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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

chroniques litteraires

La leçon d'allemand, de Siegfried Lenz

Publié le 27 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025, 

Très peu lu en France, La leçon d’allemand, publié en 1968, est un livre incontournable outre-Rhin, où il fait partie des ouvrages de littérature inscrits au programme des lycées. Siegfried Lenz (1926-2014) aura en effet été un écrivain essentiel de l’après-guerre, en orientant ses jeunes compatriotes vers un futur digne sans occulter un passé indigne. Sur près de six cents pages, son roman La leçon d’allemand se compose de deux histoires espacées de dix années et superposées dans deux récits entrelacés.

La première remonte à 1943, au nord de l’extrême nord de l’Allemagne. Une région plate et sombre de tourbières au bord de la mer du Nord, battue par des vents violents, des pluies froides, des brouillards denses. Le narrateur, prénommé Siggi, se souvient : il n’a pas encore neuf ans, son père est le brigadier — et unique effectif — du poste de police local, où la famille est logée. Non loin de là se trouvent l’habitation et l’atelier d’un ami, un peintre, Max Ludwig Nansen, un homme bienveillant, d’une bienveillance toutefois légèrement teintée de suffisance ; il a une haute opinion de son talent et de ses devoirs d’artiste. Son œuvre est appréciée par des amateurs éclairés, mais elle a été qualifiée de « dégénérée » par Berlin, qui lui signifie une interdiction officielle de travailler.

Il revient au brigadier d’aller porter cette interdiction en main propre. Le peintre lui oppose une forme d’incrédulité désinvolte : impossible d’arrêter de peindre, tant pis pour les risques encourus ! Voilà qui attise l’agacement puis la rage du brigadier, qui, obsédé par son « devoir » de fonctionnaire, trouve insupportable qu’on le nargue en faisant fi des règlements. Chargé de veiller au respect de l’interdiction, il s’entêtera à remplir son « devoir », menaçant son ancien ami, confisquant des œuvres, adressant des rapports à Berlin, tandis que l’artiste imaginera des biais pour poursuivre son travail, notamment par des peintures dites invisibles. Les relations entre les deux hommes se dégraderont. Au fil des mois, l’idée, puis la réalité de la défaite ne changeront rien à l’obstination du brigadier.

Pendant tout ce temps, Siggi est partout. Accroupi dans des cachettes ou assis sur le porte-bagages du vélo de service paternel, il observe les personnes de son entourage, voit tout et comprend ce qu’il peut à son âge. Tandis qu’il se passionne pour le travail du peintre qui l’a pris en affection, la peur qu’il éprouve face à un père obtus et violent se transforme en mépris, en haine et en incompréhension.

Dans son second récit, Siggi a vingt ans. Pour des motifs révélés dans un rapport de psychologie vers la fin du roman, il est détenu dans un centre de rééducation pour jeunes adultes. En cours d’allemand, on a donné comme sujet de rédaction : « Les joies du devoir ». Assailli par une masse d’évocations, Siggi ne peut rien écrire. Sa copie blanche est prise pour un geste de rébellion et il est envoyé en cellule isolée jusqu’au rendu d’une composition correcte. Pris au jeu des souvenirs, il choisit de rester plusieurs mois à l’isolement afin d’achever le récit complet du long duel ayant opposé le peintre désormais célèbre (*), à son père, fidèle au poste, toujours aussi rigide, et sur lequel il ne cesse de s’interroger.

Pour l’essentiel, les péripéties se situent en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, sans que les mots « nazi », « Hitler » et « juif » soient énoncés. Peut-être n’avaient-ils aucune résonance dans cette contrée rurale et sauvage du bout du monde ! L’auteur s’est attaché à montrer comment le régime avait conduit certains à satisfaire leur bonne conscience dans l’exécution aveugle d’ordres stupides. Un sujet qui ne concerne pas que l’Allemagne nazie ! Comme le dit le peintre : « Tout ce qui se passe dans le monde, tu le trouves ici… »

L’auteur s’est laissé aller à observer de nombreux personnages secondaires, s’amusant de leurs faits et gestes. Il s’étend sur la grisaille triste des paysages, tranchant avec les couleurs vives des toiles du peintre. J’ai lu avec plaisir et intérêt ce livre, dont les longueurs ne plairont pas à tout le monde.

(*) Pour le personnage de Max Ludwig Nansen, Siegfried Lenz s’est inspiré du célèbre peintre expressionniste Emil Nolde. Hitler détestait ses peintures, qui ont donc été jugées « dégénérées » et interdites. Il a toutefois été révélé récemment que Nolde avait été membre du parti nazi et qu’il était foncièrement antisémite. Rien de tel n’est allégué pour son double fictionnel dans le roman.

TRES DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Un monde à refaire, de Claire Deya

Publié le 27 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025 

Apprécié par la critique, par le public et par le jury du prix RTL- Lire Magazine 2024, Un monde à refaire est le premier roman de Claire Deya, une femme discrète, quasiment inconnue, pour laquelle on ne trouvait aucune information sur le web avant la publication de son livre. Elle est depuis sobrement présentée comme scénariste et romancière.

