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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

chroniques litteraires

James, de Percival Everett

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025, 

Réécrire un roman classique, en en reconsidérant les péripéties sous un nouvel angle, par permutation des « dominants » et des « dominés » : voilà une recette littéraire qui fait fureur aujourd’hui. C’est au demeurant une bonne idée. A l’instar d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre dévoilant, dans Je voulais vivre, la version de Milady sur ses démêlés avec Les trois Mousquetaires, l’écrivain et philosophe afro-américain Percival Everett reprend à sa manière Les Aventures de Huckleberry Finn, une œuvre romanesque emblématique du patrimoine littéraire américain.

Son auteur, Mark Twain (1835-1910), s’était fait un nom dans la littérature jeunesse avec le personnage de Tom Sawyer. Il avait ensuite évolué vers le roman d’apprentissage social avec Huckleberry Finn, dit Huck, un adolescent qui racontait sa longue errance misérable et éprouvante sur le fleuve Mississippi, à l’écart de la civilisation sudiste de l’époque, avec pour seul compagnon Jim, un esclave fugitif plutôt servile. En reprenant le même cadre picaresque, cent quarante ans plus tard, dans James, son dernier ouvrage, et en en confiant la narration à un Jim au tempérament plus vif, Percival Everett livre une satire sociale convaincante d’un volet sombre de l’histoire des Etats-Unis.

La lecture de James est une immersion très réussie dans l’Etat esclavagiste du Missouri, en 1860, à l’approche immédiate de la guerre de Sécession. Lauréat du Pulitzer 2025, le roman relate les aventures en forme d’odyssée, racontées par lui-même, d’un esclave déclaré criminel parce qu’en fuite, encourant pour cela la mort par le fouet et la pendaison, alors qu’avec l’énergie du désespoir, il n’ambitionne que de devenir un citoyen gagnant sa vie, en mesure de racheter la liberté de sa compagne et de leur fille.

Dans James, le langage des esclaves — des Noirs analphabètes — est une sorte de baragouin à peine compréhensible, dérivé du langage parlé par les Blancs, présumés, pour leur part, savoir s’exprimer correctement après avoir été à l’école. Etonnamment, l’esclave qui répond au nom de Jim et revendique secrètement le droit de s’appeler James, sait parfaitement lire et écrire ; il connaît même ses classiques et peut parler comme les Blancs ; selon les circonstances, il mystifie ses interlocuteurs en passant d’un langage à l’autre. Effet comique assuré : surprise des Blancs lorsqu’un esclave parle comme eux…

Jim dissimule prudemment ses talents, car le langage est indissociable de l’identité et il marquait l’infériorité des esclaves face aux maîtres, des Noirs face aux Blancs. Ceux-ci auraient considéré toute contestation de cette hiérarchie comme un outrage gravissime et auraient sur le champ pris des mesures de représailles très dures. D’une façon générale, les esclaves se devaient d’éviter de contrarier ou d’offenser les Blancs, le moindre impair risquant d’entraîner de terribles punitions. Jim prévient ses frères d’asservissement : « Mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à en souffrir ». Et quelles souffrances ! Horribles descriptions des rapports entre maîtres blancs et esclaves noirs, ceux-ci étant considérés comme des animaux dressés ! Alors, fuir ? Attention ! « C’est déjà dur d’être un esclave, mais esclave fugitif, c’est pire ».

Percival Everett a mis à jour la plupart des aventures imaginées par Mark Twain pour les deux compères. Elles n’en restent pas moins rocambolesques, à la limite de la vraisemblance. Mais tu leur trouveras un sens plus percutant, lectrice, lecteur, du fait de l’inversion des rôles entre Huck et Jim. L’humour irrévérencieux d’Everett ringardise celui de Twain, dont les velléités satiriques étaient bridées par les normes de son temps. Pratiquer la dérision pour critiquer le racisme séculaire ne suscite plus les mêmes réticences, comme le montre l’épisode burlesque de la troupe de comédiens ambulants se produisant dans un spectacle en « blackfaces », où Jim se fait passer pour un Blanc grimé en Noir ; même commentaire pour l’adaptation astucieuse et audacieuse du langage des esclaves, piochée dans un pastiche du français prononcé naguère en Afrique.

Au-delà de ses grandes qualités critiques et naturalistes, le roman comporte quelques longueurs imputables à de trop nombreuses péripéties au dénouement prévisible. Le plaisir de lire James doit aussi beaucoup à l’élégance sobre de la plume de l’auteur et à la richesse de son vocabulaire, toutes deux très bien rendues par la traductrice.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Compromis de Long Island, de Taffy Brodesser-Akner

Publié le 19 Décembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Décembre 2025,

Le Compromis de Long Island est le deuxième roman de Taffy Brodesser-Akner, une journaliste renommée dans les sphères culturelles et mondaines new-yorkaises. Malgré le succès du livre outre-Atlantique, malgré son obtention en France du grand prix de littérature américaine et un enthousiasme de circonstance chez les libraires, les lectrices et les lecteurs français émettent des avis partagés. Pour ma part, après un instant de doute et sous quelques réserves sans importance, j’ai passé un très bon moment à lire ce long roman de près de six cents pages, dont la manière rappelle certains ouvrages de Philip Roth et leurs personnages fouillés, imprégnés d’impalpables touches d’humour juif new-yorkais.

