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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

L'Ami Louis, de Sylvie Le Bihan

Publié le 2 Janvier 2026 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Janvier 2026 

Parfois, quand tu refermes un livre, il te faut plusieurs minutes pour reprendre ton souffle, pour te dégager d’une emprise subie jusqu’au bout. C’est ce que j’ai ressenti avec L’Ami Louis, de Sylvie Le Bihan. L’autrice, dont c’est le sixième roman, se trouve être aussi l’épouse du fameux Chef cuisinier Pierre Gagnaire, ainsi que la responsable de ses projets de restaurants à l’étranger. Il fallait de l’audace et du talent pour écrire L’Ami Louis, un ouvrage ancré dans la littérature du XXe siècle, entrecroisant deux récits romanesques qui jonglent, chacun à sa manière, avec fiction et réalité historique.

Dans le premier récit, une jeune femme fictive, Elisabeth, raconte qu’après avoir brutalement coupé les ponts avec sa famille, elle a saisi l’opportunité de faire carrière dans le monde littéraire. En 1976, alors qu’elle est loin d’avoir trente ans, elle est remarquée par Bernard Pivot, l’inoubliable animateur d’émissions de télévision culturelles, une personnalité que même les moins de vingt ans ne devraient pas ne pas connaître. Bernard Pivot engage Elisabeth et la charge de préparer une émission d’Apostrophes consacrée — excusez du peu ! — au grand écrivain et philosophe français Albert Camus, prix Nobel de littérature, mort dans un accident de la route en janvier 1960.

Comment dénicher des informations inédites sur un homme célèbre disparu depuis plus de quinze ans ? Prenant conseil de proche en proche, Elisabeth est mise en relation avec Louis Guilloux, un écrivain septuagénaire méconnu du grand public, cependant très apprécié dans les milieux littéraires, tant pour son talent de plume que pour ses qualités humaines. Guilloux et Camus avaient fait connaissance en 1945 chez Gallimard : « un coup de foudre existentiel », selon Guilloux. Entre les deux hommes s’en était suivie une amitié fraternelle, intime, totale, qui avait fortement marqué leurs regards sur le monde, la conception de leur rôle d’écrivain et la façon de mener leur vie privée.

Comprenant qu’elle a trouvé le guide idéal pour pénétrer dans l’intimité du prix Nobel, la jeune femme parvient à nouer une relation de confiance avec le vieil écrivain oublié du monde insoucieux. Il se livrera en toute transparence, ne lui cachant (presque) rien de son propre parcours. Fils d’un cordonnier de Saint-Brieuc, Louis s’était engagé contre le fascisme dans les années trente et il était resté toute sa vie à l’écoute des petites gens, produisant une œuvre imprégnée par ses engagements. Après avoir manqué d’une voix le Goncourt en 1935 pour son roman Le Sang noir, il avait obtenu le Renaudot en 1949, puis en 1973 le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Une biographie romancée de l’écrivain Louis Guilloux : tel est donc le second récit contenu dans L’Ami Louis. Elle ne s’arrête pas à l’activité intellectuelle et littéraire de l’homme. Ecartelé entre la grisaille tranquille de Saint-Brieuc et l’animation pétillante de Saint-Germain-des-Prés, Louis avait mené une vie sentimentale complexe. La disparition brutale de Camus aura bouleversé son existence dans tous ses aspects, notamment dans un amour secret découvert par Élisabeth.

Le livre s’achève par un retour au premier récit et au parcours personnel d’Elisabeth. Louis Guilloux saura réorienter avec tact la jeune femme vers de nouvelles perspectives familiales et littéraires.

J’ai perçu quelques grognements de puristes, déplorant que l’appel à Louis Guilloux serve de caution littéraire à une romance sentimentaliste jugée insignifiante. Certains semblent même regretter qu’une telle tâche mémorielle ait échappé à une personne du sérail… Que ne s’y sont-ils attelés en temps utile ? Je me suis pour ma part passionné pour cette plongée dans le monde intellectuel et littéraire des années 1930 à 1960, les années Albert Camus, qui sont aussi celles de ses pairs, amis ou adversaires. Sylvie Le Bihan a effectué un formidable travail de reconstitution, à partir d’archives, d’écrits, de correspondances, de témoignages, de « on-dit », imaginant ensuite ce qui n’était pas établi.

J’apprécie qu’en mêlant fiction et réalité, des romanciers replacent l’imagination au centre du jeu, comme l’a fait et expliqué Laurent Mauvignier dans son merveilleux dernier roman, La maison vide. Et je n’ai pas eu honte, en suivant la jolie plume de l’autrice dans L’Ami Louis, d’avoir trouvé attachants, parfois émouvants, les personnages d’Elisabeth et de Louis Guilloux.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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