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Mars 2026
Issu d’une famille juive de Bulgarie, Angel Wagenstein (1922-2023) avait pris des risques importants, dans sa jeunesse, en défendant des positions politiques personnelles. Après la guerre, il avait suivi des études cinématographiques à Moscou et signé une vingtaine de scénarios de longs métrages. Il avait bifurqué sur le tard vers la littérature, avec un premier roman, Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, publié en 2000. Comme si ce libellé n’était pas assez long, Wagenstein avait ajouté un sous-titre en guise de précision : « Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq patries ».
Une vie au long cours tragique ; ses nombreux et douloureux épisodes auraient pu être terribles à relater. S’en chargeant lui-même, Isaac filtre son récit au tamis de l’humour ; humour juif ashkénaze, bien sûr, autodérision critique et tendre, assortie d’expressions transgressives ; un réflexe de résilience pour supporter l’insupportable, pour le regarder en face, pour dénoncer la cruauté des hommes, en démontrer l’absurdité et pour s’armer avec lucidité si l’on croit en la vie. Car à l’inverse de Stefan Zweig, « vieux malin qui apprenait aux autres comment vivre, mais qui prit la poudre d’escampette », c’est la vie que choisira Isaac, un faux naïf trouvant avantage à passer pour un imbécile, à l’écoute pour toujours de son mentor, beau-frère et meilleur ami, le rabbin activiste et athée Shmuel Bendavid.
Arrêtons-nous un instant sur les comptes. Les deux guerres mondiales sont bien là, les trois camps de concentration (ou équivalent) seraient plutôt au nombre de quatre — deux du côté nazi, deux du côté soviétique —. Venons-en maintenant aux cinq patries.
Isaac a grandi à Kolodetz, un shtetl de Galicie. Il a dix-huit ans en 1918 quand un ordre de mobilisation l’invite à rejoindre l’armée de sa patrie, l’Autriche-Hongrie. Une fois celle-ci défaite et l’Empire démantelé, Isaac devient citoyen de la République de Pologne ; un chapitre de vingt années qui le verra épouser Sarah à Kolodetz et élever trois enfants. En 1939, le pacte germano-soviétique partage la Pologne entre ses deux signataires ; sans bouger de chez lui, Isaac « Jakobovitch » est désormais considéré comme un « combattant d’avant-garde de l’humanité progressiste » ; un moment décisif, parce qu’Isaac verra ses enfants aspirés dans le système d’endoctrinement stalinien, mais une parenthèse courte. Car en 1941, le Reich hitlérien lance l’opération Barbarossa, ouvre le front de l’Est, ce qui vaut à Isaac une patrie allemande, laquelle lui dénie aussitôt toute citoyenneté, puisque juif.
La paix venue, Isaac s’installera à Vienne, il obtiendra un jour la nationalité autrichienne. Mais en 1945, dans une Vienne administrée par quatre forces d’occupation, rien n’est vraiment fini et mieux vaut à nouveau en appeler à l’ironie pour raconter l’absurde qui mène à l’horreur. Selon l’auteur, un tribunal de la zone soviétique aura trouvé de bonnes raisons de condamner Isaac comme criminel de guerre et comme traître à l’URSS, redevenue effectivement sa patrie, bien qu’il fût notoire qu’il était juif et qu’il avait été détenu dans un camp de concentration nazi.
Dans son récit, Isaac semble s’adresser directement au lecteur, « son cher lecteur inconnu » ; un parti littéraire auquel tu comprendras, lectrice, lecteur, que je ne trouve rien à redire. Le texte de l’adaptation française est constitué de phrases savamment élaborées, longues et fluides. L’émotion est très contrôlée, comme il se doit dans un ouvrage qui veut montrer l’absurdité mortifère des choses humaines et que le narrateur a largement émaillé de petites blagues juives. Une lecture indispensable pour tout comprendre, notamment que les envies de rire peuvent basculer en envies de pleurer.
Une dernière question : Après l’Autriche-Hongrie, la Pologne, l’Union soviétique et l’Allemagne, où se situerait aujourd’hui Kolodetz ? Réponse : en Ukraine !... Cela durera-t-il ? Il est de bon sens de s’interroger, car la précarité des frontières continue à percuter l’actualité. De bon sens aussi l’avertissement du rabbin Shmuel Bendavid sur le risque à confondre Idée et Système. Il expliquait que l’Idée peut être belle, mais que le Système aime à être confondu avec elle et qu’il cherche même à être perçu comme son unique matérialisation. Ne nous laissons pas abuser.
DIFFICILE oooo J’AI AIME BEAUCOUP
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