Le livre raconte l’histoire des Fletcher, une famille juive fictive ayant prospéré aux Etats-Unis depuis le milieu du XXe siècle. Avant de décéder prématurément, son patriarche avait créé sa double légende de rescapé du nazisme et d’incarnation du rêve américain. Les dividendes de l’usine de polystyrène qu’il avait fondée avaient permis d’installer somptueusement sa famille dans une immense et très belle propriété à Long Island, une île constituant un quartier résidentiel huppé de New York.

Mais en 1980, Carl Fletcher, son fils et successeur à la tête de l’usine, allait être la victime d’un kidnapping violent. En dépit d’une forme de déni familial assumé de la gravité de l’événement, ses conséquences allaient traumatiser durablement ses enfants et remettre en question la trajectoire de la riche — trop riche ? — famille, menée avec rigueur par deux femmes attachées aux traditions juives, Phyllis, la mère de Carl, et Ruth, son épouse.

La structure du livre surprend par son déséquilibre. Les péripéties du kidnapping, tel qu’elles ont été vécues par la famille jusqu’à son issue, font l’objet d’une narration dynamique digne d’un thriller, dans un chapitre préliminaire d’une quarantaine de pages. S’en suit une très très longue « première partie » de quatre cent cinquante pages — soit les trois quarts de l’ouvrage ! — qui te plongera successivement, lectrice, lecteur, dans la conscience névrosée des trois enfants de Carl et de Ruth, quarante ans plus tard, lors du décès de leur grand-mère Phyllis.

Beamer, le fils cadet, mène grand train à Los Angeles ; un récit long et dérangeant — le burlesque tarde à apparaître ! — révèle les addictions de ce scénariste raté à diverses drogues et expériences sadomasochistes. Nathan, son frère aîné, vit en famille à Long Island ; casanier, veule, craintif, il occupe un poste d’avocat de second rang dans un cabinet important ; comme souvent quand on refuse le risque, ses rares décisions sont catastrophiques ; leur narration est franchement drôle. Reste Jenny, la petite dernière ; brillante, elle n’assume pas ses privilèges de classe ; rejetant le mode de vie de ses parents, elle prend ses distances, redistribue son argent et se lance dans l’action sociale et syndicale.

Dans une courte « deuxième partie » surviennent des événements graves et soudains — mais dont certains étaient en germe (1) —, amenant, dans une très courte « troisième partie » servant d’épilogue, les membres de la famille à des remises en question… s’ils en sont capables !

En réalité, précise l’autrice, « les Fletcher n’étaient pas prodigieusement riches… ils étaient raisonnablement fortunés » ; ils étaient les plus riches dans leur entourage, qui en était obsédé ; mais pas d’avion privé, pas de yacht, pas de bijoux, rien d’ostentatoire si ce n’est la maison. Eux, les Fletcher, avaient surtout cru que leurs moyens financiers les protégeraient de tout ; il fallait donc que les tracas imprévus aient été provoqués par un mauvais génie, comme « un dybbouk dans les tuyaux », une expression du folklore traditionnel juif que je ne connaissais pas.

Le problème est que se savoir riches les avait désarmés, fragilisés, et ils étaient inaptes à trouver leur place dans la société. Jenny l’avait compris depuis longtemps. Pas sûr que Nathan et Beamer puissent évoluer ! … Happy end ou « horrible fin » ? A chacun de trouver son compromis…

(1) J’ai apprécié le parallèle métaphorique suggéré par une chroniqueuse littéraire talentueuse, entre le polystyrène qui protège, isole et pollue, et l’argent qui protège, isole et corrompt.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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L'Imposteur, de Javier Cercas

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Publié en 2015 par Javier Cercas, un brillant écrivain espagnol qui lui a consacré plusieurs années de réflexion et de travail, L’Imposteur est un livre portant sur Enric Marco (1921-2022), un homme qui avait incarné le mythe du héros républicain dans l’Espagne de la fin du XXe siècle.

Evoquant un passé de jeune militant antifasciste et anarcho-syndicaliste pendant la guerre civile espagnole, Enric Marco prétendait avoir été, pendant la Seconde Guerre mondiale, déporté en Allemagne où il aurait passé deux ans dans un camp de concentration. Après son retour en Espagne en 1945 et jusqu’à la fin de l’ère franquiste trente ans plus tard, il n’aurait cessé de s’opposer clandestinement et activement au pouvoir dictatorial en place. Une fois la démocratie revenue, il s’était mis au service de plusieurs associations ayant pignon sur rue ; son dynamisme, son entregent et son charisme l’y portaient alors presque naturellement vers les instances dirigeantes, où, stimulé par sa légende, il jouait un rôle de porte-parole revendicatif particulièrement populaire et efficace…

Mais en 2005, il fut démontré que la légende était une mystification élaborée par son inspirateur. Scandale ! Sa participation même aux associations était illégitime, à commencer par l’Amicale de Mauthausen, dédiée aux anciens déportés et à leurs familles. Si la présence de Marco en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale était incontestable, elle ne résultait nullement d’une déportation, mais de son choix d’y être parti en 1942 comme travailleur volontaire, pour fuir la misère de l’Espagne franquiste au lendemain de la guerre civile ; et il y avait en effet été détenu quelque temps dans une prison de droit commun, à la suite d’un vague soupçon de trouble à l’ordre public.

Ecrire le livre a posé pendant des années des problèmes de conscience à son auteur. Eprouvant une antipathie de principe pour la figure d’Enric Marco — un menteur, un charlatan, un bonimenteur —, il a craint qu’écouter ses témoignages ne l’amène à une forme de compréhension ou d’empathie à laquelle il se refusait. Puis Javier Cercas a découvert que l’imposteur avait construit son parcours imaginaire de la même façon qu’un écrivain crée un personnage de roman. Car à partir des années quatre-vingt, Enric Marco s’était inventé une histoire fictive qui lui permettait de se retrouver à la une de l’actualité, d’être aimé, d’être admiré, d’être populaire. Mieux qu’un roman : non seulement il avait imaginé son propre personnage fictif, mais il était devenu ce personnage !