Inspiré par des anecdotes familiales, son roman est intelligemment conçu. Claire Deya a imaginé une quête amoureuse très plausible, au cœur d’un contexte historique complexe, celui des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale sur le littoral varois, au printemps et à l’été 1945. La région avait été libérée après le débarquement allié de Provence en août 1944, mais les plages étaient restées interdites d’accès, car elles étaient jonchées de mines, installées avec malignité par l’armée occupante avant sa déconfiture. Une situation effrayante, d’autant que le déminage est un processus à haut risque. Le Gouvernement provisoire et les pouvoirs locaux lui avaient alors affecté plusieurs milliers de prisonniers allemands, en appoint à des volontaires français. Parmi ceux-ci, d’anciens résistants et toutes sortes d’individus ayant des raisons personnelles d’affronter les dangers inhérents à la tâche.

Evadé après deux ans de captivité en Allemagne, un homme répondant au prénom de Vincent est de retour dans la région, à la recherche d’Ariane, une femme avec laquelle, avant d’être capturé, il avait noué une relation intense. Elle est introuvable. Qu’est-elle devenue ? Est-elle même encore en vie ? Vincent est persuadé que parmi les prisonniers allemands détenus localement, quelques-uns savent ce qui est arrivé à Ariane. Afin de les identifier, d’entrer en contact et de les faire parler, il se déclare volontaire pour intégrer une équipe de démineurs.

Au-delà du déminage, Claire Deya aborde des sujets souvent occultés par l’Histoire et pourtant essentiels en cette période de fin de l’Occupation. La volonté de construire un monde nouveau appelait à des modes de relations apaisées entre les hommes, le Général de Gaulle lui-même prônant une réconciliation nationale. En même temps, les vainqueurs longtemps martyrisés et humiliés éprouvaient le besoin légitime de se venger de leurs bourreaux désormais défaits ; des bourreaux qui, au-delà de toutes les catégories d’Allemands, avaient pu être des Français ayant pactisé avec l’ennemi : traîtres, collabos plus ou moins actifs, profiteurs indignes, sans oublier d’ignominieux auteurs de lettres de dénonciation, commençant presque rituellement par la formule « j’ai l’honneur de… ».

La résilience touchante de Saskia, revenue d’un camp de concentration sans sa famille, a permis à Claire Dexa d’évoquer la déportation et l’extermination des Juifs ; sans être un axe essentiel du roman, le sujet reste loin d’être « un point de détail de l’Histoire », comme le prétendait l’autre. La personnalité charismatique et rayonnante de Fabien est un hommage à tous ceux qui se sont engagés sincèrement dans la Résistance. Le profil atypique de l’Allemand Lukas est un témoignage d’ouverture d’esprit. Tous les personnages font l’objet de portraits frappants de vérité.

Le roman s’appuie sur plusieurs aventures en tension, qui progressent au même rythme ; elles sont élaborées avec cohérence, même s’il est probable, lectrice, lecteur, que certaines révélations te paraîtront légèrement tirées par les cheveux. Les détails techniques sur les mines et le déminage t’impressionneront, mais il t’arrivera de les lire en diagonale.

Le livre se présente comme une série de courts chapitres, alternant les intrigues ; une structure simple, qui dopera ton envie de passer au suivant, dans l’espoir d’en savoir plus. La lecture est très fluide, grâce à de longues phrases à la syntaxe parfaitement maîtrisée. Claire Deya écrit d’une plume très sage et très classique, tout en se laissant aller, deçà delà, à des envolées lyriques pouvant paraître un peu forcées. Tout au long de sa narration, les péripéties historiques ou fictives lui inspirent de nombreux commentaires pleins pleins pleins de bons sentiments, ce qui ne fait jamais de mal.

Beaucoup de qualités dans ce livre ! Quelle que soit ta catégorie de romans préférée, lectrice, lecteur, Un monde à refaire dispose de tous les atouts pour te séduire.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Café sans nom, de Robert Seethaler

Publié le 12 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025,

Il y a des promenades qui partent de nulle part, qui arpentent des sentiers plaisants, ouvrant sur de jolis panoramas et exhalant d’agréables senteurs, mais qui ne conduisent nulle part. Voilà ce que tu pourrais ressentir, lectrice, lecteur, en refermant Le Café sans nom. Son auteur, Robert Seethaler, est une figure de la littérature et du cinéma autrichien. Pour ce roman initialement publié en 2023, il a imaginé le quotidien d’un Viennois exploitant un petit bar, un café, dans le quartier populaire des carmélites (karmeliterviertel), en bordure du marché : un bar dépourvu d’enseigne, un café sans nom.

Pourquoi faudrait-il qu’un café ait un nom ? Adolescent, j’allais souvent jouer au flipper au café qui faisait l’angle de la rue P… et de la rue M… (ne cherche pas, il a disparu depuis), sans avoir jamais su comment il s’appelait. D’ailleurs, si c’est pour prendre le nom de Balto ou de Narval, comme il en existe des centaines, autant ne pas en avoir ; a-t-on jamais entendu donner rendez-vous au Balto, ou annoncer je vais boire un verre au Narval ? Pas mieux pour tous les cafés de la Poste ou de la Mairie de France… Pardon pour cette digression personnelle.

