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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Personne ne quitte Palo Alto, de Yaniv Iczkovits

Publié le 12 Août 2025 par Alain Schmoll in Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025, 

Issu d’une famille exterminée par les nazis, l’Israélien Yaniv Iczkovits a servi dans des commandos d’élite de Tsahal. A cinquante ans, il est renommé comme écrivain et philosophe. Personne ne quitte Palo Alto, son dernier roman, vient d’être publié en France. Je l’ai lu deux fois… coup sur coup ! Une quasi-obligation : ma première lecture m’a agréablement baladé, mais je n’ai pas saisi en temps réel où elle m’emmenait. Question : dans un roman de philosophe, faut-il suivre les péripéties ou explorer les idées sous-jacentes ? En relisant, j’ai fini par boucler les fils reliant une histoire partagée par les personnages. Car le livre et ses cinq cents pages se présentent comme un ensemble de quatre récits.

Dans le premier, une policière est chargée d’une drôle d’enquête au laboratoire d’anatomie du centre universitaire scientifique de Haïfa. Alors que les corps donnés à la science sont répertoriés avec soin, il s’y trouve un cadavre en trop… Au moins un, peut-être deux ! Nous sommes en 1998, le mystère restera entier. Narratrice du récit, la policière évoque, parmi d’autres sujets, la récente brutalité d’un collègue sur un adolescent de treize ans, nommé Idan…

Même labo en 2008, expériences de dissection. L’étudiant légiste Idan est remarqué pour son habileté et son attitude bizarre. Retour dans le temps : enfant, Idan était déjà bizarre, car il passait son temps à converser avec une petite fille imaginaire tout en écrivant frénétiquement. Un drame avait brisé la famille quand il était tout petit et Idan avait fui des parents invivables. Fréquentation de jeunes squatters, puis installation communautaire au cœur d’un vieux quartier de Haïfa dans la maison délabrée d’un poète arabe sans le sou, gagnant sa vie comme laveur de vitres. Troublé par une fugueuse de son âge se faisant appeler Sunny, Idan finira par reprendre des études, tandis que son logeur poète entretient une longue liaison avec son éditrice, une chroniqueuse littéraire épouse d’un milliardaire.

2018, Noah Kenny, cinquante-six ans, déballe toute sa vie. Jeunesse étriquée, poste d’employé de banque, rencontre d’une chroniqueuse littéraire piquante, mariage ! Ayant servi de fusible dans un conflit commercial, il est viré et banni par le monde bancaire. Il déprime longuement avant de réagir, de monter une entreprise de nettoyage, puis un conglomérat immobilier qui lui vaut de devenir très très riche et puissant, au grand dam de son épouse, restée intellectuelle et idéaliste ; elle s’affichera ouvertement avec un poète arabe au grand cœur, mais au talent incertain. Veuf, Noah soutiendra Sunny, une jeune actrice célèbre, laquelle n’aura pas oublié Idan.

Le dernier récit, bien long, est consacré aux errances de Yotam, second fils de Noah, du moins le présume-t-on. Cérébral, tourmenté, féru d’écriture, il vit accompagné du fantôme de son intellectuelle de mère.

Ces quelques clés pourront t’aider, lectrice, lecteur, à suivre les récits. Car Iczkovitz prend plaisir à entremêler les aventures, les souvenirs et les rêveries, tout en sautant sans transition du présent au passé, brouillant toute logique chronologique dans les narrations. Sans oublier ses observations sur l’importance du « corps » et autres digressions philosophiques ou contemplatives.

Ma double lecture m’a stimulé et captivé. En dépit des fausses pistes dont il est émaillé, le texte, merveilleusement traduit en français, se lit en toute fluidité. Le style de la prose diffère d’un récit à l’autre, suivant l’esprit du parti narratif. Dans le premier, la narration est intégrée aux bavardages de la policière, qui se confie à une thérapeute enquêtant sur son divorce. L’histoire de Noah Kenny, observateur lucide et narrateur cynique, est passionnante, truffée d’un humour pointant avec férocité les dérives de nos sociétés libérales. Le dernier récit est plus intellectualisé, parfois lyrique.

Les personnages sont attachants ; des scènes sont surprenantes, amusantes, émouvantes ; le poète arabe de Haïfa ne parle qu’en mode interrogatif ; un duo de gros bras mafieux est composé d’un gay ultrareligieux et d’un illettré, lequel commence toutes ses paroles par « Que… », à la manière des « Ah que… » de notre regretté Johnny ; il détient aussi la clé du mystère du labo d’anatomie.

Avec gravité, tendresse et humour, Yaniv Iczkovits dépeint une société préoccupée par son devoir existentiel de défense et affichant les contradictions des démocraties : culte de la modernité et attachement aux traditions, croyance en l’étude et méfiance des élites, tendances humanistes et exigences sécuritaires, proximité du luxe festif et de la marginalité précaire…

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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