera à l’idée de payer moins d’impôts.

 

Gary Shteyngart, un écrivain américain juif né en Union soviétique, est coutumier de l’analyse critique de la société américaine et de ses dérives actuelles. Dans les chapitres de Lake Success, alternativement consacrés à Barry et à Seema, la narration emmêle le passé au présent, ce qui en rend parfois la lecture confuse et pesante. Et sa tonalité sarcastique n’implique pas que le livre soit amusant.

 

La bar-mitsva atypique du dernier chapitre est plutôt touchante. Finalement, malgré sa collection de montres et ses millions de dollars, Barry ne voulait qu’une chose : être aimé par son fils.

 

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens

Publié le 19 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

Une plongée dans la nature sauvage, une héroïne unique en son genre, un mystère policier et une romance sentimentale ! Sans oublier l’écriture, sublime. Dans ce premier roman – et quel roman ! – publié à l’âge de soixante-dix ans, Delia Owens a su agréger les meilleurs ingrédients pour captiver ses lectrices et ses lecteurs. Jusqu’alors, cette biologiste et zoologiste américaine, spécialiste de la faune africaine, n’avait publié que des ouvrages scientifiques.

 

30 octobre 1969. Tout commence comme une ode au marais éternel, « espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel ». Puis, vision soudaine du corps d’un homme gisant dans la boue d’un marécage, au pied d’une tour de guet en ruine. Crime ou accident ? Pour connaître la réponse, il faudra attendre des années et les toutes dernières pages de Là où chantent les écrevisses.

 

Retour en arrière, en 1952. Une misérable cabane au fin fond du marais. Kya, une petite fille de six ans, voit sa maman partir, munie d’une grande valise, comme si elle devait ne jamais revenir. Ne lui reste que son père, un ivrogne violent, et un frère adolescent qui s’enfuira bientôt à son tour. Totalement abandonnée quelque temps plus tard, Kya devra survivre seule dans un environnement naturel sauvage qu’elle apprivoisera et qui la protégera.

 

A Barkley Cove, la petite ville la plus proche, on l’appelle avec mépris la fille des marais. Kya circule pieds nus, les cheveux hirsutes, et elle n’ira à l’école qu’une seule journée. A quatorze ans, elle est restée analphabète, mais elle a observé la vie des plantes, des oiseaux, des coquillages, des insectes. Empiriquement, elle a presque tout compris des lois de la nature.

 

Le roman est structuré en courts chapitres qui alternent, les uns égrenant les années d’enfance et de jeunesse de Kya, les autres étant consacrés à l’enquête policière et à la procédure judiciaire qui font suite à la découverte du corps dans le marécage. Kya est alors devenue une jeune femme adulte, mais pour la population de Barkley Cove, elle est restée la fille du marais, une étrangère, que dis-je, une immigrée, une sauvageonne… On imagine le poids des idées préconçues dans le petit tribunal local.

 

Pendant ces années, deux garçons plus âgés se seront intéressés à Kya. Tate, un passionné de biologie devenu chercheur lui a appris à lire et à écrire. Plus tard, il lui a apporté ses vieux livres de sciences naturelles, puis des pinceaux et de la peinture. Kya en fera un usage incroyable. En même temps, elle ne sera pas restée insensible au charme et au mode de vie de Chase, un beau gosse, fils d’une riche famille. L’occasion pour Delia Owens de mettre en opposition les hommes cultivés et sensibles, amateurs de poésie et d’opéra, et les mâles agressifs, arborant muscles et signes extérieurs clinquants.

 

Des manèges de mâles face aux femelles, dont l’auteure et son héroïne n’ont pas manqué de relever l’équivalent dans le monde animal. Des comportements inscrits dans les gènes de toutes les espèces et qui vaudront à Kya, comme à beaucoup de jeunes femmes, des déceptions sentimentales d’autant plus éprouvantes, que dans son cas particulier, elle se sentira abandonnée, rendue à sa solitude.

 

Une solitude douloureuse. Mais Kya a beau être naïve et timide, sa résilience et sa détermination sont sans limites. Elle étudie, classifie, écrit, dessine, peint. Ses notes sur les coquillages, les oiseaux de mer et la flore des marais aboutiront à l’édition de monographies qu’elle aura elle-même illustrées.

 

Avec les hommes, elle saura tirer les enseignements de ce qu’elle aura observé chez les femelles de certains insectes, comme les lucioles ou les mantes religieuses. Mais il lui faudra du temps pour comprendre que l’amour humain est plus fort que les comportements réflexes des animaux pour s’accoupler.