L’histoire du café sans nom n’en est pas vraiment une. Pendant ses dix années d’existence, les journées d’ouverture (fermeture hebdomadaire le mardi) se suivent et se ressemblent, animées par une clientèle de fidèles : des gens modestes, habitants du quartier, travailleurs locaux. S’y joignent de temps à autre des inconnus de passage, dont les comportements révèlent les démons personnels : échec, solitude, harassement, alcool, drogue, prostitution… Les anecdotes, amusantes, émouvantes ou dramatiques, rompent la monotonie du quotidien.

L’histoire du patron prend le pas sur celle du café. Lors de sa surprenante décision de rouvrir un ancien café en friche, Robert Simon est un ouvrier journalier polyvalent très qualifié ; il offre ses services aux commerçants disposant d’installations fixes sur le marché. C’est un homme simple, manuel, attaché au travail bien fait, mais presque insignifiant ; son patronyme est tellement neutre, à son image, que tu en arriveras, lectrice, lecteur, à ne plus te rappeler si Simon est son nom ou son prénom.

Foncièrement bienveillant, Simon s’intéresse sincèrement aux petites gens de son entourage, à celles qui fréquentent son café, bien sûr, mais pas seulement ; il veille notamment sur la veuve de guerre qui lui loue une chambre et lui délivre des conseils avisés. Empreint au début d’une certaine gaucherie, l’homme acquiert au fil des années une sorte d’autorité morale et empathique. Son quotidien ne se limite toutefois pas à observer. Responsable d’un débit de boisson, il doit surmonter de nombreuses embûches administratives ou techniques.

Probablement comme l’auteur, Simon se sent à l’aise dans ce quartier déshérité de Vienne, en pleine reconstruction et transformation à la fin des années soixante. Un faubourg toutefois bien éloigné du centre-ville flamboyant où se pressent aujourd’hui les touristes du monde entier. La ville et ses habitants sont marqués par l’histoire. Capitale de l’Europe à l’aube du vingtième siècle, Vienne s’était affalée dans le nazisme, avant d’être bombardée, détruite, puis occupée par les armées alliées de l’Ouest et de l’Est, pour finalement tomber dans la grisaille d’un lieu pivot de la guerre froide.

Les premiers chapitres du livre donnent une étonnante impression de classicisme ingénu ; des phrases courtes, sujet-verbe-complément, un vocabulaire simple, des personnages sans lustre, des détails terre à terre, en particulier sur les gestes du travail manuel ; des scènes banales ressemblant à de la littérature jeunesse. Peu à peu, avec l’enracinement du café dans son quartier, avec la modernisation de la ville, avec la montée en confiance en soi de Simon, les phrases s’allongent, le texte prend de la densité, et l’auteur déploie ses qualités d’écrivain, notamment lorsqu’il restitue, comme pris sur le vif, des échanges qu’on ne pourrait mieux qualifier que de « café du commerce ».

S’écartant des archétypes romanesques, l’auteur s’est attaché à trouver une raison d’être à tous les petits cafés du coin de la rue, il s’est efforcé de dépeindre avec lucidité et tendresse l’existence sans merveilleux des habitants d’un quartier populaire. Le Café sans nom est un livre sympathique, plaisant à lire… pas inoubliable pour autant.

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Personne ne quitte Palo Alto, de Yaniv Iczkovits

Publié le 12 Août 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2025, 

Issu d’une famille exterminée par les nazis, l’Israélien Yaniv Iczkovits a servi dans des commandos d’élite de Tsahal. A cinquante ans, il est renommé comme écrivain et philosophe. Personne ne quitte Palo Alto, son dernier roman, vient d’être publié en France. Je l’ai lu deux fois… coup sur coup ! Une quasi-obligation : ma première lecture m’a agréablement baladé, mais je n’ai pas saisi en temps réel où elle m’emmenait. Question : dans un roman de philosophe, faut-il suivre les péripéties ou explorer les idées sous-jacentes ? En relisant, j’ai fini par boucler les fils reliant une histoire partagée par les personnages. Car le livre et ses cinq cents pages se présentent comme un ensemble de quatre récits.

Dans le premier, une policière est chargée d’une drôle d’enquête au laboratoire d’anatomie du centre universitaire scientifique de Haïfa. Alors que les corps donnés à la science sont répertoriés avec soin, il s’y trouve un cadavre en trop… Au moins un, peut-être deux ! Nous sommes en 1998, le mystère restera entier. Narratrice du récit, la policière évoque, parmi d’autres sujets, la récente brutalité d’un collègue sur un adolescent de treize ans, nommé Idan…

Même labo en 2008, expériences de dissection. L’étudiant légiste Idan est remarqué pour son habileté et son attitude bizarre. Retour dans le temps : enfant, Idan était déjà bizarre, car il passait son temps à converser avec une petite fille imaginaire tout en écrivant frénétiquement. Un drame avait brisé la famille quand il était tout petit et Idan avait fui des parents invivables. Fréquentation de jeunes squatters, puis installation communautaire au cœur d’un vieux quartier de Haïfa dans la maison délabrée d’un poète arabe sans le sou, gagnant sa vie comme laveur de vitres. Troublé par une fugueuse de son âge se faisant appeler Sunny, Idan finira par reprendre des études, tandis que son logeur poète entretient une longue liaison avec son éditrice, une chroniqueuse littéraire épouse d’un milliardaire.