Fallait-il que Cercas se lance dans ses (trop) longues réflexions introspectives sur la personnalité des romanciers ? Sont-ils eux aussi des menteurs, des imposteurs narcissiques ? Les fictions du romancier sont bien intentionnées et leurs leurres ne durent que le temps de la lecture. Ceci étant, dans les rôles joués par Marco, n’est-il pas arrivé que ses mystifications aient été bénéfiques à de bonnes causes ?

Ni roman historique, ni vraiment roman biographique, L’Imposteur serait, selon son auteur, un roman sans fiction. Pour ma part, je ne comprends pas ce que cela signifie. Je dirais plutôt que L’Imposteur est le témoignage d’un romancier sur sa tentative réussie d’écrire la biographie d’un individu ayant construit une image fictive de lui et ayant obtenu que cette image fictive devenue réalité se substitue à un parcours personnel plutôt minable. Pas d’autres solutions pour l’auteur que de mettre en parallèle le passé réel de Marco et son élaboration pas-à-pas d’un passé héroïque, enflammant un peuple espagnol qui avait alors bien besoin de se reconnaître en l’incarnation d’une mémoire historique digne… Jusqu’à la divulgation fracassante des supercheries !

Une lecture intéressante, car Enric Marco est un être sortant vraiment de l’ordinaire. La révélation même de son imposture en fait un personnage romanesque. Les réticences de Cercas préalables à l’écriture du livre et les évolutions de ses états d’âme par la suite sont compréhensibles et tout à son honneur. Elles l’ont toutefois amené à des longueurs, à des redondances, à des répétitions — jusqu’à des groupes de mots —, que tu pourrais, lectrice, lecteur, trouver étonnantes et même agaçantes. L’Imposteur est un assemblage hybride de récits associé à des réflexions sur la vérité, sur le mensonge, sur la création littéraire et sur la mémoire historique, par un écrivain qui se demande — à tort ! — s’il n’est pas lui-même un imposteur.

Romans de Javier Cercas déjà critiqués : A la vitesse de la lumière, Terra Alta.

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Austerlitz, de W.G. Sebald

Publié le 25 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025, 

Non, ce livre n’a rien à voir avec la glorieuse victoire napoléonienne en Moravie, ancienne province de l’actuelle Tchéquie… Et pourtant ! C’est bien parce qu’à l’approche de la soixantaine, il a eu l’intuition d’orienter sa recherche d’identité vers cet État que cet homme, qui avait appris à l’adolescence que son vrai nom était Jacques Austerlitz, a pu reconstituer son histoire personnelle.

Envoyé parmi d’autres enfants vers l’Angleterre en 1939 après l’entrée des nazis à Prague, il avait été recueilli à l’âge de quatre ans et demi dans une bourgade du Pays de Galles, par un pasteur calviniste et son épouse qui l’avaient élevé avec austérité, rigidité et sans tendresse. Ils le considéraient comme leur fils et avaient pris soin d’effacer toute marque antérieure de son enfance. Ce n’est qu’à l’âge de quinze ans qu’il avait été informé de son état civil, sans qu’on ne puisse rien lui révéler de ses origines, une partie des archives ayant disparu sous les bombardements allemands de Londres.

Telles sont les caractéristiques de base du personnage d’Austerlitz, imaginé par l’écrivain allemand W.G. Sebald (1944-2001). Celui-ci s’était exilé en Angleterre pour s’éloigner de sa famille et de ses compatriotes, dont il déplorait le silence sur la Shoah et les autres horreurs du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’est attaché, dans son œuvre littéraire, à combler ce vide par des fictions inspirées de ses recherches et de ses enquêtes.

Publié en 2001, son roman Austerlitz est conçu comme un long échange entre deux personnages au profil voisin : deux enseignants, deux intellectuels érudits et, en même temps, deux êtres fragiles s’attardant à contempler la nature, les paysages, les oiseaux, tout en cherchant pas à pas leur chemin dans la modernité d’après-guerre. C’est un double de l’auteur qui donne la réplique à Austerlitz et fait office de narrateur du roman. Les deux hommes se rencontrent régulièrement à partir de 1967, pour évoquer notamment leurs recherches passionnées sur l’histoire architecturale des gares, des édifices défensifs et des lieux d’enfermement. Ils se perdent de vue, se recroisent en 1996. Venant alors de retrouver son ancienne nourrice et les lieux oubliés de sa petite enfance à Prague, Austerlitz connaît désormais ses origines ; il est en mesure de dérouler sa triste histoire, qui reste définitivement celle d’un homme désorienté, à l’instar des millions de personnes déplacées pendant la dernière guerre.

Comme Proust, Sebald explore les mécanismes d’effacement et de résurgence de la mémoire. Austerlitz n’avait gardé aucun souvenir de son arrivée en Angleterre. Visitant un jour une gare londonienne en cours de travaux, lui apparaît soudain, dans la salle d’attente, la vision mentale du pasteur et de sa femme venant chercher un petit garçon portant un sac à dos ; il comprend qu’il s’agit de lui-même et que c’est par cette gare qu’il a débarqué en Angleterre plusieurs décennies plus tôt. Cette prise de conscience aurait pu l’amener à accélérer les investigations sur son passé. Mais, autre similitude avec l’auteur de La Recherche, Austerlitz est un homme dépressif, à la santé précaire, perturbé par ses particularismes propres et manquant singulièrement d’énergie.

