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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Austerlitz, de W.G. Sebald

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Non, ce livre n’a rien à voir avec la glorieuse victoire napoléonienne en Moravie, ancienne province de l’actuelle Tchéquie… Et pourtant ! C’est bien parce qu’à l’approche de la soixantaine, il a eu l’intuition d’orienter sa recherche d’identité vers cet État que cet homme, qui avait appris à l’adolescence que son vrai nom était Jacques Austerlitz, a pu reconstituer son histoire personnelle.

Envoyé parmi d’autres enfants vers l’Angleterre en 1939 après l’entrée des nazis à Prague, il avait été recueilli à l’âge de quatre ans et demi dans une bourgade du Pays de Galles, par un pasteur calviniste et son épouse qui l’avaient élevé avec austérité, rigidité et sans tendresse. Ils le considéraient comme leur fils et avaient pris soin d’effacer toute marque antérieure de son enfance. Ce n’est qu’à l’âge de quinze ans qu’il avait été informé de son état civil, sans qu’on ne puisse rien lui révéler de ses origines, une partie des archives ayant disparu sous les bombardements allemands de Londres.

Telles sont les caractéristiques de base du personnage d’Austerlitz, imaginé par l’écrivain allemand W.G. Sebald (1944-2001). Celui-ci s’était exilé en Angleterre pour s’éloigner de sa famille et de ses compatriotes, dont il déplorait le silence sur la Shoah et les autres horreurs du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’est attaché, dans son œuvre littéraire, à combler ce vide par des fictions inspirées de ses recherches et de ses enquêtes.

Publié en 2001, son roman Austerlitz est conçu comme un long échange entre deux personnages au profil voisin : deux enseignants, deux intellectuels érudits et, en même temps, deux êtres fragiles s’attardant à contempler la nature, les paysages, les oiseaux, tout en cherchant pas à pas leur chemin dans la modernité d’après-guerre. C’est un double de l’auteur qui donne la réplique à Austerlitz et fait office de narrateur du roman. Les deux hommes se rencontrent régulièrement à partir de 1967, pour évoquer notamment leurs recherches passionnées sur l’histoire architecturale des gares, des édifices défensifs et des lieux d’enfermement. Ils se perdent de vue, se recroisent en 1996. Venant alors de retrouver son ancienne nourrice et les lieux oubliés de sa petite enfance à Prague, Austerlitz connaît désormais ses origines ; il est en mesure de dérouler sa triste histoire, qui reste définitivement celle d’un homme désorienté, à l’instar des millions de personnes déplacées pendant la dernière guerre.

Comme Proust, Sebald explore les mécanismes d’effacement et de résurgence de la mémoire. Austerlitz n’avait gardé aucun souvenir de son arrivée en Angleterre. Visitant un jour une gare londonienne en cours de travaux, lui apparaît soudain, dans la salle d’attente, la vision mentale du pasteur et de sa femme venant chercher un petit garçon portant un sac à dos ; il comprend qu’il s’agit de lui-même et que c’est par cette gare qu’il a débarqué en Angleterre plusieurs décennies plus tôt. Cette prise de conscience aurait pu l’amener à accélérer les investigations sur son passé. Mais, autre similitude avec l’auteur de La Recherche, Austerlitz est un homme dépressif, à la santé précaire, perturbé par ses particularismes propres et manquant singulièrement d’énergie.

L’ouvrage est constitué de récits enchâssés comme « en poupées russes », sans autre repère que l’insertion récurrente par le narrateur principal de la mention « dit Austerlitz » – ou « dit Véra », lorsque Austerlitz laisse à son tour la parole à sa nourrice pour relater les brimades et les spoliations imposées à sa mère et à l’ensemble des Juifs à Prague, leur concentration au ghetto-camp de Terezin, avant « l’enwagonnement » final des survivants vers l’Est.

Le texte est présenté en continu, sans chapitres, ses trois cent cinquante pages ne comportant pas plus de quatre ou cinq retours à la ligne, juste aérées par quelques séries de photos et croquis attribués à Austerlitz. Les longues phrases déliées, onctueuses et mélodiques de W.G. Sebald rappellent encore une fois Proust, un mode d’écriture suranné dont le charme reste entier, même si de multiples et larges digressions, tantôt didactiques, tantôt poétiques, ralentissent la lecture. L’auteur s’exprime avec sobriété, sans recherche d’effets, et pourtant quelques passages, à Prague, m’ont ému aux larmes.

Approfondir Austerlitz amènerait encore et encore à de nouvelles observations. Mais faut-il se laisser envahir par une mélancolie sans espérance ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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