2018, Noah Kenny, cinquante-six ans, déballe toute sa vie. Jeunesse étriquée, poste d’employé de banque, rencontre d’une chroniqueuse littéraire piquante, mariage ! Ayant servi de fusible dans un conflit commercial, il est viré et banni par le monde bancaire. Il déprime longuement avant de réagir, de monter une entreprise de nettoyage, puis un conglomérat immobilier qui lui vaut de devenir très très riche et puissant, au grand dam de son épouse, restée intellectuelle et idéaliste ; elle s’affichera ouvertement avec un poète arabe au grand cœur, mais au talent incertain. Veuf, Noah soutiendra Sunny, une jeune actrice célèbre, laquelle n’aura pas oublié Idan.

Le dernier récit, bien long, est consacré aux errances de Yotam, second fils de Noah, du moins le présume-t-on. Cérébral, tourmenté, féru d’écriture, il vit accompagné du fantôme de son intellectuelle de mère.

Ces quelques clés pourront t’aider, lectrice, lecteur, à suivre les récits. Car Iczkovitz prend plaisir à entremêler les aventures, les souvenirs et les rêveries, tout en sautant sans transition du présent au passé, brouillant toute logique chronologique dans les narrations. Sans oublier ses observations sur l’importance du « corps » et autres digressions philosophiques ou contemplatives.

Ma double lecture m’a stimulé et captivé. En dépit des fausses pistes dont il est émaillé, le texte, merveilleusement traduit en français, se lit en toute fluidité. Le style de la prose diffère d’un récit à l’autre, suivant l’esprit du parti narratif. Dans le premier, la narration est intégrée aux bavardages de la policière, qui se confie à une thérapeute enquêtant sur son divorce. L’histoire de Noah Kenny, observateur lucide et narrateur cynique, est passionnante, truffée d’un humour pointant avec férocité les dérives de nos sociétés libérales. Le dernier récit est plus intellectualisé, parfois lyrique.

Les personnages sont attachants ; des scènes sont surprenantes, amusantes, émouvantes ; le poète arabe de Haïfa ne parle qu’en mode interrogatif ; un duo de gros bras mafieux est composé d’un gay ultrareligieux et d’un illettré, lequel commence toutes ses paroles par « Que… », à la manière des « Ah que… » de notre regretté Johnny ; il détient aussi la clé du mystère du labo d’anatomie.

Avec gravité, tendresse et humour, Yaniv Iczkovits dépeint une société préoccupée par son devoir existentiel de défense et affichant les contradictions des démocraties : culte de la modernité et attachement aux traditions, croyance en l’étude et méfiance des élites, tendances humanistes et exigences sécuritaires, proximité du luxe festif et de la marginalité précaire…

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Seigneur des porcheries, de Tristan Egolf

Publié le 16 Juillet 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2025, 

Incroyables destinées que celles du roman Le Seigneur des porcheries et de son auteur, Tristan Egolf ! Cet Américain acheva d’en écrire les six cents pages à Paris en 1996, à l’âge de vingt-quatre ans ; il reçut une soixantaine de refus d’éditeurs américains, et c’est en français, chez Gallimard, que le livre fut publié deux ans plus tard à l’initiative de Patrick Modiano, avant de devenir un succès de librairie mondial. Reconnu comme un écrivain de génie, le jeune marginal routard mit fin à ses jours en 2005. Son parcours m’a rappelé John Kennedy Toole et son roman La Conjuration des imbécilesqui ne m’avait pas mis de bonne humeur lorsque je l’avais lu et critiqué, il y a une dizaine d’années.

Le Seigneur des porcheries raconte l’histoire burlesque et tragique de John Kaltenbrunner, un jeune homme marqué dès la naissance par un sort funeste. En dépit de ses efforts et d’une réelle forme d’intelligence pratique, il ne parvient pas à s’extraire de sa condition. Il est systématiquement et douloureusement renvoyé aux rebuts de la société à Baker, sa ville natale, une bourgade industrielle fictive du Midwest, peuplée de « petits Blancs » dégénérés, ivrognes, violents et racistes, autour desquels gravitent diverses communautés survivant misérablement dans des abris de fortune.

