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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

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Adieu Zanzibar, d'Abdulrazak Gurnah

Publié le 1 Novembre 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2023, 

Petit topo d’histoire-géo pour comprendre Abdulrazak Gurnah et son roman Adieu Zanzibar. Situé à une quarantaine de kilomètres de la côte d’Afrique de l’Est, l’archipel de Zanzibar a été soumis au cours des siècles à de multiples colonisations. Sa population est un melting-pot métissé de peuples originaires des quatre coins de l’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Inde et de l’Europe. Zanzibar a été un sultanat indépendant jusqu’en 1890, puis un protectorat britannique jusqu’à une nouvelle indépendance en 1963. Une indépendance éphémère : après un coup d’État communiste en 1964, Zanzibar est intégré au Tanganyika, au sud du Kenya. Le nouvel Etat a pris le nom de Tanzanie.

Né à Zanzibar, Abdulrazak Gurnah a quitté son île en 1968, à l’âge de vingt ans, pour suivre des études littéraires à Londres. Il est resté par la suite en Angleterre, où il a mené une carrière d’universitaire et d’enseignant. Auteur de plusieurs romans écrits en anglais, il était peu connu en 2021, lorsque le prix Nobel de littérature lui a été attribué. Adieu Zanzibar est la traduction récente en français d’un roman publié en anglais en 2005 sous le titre Desertion.

Le roman est divisé en trois parties. La première prend place en 1899, dans une petite ville côtière du Kenya. Tout semble délabré, à l’abandon. Un voyageur britannique blessé est recueilli par une famille locale modeste, dévouée, soumise, un peu obséquieuse. Faisant à l’inverse preuve de morgue et de suffisance, l’administrateur du protectorat prendra en charge son compatriote, désireux de lui offrir un confort digne d’un Européen. Mais les distances de classe et d’origine n’empêchent pas les romances…  

La deuxième partie se déroule à Zanzibar tout au long des années cinquante. L’île est resplendissante. Dans une famille locale, le père et la mère sont tous deux enseignants à l’école du protectorat. Pratiquant un islam fervent, ils se montrent aussi très soucieux de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. Ils élèvent avec ambition leur fille Farida et leurs deux fils, Amin et Rashid. Une petite bourgeoisie autochtone, cultivée mais rigoriste, résolue à n’entretenir aucune relation sociale avec la grande bourgeoisie coloniale, qui vit luxueusement.

La dernière partie est consacrée à Rashid, parti en Angleterre au début des années soixante pour des études de haut niveau. On comprend que Rashid est le double de l’auteur. Admis dans une université londonienne, il est confronté à la condescendance de ses condisciples à la peau blanche. Après l’obtention de son diplôme, il s’installera comme enseignant dans une petite ville du sud de l’Angleterre. L’accomplissement d’un enfant des colonies ?

Par le biais d’une correspondance tardive et affective avec son frère Amin, Rashid prendra connaissance des événements douloureux qui ont suivi l’indépendance de Zanzibar. Coup d’État, saccages, arrestations. Tensions et tueries raciales, exacerbées par les infiltrations et les manipulations exportées par l’ancien empire soviétique.

Amin révèlera aussi à Rashid son grand amour de jeunesse pour Jamila, une femme divorcée plus âgée que lui. Une relation clandestine torride dont tu auras lu les détails, lectrice, lecteur, dans la deuxième partie du roman. Un amour jugé inconvenant par les parents, en raison d’une liaison évoquée dans la première partie du livre et ayant fait scandale soixante ans plus tôt.

Un livre dont on ne perçoit le sens nostalgique que lorsqu’on arrive à la fin. Les deux premières parties se lisent agréablement, les personnages sont décrits dans toute leur sensibilité, mais j’ai eu du mal à comprendre où l’auteur m’emmenait. Abdulrazak Gurnah grave joliment et poétiquement les souvenirs d’une enfance heureuse, de promenades rêveuses autour de plantes luxuriantes et de vestiges d’anciennes civilisations.

Mais « il étouffait ici, disait-il : l’obséquiosité des rapports sociaux, la religiosité qui relevait d’un autre siècle, les mensonges sur l’histoire ». Il s’en veut toutefois d’être parti loin de ceux qu’il chérissait, de les avoir abandonnés. Une manière de désertion qui le hante.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Western, de Maria Pourchet

Publié le 11 Octobre 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2023,

Parmi les romans, j’aime particulièrement les histoires fictives calquées sur le réel et inscrites dans le cadre d’une actualité authentique et sensible. Alors qu’on débat de ce que pourrait ou devrait être l’amour post #MeToo, Western relate la rencontre fortuite d’une femme et d’un homme, une rencontre qui les confronte chacun à leur passé. Maria Pourchet la raconte sans parti pris, sans condamnation personnelle, en s’inspirant simplement des grandeurs et des petitesses humaines. Des situations imaginatives, inattendues. Une plume exceptionnelle en rend la lecture particulièrement excitante.

La femme, c’est Aurore, la petite quarantaine, plutôt pas mal physiquement, élevant seule son fils de huit ans. Une vie privée et une vie professionnelle de middle class parisienne moderne, qui l’a menée au bord de la crise de nerfs. La vogue du télétravail lui a permis de se replier, avec son fils, dans une maison de famille vide, dans le Sud-Ouest. Au calme. Mais la crise de nerfs n’est jamais loin.