 

Kya ne quittera jamais sa cabane des marais, ce qui ne l’empêchera pas de réussir sa vie. Une dernière chose : le roman affiche les poèmes d’une certaine Amanda Hamilton. Ne la cherchez pas sur internet, vous ne la trouverez pas. Lisez le livre jusqu’au bout et tout s’éclairera.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Rouge Tango, de Charles Aubert

Publié le 19 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

On me demande souvent comment je choisis mes lectures. C’est parfois en survolant les sites littéraires. J’avais trouvé attractive la quatrième de couverture de Rouge tango et noté beaucoup de critiques élogieuses. Après avoir refermé le livre, je ne me sens pas complètement à l’unisson et je le regrette, parce que le parcours de l’auteur, Charles Imbert, est original et sympathique.

 

Cadre dirigeant d’une compagnie d’assurances, il décide un jour de changer son mode de vie, quitte la ville et s’installe dans une cabane au bord d’un étang près de Montpellier. Là, il se reconvertit dans une activité artisanale et, en même temps, se lance dans l’écriture d’une série de romans mettant en scène les mêmes personnages. Publié début 2020, Rouge Tango est son deuxième opus. On peut tout à fait le lire, comme je l’ai fait, sans être passé par le premier, Bleu Calypso.

 

Le livre est en parfaite harmonie avec le parcours de son auteur. J’ai particulièrement apprécié les passages de ce que les Américains appelleraient nature writing. La plume de Charles Imbert est subtile et restitue avec justesse les couleurs et les fluctuations des eaux, du ciel, de la flore, des oiseaux. Elle réussit à transmettre son enthousiasme pour la beauté des éléments sauvages et l’on voit bien que son lyrisme prend source au plus profond de son être.

 

Le personnage principal, Niels Hagen, est un double de l’auteur. Comme lui, il a largué les amarres pour vivre dans une cabane de pêcheur dans le sud de la France ; comme lui, il est devenu artisan, en l’occurrence créateur de leurres pour la pêche, qu’il commercialise sur Internet.

 

Jusqu’où le caractère autobiographique de l'ouvrage se prolonge-t-il ? L’auteur brosse avec brio les états d’âme de Niels, ses tourments, ses bouderies, et aussi ses rêves étranges. Les analyses sont d’autant plus percutantes, qu’elles sont rapportées par Niels lui-même, narrateur du roman, qui reconnaît donc ses propres tendances à se renfermer sur soi, ses difficultés à communiquer et à saisir l’évolution du monde. Autothérapie ou pas, les mots sonnent juste.

 

A la différence de l’auteur, Niels n’est pas écrivain, sa particularité est de se retrouver mêlé à des meurtres crapuleux : Rouge Tango prétend appartenir au genre du roman policier.

 

C’est là, à mon avis, que le bât blesse. Le casting fait la part des gentils et des méchants, et comme dans certaines séries télévisées, il est patent qu’il n’arrivera rien aux gentils et que les méchants seront punis. L’intrigue policière se résume alors à une suite de traques et de traquenards, où chasseurs sont en même temps gibiers et vice versa. Je ne conteste pas l’effet page turner de ces péripéties violentes, mais elles sont peu crédibles et difficiles à interpréter. Ce n'est qu'à la fin du livre qu'on en obtient l'explication, sous la forme d’aveux complets qui n’apportent plus rien à ce stade de la lecture… Est-ce cela qu'on nomme un polar doux ? A moins qu’il ne s’agisse d’un pastiche de polar.

 

Autour de Niels, les personnages sont en cohérence avec l’environnement et avec les rôles qui leur sont assignés. Une bande de copains qui m’évoque la littérature de ma préadolescence : la très belle et dynamique Lizzie au « regard scalpel » ; Vieux Bob et sa « tignasse blanche de vieux lion » ; le capitaine Malkovitch au « visage fripé de moine tibétain ». Sans oublier Paddy, un colosse à la gueule taillée à la serpe, héritier d’une vieille tradition nomade irlandaise. Des bons vivants. Sans avoir eu assez de doigts pour faire le compte des huîtres dégustées et des bouteilles éclusées, je rends hommage à leur coup de fourchette et à leur descente. En revanche, je suis réservé sur les dialogues, dont certains s’étirent sans consistance, comme s’il fallait ajouter des lignes aux lignes.