L’ouvrage est constitué de récits enchâssés comme « en poupées russes », sans autre repère que l’insertion récurrente par le narrateur principal de la mention « dit Austerlitz » – ou « dit Véra », lorsque Austerlitz laisse à son tour la parole à sa nourrice pour relater les brimades et les spoliations imposées à sa mère et à l’ensemble des Juifs à Prague, leur concentration au ghetto-camp de Terezin, avant « l’enwagonnement » final des survivants vers l’Est.

Le texte est présenté en continu, sans chapitres, ses trois cent cinquante pages ne comportant pas plus de quatre ou cinq retours à la ligne, juste aérées par quelques séries de photos et croquis attribués à Austerlitz. Les longues phrases déliées, onctueuses et mélodiques de W.G. Sebald rappellent encore une fois Proust, un mode d’écriture suranné dont le charme reste entier, même si de multiples et larges digressions, tantôt didactiques, tantôt poétiques, ralentissent la lecture. L’auteur s’exprime avec sobriété, sans recherche d’effets, et pourtant quelques passages, à Prague, m’ont ému aux larmes.

Approfondir Austerlitz amènerait encore et encore à de nouvelles observations. Mais faut-il se laisser envahir par une mélancolie sans espérance ?

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Le monde est fatigué, de Joseph Incardona

Publié le 6 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025,

Un titre intrigant, une héroïne hors du commun, un destin implacable, des situations improbables, des rebondissements à la limite du vraisemblable, une construction finement élaborée, un parti d’écriture original : Le monde est fatigué est un livre surprenant à tous égards. Son auteur, Joseph Incardona, est suisse et réside à Genève. Dans un précédent roman publié en 2020, La soustraction des possibles, j’avais apprécié ses qualités d’imagination et sa capacité à me tenir en suspens… Et je m’étais aussi demandé si ses allusions mi-indignées mi-goguenardes sur les modes de vie des très riches ne masquaient pas une sorte de fascination…

Dans son nouveau roman, le monde est peut-être fatigué, mais il est surtout illuminé par un personnage de femme qui ne porte que des pantalons ou des jupes longues. Ce n’est pas sans raison. Cette femme a un secret : comme son visage, son corps semble idéalement harmonieux… mais il s’arrête juste en dessous des genoux. Ceux-ci sont prolongés par des prothèses en titane qui lui permettent de se mouvoir normalement… ou presque.

En fait, ce qui compte pour Êve — avec un accent circonflexe, comme dans rêve —, c’est surtout de se mouvoir en nageant. Après s’être soigneusement maquillée, elle glisse ce qu’il lui reste de ses jambes dans une queue de sirène en silicone peinte écaille par écaille, plonge avec élégance dans des bassins, des piscines ou des aquariums géants, évolue avec grâce dans l’eau et offre des spectacles aquatiques éblouissants. Pour répondre à la demande de collectivités, d’entreprises ou de très très riches particuliers prêts à dépenser sans limites pour des festivités sortant de l’ordinaire, elle sillonne le monde comme une femme d’affaires de haut vol, habituée aux gares et aéroports, s’arrêtant dans des hôtels au luxe ultramoderne désincarné, de Genève à Tokyo, de Paris à Brisbane, sans oublier Dubaï. Des périples longs et fatigants pour rejoindre, sur des sites d'exception, des réalisations humaines se ressemblant à en être fatigantes…

Pas toutes ! Il y a pire. Au cœur du Pacifique Nord flotte entre deux eaux une colossale masse de déchets plastiques, s’assemblant naturellement au même point géographique sous l’effet de courants océaniques tourbillonnants dans le même sens. De quoi amener certains à s’interroger : dans une intention de pédagogie et de prise de conscience, ne serait-il pas intéressant de filmer un spectacle de sirène dansant dans cette soupe boueuse ?

Êve est seule dans la vie, elle n’a personne, à l’exception de Matt Mauser, une espèce de détective privé obèse et transpirant qui enquête pour elle. Car entre deux contrats, Êve veut savoir ce qu’est devenu son enfant. Et elle veut retrouver le responsable de l’accident ayant laissé une jeune femme belle et heureuse, ancienne championne de natation synchronisée, éparpillée façon puzzle au bord de la route. Vengeance !… Autre question qui la turlupine : D’où proviennent ces versements mensuels conséquents qui alimentent depuis quelques années un compte à son nom dans une banque de Zurich ?

Un texte au présent de l’indicatif, des phrases courtes et un soupçon de causticité dans le ton donnent à la narration un rythme saccadé, une allure décalée. Par ses observations cinglantes, ses métaphores drôles et cruelles, sa façon de balancer inopinément des chiffres et des rapports scientifiques, Joseph Incardona démasque l’absurdité de l’air du temps, des tendances du jour, de la modernité en général. Et le spectacle des riches lui fait toujours le même effet.

Le monde est fatigué se laisse lire agréablement, mélangeant les genres avec bonheur : une part de satire sociale, une part de thriller palpitant et poignant, une part d’alerte environnementale. Le chapitre te conduisant, lectrice, lecteur, sur une route de montagne surplombant le lac de Derborance, dans le Valais, et celui te faisant survoler le vortex d’ordures du Pacifique Nord sont aussi terrifiants l’un que l’autre, chacun à sa manière.

Roman de Joseph Incardona déjà critiqué : La soustraction des possibles.