L’homme, c’est Alexis, la quarantaine avancée, un physique avantageux, une voix à nulle autre pareille. Comédien et acteur français réputé, il est censé jouer le rôle-titre dans une nouvelle programmation du Dom Juan de Molière. Mais voilà qu’un pressentiment l’incite à fuir, à disparaître. Il débarque dans la maison où Aurore est réfugiée. A priori, pas le genre à crise de nerfs, c’est en principe réservé aux femmes, à ses femmes, Olivia, Elisabeth, Chloé. Mais ça lui viendra…

Pourquoi Alexis débarque-t-il chez Aurore alors qu’ils ne se connaissent pas ? C’est la première surprise du roman qui en réserve d’autres. La femme et l’homme s’observent, se parlent, s’intéressent l’un à l’autre, se questionnent, se découvrent. Retour sur des circonstances vécues, tantôt subies, tantôt provoquées. Une façon comme une autre de se révéler à soi-même.

Alexis est brillant, talentueux, séduisant. Cet homme public sait de surcroît se rendre admirable. Il est Dom Juan… à la scène comme à la ville ! En langage post #MeToo, on dirait : un "connard"... Ce qu’il pressent survient. La chute. Pour nos hommes publics, les chutes ne s’arrêtent pas, elles accélèrent, elles n’en finissent pas. La presse, les réseaux sociaux, les rumeurs, les petites vengeances. Magnifique travail de construction littéraire dramatique, chapitre après chapitre ! La chute est terrifiante. A en préférer presque la mort rapide de Dom Juan, précipité dans les flammes de l’enfer.

Aurore est heurtée, déçue et même dégoûtée par ce qu’elle apprend. Cependant, elle s’introspecte. Vivre sans homme, sans amour, sans sexualité, ça va un temps. Pourrait-elle aimer un homme faible, inconsistant, un homme qui a peur, pour reprendre l’exergue pioché chez Musset ? Alors qu’un don Juan repenti, un connard qui se soigne, c’est porteur d’espoir. Femme ou homme, à plus de quarante ans, on ne peut pas renier son genre et les fantasmes qui vont avec. Et les mythes sont universels.

Où Maria Pourchet a-t-elle appris à écrire comme ça ? Une exubérance osée comme une parole spontanée. Une syntaxe maîtrisée comme un ouvrage fait main. Des variations de rythme haletantes. J’ai lu presque chaque page deux fois. Une fois à toute allure, parce que le tempo des révélations incite à se précipiter sur la page suivante. Une fois presque mot à mot, parce que chacun de ces mots était celui qu’il fallait, là où il était. Admirable ! Un peu de gêne avec la crudité du discours amoureux… et pas seulement du discours ! Que se passe-t-il donc à l’intérieur de la tête d’une femme ?

La narratrice est dans la tête d’Aurore, dans celle d’Alexis, elle parle pour eux, elle pense pour eux. Et son empathie est contagieuse. Pareil pour les autres personnages : un petit garçon astral touchant, une jeune comédienne désespérée émouvante. La narratrice, tel un chœur de théâtre grec, relie le tout par des commentaires décalés et pourtant dans l’air du temps. Souvent amusant, parfois cruel !

Je n’ai en revanche pas été convaincu par la symbolique du titre, sur laquelle l’autrice revient à chaque chapitre. Oui, le western est un genre qui a ses codes, même si Sergio Leone les a un peu brouillés. Oui, le genre humain fonctionne aussi sur des codes, sur des mythes… Alors, celui de Don Juan suffisait… Remarque personnelle, qui n’entache en rien mon coup de cœur pour ce roman !

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Humus, de Gaspard Koenig

Publié le 11 Octobre 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2023,

Ce n’est pas le premier roman dont le lombric, communément appelé ver de terre, est le héros. Qualifié récemment de « poète aveugle de la glèbe » par le romancier islandais Jan Kalman Stefansson, dans l’excellent Ton absence n’est que ténèbres, le lombric voit désormais l’écrivain philosophe Gaspard Kœnig confirmer son rôle essentiel dans la transformation des déchets organiques en compost, un terreau quasi naturel équivalent à l’humus.

Dans son dernier roman, justement titré Humus, l’auteur imagine des aventures mettant en scène deux étudiants à AgroParisTech. Destinés à devenir ingénieurs agronomes, Arthur et Kevin prennent conscience qu’un élevage massif de lombrics permettrait de traiter d’immenses quantités de déchets, sans la moindre émission de carbone, tout en générant, en même temps, un volume de compost capable, sans engrais ni pesticides, de refertiliser des terres cultivables, dont la couche d’humus aurait pu être détruite par des décennies d’agriculture industrielle.

Un « en même temps » stratégique à l’heure où nul ne sait comment la Terre pourra préserver des conditions climatiques supportables par l’humanité, tout en produisant de quoi nourrir une population mondiale, dont une partie souffre encore de la faim. Nos deux agronomes en herbe croient détenir la clé susceptible de résoudre les problèmes économiques et écologiques majeurs à venir.

Mais Arthur et Kevin n’ont pas le même profil ni la même histoire personnelle. Ils n’auront pas la même approche du sujet et leurs parcours vont diverger. L’un s’orientera vers une expérience de terrain, privilégiant une agriculture paysanne de proximité, avec une tentation de radicalisation contre un monde capitaliste soutenant un agrobusiness honni. L’autre sera aspiré dans l’univers des entrepreneurs audacieux, des développeurs de start-up et des financiers créateurs de richesses mirobolantes, avec les risques afférents de dérapages incontrôlables.

