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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

La dernière interview, d'Eshkol Nevo

Publié le 19 Octobre 2020 par Alain Schmoll in Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2020, 

Dès sa première page, le roman intrigue par sa forme. Il dérange, même… puis on s’habitue. Un roman, cet ouvrage nommé La dernière interview ? Et pourquoi pas ! Le livre se présente sur cinq cents pages comme une somme des réponses de l’écrivain israélien Eshkol Nevo à des questions qui auraient pu lui être postées par des internautes. Et l’ensemble des réponses équivaut indéniablement à une narration cohérente, à une comédie dramatique dont les personnages vivent des situations qui se tiennent.

L’exercice m’a rappelé Feu pâle de Nabokov, un roman dont la narration est nichée dans les longs commentaires d’un poème. (Voir ma critique de Feu pâle en juillet 2015).

La dernière interview met en scène un écrivain israélien de quarante ans, marié trois enfants, que le délitement de sa sphère familiale inquiète au plus au point et dont la politique de son pays, auquel il est très attaché, pose parfois des problèmes de conscience. L’histoire comporte une importante part d’autobiographie, bien que l’auteur apparaisse souvent derrière le narrateur pour expliquer que tout ce qu’il raconte ne lui est pas forcément arrivé. Un débat littéraire souvent rebattu depuis Proust qui, il y a cent ans, ne voulait pas être confondu avec le narrateur d’A la recherche du temps perdu.

Même si des proches d’Eshkol Nevo pourraient se prononcer avec plus de pertinence que moi, les vies privées et professionnelles de l’auteur et du narrateur sont semblables, leurs opinions politiques aussi. En point d’orgue de la confusion ou de la mystification, ils ont tous deux pour grand-père Levi Eshkol, Premier ministre d’Israël de 1963 à 1969, à la tête de l’Etat lors de la guerre des Six-Jours, un pionnier sioniste travailliste dans la ligne et l’esprit de David Ben Gourion qui le précéda au pouvoir et de Golda Meir qui lui succéda.

Alors, autobiographie totale ou partielle ? Vérité ou fiction ? Le narrateur – à moins que ce ne soit l’auteur – sème le trouble : « Plus je mens d’un point de vue biographique, plus je m’approche de la vérité profonde ». Il avoue une sorte de déformation professionnelle, qui le conduit à inventer sans cesse des histoires, à s’approprier des aventures vécues par d’autres et donc à privilégier l’ambiguïté, tant sur lui-même que sur ses personnages. Il en résulte que ses proches – à commencer par Dikla, sa femme – ne savent plus qui il est vraiment et ils n’en peuvent plus…

Questions et réponses, donc. Ces dernières peuvent être très courtes, quelques mots, ou très longues, de nombreuses pages, émaillées de digressions et d’anecdotes, parfois surprenantes, souvent drôles. Mais l’envie de faire rire peut dissimuler une tristesse insondable.

Et finalement le livre est passionnant. Le lecteur que je suis – j’ai bien dit le lecteur – s’est trouvé une forte empathie avec le narrateur – j’ai bien dit le narrateur – dans son angoisse et son désespoir de voir sa femme et ses enfants lui échapper. « La véritable histoire, écrit-il, n’est pas celle d’un homme qui doit se réconcilier avec une femme qu’il a peur de perdre, mais celle d’un homme qui tarde à comprendre qu’il l’a déjà perdue ». Terrible aveu de lucidité ou ultime tentative de conjurer le sort ?

Sous la plume du narrateur, Dikla est belle, aérienne, subtile. Toujours ! Il évoque à plusieurs reprises sa silhouette élancée, la grâce de ses mouvements, sa longue chevelure soyeuse, sa sensualité, sa finesse d’esprit. Malgré leur crise conjugale, jamais aucun propos négatif à son égard.

Derrière le roman et sa forme surprenante, une ode désespérée écrite par un homme pour la femme qu’il aime.

 DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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