Incompris par sa mère, maltraité à l’école, spolié par les bigotes de l’Eglise méthodiste, première victime des incivilités des pouilleux, brutalisé par les forces de l’ordre, mal payé à l’usine et méprisé par les petits chefs, John aura été cantonné aux pires métiers dans les pires conditions : mousse à bord d’un navire marchand, égorgeur de dindes suralimentées dans une usine de volaille, manutentionnaire de chargement/déchargement, jusqu’à éboueur au centre de traitement des déchets. Là, sa personnalité étrange et sa détermination de revanche fascinent un petit groupe de collègues, qu’il entraîne dans une grève. Une longue grève du ramassage des ordures, dont les effets sur la vie quotidienne à Baker, siège d’activités agro-industrielles polluantes, seront bien plus lourds que ce que nous subissons de temps à autre dans nos quartiers résidentiels français. Le pic de la crise sera atteint lors d’un match de basket entre l’équipe de Baker et celle d’une ville bourgeoise voisine. Les haines mutuelles, les comportements sauvages et les effets de meute seront effroyables… et pas si différents de ce qu’il nous arrive de constater en marge de certaines manifestations culturelles, sportives ou politiques. Pour Baker et sa région, une honte cataclysmique irréparable !

L’intention générale de l’auteur apparaît peu à peu : la narration émanerait d’un petit collectif d’éboueurs proches de John, soucieux, dix ans après les événements, de rétablir la vérité sur leur déclenchement, afin de mettre un terme à des calomnies et à des ragots de bistrot sur le rôle réel et la responsabilité de leur ami, en lequel des légendes urbaines iraient jusqu’à reconnaître l’Antéchrist ! Eux auraient plutôt vu en lui un sauveur du genre humain. Pour ma part, je n’ai pas décelé d’amour en John, rien que de la haine et la détermination implacable d’engloutir la région en enfer avec lui.

Que dire du livre sur le plan littéraire ? Le texte est constitué de longues phrases complexes à la syntaxe irréprochable, agréablement développées. Le vocabulaire est riche, varié, original, parfois surprenant. Les paragraphes sont longs, les pages denses, d’autant que les dialogues sont insérés directement dans la narration, sans alinéa ni ponctuation spécifique ; ces ruptures de rythme dans la lecture ne créent pas de problème de fluidité, lui donnant même de l’allant, comme des clins d’œil goguenards.

L’ouvrage est toutefois difficile d’accès. Les quarante premières pages sont d’un abord hermétique et il faut y revenir plus tard pour qu’elles s’éclairent. L’épilogue reste fumeux. Le corps du livre se lit plaisamment et au fil des péripéties hallucinantes rapportées, l’on prend bien la mesure des violences injustes subies par le héros, de la bêtise insondable du peuple de Baker, des mœurs arriérés des trolls, citrons, rats de rivières et autres rats d’usines, ainsi que de l’environnement répugnant des postes de travail de John. Mais une fois qu’on a compris que la merde déborde de partout et que ça schlingue, le lyrisme noir a ses limites et la prolifération de détails peut devenir superfétatoire…

Il n’en reste pas moins qu’il fallait un talent exceptionnel au très jeune auteur d’un ouvrage romanesque aussi long, dense, cohérent dans sa complexité, et puissamment porteur de sens.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Un jeu sans fin, de Richard Powers

Publié le 16 Juillet 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2025, 

L’écrivain américain Richard Powers a pour pratique, dit-on, d’explorer la relation entre nature et culture, entre arts et sciences. Son dernier roman, Un jeu sans fin, entremêle trois récits, chacun pouvant à lui seul constituer un ouvrage autonome complet. Il fallait une audace et une virtuosité insensées pour modeler ces trois histoires en un unique roman harmonieux et cohérent, quoique long et complexe. Au moment d’écrire ma chronique, je ne savais d’ailleurs pas trop comment m’y prendre et je me demandais — après tout, c’est l’un des thèmes du roman — si je ne devrais pas faire appel à une intelligence artificielle générative. Il aurait toutefois fallu, pour que cette IA soit en mesure de restituer mon ressenti personnel, qu’elle ait une connaissance intime de ma sensibilité littéraire et j’ai douté qu’il en existât une qui se soit suffisamment intéressée à moi. Je vais donc me débrouiller tout seul, comme d’habitude. Essayons d’y voir clair dans Un jeu sans fin.

Dans l’un des récits, l’auteur se livre à une exaltation de l’océan. Force est de reconnaître que l’océan est de loin l’élément le plus important de notre planète, tant par le volume qu’il occupe, que par le nombre de créatures qu’il abrite, sous des formes inimaginables : des centaines de milliers de « monstres archaïques abandonnés dans les plus vieilles impasses de l’évolution », y jouent, depuis la nuit des temps, le rôle et le destin de leur espèce parmi les autres. L’océan et les images de ses profondeurs sont sublimés par le personnage d’Evelyne (Evie) Beaulieu, une scientifique et plongeuse canadienne qui leur aura sacrifié sa vie privée et consacré un beau livre.