Le plus ambitieux des deux ne sera pas forcément celui qu’on imagine. Mais l’ambition peut s’exprimer de diverses manières, conduire à une fuite en avant délétère et très mal se terminer. Les pérégrinations des deux personnages sont très réalistes, tout en présentant des rebondissements inattendus et captivants.

La lecture de Humus est vraiment plaisante. La plume de l’auteur navigue avec habileté et humour entre les formules langagières déconstruites des militants écolo-anticapitalistes et le sabir anglo-français inspiré de la « tech » et du business mondialisé. C’est très bien observé et j’ai trouvé savoureux certains passages.

Gaspard Kœnig commente souvent l’actualité politique avec un recul de bon aloi, même s’il est orienté par ses convictions personnelles. Il est aussi un observateur éclairé des mœurs et des pratiques de nos contemporains. Il ne s’exprime pas à la légère, même dans une fiction. Dans Humus, il étaye par des argumentations techniques très structurées les entreprises d’Arthur et de Kevin. Au risque parfois de rendre sa prose confuse — quoiqu’irréprochable — et de peut-être perdre en route quelques lectrices et lecteurs.

Comme il faut bien émettre une réserve, j’ai trouvé que les commentaires sur Le Petit Lutetia auraient pu être drôles sans être méchants. Dans cette brasserie se sont croisés pendant deux ou trois ans les mondes de la politique, des affaires, du showbiz et de la mode. Le spectacle était amusant, on y dînait pas mal. Gaspard Kœnig a probablement été un jour mal reçu. Le patron savait-il qu’il avait affaire à un futur postulant (ou presque) au poste suprême de la République ?

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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L'enragé, de Sorj Chalandon

Publié le 18 Septembre 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2023, 

Écrivain de talent, Sorj Chalandon avait été, dans les années quatre-vingt, correspondant de guerre en Ulster, au Liban et en Syrie. Il avait assisté à des scènes épouvantables. Elles lui avaient inspiré des romans brillants, récompensés par des prix littéraires. Il y montrait comment la peur, la douleur et la haine se nourrissent d’elles-mêmes en surenchères de violences. Des violences que chacun, tour à tour, pour son compte ou pour celui des siens, considère comme de justes vengeances.

 Dans son dernier roman, L’enragé, les violences sont confinées, moins sanguinaires, mais la rancœur, la haine, l’enchaînement des coups et des représailles sont de même nature. De quoi enrager !

Les événements de L’enragé se sont déroulés en 1934 à Belle-Ile-en-Mer, une terre isolée chantée par Laurent Voulzy. Un site jadis jugé idéal pour installer une prison, car comme l’avait mentionné une autrice italienne pour éclairer un titre de livre, il n’y a pas de mur Plus haut que la mer. Au fil des années, la vieille prison a été rebaptisée : Colonie pénitentiaire, établissement d’éducation surveillée, institut de réinsertion d’adolescents en difficulté. On sait ce que recouvrent ces dénominations politiquement correctes : une maison de corrections, où j’écris le mot au pluriel, car les enfants reclus, les « colons », y ont été maltraités, battus, violés au gré des envies de défoulement des surveillants. Des traitements qui achevaient de transformer en animaux sauvages, agressifs et… enragés, des adolescents sans repères, enfermés pour des vétilles ou coupables de simple vagabondage.

C’est le cas de Jules Bonneau, surnommé la teigne et fier de l’être. Ce jeune homme imaginé par l’auteur est enfermé depuis six ans. Il raconte son évasion et celle d’une cinquantaine de ses camarades, un événement réel, survenu lors d’une rébellion générale consécutive à une brutalité de trop. L’Administration fera appel à la population de l’île pour une méprisable « chasse aux enfants ». Ils seront quasiment tous repris. Qu’en sera-t-il pour Jules ?

Tout le long de sa narration, Jules s’exprime comme il parle. Des phrases courtes, un rythme haché, une retenue de respiration, comme lorsqu’on guette sans cesse autour de soi d’où viendra la prochaine menace. Un ton monocorde, parce qu’il faut dissimuler, aux autres et à soi-même, les bonnes et les mauvaises nouvelles, de même qu’il faut masquer le début de sympathie et de confiance que l’on peut éprouver pour quelqu’un.

Celles et ceux qui veulent du bien à Jules peineront à l’apprivoiser. La confiance ? Une inconnue pour lui. Il serre les poings dès qu’on l’approche. Il lui arrive même, lorsqu’il se sait en situation d’infériorité, d’enrager intérieurement et d’imaginer les violences dont il rêve de frapper son interlocuteur.

Pendant une bonne partie du livre, je me suis senti extérieur aux événements racontés. Peut-être trouvais-je trop lisible l’intention de l’auteur, sa volonté de m’émouvoir, de provoquer mon indignation ! Cela m’a incité à résister, à rester sur ma réserve. Plus tard, après l’évasion, tout au long de la cavale de Jules, j’ai laissé se développer mon empathie pour le personnage, j’ai craint ses réactions irréfléchies à l’égard de personnes bienveillantes, j’ai craint qu’il ne se fasse manœuvrer par d’autres, malintentionnées.