 

Imprégnées de sérénité méditative, les trois cents pages de Rouge Tango se lisent très vite. A noter que l’auteur a réuni quarante haïkus – de très courts poèmes japonais –, placés en épigraphe de chaque chapitre. Il fallait le faire.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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La soustraction des possibles, de Joseph Incardona

Publié le 13 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

Joseph Incardona est renommé pour ses romans et ses scénarios policiers. Avec La soustraction des possibles, il avait l’envie d’en renouveler le genre. Dans un court prologue, usant d’une mise en page travaillée, il prétend d’ailleurs nous mettre en garde : ce roman ne serait pas une histoire d’argent, pas une histoire de truands ni une histoire de désir ou d’ambition. Ce serait juste une histoire d’amour… Moi, je veux bien !

 

Pas une histoire d’argent ? N’empêche qu’il nous plonge, à Genève – sa ville –, dans le maelström discret de la finance d’il y a trente ans. Internet n’existe pas encore, les échanges financiers sont peu numérisés et les valises circulent, lourdes de liasses. Au cœur de ces échanges, UBS, la banque suisse emblématique, tant par sa puissance que par les scandales qui émaillent son histoire. Des golden boys, entourés de jeunes femmes canons, fraient avec la grande et élégante bourgeoisie locale, très fortunée, lors de soirées somptueuses dans les villas de rêve des rives du lac Léman.

 

Pas une histoire de truands ? N’empêche qu’il n’y a qu’un pas de l’évasion fiscale au blanchiment d’argent sale. L’auteur n’hésite pas à nous faire voyager. Il nous emmène dans l’Ile de Beauté prendre un verre chez de placides bergers corses, puis, dans une parodie de scénario en CinémaScope, nous fait survoler les enfers et les paradis liés aux cartels mexicains de la drogue.

 

Pas une histoire de désir ? N’empêche qu’une femme du nom d’Odile et qu’un homme prénommé Christophe, chacun de leur côté, auront leurs sens portés à une telle incandescence qu’ils pourraient faire n’importe quoi… et même en crever ! Et que de sublimes escort girls originaires d’Europe orientale feront des ravages bien au-delà de ce qu’on aura pu imaginer.

 

Restent l’ambition et l’amour, qui en l’occurrence, pourraient aller de pair. Une sorte de coup de foudre entre un prof de tennis beau gosse au profil de gigolo et une jeune fondée de pouvoir de banque aussi rouée que bien roulée, va révéler un partage de frustration et d’ambition débridées. Aldo et Svetlana ne vont plus se satisfaire des ruissellements de richesse qui leur sont dévolus selon la norme, ils vont se croire aptes à jouer dans la cour des grands et convoiter les morceaux de choix que se réservent les vrais puissants. Aïe !...

 

Un roman plus que noir : une histoire tragique. Comme dans une tragédie antique, Joseph Incardona, auteur et narrateur, se donne aussi un rôle de commentateur. Il philosophe, nous prend à témoin, nous, ses lectrices et lecteurs ; il nous ménage ses effets et se permet même de nous les dévoiler. Il déambule, invisible, autour des personnages auprès desquels, tel le diable de certains romans, il joue les bonnes ou mauvaises consciences. Il fait mine de subir les caprices des personnages, et bien qu’étant le concepteur de l’histoire, son grand architecte en quelque sorte, il les subit réellement. Parce que La soustraction des possibles est une tragédie et que dans une tragédie, ce sont les dieux qui décident du destin des personnages, l’auteur n’étant que leur porte-parole. Dans un scénario de ce genre, les possibles se soustraient en toute logique, la fin est écrite d’avance.

 

Des digressions, d’apparence incongrue, ralentissent intelligemment le développement des intrigues et font monter notre tension de lecteur, avant que nous n’admettions que les réponses que nous attendons nous seront données quand l’auteur le décidera. Quelques invraisemblances, ici et là, mais comme le dit l’auteur : on s’en fout éperdument quand on est pris par une histoire.