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Je voulais vivre, d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Publié le 6 Novembre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Novembre 2025,

Je te préviens, lectrice, lecteur, ma critique de Je voulais vivre s’accompagne de considérations personnelles. Aussi, avant de t’embarquer dans mes digressions, je t’annonce sans ambages que ce dernier ouvrage d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre m’a passionné et que sa réécriture de Les trois Mousquetaires, le « best-seller » universel d’Alexandre Dumas, constitue, à mes yeux, une véritable prouesse littéraire. Je le proclame haut et fort, parce que j’avais hésité à le lire, ayant gardé quelques préjugés après un précédent roman de l’autrice.

Tout le monde a lu Les trois Mousquetaires, plus ou moins tôt à l’adolescence. C’est en fait ce que tout le monde a l’habitude de dire, et moi aussi… Sauf que, dans les premières pages de Je voulais vivre, en découvrant les accusations de ceux qui se sont institués « juges », j’ai pris conscience que je n’avais probablement pas lu le fameux roman de Dumas, en tout cas, pas en entier, ou peut-être seulement une version expurgée destinée aux enfants, juste de quoi garder le souvenir d’aventures de cape et d’épée glorifiant d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Milady ? Une ennemie des héros, forcément vouée à l’échec, un personnage féminin secondaire ; je n’avais pas pris la mesure du potentiel de séduction ni de l’incarnation maléfique dont Alexandre Dumas l’avait doté.

Au fil de ma lecture de Je voulais vivre, j’ai découvert avec intérêt une fiction romanesque consacrée à la vie et à la mort d’une femme à nulle autre pareille : Charlotte Backson, Anne de Breuil, puis Milady de Winter. Que retenir du personnage ? Victime en 1609, à l’âge de six ans, d’un crime affreux la laissant orpheline, elle fait preuve d’une résilience étonnante qui se confirmera tout au long de son enfance, de son adolescence et de sa courte vie d’adulte. Dotée d’un esprit brillant, d’un caractère bien trempé, d’un opportunisme débridé et d’une capacité de séduction irrésistible, elle atteint prématurément une maturité qui l’incite à vouloir accélérer sa destinée de femme libre, par des choix osés dont elle mesure mal les risques. Elle chute durement, se relève à chaque fois, prompte à reprendre son ascension dans les cours royales de France et d’Angleterre, rebondissant sur des stratégies de plus en plus audacieuses, abandonnant un à un tous ses scrupules face à des adversaires toujours plus nombreux, déterminés et haineux. Vengeances à suivre ! Une spirale captivante !

A partir de 1625, jusqu’en 1628, année de son « exécution », son parcours croise et recroise celui des mousquetaires Athos, Porthos et Aramis, rejoints par d’Artagnan. Celui-ci s’est mis au service de la reine de France, tandis que Milady émarge chez le cardinal de Richelieu. La suite est connue.

Pour écrire Je voulais vivre, qui élargit l’angle de vision fixé dans l’ouvrage originel, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a développé des allusions esquissées ça et là par Alexandre Dumas : une idée intelligente pour concevoir une fiction romanesque renouvelée, sans trahir son inspirateur. Elle a choisi — à juste titre, selon moi — de la raconter à la manière de Dumas, bien que ses longs récits narratifs classiques, parfois verbeux, puissent te lasser, lectrice, lecteur, car les façons d’écrire aujourd’hui sont plus épurées, plus incisives. Pour éviter l’ennui pouvant naître de l’uniformité, certains récits sont confiés à des narrateurs variés — parmi lesquels Milady elle-même, témoignant comme en direct, et d’Artagnan, ressassant sa confession quarante-cinq ans plus tard —. L’autrice a opté pour des chapitres très courts, ce qui aère la lecture des quatre cents pages.

Restent les petites polémiques : est-il légitime de réécrire un livre considéré comme « culte » et d’en publier une version prétendument féministe ? En 1844, quand Dumas écrivait Les trois Mousquetaires, les romans de cape et d’épée, paraissant en feuilletons, séduisaient un public attaché à la mythologie viriliste du duel ; les femmes fatales et criminelles s’inscrivaient dans un fantasme, celui des créatures du Mal ou du Diable. Adélaïde de Clermont-Tonnerre reprend, sans les transformer, les mêmes péripéties qu’Alexandre Dumas ; elle montre en revanche comment Milady, aveuglée par l’esprit de revanche et de vengeance, devient fatalement une meurtrière. En ce qui nous concerne, lectrices et lecteurs d’aujourd’hui, admettons simplement qu’on ne peut pas employer les mots de tribunal, de jugement et de punition pour qualifier l’horrible mascarade de la mise à mort de la jeune femme.

Roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre déjà critiqué : Le dernier des nôtres

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Gabriel's Moon, de William Boyd

Publié le 24 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025 

Avec William Boyd, je sais parfaitement ce qui m’attend, ce n’est pas par hasard si je lis depuis quarante ans cet écrivain britannique septuagénaire. D’ailleurs, quand je jette un coup d’œil à mes critiques de ses romans précédents, je constate m’être souvent répété… Pas sûr de faire mieux pour Gabriel’s Moon ! L’auteur livre à nouveau une histoire fictive plaisante, très réaliste, totalement originale, n’ayant aucun lien avec un autre de ses ouvrages. Le personnage principal et ceux qui l’accompagnent ont été créés pour l’occasion et ils évoluent dans un contexte inédit, un contexte qui, comme à l’habitude chez Boyd, est historique ou authentique. Et son talent hors pair de conteur fait le reste.