Belle performance d’écriture que de faire parler ce jeune homme à un tel rythme pendant quatre cents pages ! Sorj Chalandon prétend qu’il n’y serait pas parvenu s’il n’avait pas été battu, enfant. Mais moi qui ai lu Profession du père, je n’y avais pas trouvé l’enfant particulièrement enragé…

Le thème de l’ouvrage n’est pas neuf. Il m’a ramené à des romans de la fin du XIXe siècle, évoquant l’enfance malheureuse ou maltraitée, Sans famille, Poil-de-carotte, Oliver Twist, que l’on faisait lire autrefois dans les bonnes familles, pour que les enfants prennent conscience de leur sort heureux et qu’ils mangent sagement leur soupe, par égard pour ceux qui n’ont rien dans leur assiette.

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Veiller sur elle, de Jean-Baptiste Andrea

Publié le 18 Septembre 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2023, 

Je me suis précipité sur Veiller sur elle, le dernier roman de Jean-Baptiste Andrea, car j’avais été enchanté par Des diables et des saints, le précédent. J’ai relu ma critique de celui-ci, ce que je vous invite à faire aussi, parce que pour celui-là, je pourrais presque me laisser aller aux mêmes mots enthousiastes. La lecture de Veiller sur elle a déclenché à nouveau en moi « toutes sortes d’émotions négatives et positives, compassion, consternation, indignation et aussi espoir, soulagement, éblouissement, sans oublier de fréquents sourires et même quelques rires francs ».

Bien entendu, l’histoire de Mimo n’a rien à voir avec celle de Joseph, mais un air de famille saute aux yeux. Des destinées personnelles toutes deux sous-tendues par une référence artistique suprême. Pour succéder au pianiste obsédé par les sonates de Beethoven, l’auteur a cette fois-ci imaginé un sculpteur tourmenté par la Piéta de Michel-Ange. Il en porte d’ailleurs le prénom.

Dès sa naissance, le sort s’avère ingrat pour Mimo, dont le nom complet est Michelangelo Vitaliani. Pauvreté, et surtout achondroplasie ! En compensation, un visage séduisant, de la force musculaire, une personnalité charismatique ; et puis une détermination, une envie de revanche et un talent pour la sculpture qui touche au génie.

Mimo fait ses classes à Pietra d’Alba, un village situé sur un plateau rocheux de Ligurie, où la pierre a pris des teintes de lever de soleil. C’est là, adolescent, qu’il rencontre Viola Orsini, une fille de marquis. Elle a son âge, des yeux intenses, une allure androgyne, un cerveau brillant, caustique et hypermnésique. Ses passions, ses ambitions, ses exigences sont fantasques. Mimo éprouvera pour elle jusqu’à sa mort, une sorte de fascination mystique. Chez Andrea, les amours de jeunesse sont pures et éternelles.

Des errances mènent Mimo à Florence et à Rome, en un temps où l’Etat italien, récemment unifié, cherche avec peine à s’affirmer. Des choix perdants d’alliance pour les deux guerres mondiales. Entre les deux, l’aventure fâcheuse du fascisme ; violence, dictature et mondanités. L’Eglise catholique reste toute puissante ; bienveillance, combinaisons et… mondanités. Chez les Orsini, une famille prestigieuse, on a tout compris et on a beaucoup d’ambition pour les frères de Viola. L’ainé meurt presque au champ d’honneur, le cadet sera presque pape, le benjamin aura presque été ministre de Mussolini.

C’est sur son lit de mort, que Mimo fait défiler la partie active de sa vie, en Italie, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux lendemains de la Deuxième. Sa narration est entrecoupée du récit de ses derniers instants, quarante ans plus tard, ainsi que de commentaires contextuels sur son œuvre et sur la sculpture du marbre.

Veiller sur elle est une fiction audacieuse et pleine de surprises. Elle pique la curiosité. L’envie de savoir qui veille sur qui ou quoi, et pourquoi ! Elle m’a enchaîné à ma lecture, chapitre après chapitre, presque à l’aveugle, car aucun de ces chapitres ne porte de titre ni de numéro, une habitude chez l’auteur. Cela pourra t’égarer, lectrice, lecteur, mais laisse-toi balader, tu trouveras ton plaisir. Les aventures vécues par Mimo s’inscrivent dans le cadre d’un mystère énigmatique, qui n’a pas été jugé digne des caves du Vatican, et dont la clé n’est dévoilée que dans les dernières pages.

Les péripéties sont relatées d’une plume fluide, imprégnée d’une pointe d’humour absurde. Une plume devenant lyrique pour dépeindre les couleurs changeantes des paysages de Ligurie, les déambulations dans les villes d’art italiennes, ou la beauté d’une sculpture semblant éclore d’un bloc de marbre. La richesse du vocabulaire et la grâce des métaphores sont éblouissantes.

Les sommets littéraires sont rares. Des diables et des saints en était un. Veiller sur elle en est un autre. Jean-Baptiste Andrea n’est pas le seul à les atteindre. Mais cela fait deux en l’espace de trente mois.

GLOBALEMENT SIMPLE   ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Sidi, d'Arturo Pérez-Reverte

Publié le 30 Août 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2023, 

Il a bourlingué un peu partout sur la planète en tant que journaliste correspondant de guerre. Il est aussi l’auteur de nombreuses fictions historiques et policières, dont plusieurs ont été primées et portées à l’écran. Pour Sidi, son dernier roman, le troisième que j’aurai critiqué, Arturo Pérez-Reverte a réécrit l’épopée de Ruy Diaz de Vivar, surnommé Sidi (Seigneur en arabe), un personnage de la légende médiévale hispanique, qui avait inspiré le Cid à Corneille.

