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Septembre 2025
A savourer au travers du prisme limpide de l’eau, Les fleuves du ciel est un éblouissant voyage romanesque dans l’histoire de civilisations admirables et de leurs luttes, souvent perdues, contre des ennemis de la civilisation. En fond de plan, au septième siècle avant notre ère, la Mésopotamie est fertilisée par les mythiques Tigre et Euphrate, des fleuves aussi généreux que destructeurs. Dans sa majestueuse bibliothèque de Ninive, Assurbanipal, l’homme qui règne sur l’empire assyrien, lit et relit les tablettes transcrivant en signes cunéiformes l’épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit littéraire de l’humanité, dont un épisode inspira le mythe du Déluge dans la Bible. Plus tard, à la chute du roi, Ninive sera rasée. Tout près de ce qu’il en reste, s’élève de nos jours la ville de Mossoul, en Irak.
Originaire de Turquie et résidant à Londres, la belle écrivaine Elif Shafak s’exprime en turc ou en anglais. De fort caractère, elle ne craint pas de déplaire au régime autoritaire islamisant d’Ankara. Après le passage introductif par l’antiquité, son roman Les fleuves du ciel s’articule autour de trois personnages, apparus en des temps différents, en des lieux éloignés, mais inspirés par les mêmes traces de mémoire.
En 2014, Naryn a neuf ans. Elle vit avec sa grand-mère dans le sud de la Turquie, en territoire kurde, au sein d’un petit groupe de Yézidis, pratiquant tranquillement leur religion monothéiste particulière. Elles vont devoir quitter leur village, condamné à être englouti lors de la mise en service d’un barrage en construction. Elles ont prévu de franchir la frontière, pour rejoindre, en Irak, aux environs de Ninive, une communauté yézidie plus importante. Mais Mossoul vient de tomber aux mains de Daesh, l’Etat islamique, dont les « soldats » massacrent ou réduisent en esclavage les Yézidis, au même titre que celles et ceux que le Califat désigne comme des kouffars (mécréants).
Milieu du dix-neuvième siècle. Arthur passe sa prime enfance dans les égouts puants et les taudis misérables des quartiers ouvriers de Londres, sur les bords de la Tamise. Un univers brumeux à la Dickens, où le garçon, intellectuellement surdoué, se passionne pour les antiquités et parvient étonnamment à déchiffrer les signes cunéiformes des tablettes exposées au British Museum. Les tablettes ne sont pas au complet, il manque des versets au récit du Déluge, Arthur va vouloir partir à leur recherche. Sur le site de Ninive, il est hébergé par des Yézidis. Mais en ces temps-là comme de nos jours, personne n’aime ceux qu’on appelle « les adorateurs du diable ».
Londres, 2018. Zaleekhah, d’origine levantine, est une jeune scientifique spécialisée dans l’hydrologie, étude de l’eau dans ses interactions avec la terre et l’air. En instance de divorce, déprimée, Zaleekhah décide de s’installer sur une petite péniche amarrée parmi d’autres à un quai de la Tamise. Un mode de vie choquant pour son oncle Malek, qui l’a généreusement prise en charge depuis la mort accidentelle de ses parents. Richissime, Malek veut le bonheur des siens, quitte à sacrifier toute considération éthique. Amateur d’œuvres d’art et d’antiquités, il n’hésite pas à en acquérir par des moyens détournés, quoi qu’il lui en coûte, alimentant ainsi le trésor de guerre des terroristes islamistes, qui détruisent et pillent les sites archéologiques. Et sans Zaleekhah, il aurait pu ne pas s’arrêter là…
Les destinées de Naryn, d’Arthur et de Zaleekhah font à tour de rôle l’objet des nombreux et courts chapitres du roman. Dans les premiers, tu pourrais, lectrice, lecteur, avoir la fausse impression de lire un conte oriental déjà vu, alternant avec de banales chroniques sociales historiques. Mais la découverte des aventures surprenantes, émouvantes, parfois tragiques des personnages t’embarquera peu à peu.
La prose traduite d’Elif Shafak résonne superbement en français. Fluide comme de l’eau claire, le texte semble par moment s’évaporer dans des lignes au lyrisme céleste, sur lesquels tu t’arrêteras, lectrice, lecteur, pour les relire et les admirer. Tu réagiras de la même façon aux commentaires pertinents que la romancière glisse dans la narration et pour lesquels elle trouve des métaphores à couper le souffle. Après le dernier chapitre, sa note au lecteur montre son incroyable travail de documentation, à partir duquel elle a laissé libre cours à son imagination, pour bâtir une œuvre fictive complexe et cohérente, fondée sur des personnages et des événements ayant existé et n’ayant pas forcément eu de liens entre eux. La magie de la création littéraire dans sa plus belle expression.
GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT
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