Dans Gabriel’s Moon, lectrice, lecteur, tu voyageras entre l’Angleterre, l’Espagne et le Congo, avec, en prime, un petit tour au-delà du « rideau de fer ». L’expression te fait lever un sourcil ? Oui, nous sommes revenus dans le passé, au début des années soixante, en pleine Guerre froide ; les rivalités est-ouest se manifestent un peu partout dans le monde, jusqu’en Afrique équatoriale, dans les pays cherchant à structurer une indépendance récemment acquise. Depuis Londres, les services secrets de Sa Majesté tissent de drôles de toiles, où viennent s’empêtrer les âmes ingénues.

Gabriel, trente ans, est de celles-là. Ce célibataire londonien bon vivant est un journaliste spécialisé dans les voyages ; il a même écrit quelques livres sur cette thématique. En 1960, alors qu’il se trouve à Léopoldville en vue d’un article sur le fleuve Congo, il est sollicité pour interviewer et enregistrer Patrice Lumumba, un acteur essentiel de l’indépendance du Congo ex-belge, devenu un Premier ministre… particulièrement éphémère. Car Lumumba sera emprisonné puis assassiné quelques semaines plus tard dans des circonstances mystérieuses. Dans les sphères diplomatiques, on est fébrile, on tient absolument à connaître les mots exacts prononcés par Lumumba lors de son interview.

Gabriel se retrouve donc sous pression et embarqué dans une succession d’aventures rocambolesques inattendues, parfois dramatiques, à l’instigation d’une femme qui le fascine, à laquelle il ne sait rien refuser, bien qu’il ait conscience d’être manipulé. Le MI6 et le Foreign Office ne le lâchent plus. En vérité, les péripéties ont l’avantage de le distraire d’un quotidien un peu morne, dans lequel il est aux prises à des cauchemars récurrents qu’il traîne depuis l’âge de six ans, comme tu pourras le comprendre, lectrice, lecteur, après avoir pris connaissance du prologue du roman.

De quoi éprouver une certaine empathie pour cet homme plutôt sincère, plus futé qu’il en a l’air. Il réussira à s’affranchir de ses barrières psychologiques, prendra en main sa vie sentimentale et se construira un destin d’écrivain voyageur, en couverture d’un parcours d’agent secret qui s’ignorera de moins en moins. Il lui resterait encore — c’est un jugement personnel — à réduire sa consommation d’alcool et de tabac. Ce dernier commentaire est toutefois à replacer dans les mœurs de l’époque. Les romans de William Boyd sont toujours documentés avec précision. Il semble établi qu’en ces temps-là, dans les milieux d’affaires et diplomatiques anglo-saxons, l’on buvait quantités de gin-tonic à l’heure du déjeuner et de whisky dès la fin d’après-midi…

Elégante, souple, fluide, traduite avec finesse, la prose de l’auteur est très foisonnante ; elle s’arrête sur de multiples détails — paysages, aménagements intérieurs, physionomies, garde-robes féminines des années soixante… —, conférant à la narration une tonalité cinématographique saisissante, égayée par des situations cocasses, vivifiée par des accélérations et des rebondissements d’intrigues.

Mouvementé, divertissant, captivant, Gabriel’s Moon ne peut pas prétendre au qualificatif de chef-d’œuvre, mais il procure un très agréable moment de lecture, un peu dans le genre de certains romans de Mario Vargas Llosa, récemment disparu, que William Boyd appréciait.

Romans de William Boyd déjà critiqués : Les vies multiples d’Amory Clay, L’amour est aveugle, Trio, Le Romantique.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les preuves de mon innocence, de Jonathan Coe

Publié le 24 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025, 

De cet écrivain britannique chevronné et réputé, j’avais lu La vie très privée de Mr Sim et, plus récemment, Billy Wilder et moi, deux romans d’aventures savoureuses, empreintes d’une fantaisie malicieuse qui lui est propre. Jonathan Coe doit par ailleurs une part de sa notoriété à quelques ouvrages de fiction satiriques plus politiques, qui lui ont été inspirés par la conduite autoritaire des affaires socio-économiques au Royaume-Uni, tout particulièrement au temps de ce qu’on a appelé le thatchérisme. De nos jours, on parlerait plutôt d’ultralibéralisme.

Et justement, dans La preuve de mon innocence, un homme — d'un abord assurément sympathique —, au profil d’activiste intellectuel de gauche, est poignardé dans un manoir anglais, lors d’un symposium politico-culturel réservé à des personnalités — carrément antipathiques —, réputées pour leurs opinions conservatrices radicales. Thème conducteur des conférences : le virus woke est une pandémie anglo-américaine. Objectif sous-jacent : préparer la privatisation du système national de santé… Diable !

Il se trouve que l’événement relie directement ou indirectement plusieurs personnes s’étant croisées à l’Université de Cambridge quarante ans plus tôt. Que s’y tramait-il donc, tandis que Margaret Thatcher régnait au 10, Downing Street ? Et que penser d’un certain écrivain, étiqueté « conservateur », qui s’était suicidé à la fin des années quatre-vingt, et dont un éminent professeur de littérature devait présenter l’œuvre lors du symposium ?