Les événements servant de cadre au récit datent de la fin du XIe siècle. Après la dissolution du califat de Cordoue, qui avait unifié une Andalousie mauresque (Al-Andalus), l’Espagne se retrouve morcelée en petits états indépendants ; dans la partie musulmane, une dizaine de royaumes (ou taïfas) ; dans la partie chrétienne, les royaumes de Castille, Navarre, Leon, Aragon et le comté de Barcelone. Les haines personnelles et les ambitions territoriales amènent les souverains à se faire la guerre, nouant à cet effet d’éphémères alliances, sans forcément d’exclusive religieuse.

Le roman relate un épisode de la vie du capitaine Ruy Diaz, ou Sidi, un chef de guerre indépendant, à la tête d’une compagnie de cavaliers lanciers, des mercenaires qu’il a réunis sous son étendard. Banni par le roi de Castille, Ruy Diaz cherche un souverain acceptant de l’engager pour un bon prix avec ses hommes. Rejeté avec mépris par le comte de Barcelone, Sidi signe un contrat avec le roi de la taïfa de Saragosse, un Maure pour lequel il va combattre.

Très documenté selon son habitude, l’auteur a incorporé au récit nombre de détails sur les mœurs de l’époque, qu’on est bien obligé de trouver barbares. Adeptes d’une solidarité virile et soumise à leur chef, les hommes s’en vont en guerre encombrés de harnachements lourds et d’armes à la technologie fruste. Les combats sont sans merci ; on tue pour ne pas être tué ; pas de prisonniers sur les champs de bataille ! Lors des razzias sur les villages et les fermes isolées, les hommes sont exécutés, les femmes et les enfants emmenés en captivité pour être vendus aux marchands d’esclaves.

L’emploi de dialogues bien tournés, un peu répétitifs toutefois, est une façon habile de présenter les stratégies et la psychologie du chef de guerre, ainsi que sa technique de motivation des hommes. Le récit s’enlise un peu — à mon goût — dans les longues pages guerrières décrivant les positions à attaquer, les préparatifs des hommes et de leurs chevaux, puis les charges, les corps-à-corps. Pérez-Reverte connaît d’expérience le sujet et il sait trouver les mots qui frappent. Mais je n’ai pas pris grand plaisir à lire des évocations du bruit des métaux s’entrechoquant, puis transperçant ou tranchant les chairs des hommes et des chevaux ; pas davantage à conceptualiser le sang qui gicle, les viscères qui se répandent, la poussière qui recouvre les visages des vivants et des morts.

L’auteur s’est attaché à ciseler avec minutie la personnalité de Ruy Diaz, son autorité, sa valeur martiale, son comportement héroïque. L’homme combat avec ses troupes et partage leur ordinaire. C’est un stratège astucieux, dur au mal, qui s’interdit toute faiblesse sentimentale, négocie comme un joueur de poker et sait régler ses comptes avec élégance — à cet égard, la scène finale avec le comte de Barcelone est savoureuse —. Mais il ne transige pas avec ses valeurs et l’honneur chevaleresque.

On retrouve les grands traits de ce personnage dans d’autres romans de l’auteur. Serait-ce parce qu’il lui ressemble ? Dans ses chroniques d’opinion, Arturo Pérez-Reverte témoigne d’un esprit clair, ferme sur les valeurs et indépendant de toute faction. Il est « bien chaussé » dans ses bottes, pourrait-on dire, en référence aux railleries subies par Sidi, au début du récit, à la cour du comte de Barcelone.

Et les femmes ? Unique personnage féminin, Rachida est une belle princesse brune au regard émeraude et au tempérament flamboyant. Elle apparaît très peu et l’on ne saura rien du face-à-face auquel Ruy Diaz s’expose. Pudeur de l’auteur ou volonté délibérée de laisser libre cours à l’imagination des lecteurs et des lectrices ?

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Le Romantique, de William Boyd

Publié le 30 Août 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2023, 

Autrefois, quand le web n’existait pas, il était impossible, seul chez soi, de chercher des références de livres à lire. Quelques libraires faisaient connaître leurs recommandations, mais ils donnaient souvent le sentiment d’un choix limité et dicté par les éditeurs. Heureusement, il y avait la télé et Apostrophes, une émission que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Dans les années quatre-vingt, j’ai ainsi suivi un conseil inopiné de Bernard Pivot : j’ai acheté, lu et beaucoup aimé un livre d’un jeune écrivain britannique nommé William Boyd. Depuis, j’ai lu ses romans dès leur publication, une bonne quinzaine d’entre eux, en tout cas. Le Romantique est le quatrième que je critique.

Le Romantique est une fausse biographie. C’est une fiction, qui raconte la vie, en plein dix-neuvième siècle, d’un Anglo-Irlandais né en Ecosse, répondant au nom de Cashel Greville Ross ; un homme qui aura cherché fortune et bonheur un peu partout en Europe et sur trois autres continents. Il aura croisé quelques figures célèbres — Lord Byron, les époux Shelley — et aura été mêlé à des événements ayant marqué l’Histoire, comme la bataille de Waterloo, ou ayant un jour fait partie de l’actualité, comme une polémique fameuse ayant opposé des explorateurs sur la localisation des sources du Nil.