Les photos de ce beau livre seront indirectement à l’origine de la vocation de Todd Keane, né une génération plus tard au bord du lac Michigan. Initié à toutes sortes de jeux par son père, fasciné par les écrans auxquels l’informatique donne l'apparence de fonds marins, il apprend à programmer, puis édite des logiciels. Convaincu par Rafi Young, son meilleur ami de fac et adversaire de jeu de go, du potentiel ludique des technologies numériques, il conçoit et fonde un réseau social de jeux addictifs, qui lui vaudra de devenir multimilliardaire. Plus tard, il projette de créer un territoire libre de toute emprise étatique, mais atteint de dégénérescence mentale, il entreprend, pendant qu’il est encore temps, de raconter l’histoire de sa vie à la dernière génération d’IA, qui en enjolivera « intelligemment » les chapitres finaux.

Dans le Pacifique, les falaises de l’atoll de Makatea surplombent la Polynésie française. Riche en phosphates, l’île avait été exploitée en mine à ciel ouvert pendant une grande partie du vingtième siècle, faisant vivre confortablement plus de trois mille habitants, nonobstant les nuisances et les pollutions. Après la fermeture de l’exploitation minière, qui laissa dans le sol de nombreuses crevasses à l’état brut, l’île avait perdu ses services sociaux et subsister était devenu difficile pour ses… quatre-vingt-deux résidents actuels. Parmi eux, l’ombre de Rafi Young, qui avait choisi de s’exiler à Makatea pour écrire des poèmes et des textes philosophiques, son épouse Ina, sculptrice opérant sur des déchets plastiques de récupération, ainsi que la mythique océanographe Evie Beaulieu, nonagénaire… à moins qu’il ne s’agisse que de son esprit. Et voilà qu’on apprend qu’un milliardaire de la Tech veut s’installer sur l’île pour construire des villes flottantes !…

Les différentes narrations sont passionnantes. Dans la foulée des principaux personnages, elles te transporteront, lectrice, lecteur, au contact de merveilles du vivant, infiniment grandes et infiniment petites, menacées aujourd’hui dans leur intemporalité. La truculence des personnages secondaires apporte une touche d’humour, d’amour, de nostalgie et de poésie. En même temps, Todd Keane prend lui-même longuement la parole pour te guider, avec passion et clarté, dans un univers conceptuel en renaissance permanente depuis soixante ans, celui des générations successives des jeux de logique, de l’informatique, d’internet et de l’intelligence artificielle. Derrière son implacable ambition ébranlée par des hallucinations, persiste un fond d’affectivité enfantine touchante.

Le roman est solidement documenté. Les textes, très riches, sont parfaitement transcrits en français. La justesse des mots est impressionnante. Les descriptions de la faune et de la flore des abysses, notamment, sont d’une expressivité et d’un lyrisme à couper le souffle. Un jeu sans fin m’a donné un tel plaisir de lecture, que j’en ai repris de longs passages après l’avoir terminé.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le revenant d'Albanie, de Jean-Christophe Rufin

Publié le 24 Juin 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2025, 

Comme il est normal pour un médecin humanitaire devenu diplomate après être passé par le journalisme, Jean-Christophe Rufin a largement parcouru la planète. Entre découvrir le monde et en raconter l’Histoire et des histoires, il n’y a qu’un pas à franchir, pour peu qu’on porte en soi l’envie de transmettre. Sont ainsi arrivés une vingtaine de romans valant à son auteur succès de librairie et reconnaissance du talent littéraire. En lui offrant un siège, l’Académie française ne s’y est pas trompée, pas plus que le jury du Goncourt, qui lui décerna en 1990 son prix annuel pour Rouge Brésil… un livre que je déclare avoir lu à l’époque, mais que j’assume avoir oublié depuis…

Sur les dix années qui viennent de s’écouler — dimension de ma mémoire littéraire sauvegardée par mes critiques écrites —, je me souviens de Check-Point, une aventure en forme de road trip en marge de la guerre en ex-Yougoslavie, et de D’or et de jungle, une fiction imaginant une ambition folle de milliardaires de la Tech sur le sultanat de Brunei, aux confins de la Malaisie et de Bornéo. J’avais pris du plaisir avec ce dernier ouvrage de Jean-Christophe Rufin et je me suis logiquement empressé de lire sa publication suivante, Le revenant d’Albanie.

J’ai compris un peu tard que les ouvrages de l’auteur ne boxaient pas tous dans la même catégorie. Le revenant d’Albanie n’est qu’un simple épisode d’une série, Les aventures (ou les énigmes) d’Aurel le consul, et c’est donc pour Rufin un exercice de moindre ambition que ses « vrais » romans. Pour ma part, j’en sais beaucoup moins sur les antécédents d’Aurel le consul que les lecteurs fidèles de la série ; j’ai juste saisi que, né et élevé en Roumanie sous la dictature communiste de Ceaucescu, Aurel avait obtenu la nationalité française, ainsi qu’un poste subalterne dans les services des Affaires étrangères, le vouant à de courtes, fréquentes et lointaines mutations. Pour m’en tenir aux faits du récit, il se trouve que ce personnage rétif au travail, aspirant à l’oisiveté, buveur de vin blanc, pianiste à ses heures et féru d’enquêtes en solitaire, vient d’être affecté à l’Ambassade de France à Tirana, Albanie.