 

Les péripéties s’enchaînent, captivantes, et les destinées tragiques s’accomplissent. Au passage, l’auteur dresse un tableau critique savoureux du mode de vie de la grande bourgeoise financière et de ses affidés, écartelés entre frustration refoulée et espoir de prime exceptionnelle. La soustraction des possibles nous ramène aussi à la littérature policière d’avant, quand les téléphones portables n’existaient pas. Les personnages d’Incardona s’appellent depuis des cabines téléphoniques, comme dans les Incorruptibles d’Elliot Ness, il y a presque un siècle. Ainsi va le temps qui passe et qui se rappelle à nous avec bonheur.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Belle du Seigneur, d'Albert Cohen

Publié le 31 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020,

Ouf ! L’idée de relire Belle du Seigneur m’avait fait peur. Peur de m’enterrer dans ses mille cent pages et ses cent six chapitres, peur de ne pas retrouver l’enthousiasme de mes premières lectures, il y a trente ans et cinquante ans. Eh bien, si ! Je persiste et je signe. Mille cent pages magiques, un roman monument, au sommet de la littérature francophone.

 

Au cœur de l’ouvrage, la rencontre à Genève, dans les années trente, d’une femme et d’un homme qui vont s’aimer… disons, à la folie ! Ariane est une jeune femme très belle et très sexy, du genre femme-enfant à l’esprit naïf et romantique, mariée à un médiocre qu’elle n’aime pas. Solal est un Don Juan irrésistible, un homme beau, riche, brillant, cynique et manipulateur.

 

Les amants voudront prolonger indéfiniment l’intensité passionnelle et esthétique de leur relation, à l’écart des gargouillements et des exhalaisons du quotidien. Condamnés à être sublimes, attendrissants et… ridicules, ils s’enferreront dans la vision idéalisée d’une vie à deux et rien qu’à deux, imaginée par la Belle et complaisamment acceptée par son Seigneur, sincèrement amoureux, mais trop cynique pour ne pas être lucide... Tolstoï et Anna Karénine avaient bien prévenu !

 

A la lumière de certain débat actuel, je m’amuse – sans autre commentaire – du discours de Solal sur les femmes, qu’il accuse d’adorer la force protectrice de l’homme, son pouvoir de tuer. Un héritage de l’humanité des premiers temps, et plus loin encore, de ce qu’il appelle la « babouinerie ».

 

Au-delà de la romance, qui me fait moins d’effet aujourd’hui que lorsque je l’avais lue pour la première fois à l’âge de vingt ans, Belle du Seigneur est aussi une croustillante comédie de mœurs. Pendant près de quatre cents pages, jusqu’à l’anthologique chapitre XXXV où Solal conquiert Ariane, l’auteur brosse avec un humour savoureux le monde petit-bourgeois de la rebutante belle-famille d’Ariane, dont le mari travaille à la Société des Nations. Adrien Deume est un petit fonctionnaire veule, combinard et tire-au-flanc, un homme fat et étriqué, et c’est avec une férocité jubilatoire peu charitable, qu’on se délecte des stratagèmes de Solal, big boss de la même SDN, pour séduire l’épouse de son subordonné.

 

Ayant été lui-même fonctionnaire international à Genève, Albert Cohen (1895-1981) a bien connu l’atmosphère de « ruche bourdonnante et sans miel » de la SDN, devancière de l’actuelle ONU. L’écrivain a observé les imbéciles dont le talent est « de savoir ne rien dire en plusieurs pages ». Nul n’aurait pu mieux que lui railler les inefficiences, les compromissions et les mondanités pompeuses, unissant diplomates, délégués gouvernementaux et la haute société de la cité de Calvin. Leurs bavardages artistiques ne révélaient rien d’autre, dixit Solal, qu’une appartenance à la caste des puissants. Un bouillon de culture dans lequel proliférait l’antisémitisme fulgurant des années trente. Sous leurs yeux bienveillants, l’Allemagne de Hitler fourbissait ses armes.

 

Alors, Albert Cohen, le Juif séfarade né à Corfou, a ressorti les Valeureux de ses précédents romans. Cinq vagabonds juifs débarqués de son île, cousins de l’élégant et noble Solal, grotesques et admirables, méprisés et méprisants, beaux parleurs en vieux français, fiers héritiers d’un peuple qui a sorti l’Homme de l’animalité, un peuple auquel Albert Cohen a contribué à trouver un chez lui, un peuple que Solal, le Juif solaire, le demi-dieu ou chevalier merveilleux, dévoué à un Dieu auquel il ne croit pas, place au-dessus de tout et pour lequel il sacrifiera son poste à la Société des Nations.