William Boyd est un excellent conteur et j’ai suivi agréablement les bonnes et les moins bonnes fortunes de Cashel, dans des pérégrinations subies ou choisies, menées depuis son enfance jusqu’au jour de sa mort à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Irrémédiablement idéaliste et naïf, il aura fait partie de ces hommes toujours prêts à se lancer dans des projets nouveaux étonnants et même détonnants. Des aventures qui souvent l’auront dépassé, mais dans lesquelles il aura chaque fois cru s’accomplir, jusqu’au moment où… Se tenant en haute estime, il aura eu tendance à sous-évaluer les écueils susceptibles d’advenir et à ne pas trop se soucier de ses responsabilités personnelles. Mais quoi qu’il lui en ait coûté, il s’en sera toujours tenu au principe d’écouter son cœur et non pas la raison.

Styliste talentueux, William Boyd est capable d’adopter différents partis littéraires. Dans Le Romantique, le texte fleure bon son dix-neuvième siècle ; une écriture tout à fait adaptée au genre du roman et traduite en français à la perfection.

Mais !… Mais si elles recèlent leurs lots de rebondissements et d’extravagances attestant de l’imagination débordante de l’auteur et de son humour, les aventures picaresques et amoureuses de Cashell Greville Ross ne sont pas suffisamment captivantes, pour que le roman puisse être considéré comme un chef-d’œuvre ou comme un « page turner ». Il m’a fallu supporter quelques détails longuets. J’ai parfois eu, avec regret, l’impression que l’auteur n’exploitait pas à fond les intrigues qu’il avait imaginées. C’est notamment mon sentiment pour l’histoire d’amour de Cashel et de Raffaella, qui prétend s’inspirer d’un épisode de La divine Comédie.

J’ai aussi éprouvé une sensation de déjà vu, un phénomène après tout normal quand on suit régulièrement un auteur. William Boyd avait déjà écrit un livre sur un personnage contraint à plusieurs reprises, par les circonstances, à fuir les lieux où il était installé et à abandonner ses proches (L’amour est aveugle). Et ce n’est pas non plus la première fois qu’il utilise des artifices pour faire croire que des personnages de roman ont vraiment existé et qu’ils ont participé activement à des événements réels (Les vies multiples d’Amory Clay).

Voilà donc les quelques raisons pour lesquelles la lecture de ce livre m’a inspiré une légère déception. Une réaction personnelle, un peu égoïste. Car Le Romantique a tout pour séduire celles et ceux qui souhaiteront découvrir William Boyd, son grand talent littéraire et sa maîtrise de l’art romanesque.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Le Silence, de Dennis Lehane

Publié le 8 Août 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2023, 

Plusieurs romans policiers portés à l’écran avec succès — Mystic River, Shutter Island, parmi d’autres — ont établi sa réputation. Ecrivain, scénariste, dramaturge, Dennis Lehane est né dans le sud de Boston, un quartier populaire où différentes communautés ont longtemps vécu repliées sur elles-mêmes. C’est là qu’il situe les péripéties de son dernier roman, Le Silence, à l’été 1974, lors d’émeutes dont il a été le témoin, enfant, et qui l’ont marqué. Pour mettre un terme à la ségrégation raciale dans les écoles et aux inégalités s’en suivant, un juge fédéral venait d’exiger de la Ville de Boston qu’à la rentrée scolaire prochaine, des enfants des quartiers blancs soient conduits chaque jour par bus dans des lycées fréquentés par une majorité d’enfants noirs, et inversement.

A Commonwealth, une cité de logements sociaux paupérisée, où vit une importante communauté ouvrière d’origine irlandaise, le jugement provoque des réactions très violentes, exacerbées par la mort mystérieuse et violente d’un jeune Noir à la station de métro voisine. La population, de condition très fruste, se dresse violemment contre les institutions, professant ouvertement un racisme primaire. Une manifestation d’envergure est prévue devant le City Hall. On s’attend à des heurts avec la police.

Dans le même tempo, une jeune fille blanche ne rentre pas chez elle. Est-ce une simple fugue ou sa disparition est-elle liée à la mort du jeune Noir ? A-t-elle une bonne raison de s’être enfuie ou a-t-elle été victime d’un mauvais coup ? Sa mère, Mary Pat, une femme de Commonwealth, aide-soignante dans une résidence pour personnes âgées, endurcie par une bonne série de malheurs, mène son enquête avec obstination, au risque d’enfreindre le sacro-saint silence qui régit le quartier.

Le quartier est gangrené par la drogue et par la bande de Marty Butler, le caïd local qui détient l’exclusivité de son commerce et qui ne recule devant rien, pas même le meurtre, pour préserver sa prospérité. Constituée d’enfants de la cité, la bande de Butler joue un rôle de protection et d’assistance sociale auprès de la population, en échange de son silence sur les événements crapuleux ou criminels. Le silence : un pacte implicite de solidarité communautaire face aux institutions et face à la police.

Le Silence est un polar noir, dont l’écriture, de style cinématographique, rend la lecture très captivante. Les péripéties sont relatées au présent, dans un langage d’une sobriété sèche. Une large part est laissée aux dialogues, bruts, incisifs, truculents. Leur gouaille parfois empreinte d’humour m’a fait penser à Michel Audiard. Ils sont accompagnés de textes narratifs, qui pourraient être les commentaires off d’un observateur ou les indications d’un script.