Un fait divers trouble aussitôt sa quiétude. Un homme d’affaires prospère a été assassiné dans les environs de Chamonix et la police découvre que la victime détenait la double nationalité française et albanaise. L’entremise de l’ambassade est logiquement sollicitée dans l’enquête et il s’avère que l’homme en question est déclaré mort et enterré depuis vingt ans dans son pays d’origine ! Voilà donc une énigme complexe à démêler pour le détective consul Aurel. En compagnie d’individus hauts en couleur rencontrés sur place, il lui faudra prendre des risques, en s’immergeant au plus profond des terres montagneuses et des traditions ancestrales albanaises, pour qu’une explication émerge.

Le livre met en valeur les particularités de l’Albanie, un petit pays que l’on connaît peu. Des siècles durant, son peuple a subi le joug d’une série d’envahisseurs et de tyrans. Leurs régimes clivaient la population ; d’un côté des courtisans profiteurs, de l’autre des opposants s’organisant clandestinement autour de codes de l’honneur secrets, règlant dans le sang les rancunes tenaces s’empilant en strates, de décennie en décennie, au fur et à mesure des changements d’homme fort. Le dernier en date, Enver Hoxha, avait imposé pendant deux générations une dictature communiste implacable et ubuesque. Après sa mort en 1989, le pays s’était ouvert à l’économie libérale, mais des dizaines de milliers d’Albanais, mal avertis, investirent et perdirent tous leurs biens dans des projets financiers mirifiques se révélant être des pyramides de Ponzi et autres escroqueries. De quoi susciter de nouvelles haines et déterminations de vengeance.

Ces événements réels survenus en Albanie auront inspiré l’auteur dans l’élaboration de son scénario inutilement alambiqué d’un meurtre mystérieux. Aurel n’aura nul besoin de faire preuve de sagacité pour élucider une histoire de vendetta fumeuse entre membres d’un clan familial.

En découvrant le consul Aurel et ses aventures en série, j’avais un court instant pensé à Bob Morane, dont les exploits exotiques successifs avaient enchanté ma prime adolescence. Mais lui était un vrai héros, alors qu’Aurel se situe plutôt dans le registre de l’antihéros, qu’on verrait bien en BD. Ceci étant, malgré ses longueurs, le livre est bien écrit, parfois amusant, et il se laisse lire aisément.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Tours et détours de la vilaine fille, de Mario Vargas Llosa

Publié le 24 Juin 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2025, 

Au cours de sa longue vie, achevée en avril dernier, la personnalité de Mario Vargas Llosa aura marqué les actualités littéraires, mondaines et politiques en Europe comme en Amérique du Sud. Né au Pérou en 1936, il échoua en 1990 à y être élu président de la République ; il a vécu à Madrid, où il écrivit ses premiers romans et obtint la nationalité espagnole ; il a travaillé à Paris, où il accède sur le tard à l’Académie française. Auteur d’une cinquantaine d’œuvres de fiction, traduit en une trentaine de langues, il a été gratifié en 2010 du prix Nobel de littérature.

Est-ce parce que Ricardo, personnage principal de Tours et détours de la vilaine fille, en est aussi le narrateur prolifique et indiscret ? Est-ce parce que, comme Vargas Llosa, il est né au Pérou et voyage de par le monde ? Est-ce parce que, tout comme lui, en marge de ses activités alimentaires, il avait rêvé de devenir écrivain ? Toujours est-il que je n’ai pu m’empêcher de voir en Ricardo une forme de double contrefait de son concepteur ; un Vargas Llosa raté, qui n’aurait jamais réussi de toute sa vie à émerger d’une carrière étriquée et peu rémunératrice de traducteur-interprète.

Dans les premières pages, Ricardo raconte avoir été ébloui en 1950 par Lily, une jeune fille gracieuse et provocante, apparue fugitivement dans les soirées pour adolescents des beaux quartiers de Lima. Il la retrouve par hasard dix ans plus tard, à Paris, où il fréquente des milieux universitaires entichés de Fidel Castro. A nouveau ébloui, il réussit à la séduire, avant qu’elle ne s’envole pour Cuba, dans un peloton d’apprenties guerilleras. Il attendra désespérément de ses nouvelles, puis apprendra qu’elle est devenue la compagne d’un chef révolutionnaire. Et quelques années plus tard, quand le hasard les remet face à face à Paris, elle est mariée à un diplomate français ! Après quelques semaines de lune de miel illégitime en trompe-l’œil, elle disparaîtra à nouveau, il la recherchera, la retrouvera, lui pardonnera… et ils reprendront leur relation intime… sur un mode épisodique, éphémère et à sens unique, renouvelé à chaque fois, au fil de nombreuses années, à Londres, à Tokyo, à Madrid…

En dépit des abandons, en dépit des trahisons, à l’instar d’un Chevalier des Grieux envoûté par sa Manon, rien n’arrêtera Ricardo dans son amour éperdu pour celle qu’il appelle la vilaine fille (en espagnol, la niña mala). Elle se montre attendrie par ses « cucuteries », les propos béatement enamourés qu’il lui susurre. Insuffisant toutefois pour qu’elle voie en lui autre chose que « son bon garçon », toujours disponible pour la tirer d’affaires lorsque ses folies et ses filouteries la mettent en danger, mais trop désargenté et trop peu ambitieux pour lui faire mener la vie dont elle rêve.