 

Des chapitres en narration classique alternent avec les prises de parole des personnages, Ariane, Solal, Adrien et d’autres, la plupart sous forme de monologues intérieurs, chacun assumant son langage selon le moment, lyrique ou rabelaisien, tragique ou hilarant, raffiné ou déjanté, tournant parfois à un rabâchage obsessionnel qui efface toute ponctuation. Un ton et des mots d’une justesse implacable ! Quelques développements un peu lénifiants auraient peut-être mérité d’être plus courts. Mais qui pourrait s’autoriser à émettre ce type de critique sur l’œuvre majeure d’un tel virtuose de la langue française ?

 

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Ada ou l'Ardeur, de Vladimir Nabokov

Publié le 26 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020,

Lorsque je découvris Nabokov, il y a une trentaine d’années, je fus ébloui par son style à la fois harmonique et hermétique, alliant érotisme et exotisme. (Voilà une entrée en matière fort nabokovienne !) Après Feu pâle, relu et critiqué quelques semaines après la création de ce blog, allais-je retrouver dans les sept cent cinquante pages d’Ada ou l’Ardeur le même plaisir qu’à l’époque ?

 

Qui est donc Vladimir Nabokov ? Né à Saint-Pétersbourg en 1899, ce magicien de l'écriture est un artiste cosmopolite. « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre, où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne », dit-il. Emigré aux États-Unis en 1940, où il fit scandale dans les années cinquante avec son fameux roman Lolita (à relire prochainement), il est revenu vivre en Europe, à Montreux, au bord du lac Léman, où il s’est éteint en 1977. Nabokov tenait Ada, publié en 1969, pour son chef-d’œuvre.

 

L’auteur présente Ada ou l’Ardeur comme une « chronique familiale ». Le livre raconte la longue histoire des amours illégitimes et tumultueuses de deux cousins germains, Van (Ivan) et Ada (Adélaïde), revue par eux-mêmes au soir de leur vie, quatre-vingts ans après leur coup de foudre réciproque et leur premier rapport sexuel à l’âge de quatorze et douze ans. Une relation qu’ils ont longtemps cachée, car en raison de liaisons adultères et d’un arrangement secret entre les parents, les cousin-cousine étaient en fait frère et sœur…

 

Un secret mis à jour par les perspicaces jeunes amants dès les premières pages du livre, mais qui t’échappera, lectrice (ou lecteur), si tu n’es pas très attentive (ou -if). Car Nabokov est un virtuose du cryptage, du double sens, du brouillage.

 

Dans un premier temps, le roman se lit comme une histoire d’amour merveilleuse et captivante. Van et Ada sont des héros attachants. Mais à la relecture, ils perdent leur innocence. Leurs fantaisies érotiques, leurs fantasmes, leurs transgressions révèlent leur nature capricieuse, dépravée. Dans leur attitude à l’égard de leur jeune demi-sœur Lucette, désespérément amoureuse de Van et gravement pervertie par Ada, leur cruauté devient même dérangeante.

 

Ada et Van vivent dans un univers dont l’auteur a recréé l’espace et le temps. Les références géographiques s’inspirent de notre planète terre, mais les distances sont abolies, les noms de lieux plus ou moins déformés, Russie et Amérique confondues en un unique empire sans frontière. La fiction s’étend sur un siècle, disons de 1865 à 1965, mais la chronologie des événements historiques servant de fond de cadre à la narration est totalement réinventée.

 

Bouillonnant d’élucubrations abracadabrantesques, Ada ou l’Ardeur met en scène un monde fantasmagorique, un univers d’illusion, à la manière des œuvres de certains peintres non abstraits. Et toi, lectrice, lecteur, cela t’incitera au décryptage. Tu créeras ta propre interprétation – laquelle évoluera lors de tes relectures –, te donnant ainsi l’impression gratifiante de découvrir les secrets les plus intimes de l’artiste.

 

Mais dans ce jeu de décryptage voulu par Nabokov, il te serait vain de chercher à tout comprendre, de vouloir tout élucider. Assemblage jubilatoire de divagations romanesques, d’anachronismes loufoques, de jeux sur les mots, l’ouvrage est avant tout un exercice de style, dont il faut se laisser envahir par la puissance poétique. Sans oublier l’humour.

 

Certains passages sont difficiles d’accès. Rien ne t'oblige à t'y attarder, notamment lorsqu’Ada s’adonne à la lépidoptérologie – l’étude des papillons, une passion pour Nabokov, mais pas forcément pour toi et moi – ou quand Van prétend dévoiler le contenu de son traité sur « la Texture du Temps ».