Les personnages sont dépeints de près, tant dans leur aspect physique que dans leur fonctionnement mental. La plupart des chapitres sont consacrés aux réflexions, aux démarches et aux actes de Mary Pat, une femme à laquelle on s’attache, parce qu’elle est à la fois sensible et forte, désespérée et jusqu’au-boutiste, solidaire des siens et consciente de l’altérité. Mary Pat connaît ses failles, ses limites, ses fautes, il lui faut bien s’accommoder de l’étroitesse d’esprit d’une communauté blanche populaire, qui recrée, à chaque génération, une culture de frustration, de haine, de racisme.

Les autres chapitres donnent un éclairage inquiétant et cocasse sur quelques malfrats hauts en couleur de la bande de Butler. Ils permettent aussi de découvrir le lieutenant de police Michael Coyne, que tout le monde appelle Bobby sans qu’on sache pourquoi. Un bon flic qui s’efforce de faire son devoir d’homme, de citoyen et de policier. Un observateur lucide et tolérant des travers de l’humanité, conscient qu’une poignée de collègues pourraient se laisser aller à des dérives.

L’auteur, qui apparaît derrière le personnage de Bobby, ne juge personne. Il connaît le sens de l’Histoire et expose les états d’âme d’une communauté considérée comme privilégiée parce que blanche, luttant pourtant pour survivre dignement, en prise à des décisions politiques dont la justification peut être légitime et dont l’application peut être mal ressentie. L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Cinquante ans plus tard, nous le voyons tous les jours dans notre actualité.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Ecoutez-moi jusqu'à la fin, de Tess Gunty

Publié le 8 Août 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2023, 

Ecoutez-moi jusqu’à la fin est le premier roman de Tess Gunty, une femme de lettres d’à peine trente ans, qui n’avait jusqu’alors écrit que des chroniques poétiques et philosophiques. Ce coup d’essai semble être un coup de maître. L’ouvrage est considéré comme le livre de l’année aux Etats-Unis, où il a obtenu le National Book Award, un prix prestigieux outre-Atlantique. Les critiques sont dithyrambiques, on évoque un talent exceptionnel.

Hélas ! Il peut arriver que le génie me passe au-dessus de la tête. Il ne faut alors pas me tenir rigueur de ne pas être à la hauteur et de rester dubitatif.

Les événements — ne parlons pas d’intrigues, il n’y en a pas ! — se déroulent au Midwest américain, dans la ville fictive de Vacca Vale, une ancienne cité industrielle, où les usines, jadis prospères, ont depuis longtemps mis la clé sous la porte, abandonnant sur place chômage, désespérance, alcoolisme, ainsi que des dégénérescences provoquées par des pollutions. La plupart des personnages habitent un immeuble de logements sociaux mal fichus, le Clapier. Ces gens sont tous des laissés-pour-compte du mythique rêve américain (dans ses différentes déclinaisons).

Parmi eux, une jeune femme de dix-huit ans au physique insignifiant exerce une sorte de fascination sur les autres. Elle semble vouloir s’opposer à la trajectoire consumériste, capitaliste et écocidaire de l’Amérique, en s’inspirant des enseignements d’une nonne mystique et savante du douzième siècle, qui déclarait recevoir en direct la parole de Dieu. Après une déception sentimentale cruelle, la jeune femme a choisi de se faire appeler Blandine, en référence à l’esclave romaine jetée aux lions dans les premiers temps du christianisme et sanctifiée en récompense de sa Foi… Lacérée par des bêtes ! Pourrait-elle avoir la même destinée ? En tout cas, un soir, « Blandine sort de son corps »…

Il y a d’autres personnages. La veille, à Los Angeles, une femme âgée était décédée. Elle avait été la star enfantine d’une série TV à succès des années cinquante. Elle avait ensuite mené une vie de bâton de chaise, puis s’était investie dans une cause animalière, tout en assumant avoir été incapable de s’occuper d’un fils non désiré. Un stéréotype hollywoodien, qui entre parenthèses, ressemble à la vie d’une ancienne grande star française. Le fils en question tient un blog sur la santé mentale. C’est un original qui aime se grimer en épouvantail luisant. Les circonstances lui permettront de rayonner.

Tout cela n’a vraiment ni queue ni tête, mais il fallait une imagination débordante, un vrai talent d’écriture et un peu d’humour pour en faire un texte de cinq cents pages, que nonobstant quelques longueurs, j’ai lu sans déplaisir, tout en essayant de comprendre où son autrice voulait m’emmener. Au travers de différents symboles, on peut en effet y voir la critique acerbe d’une société américaine et plus généralement occidentale, fondée sur des rapports de domination — patriarcale, raciale, financière, la rengaine est connue — mais on croit aussi y déceler la caricature volontaire d’une telle critique. L’une et l’autre se vaut ou se valent, pourrait-on dire.

Le titre sous lequel le livre est publié mérite un commentaire. Alors que l’original est The Rabbit Hutch (in french : Le Clapier), l’éditeur a choisi pour la version française : Ecoutez-moi jusqu’à la fin. Qu’en a pensé Tess Gunty ? Il est vrai que l’annonce mystérieuse dans les premières lignes que « Blandine sort de son corps » incite à lire le livre jusqu’à la dernière page dans l’espoir d’un éclaircissement.

