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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

James, de Percival Everett

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025, 

Réécrire un roman classique, en en reconsidérant les péripéties sous un nouvel angle, par permutation des « dominants » et des « dominés » : voilà une recette littéraire qui fait fureur aujourd’hui. C’est au demeurant une bonne idée. A l’instar d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre dévoilant, dans Je voulais vivre, la version de Milady sur ses démêlés avec Les trois Mousquetaires, l’écrivain et philosophe afro-américain Percival Everett reprend à sa manière Les Aventures de Huckleberry Finn, une œuvre romanesque emblématique du patrimoine littéraire américain.

Son auteur, Mark Twain (1835-1910), s’était fait un nom dans la littérature jeunesse avec le personnage de Tom Sawyer. Il avait ensuite évolué vers le roman d’apprentissage social avec Huckleberry Finn, dit Huck, un adolescent qui racontait sa longue errance misérable et éprouvante sur le fleuve Mississippi, à l’écart de la civilisation sudiste de l’époque, avec pour seul compagnon Jim, un esclave fugitif plutôt servile. En reprenant le même cadre picaresque, cent quarante ans plus tard, dans James, son dernier ouvrage, et en en confiant la narration à un Jim au tempérament plus vif, Percival Everett livre une satire sociale convaincante d’un volet sombre de l’histoire des Etats-Unis.

La lecture de James est une immersion très réussie dans l’Etat esclavagiste du Missouri, en 1860, à l’approche immédiate de la guerre de Sécession. Lauréat du Pulitzer 2025, le roman relate les aventures en forme d’odyssée, racontées par lui-même, d’un esclave déclaré criminel parce qu’en fuite, encourant pour cela la mort par le fouet et la pendaison, alors qu’avec l’énergie du désespoir, il n’ambitionne que de devenir un citoyen gagnant sa vie, en mesure de racheter la liberté de sa compagne et de leur fille.

Dans James, le langage des esclaves — des Noirs analphabètes — est une sorte de baragouin à peine compréhensible, dérivé du langage parlé par les Blancs, présumés, pour leur part, savoir s’exprimer correctement après avoir été à l’école. Etonnamment, l’esclave qui répond au nom de Jim et revendique secrètement le droit de s’appeler James, sait parfaitement lire et écrire ; il connaît même ses classiques et peut parler comme les Blancs ; selon les circonstances, il mystifie ses interlocuteurs en passant d’un langage à l’autre. Effet comique assuré : surprise des Blancs lorsqu’un esclave parle comme eux…

Jim dissimule prudemment ses talents, car le langage est indissociable de l’identité et il marquait l’infériorité des esclaves face aux maîtres, des Noirs face aux Blancs. Ceux-ci auraient considéré toute contestation de cette hiérarchie comme un outrage gravissime et auraient sur le champ pris des mesures de représailles très dures. D’une façon générale, les esclaves se devaient d’éviter de contrarier ou d’offenser les Blancs, le moindre impair risquant d’entraîner de terribles punitions. Jim prévient ses frères d’asservissement : « Mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à en souffrir ». Et quelles souffrances ! Horribles descriptions des rapports entre maîtres blancs et esclaves noirs, ceux-ci étant considérés comme des animaux dressés ! Alors, fuir ? Attention ! « C’est déjà dur d’être un esclave, mais esclave fugitif, c’est pire ».

Percival Everett a mis à jour la plupart des aventures imaginées par Mark Twain pour les deux compères. Elles n’en restent pas moins rocambolesques, à la limite de la vraisemblance. Mais tu leur trouveras un sens plus percutant, lectrice, lecteur, du fait de l’inversion des rôles entre Huck et Jim. L’humour irrévérencieux d’Everett ringardise celui de Twain, dont les velléités satiriques étaient bridées par les normes de son temps. Pratiquer la dérision pour critiquer le racisme séculaire ne suscite plus les mêmes réticences, comme le montre l’épisode burlesque de la troupe de comédiens ambulants se produisant dans un spectacle en « blackfaces », où Jim se fait passer pour un Blanc grimé en Noir ; même commentaire pour l’adaptation astucieuse et audacieuse du langage des esclaves, piochée dans un pastiche du français prononcé naguère en Afrique.

Au-delà de ses grandes qualités critiques et naturalistes, le roman comporte quelques longueurs imputables à de trop nombreuses péripéties au dénouement prévisible. Le plaisir de lire James doit aussi beaucoup à l’élégance sobre de la plume de l’auteur et à la richesse de son vocabulaire, toutes deux très bien rendues par la traductrice.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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