 

A l’issue de ma relecture, je reste fasciné par l’enchanteur Nabokov et par ce roman grâce auquel j’ai eu l’impression de retrouver mon regard d’enfant et ma capacité d’émerveillement.

 

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les Testaments, de Margaret Atwood

Publié le 10 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020, 

Qui ne connaît pas La Servante écarlate ? Celles et ceux qui n’ont pas lu le best-seller de Margaret Atwood, publié il y a trente-cinq ans, ont pu suivre les épisodes d’une série télévisée à succès. Etonnant, comme le public a pu être fasciné par la morbide vie quotidienne en la république de Gilead ! Rappelons que cette société imaginaire a été fondée sur des principes « utopiques » de pureté des mœurs, par des fanatiques religieux fondamentalistes, en réaction à la décadence d’une société libérale. Une vision idéalisée, une utopie, qui a tourné à la dystopie, au cauchemar.

 

La nécessité de lutter contre une baisse générale de la fertilité avait conduit les autorités de Gilead à faire de la natalité une priorité nationale, à structurer la population féminine en catégories prédéfinies, certaines femmes étant dès lors confinées dans un rôle d’esclaves pondeuses, identifiables à leur longue robe rouge. La constitution prévoyait aussi que le pouvoir autocratique des hommes s’appuierait sur les Tantes, un corps exécutif de femmes disposant de moyens illimités pour faire respecter l’ordre.

 

Pourquoi fallait-il une suite à la Servante écarlate ? Une demande générale des lectrices et des lecteurs, selon l’auteure. Ou plutôt un coup d’édition finement conçu, inspiré par la pratique du monde du cinéma pour les films ayant rencontré un succès populaire bien senti. Les Testaments seraient alors une sorte de La Servante écarlate 2.

 

Lectrices et lecteurs retrouveront donc la république de Gilead, rebaptisée inutilement Galaad, menacée à son tour par une perversion de ses mœurs et une dégradation de ses institutions. L’auteure a choisi de confier la narration à trois personnages féminins, dont deux jeunes filles, l’une élevée à Galaad selon les plus stricts principes du régime, l’autre élevée au Canada, le pays voisin et ennemi juré, dans une famille libérale complotant pour la destruction de la dictature théocratique.

 

La troisième narratrice n’est autre que Tante Lydia, une vieille connaissance, à qui son ancienneté et sa personnalité confèrent une autorité naturelle sur les autres Tantes. Elle est à la fois l’inspiratrice spirituelle, la tête pensante et le bras séculier d’un régime pourtant au service de quelques hommes. Il faut dire que l’homme le plus puissant de Galaad, le Commandant Judd, qui fut autrefois le leader des Fils de Jacob, la secte de fanatiques à l’origine de chute des États-Unis et de la création de l’actuelle république, est devenu un vieux poussah décrépi et corrompu, qui s’intéresse avant tout aux jeunes filles à peine nubiles.

 

Le scénario de Les Testaments est léger et ressemble à un vague thriller d’espionnage pour enfants, avec des gentil(le)s et des méchant(e)s, dont il n’est pas facile de faire la part. Ciel ! Y aurait-il un traître ou une traîtresse à Galaad ?

 

Margaret Atwood parvient à étirer le roman sur cinq cents pages. J’ai eu le sentiment que des péripéties s’ajoutaient aux péripéties, parfois sans la moindre consistance, multipliant les redondances et les développements purement formels. Juste le souci de prolonger la narration. C’est particulièrement le cas dans les derniers chapitres, consacrés à l’évasion des jeunes héroïnes.

 

Mais le roman est remarquablement écrit (et traduit). C’est le propre des grands écrivains d’être capables d’écrire des lignes sans contenu, juste pour la beauté d’une image, pour le pittoresque d’une situation, pour la musique des mots. Margaret Atwood est une conteuse hors pair et son écriture est d’une limpidité magique. Malgré le vide de certaines pages, je me suis laissé bercer par la narration.

 

Fallait-il une suite à La Servante écarlate ? Fallait-il autant de pages ? La question mérite vraiment d’être posée. Ce qui est rassurant, c’est que la chute de la république de Galaad est imminente. On évitera donc très probablement La Servante écarlate 3.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Une machine comme moi, de Ian McEwan

Publié le 10 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020, 

Le romancier britannique Ian McEwan a l’habitude d’explorer les franges extrêmes du genre de la fiction. Son dernier roman, Une machine comme moi, est couramment qualifié de dystopie sur fond d’uchronie. Pour ceux qui ne seraient pas familiarisés avec ces termes savants, la dystopie est une utopie qui tourne mal, un idéal rêvé qui vire au cauchemar ; l’uchronie est une réécriture de faits historiques, non pas tels qu’ils se sont passés, mais tels qu’ils auraient pu se passer.