Je m’incline devant le choix de l’éditeur, mais à mon sens, « Le Clapier » aurait été un titre vraiment pertinent. J’ai bien aimé l’histoire aberrante de cet immeuble imaginé par l’autrice. Elle me rappelle celle, non moins aberrante, d’un authentique immeuble de logements sociaux, en France, dans une ville ayant subi une déqualification analogue à celle de Vacca Vale. Cet immeuble grotesque porte le nom — ni inspiré ni inspirant — de « Unité d’Habitation de Firminy-Vert ». J’y avais situé une partie de mon roman Les moyens de son ambition.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

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La Trilogie berlinoise, de Philip Kerr

Publié le 17 Juillet 2023 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2023,

Philip Kerr est un écrivain britannique, né en 1956, décédé en 2018. Après quelques expériences de jeunesse en tant que rédacteur publicitaire et journaliste, l’écriture de la Trilogie berlinoise, publiée en trois livres, entre 1989 et 1991, le propulse dans une carrière d’auteur prolifique de romans policiers.

La Trilogie berlinoise est composée de trois romans que l’on peut qualifier à la fois de policiers et d’historiques : L’été de cristal, La pâle figure, Un requiem allemand. Le cœur des actions se situe à Berlin en trois années différentes, 1936, 1938 et 1947. Quelques personnages sont récurrents — dont bien sûr le narrateur, Bernie Gunther ; j’y reviendrai —, mais l’ensemble ne constitue pas une série. Les trois romans sont indépendants et pourraient être lus séparément. Ce serait toutefois dommage, car les évènements qui servent de cadre aux intrigues montrent l’Allemagne nazie et sa capitale dans des années qui font sens, celles qui précèdent et celles qui suivent la Seconde Guerre mondiale.

Dans L’été de cristal, Berlin vient d’être embellie pour accueillir les Jeux olympiques. Il faut montrer la capitale du Troisième Reich sous son meilleur jour. La police a même pour ordre de suspendre provisoirement les persécutions des Juifs ; du moins celles qui se voient ! On constate que le régime nazi s’impose peu à peu dans toute la population. La majorité silencieuse comprend qu’il est désormais trop tard pour s’exprimer. Carriérisme et ambition rallient les sceptiques. Au grand dam d’Himmler et de Heydrich, vénalité et corruption sont monnaie courante, comme le prouve une enquête sur un meurtre lié à la disparition d’un collier de grande valeur et de papiers compromettants pour Goering.

Deux ans plus tard, Hitler se prépare à annexer la région des Sudètes. Aucun Allemand ne doute de sa volonté de déclencher la guerre en Europe. La plupart ont adhéré à sa détermination d’éliminer les Juifs. Dans La pâle figure, des ultras semblent même trouver que les choses ne vont pas assez vite. D’étranges meurtres rituels de jeunes filles vierges sont imputés aux Juifs, ce qui pourrait provoquer une série de pogromes spontanés. Pas sûr que cela entre dans les plans de Heydrich, qui a déjà en tête les grandes lignes d’une Solution finale « proprement » organisée. Une enquête est diligentée.

1947. Cela fait deux ans que le Reich nazi a capitulé ; Un requiem allemand ! Berlin est un champ de ruines occupé par les armées alliées victorieuses, encerclé par les Soviétiques. La population est affamée. S’efforçant d’échapper aux soudards russes, les femmes mendient de l’aide alimentaire et sanitaire en se prostituant auprès des soldats américains. Ce n’est plus là, mais à Vienne, où la ville est intacte, que les vainqueurs gèrent désormais les affaires du Reich déchu. Les criminels de guerre sont activement recherchés par les polices secrètes alliées, en concurrence pour les juger, les exécuter… ou les recruter. Dans ce contexte opaque et malsain, plusieurs meurtres sont à élucider…

Personnage principal créé par l’auteur, Bernie Gunther s’était installé comme détective privé en 1933, après avoir démissionné de la police criminelle, détournée de sa vocation par les nazis. Mobilisé pendant la guerre dans les Einsatzgruppen, il se fait expédier sur le front russe pour ne pas avoir à participer à la Shoah par balles. Prisonnier en URSS, il s’évade. Il n’est pas un héros, juste un homme cherchant à survivre dans un système oppressant, tout en gardant un peu de respect pour lui-même.

Pour son profil de « privé » et son style de narrateur, l’auteur s’est inspiré des polars américains des années soixante. Bernie Gunther est un enquêteur plutôt futé, clairvoyant, et cela ne l’empêche pas de se faire souvent piéger et tabasser. Mais il est résilient et n’hésite pas à se servir de son flingue. C’est un grand amateur et consommateur de cigarettes, d’alcool et de jolies femmes. Dans ses réparties et ses commentaires, il fait preuve d’un humour noir macho, un peu beauf, qui nous aurait fait sourire autrefois. Il s’exprime sans artifices, décrit ce qu’il voit avec une précision souvent excessive, à l’exception d’une période de captivité au camp de concentration de Dachau, qu’il relate avec sensibilité.

La documentation historique rend la lecture intéressante, surtout dans le troisième roman, Un requiem allemand. Malgré quelques longueurs, le grand nombre de personnages et une certaine platitude, on suit agréablement les intrigues policières, où l’auteur a introduit avec finesse des figures réelles.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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