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Mars 2026,
L’écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina est un formidable conteur. Dans ses romans, lectrice, lecteur, il n’hésite pas à rebondir sur la moindre occasion de transition, pour t’embarquer par de belles phrases ondoyantes dans une suite de digressions plaisantes, qui parfois traînent un peu en longueur. C’est l’un des charmes de Je ne te verrai pas mourir, un roman dont l’intrigue principale, subtilement et minutieusement construite, est très émouvante.
Ils ne s’étaient jamais revus. Un homme et une femme qui s’étaient aimés se retrouvent face à face cinquante ans après leur dernière rencontre. Cinquante ans ! Le livre, assez court, se développe en quatre parties bien distinctes.
La première partie est exceptionnelle par son format. Elle tient en une phrase unique de plus de soixante pages, enjambant treize chapitres. Il ne faut pas te laisser dérouter par cet exercice de style — au demeurant admirable —, qui colle parfaitement à ce qui se passe dans la tête bouleversée de Gabriel pendant les quelques secondes où il se présente devant Adriana, après un demi-siècle : un bouillonnement d’observations, de sensations, de rétrospectives et d’introspections critiques ou nostalgiques, grâce auxquelles, lectrice, lecteur, tu te feras une première idée du parcours et de la personnalité de cet homme imaginé par l’auteur.
Tous deux originaires de Madrid, Gabriel Aristu et Adriana Zuber étaient encore adolescents lorsqu’ils s’étaient rencontrés et séduits. Ils pensaient vaguement être promis l’un à l’autre, mais comme l’a écrit le poète, « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Leur relation, tacitement encadrée dans les mœurs puritaines de l’Espagne d’alors, n’avait trouvé son apothéose que dix ans plus tard, en mai 1967, dans une inoubliable nuit clandestine chez Adriana. Le lendemain matin, Gabriel prenait l’avion pour un job prometteur offert par un important cabinet d’avocats de Los Angeles.
Étonnamment, la narration de la deuxième partie est confiée à un autre Espagnol, un professeur d’histoire de l’art, spécialiste de peinture coloniale, rejeté par sa femme, installé aux Etats-Unis depuis moins longtemps que Gabriel… On entre là en pleine digression caractéristique de Muñoz Molina et tu vas trouver, lectrice, lecteur, que certaines pages traînent en longueur. Il te sera quand même confirmé qu’en cinquante ans, Gabriel, issu d’une famille modeste restée traumatisée par la guerre civile espagnole, aura mené aux Etats-Unis une brillante carrière d’expert économique dans les hautes sphères d’organismes prestigieux, tout en s’épanouissant dans une vie familiale et sociale exemplaire et aisée : une vraie réussite américaine… Et soudain, lors d’un déjeuner avec Gabriel, le narrateur prononce innocemment le nom qui déclenche tout !
S’en suit la rencontre de Gabriel et d’Adriana. Un sublime moment de littérature amoureuse, très émouvant. Qu’est-il permis d’espérer ? Je n’en dirai rien de plus. A ton tour de lire…
Invité chez Gabriel, le professeur d’histoire de l’art dresse pour conclure le portrait d’un homme pleinement satisfait de sa condition. S’il devait exprimer un unique regret, Gabriel mentionnerait sans doute ses doigts, devenus avec l’âge, trop gourds pour se consacrer à sa seule vraie passion, le violoncelle. Pour ses amours de jeunesse, il aura toujours préféré s’en remettre à des visions qui lui parviennent en rêve. C’est moins compliqué que se soucier des attentes — formulées ou non — d’une femme qui a compté dans sa vie. Un trait de caractère plutôt… masculin, bien reconstitué par l’auteur, qui sait voir le monde par les yeux de ses personnages et déchiffrer leur conscience.
Après avoir terminé Je ne te verrai pas mourir, je te conseille, lectrice, lecteur, de retourner à la première partie et à sa phénoménale phrase géante. Elle te paraîtra désormais limpide et tu découvriras qu’elle contient déjà tous les secrets sur Gabriel.
Roman d’Antonio Muñoz Molina déjà critiqué : Comme l’ombre qui s’en va.
TRES DIFFICILE oooo J’AI AIME BEAUCOUP
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