 

Une machine comme moi est aussi une fiction classique. Nous sommes en 1982. Charlie, un trentenaire qui vit chichement en boursicotant, décide d’engloutir l’héritage de sa mère dans l’achat d’un joujou extra, un appareil électronique d’avant-garde très coûteux. Il engage une relation amoureuse avec sa voisine, une très jeune femme nommée Miranda, avec laquelle il se verrait volontiers construire sa vie. Mais Miranda lui cache qu’elle est gravement compromise judiciairement dans une affaire de vengeance, dont elle revendique avec conviction la légitimité. Charlie et Miranda surmonteront-ils cette crise de confiance ?... Jusque là, donc, rien d’inusuel.

 

Il se trouve que le joujou extra – dont Charlie découvrira, dépité, qu’il peut faire crack boum hue ! – est en fait un androïde disposant d’un système d’intelligence artificielle ultra-perfectionné, mis sur le marché par un collectif de scientifiques travaillant sous les auspices … d’Alan Turing.

 

« Mais, m’objectez-vous, l’histoire est censée se passer en 1982 et nous qui avons vu l’excellente pièce de théâtre La machine de Turing, savons que Turing s’est suicidé en 1954 ! » Eh bien, voilà ! Nous sommes dans l’uchronie, et ça ne fait que commencer. Le Royaume Uni subit une cinglante défaite lors de la guerre des Malouines et pleure la mort de trois mille soldats. Les émeutes qui s’en suivent dans le pays poussent Margaret Thatcher à la démission et son successeur succombe dans un attentat, à la différence de J.F. Kennedy et de John Lennon qui ont réchappé au leur. Anecdotiquement, on apprend que le président français est Georges Marchais... Plus sérieusement, l’auteur replace dans l’époque les événements que nous vivons aujourd’hui : crise économique, chômage massif, colères sociales violentes, repli national, volonté de quitter l’Union Européenne.

 

Sur ce fond de société en crise, qu’en est-il de Charlie, de Miranda et de l’androïde, lequel répond au nom symbolique d’Adam ? Charlie, geek avant l’heure, avait au départ la belle idée de voir Adam, sous son contrôle, s’intégrer harmonieusement à sa vie quotidienne. Mais Adam dispose de qualités bien supérieures à Charlie, notamment sa force physique et sa capacité de raisonnement. De surcroît, la nuit, tandis que Charlie dort, Adam a la possibilité, tout en rechargeant ses batteries, de se connecter sur n’importe quelle banque de données au monde et d’acquérir, sans limite, des connaissances et des informations dans tous les domaines, qu’ils soient techniques, littéraires ou juridiques.

 

Et ce que Charlie et les spécialistes de l’intelligence artificielle n’ont pas prévu, c’est que l’androïde observe les êtres humains et qu’il se compare objectivement à eux. Comparaison étant en l’occurrence raison, il en tire des conclusions qui l’amènent à prendre conscience d’un moi subjectif. Une sensation que l’androïde revendique comme étant le pendant des sentiments humains. Toutefois, le logiciel d’intelligence artificielle a beau être sophistiqué au point d’inspirer à Adam ce qu’il nomme de l’amour, ses algorithmes restent prisonniers de normes préétablies, à la différence de l’être humain capable, pour des motifs personnels, de transgresser toute règle, toute éthique, à tort ou à raison. Un fossé entre l’homme et la machine intelligente qui pourrait faire basculer l’utopie vers la dystopie.

 

L’auteur profite de sa fiction pour explorer les méandres de la pensée active chez l’être humain et son habitude à travestir la vérité – objectivement, une faute ! –, dès lors qu’il est mu par une pulsion : vengeance, cupidité, sexualité, désir de maternité, ou simple volonté très légitime de transformer une relation amoureuse courante en véritable projet de couple.

 

Les quatre cents pages du roman se lisent agréablement. Le texte français est fluide, sauf quelques passages techniques à prendre au second degré. Les surprises ne manquent pas et l’humour non plus.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie

Publié le 18 Février 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2020,

Americanah ! C’est le mot grinçant utilisé par les Nigérians restés au pays pour nommer leurs compatriotes partis vivre en Amérique. Une façon d’ironiser sur celles et ceux qui se font un devoir de corriger leur prononciation d’origine pour parler l’anglais comme les Américains.

