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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

L'Imposteur, de Javier Cercas

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Publié en 2015 par Javier Cercas, un brillant écrivain espagnol qui lui a consacré plusieurs années de réflexion et de travail, L’Imposteur est un livre portant sur Enric Marco (1921-2022), un homme qui avait incarné le mythe du héros républicain dans l’Espagne de la fin du XXe siècle.

Evoquant un passé de jeune militant antifasciste et anarcho-syndicaliste pendant la guerre civile espagnole, Enric Marco prétendait avoir été, pendant la Seconde Guerre mondiale, déporté en Allemagne où il aurait passé deux ans dans un camp de concentration. Après son retour en Espagne en 1945 et jusqu’à la fin de l’ère franquiste trente ans plus tard, il n’aurait cessé de s’opposer clandestinement et activement au pouvoir dictatorial en place. Une fois la démocratie revenue, il s’était mis au service de plusieurs associations ayant pignon sur rue ; son dynamisme, son entregent et son charisme l’y portaient alors presque naturellement vers les instances dirigeantes, où, stimulé par sa légende, il jouait un rôle de porte-parole revendicatif particulièrement populaire et efficace…

Mais en 2005, il fut démontré que la légende était une mystification élaborée par son inspirateur. Scandale ! Sa participation même aux associations était illégitime, à commencer par l’Amicale de Mauthausen, dédiée aux anciens déportés et à leurs familles. Si la présence de Marco en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale était incontestable, elle ne résultait nullement d’une déportation, mais de son choix d’y être parti en 1942 comme travailleur volontaire, pour fuir la misère de l’Espagne franquiste au lendemain de la guerre civile ; et il y avait en effet été détenu quelque temps dans une prison de droit commun, à la suite d’un vague soupçon de trouble à l’ordre public.

Ecrire le livre a posé pendant des années des problèmes de conscience à son auteur. Eprouvant une antipathie de principe pour la figure d’Enric Marco — un menteur, un charlatan, un bonimenteur —, il a craint qu’écouter ses témoignages ne l’amène à une forme de compréhension ou d’empathie à laquelle il se refusait. Puis Javier Cercas a découvert que l’imposteur avait construit son parcours imaginaire de la même façon qu’un écrivain crée un personnage de roman. Car à partir des années quatre-vingt, Enric Marco s’était inventé une histoire fictive qui lui permettait de se retrouver à la une de l’actualité, d’être aimé, d’être admiré, d’être populaire. Mieux qu’un roman : non seulement il avait imaginé son propre personnage fictif, mais il était devenu ce personnage !

Fallait-il que Cercas se lance dans ses (trop) longues réflexions introspectives sur la personnalité des romanciers ? Sont-ils eux aussi des menteurs, des imposteurs narcissiques ? Les fictions du romancier sont bien intentionnées et leurs leurres ne durent que le temps de la lecture. Ceci étant, dans les rôles joués par Marco, n’est-il pas arrivé que ses mystifications aient été bénéfiques à de bonnes causes ?

Ni roman historique, ni vraiment roman biographique, L’Imposteur serait, selon son auteur, un roman sans fiction. Pour ma part, je ne comprends pas ce que cela signifie. Je dirais plutôt que L’Imposteur est le témoignage d’un romancier sur sa tentative réussie d’écrire la biographie d’un individu ayant construit une image fictive de lui et ayant obtenu que cette image fictive devenue réalité se substitue à un parcours personnel plutôt minable. Pas d’autres solutions pour l’auteur que de mettre en parallèle le passé réel de Marco et son élaboration pas-à-pas d’un passé héroïque, enflammant un peuple espagnol qui avait alors bien besoin de se reconnaître en l’incarnation d’une mémoire historique digne… Jusqu’à la divulgation fracassante des supercheries !

Une lecture intéressante, car Enric Marco est un être sortant vraiment de l’ordinaire. La révélation même de son imposture en fait un personnage romanesque. Les réticences de Cercas préalables à l’écriture du livre et les évolutions de ses états d’âme par la suite sont compréhensibles et tout à son honneur. Elles l’ont toutefois amené à des longueurs, à des redondances, à des répétitions — jusqu’à des groupes de mots —, que tu pourrais, lectrice, lecteur, trouver étonnantes et même agaçantes. L’Imposteur est un assemblage hybride de récits associé à des réflexions sur la vérité, sur le mensonge, sur la création littéraire et sur la mémoire historique, par un écrivain qui se demande — à tort ! — s’il n’est pas lui-même un imposteur.

Romans de Javier Cercas déjà critiqués : A la vitesse de la lumière, Terra Alta.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Z
Certainement un bon roman. Je note, mais aurai-je la patience de lire ses "trop longues réflexions"???
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