Voilà qui te plongera, lectrice, lecteur, au plus profond d’une énigme politico-policière, imprégnée selon toute apparence d’une atmosphère à la Agatha Christie. Aux manettes officielles de l’enquête, une inspectrice à la retraite prénommée Prudence, affutée intellectuellement, mais se laissant facilement aller au sherry et la bonne chère, tout en conduisant sa Lamborghini personnelle à tombeau ouvert. En parallèle intervient un duo de très jeunes femmes, touchées de près par la mort brutale du blogueur progressiste. En dignes représentantes de la génération Z, elles brocardent la structure politique traditionnelle bipartisane du Royaume-Uni, qui ne donnerait le choix qu’entre deux partis « dont l’un est un tout petit peu moins d’extrême droite que l’autre » ! Elles passent beaucoup de temps à revoir des épisodes de Friends, la célèbre sitcom, ce qui ne les empêchera pas d’avoir des intuitions pertinentes en déchiffrant des documents autobiographiques datant de l’époque.

La preuve de mon innocence est un roman structuré en trois parties, dont les modes narratifs sont différents. L’auteur commence par dresser longuement les tenants et aboutissants de l’intrigue à venir, en en présentant de manière classique et circonstanciée les nombreux personnages ; un développement par paliers successifs, dont la lecture est un peu poussive, d’autant qu’il faut s’adapter à une prose qui n’a pas le brio délié d’un Franck Bouysse ou d’un Laurent Mauvignier, dont je viens de lire les dernières œuvres. S’en suit, dans une deuxième partie, la transcription intégrale, très fluide, d’un manuscrit d’époque, qui ouvre des perspectives nouvelles sur les motifs du meurtre. Le dénouement, inattendu, fait l’objet d’une narration à deux voix, très pétillante, où réapparaît la malice, la créativité et l’audace de l’auteur, lequel n’hésite pas à se livrer par moment à des digressions réjouissantes.

Un court épilogue rebat curieusement les cartes. Comme Jonathan Coe ne manque pas de le souligner, il est difficile aujourd’hui de s’y retrouver entre vérité objective, vérité alternative, fausse information, rumeur, prédiction réaliste ou promesse politique. Il n’y a donc après tout rien de mieux que l’écriture d’une fiction romanesque pour donner sa vérité ; la sienne !

Roman de Jonathan Coe déjà critiqué : Billy Wilder et Moi.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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La maison vide, de Laurent Mauvignier

Publié le 7 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025, 

Ce livre, La maison vide, relate une authentique saga ; c’est l’extraordinaire histoire d’une famille — en fait, une descente aux enfers ! —, reconstituée et racontée avec lucidité et objectivité par l’un des descendants, enfant devenu homme ; l’écrivain Laurent Mauvignier est cet homme et a été cet enfant. En surplomb des intrigues, se dresse la grande maison, majestueuse, construite à la fin du XIXe siècle à l’initiative d’un propriétaire de terres agricoles prospère, l’arrière-arrière-grand-père du narrateur ; une maison restée inhabitée depuis plusieurs décennies, mais jonchée d’empreintes indélébiles de femmes et d’hommes y ayant autrefois vécu.

Pour comprendre le désastre, il n’est pas sûr qu’il suffise, comme le narrateur l’avait entendu de sa mère et par les rumeurs du village, d’incriminer sa grand-mère, morte en 1953 à l’âge de quarante ans : Marguerite, la maudite, la mère de son père — lequel s’est tué dans les années quatre-vingt, quand l’auteur n’était encore qu’un adolescent ! De quoi l’amener à s’interroger, à mener l’enquête et à déduire ou à imaginer ce qui a pu se passer entre les bribes d’anecdotes qui lui sont parvenues.

Peut-être faut-il y voir une série de causes et d’effets. Quel rôle a tenu — ou n’a pas tenu ! — l’arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, longtemps cloîtrée dans la nostalgie nébuleuse d’un talent supposé de pianiste et n’ayant jamais manifesté le moindre intérêt pour sa fille ? Quelle part (involontaire) revient à Jules, l’arrière-grand-père mort en 1916 au front — héroïquement, dit-on —, privant ainsi Marguerite de père ? Et quel jeu a joué Lucien, le notaire bien comme il faut, second époux de Marie-Ernestine ?

Je ne peux préjuger, lectrice, lecteur, des sentiments que t’inspirera le personnage de Marguerite. J’ai pour ma part éprouvé une sorte d’affection, d’empathie pour cette petite fille, devenant au fil des chapitres une jeune fille, puis une jeune femme, livrée à elle-même, tenue à l’écart des réalités, en proie à des pulsions affectives lui faisant perdre la notion du bien et du mal, la conduisant à faire confiance à des personnes non recommandables et à prendre des décisions dont tu auras anticipé sur le champ les conséquences catastrophiques. La destinée de Marguerite et celle de la famille s’accomplissent dans des péripéties haletantes, inéluctables, désespérantes.

Certes, les circonstances ont pesé, notamment en temps de guerre. En août 1914, période de moisson active, tout est chamboulé par l’ordre de mobilisation — mot créé pour l’occasion — du jour au lendemain de tous les hommes en âge de travailler, dont beaucoup ne reviendront pas, ou en quel état ! Pendant l’Occupation, se construit mine de rien le quotidien soumis des petites villes régionales, où des officiers allemands bien nourris, bien costumés, bien organisés prennent un ascendant mental sur une population paupérisée et apeurée d’enfants, de vieillards et de femmes seules.

