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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Les Oxenberg et les Bernstein, de Catalin Mihuleac

Publié le 25 Mars 2026 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mars 2026, 

L’œuvre originale date de 2014, il y a douze ans. Elle est écrite en roumain, la langue de son auteur, Catalin Mihuleac. La version francophone a paru en 2020 sous le titre Les Oxenberg et les Bernstein. Mais qui l’a lue, en France, qui en a entendu parler ? Pourquoi un roman aussi exceptionnel reste-t-il ignoré par les critiques littéraires des grands médias et par les librairies de nos quartiers ?

La lecture est un peu déroutante dans les premiers chapitres, tant par sa forme que dans son fond. Remarquablement retranscrite en français, l’écriture est très libre, variée dans son style et dans son rythme selon la dramaturgie du moment. Le livre se lit facilement, même si l’auteur sait cultiver des zones d’ombres, afin de n’en révéler le sens — tragique, cocasse ou bouleversant — que plus tard, quand bon lui semblera. Le ton est en permanence sous-tendu par une ironie contenue, mais parfaitement perceptible. Des passages sont grivois, d’autres sordides, carrément insoutenables.

 En quatre parties et trente chapitres, l’auteur raconte alternativement la vie de deux familles juives sur une dizaine d’années, en deux époques distantes de plusieurs décennies. Ces familles semblent étrangères l’une à l’autre et pourtant… Tu devineras, lectrice, lecteur, qu’elles sont liées, que leur lien se situe dans l’histoire contemporaine de la Roumanie, un événement tabou de la mémoire du pays. Pour en découvrir le bouclage romanesque, il te faudra attendre les tout derniers chapitres.

Les Bernstein vivent luxueusement dans un environnement sylvestre près de Washington. Cette famille juive est à la tête d’une entreprise très rentable : elle vend des produits « vintage », de seconde main, des produits racontant une histoire, qu’elle fait confectionner en grandes quantités. Authentique ou en contrefaçon, ce type de produit — vêtement, bijou ou meuble — fait fureur dans le monde entier. En 2001, la patronne et l’un de ses fils se sont rendus en Roumanie. Objectif affiché : développer leur business. Ils y ont rencontré une jolie trentenaire, Sânziana. Elle leur a tellement plu qu’ils l’ont rebaptisée Suzy et emmenée avec eux en Amérique. Devenue peu à peu le cœur battant de la famille et de ses affaires, Suzy est aussi la narratrice — très volubile — des chapitres dédiés aux Bernstein.

Pour les Oxenberg, retour en arrière quelques décennies plus tôt, à Iasi (certains écrivent Jassy), une grande et ancienne ville de Roumanie. A la fin des années trente, le docteur Jacques Oxenberg est devenu le chirurgien-obstétricien de référence pour les femmes enceintes des beaux quartiers. Une référence qui irrite, car il est juif. En ces années, les Roumains « de souche » trouvent que les Juifs sont trop nombreux, qu’ils s’enrichissent à leurs dépens, tout en complotant de livrer le pays aux Soviétiques. Le docteur Oxenberg affiche un train de vie très confortable, sa belle et élégante épouse Roza se pique notoirement de littérature russe et leurs très jeunes enfants se montrent étonnamment précoces, Lev comme banquier, Golda comme artiste. De quoi susciter la jalousie, la rancœur, la haine, l’envie de tuer. Les germes du pogrom sont semés et tu sais, lectrice, lecteur, comme les hommes politiques s’y entendent pour les cultiver. Les événements rapportés par l’auteur sont très documentés.

L’antisémitisme s’échauffe tellement, qu’en juin 1941, il explose à Iasi. Treize mille Juifs sont assassinés en trois jours, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Sous l’œil bienveillant de soldats allemands, les Juifs de Iasi sont victimes de meurtres sauvages et de viols collectifs commis par les habitants de la ville, des voisins, des commerçants, des collègues, des passants… Un événement terrifiant dont j’avais appris l’existence il y a six ans grâce au roman Eugenia de Lionel Duroy.

L’après-pogrom n’existe pas, les institutions roumaines et la population ne savent pas, les morts ne reviennent pas et les survivants s’exilent. A Vienne survient comme un miracle. Hasard littéraire heureux ou métaphore de la détermination du peuple juif à surmonter ses pires épreuves ?

Le livre offre aussi une satire savoureuse de pratiques et modes de pensée de familles juives bourgeoises, mais on ne peut pas parler d’autodérision, car l’auteur, Catalin Mihuleac, n’est pas juif. Dans le prologue, cet écrivain roumain natif de Iasi se présente comme la plume de Suzy Bernstein, qui n’est pas juive, elle non plus… du moins au début…

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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