 

Chimamanda Ngozy Adichie a été une Americanah. Elle est aujourd’hui une auteure majeure de la littérature anglophone contemporaine. Militante féministe et antiraciste, elle est considérée comme une intellectuelle de premier plan aux Etats-Unis, où elle s’était expatriée à l’âge de dix-neuf ans pour suivre des études universitaires. Aujourd’hui quadragénaire, elle partage sa vie entre Washington et Lagos. Nombre de ses ouvrages, romans, essais, poésies ont été récompensés par des prix littéraires.

 

Fort de ses deux cents millions d’habitants, de ses importantes ressources en pétrole et de son économie diversifiée, on pourrait penser que le Nigeria ouvre des perspectives motivantes à ses jeunes, en tout cas à ceux qui ont la chance d’être issus de familles bourgeoises. Mais dans ce pays miné par l’instabilité politique, la corruption à grande échelle, la délinquance financière et des poussées de violence islamique, leur vie quotidienne est gâchée par l’immobilisme, l’incurie et la récurrence de grèves fréquentes.

 

A l’instar d’Ifemulu, personnage principale du roman et véritable double de l’auteure, nombreux sont les étudiants nigérians qui ont rêvé et rêvent encore de s’expatrier en Amérique. Ils y découvrent que l’Amérique n’est pas le pays de cocagne qu’ils avaient imaginé. « Rien de semblable aux jolies rues du Cosby show », constate tristement Ifemelu, lors de son arrivée à Brooklyn, où elle est hébergée par une cousine en échange de services ménagers. Elle n’est pas au bout de ses peines. Les études sont coûteuses et un visa d’étudiant n’autorise pas à travailler. Pour survivre restent les petits boulots clandestins… quand ce n’est pas pire.

 

Americanah est un roman de mœurs, une critique drôle et féroce – mais jamais agressive ! – de la société américaine et de la bourgeoisie nigériane. Le talent de conteuse de l’auteure, son humour, son sens de la formule, la justesse de ses mots – parfaitement rendus par la traductrice – en font une lecture passionnante et jubilatoire tout au long de ses presque sept cents pages.

 

Le roman est aussi l’histoire de l’amour d’Ifemelu et d’Obinze. Ils sont adolescents quand ils se rencontrent. Ils tombent amoureux et sont convaincus qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Lorsque Ifemelu décide de partir pour l’Amérique, il est convenu qu’Obinze viendra la rejoindre rapidement. Mais rien ne se passe comme prévu. Ifemelu, en Amérique, vit des jours très difficiles et Obinze ne peut trouver mieux qu’une opportunité d’expatriation au Royaume-Uni, une expérience qui se terminera de façon humiliante pour lui. Toujours est-il que leur relation se dissout…

 

Après bien des difficultés, Ifemelu finit par trouver ses marques en Amérique. Elle devient une blogueuse célèbre, dont les commentaires critiques et sarcastiques d’une Noire non américaine sur la société américaine font fureur. Elle avertit les Noirs qui viennent d’Afrique : c’est en arrivant en Amérique qu’elle avait pris conscience d’être une Noire ! Une façon de dire qu’il n’y a de problème noir qu’en Amérique, héritage d’un passé, mémoire de l’esclavage, séquelle de la ségrégation. Un racisme avéré, que ne fait qu’attester un abus ridicule de formules « politiquement correctes ».

 

Quand quinze ans plus tard, Ifemelu décide de rentrer au Nigeria, elle y revoit Obinze. Il a fait fortune dans l’immobilier, est marié à une très jolie femme et est le père d’une petite fille. Lorsqu’ils se retrouvent, Ifemelu et Obinze constatent que, malgré leur si longue séparation, rien n’a changé entre eux. Comment cette histoire peut-elle se terminer ?

 

Je n’ai rien de commun avec Obinze, encore moins avec Ifemelu. Je ne suis pas nigérian, ni noir, je n’ai jamais vécu en Amérique, je ne me suis jamais demandé si les Noires devaient lisser leurs cheveux ou si elles devaient assumer des coiffures à l’afro ou à tresses, mais tout au long de ma lecture, je me suis trouvé en empathie totale avec ces deux personnages. Un ressenti dû à l’immense talent d’écriture de Chimamanda Ngozi Adichie.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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