Aucune longueur dans La maison vide, ses sept cent cinquante pages et ses courts chapitres dépourvus de titre, déployés sur cinq parties encadrées par un prologue et un épilogue tous deux circonstanciés. Difficile toutefois de lire l’ouvrage d’une traite, tant il vaut la peine de prendre son temps, d’admirer la prose de Laurent Mauvignier, ses expressions éblouissantes, son humour en demi-teinte, ses envolées lyriques et surtout ses phrases longues, interminables, écrites non pas pour être « à la manière de Marcel Proust » et démontrer quelque virtuosité syntaxique, mais parce qu’il approfondit les moindres détails de l’enquête qu’il mène, parce qu’il pèse avec conscience la plausibilité des faits ou des états d’âme qu’il imagine et parce qu’il les relate avec précision, justesse, clarté et fluidité. A la différence de la plupart des ouvrages romanesques, le texte ne laisse aucune place rituelle à des dialogues ; de courts propos, des commentaires apparaissent sous forme d’alinéas d’une ou deux lignes rompant le récit sans en interrompre le sens.

A l’origine était le suicide du père, mais Laurent Mauvignier ne se met pas en scène dans La maison vide. Il ne se révolte pas contre la fatalité d’un déterminisme social et psychologique défavorable. Il a écrit l’histoire d’une famille qui aurait pu ne pas être la sienne, il a surtout émis « des suppositions, des spéculations… du roman », explique-t-il. Car « c’est par l’invention que l’histoire peut survivre à l’oubli », dit-il encore… Je place La maison vide au-dessus de tout ce que j’ai lu ces derniers temps.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Entre toutes, de Franck Bouysse

Publié le 7 Octobre 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2025

Je suis par principe réticent aux livres s’inspirant d’histoires de famille, je n'apprécie pas les complaintes d’écrivains tentant d’y justifier pourquoi ils ressassent tel ou tel tourment personnel. Sachant que Franck Bouysse y racontait la vie de sa grand-mère, j’ai dans un premier temps hésité à lire Entre toutes. Mais mes précédentes incursions dans l’œuvre de l’auteur m’ayant vraiment beaucoup plu, j’ai surmonté mes préjugés et je me suis lancé.

Bien m’en a pris, car Entre toutes n’est pas une chronique familiale ni même une fiction familiale ; c’est une fiction tout court, un roman. Née en 1912, Marie est morte dans les tout premiers jours du vingt-et-unième siècle. Hors l’évocation des derniers instants paisibles de la vieille dame en présence de son petit-fils, l’essentiel du récit s'achève à la fin des années cinquante, bien avant la naissance de l’auteur, lorsque Marie comprend que désormais, « sa vie devient une annexe de son existence ».

Même s’il garde le souvenir de sa grand-mère, même s’il s’interroge finalement sur « ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire », Franck Bouysse a juste fait le choix d’écrire sur une femme parmi d’autres, une femme ayant traversé l’ensemble du XXe siècle au fond d’un terroir reculé, une femme « entre toutes » celles qui vécurent comme elle, simplement, humblement, patiemment, dignement ; une femme dont il ne connaissait que quelques bribes d’épisodes ayant jalonné le parcours, car Marie ne parlait pas d’elle.

A partir de ces jalons — qui auraient aussi bien pu être fictifs —, l’auteur a imaginé avec sensibilité les détails d’aventures, de péripéties, d’anecdotes advenues à non pas une, mais à deux femmes dont le livre fait partager les moments de bonheur et de souffrance. Car Marie et sa mère Anna ont, à vingt ans d’écart, vécu les mêmes aléas d’une vie de labeur à la tête d’une petite ferme familiale, isolée, sans confort, n’ayant accédé à l’électricité qu’à la fin des années quarante.

Dans la France profonde au travail, les deux Guerres mondiales ont fait évoluer le rôle effectif des femmes, du fait de la diminution drastique du nombre d’hommes — d’hommes valides ! —, un phénomène encore accentué dans le contexte de la Première, en prenant en compte l’indisponibilité de ceux revenus indemnes, mais restés irrémédiablement perturbés par les horreurs du front. Vingt-cinq ans plus tard, lors de l’Occupation allemande, les femmes se sont efforcées de maintenir à niveau les activités de production, en dépit des réquisitions et des exigences menaçantes des uns ou des autres, et malgré les crimes commis par des divisions SS circulant à proximité.  

Après la perte prématurée de son époux, Marie, comme Anna avant elle, est longtemps restée seule à faire tourner la petite exploitation agricole, sans négliger d’élever ses enfants. Une responsabilité qu’aucune des deux n’avait choisie et qu’elles ont assumée avec dignité. Elles ont travaillé sans faillir, ce qui ne les a pas empêchées d’aimer leurs proches. Elles n’ont aimé d’amour qu’un seul homme, celui qu’elles avaient épousé. La rencontre de Marie et de Clément « à la voix d’ange » est d’ailleurs l’un des moments forts de la narration.

Avec Entre toutes, lectrice, lecteur, tu pourrais t’attendre à un roman du terroir comme il y en eut tant, glorifiant la nature, le travail, la tradition. Mais l’auteur est particulièrement talentueux, son livre dresse deux portraits de femmes confrontées à des situations graves, inattendues, captivantes, les élevant ainsi au niveau d’héroïnes d’une épopée de la France rurale au vingtième siècle. Et si, en son temps, tu avais lu son fabuleux roman titré Née d’aucune femme, tu auras reconnu dans Entre toutes quelques traces des lieux où Rose fut mise à mal, plusieurs décennies auparavant.

Le livre se lit très rapidement. Franck Bouysse écrit toujours aussi bien. Des phrases onctueuses et claires, avec, par instant, des fulgurances lyriques qui sont sa marque, des descriptions éblouissantes, des métaphores magiques, des scènes déchirantes. Lectrice, lecteur, prépare un mouchoir.

(*) Romans de Franck Bouysse déjà critiqués : Né d’aucune femme, Buveurs de vent, L’homme peuplé.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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