Doté d’une imagination intarissable et d’une plume foisonnante facile à lire, Mario Vargas Llosa est véritablement un narrateur passionnant. Il parvient à renouveler sur quarante ans — et quatre cents pages — les aventures surprenantes, captivantes, savoureuses et parfois cocasses de la vilaine fille et du bon garçon… sans d’ailleurs en cacher les détails les plus intimes. Il réussit même à leur trouver un dénouement cohérent, en sauvant la morale sans tomber dans le pathos.

En même temps, lectrice, lecteur, l’auteur te fera déambuler dans le cœur vivant de Paris, tout au long des années 60 à 80, en en commentant l’actualité et l’air du temps. Il te fera aussi voyager aux quatre coins du monde, pour te faire visiter des microcosmes et rencontrer des personnages pittoresques.

Selon ton âge, il te rappellera ou te fera découvrir le peu de moyens dont disposaient les amants pour se joindre ou se retrouver, quand les téléphones portables, les messageries et internet n’existaient pas. N’était-ce pas merveilleux d’être amoureux à l’époque ? Et n’est-ce pas merveilleux d’aimer comme Ricardo, sans rien exiger en retour ? Bien sympathique, ce Ricardo !

Romans de Mario Vargas LLosa déjà critiqués : La fête au Bouc, Temps sauvages.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Personne sur cette terre, de Victor del Arbol

Publié le 27 Mai 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2025,

Chez l’écrivain espagnol Victor del Arbol, noir, c’est noir. Les histoires qu’il conçoit et raconte sont même de plus en plus noires avec les années. Dans Personne sur cette terre, qui vient de paraître, il brasse pédocriminalité, narcotrafic international, meurtres, tortures, viols, corruption au plus haut niveau, trahisons, dénonciations, vengeances, sans oublier, comme dans ses derniers ouvrages (*), quelques relents de rancunes remontant à la dictature franquiste et jusqu’à la guerre civile des années trente. De quoi ressentir comme un malaise à la lecture !

Les événements fictifs de Personne sur cette terre prennent place en 2005, entre Barcelone et la côte atlantique nord-ouest de l’Espagne, un endroit servant historiquement, selon l’auteur, de porte d’entrée en Europe pour la drogue en provenance du Mexique. L’intrigue découle en partie de drames qui se sont déroulés une bonne trentaine d’années plus tôt sur cette même côte galicienne. De chapitre en chapitre, en cinq parties savamment ordonnées, Del Arbol jongle avec les époques, les entremêlant par le jeu des mémoires. Selon son habitude, sa narration est construite comme un puzzle dont il est le seul à connaître l’image finale, laquelle ne se révélera totalement à toi, lectrice, lecteur, que dans les dernières pages.

Pour comprendre la logique infernale et complexe des péripéties, attention à ne pas se perdre entre les nombreux personnages. Trois d’entre eux occupent une place essentielle.

Dès le prologue, un homme sans identité affiche son statut de tueur à gages. Tout en assumant ses contrats sans états d’âme jusqu’au bout — ou presque —, il joue un étrange double rôle de narrateur et de commentateur. De ses yeux noirs glaçants, il observe avec une philosophie mâtinée d’une pointe d’humour (noir, bien sûr) les événements et les réactions des personnages. Comment en arrive-t-il à les connaître aussi bien ? Il donne la réponse dans l’épilogue, rappelant que tout est littérature.

Dans sa vocation de justicier, de « Vengeur masqué » ou d’« inspecteur Harry » doutant parfois de parvenir à ses fins, Julián Leal, un policier de quarante ans, suscitera ta sympathie, lectrice, lecteur. Ses yeux sont verts et lumineux, il est humaniste et honnête, mais c’est aussi un homme comme les autres et à ce titre, il a eu la faiblesse de perdre un instant la maîtrise de ses nerfs. Dissimulant de surcroît depuis longtemps un terrible secret personnel, il espère pouvoir régler des comptes qui lui tiennent à cœur, en dépit de deux très lourdes menaces pesant sur lui.

Quelle que soit leur détermination, ces deux hommes se sentiront désarmés face à une jeune femme séduisante nommée Clara. Ancienne junkie, de retour d’un épouvantable enfer vécu au Mexique, elle cherche à se reconstruire et détient, à son corps défendant, de quoi déclencher un scandale phénoménal dans les institutions régaliennes de l’Espagne.

Le récit de certaines actions est dérangeant, mais au fil des chapitres, la lecture devient captivante, addictive. Tu éprouveras, lectrice, lecteur, l’envie frénétique de voir les zones d’ombre se dissiper, les pièces du puzzle s’assembler, et de comprendre l’imbrication des actes commis. Tu attendras aussi avec impatience de connaître la fin que l’auteur aura réservée aux protagonistes.

Le langage adopté est en phase avec la vocation de thriller et de polar noir de l’ouvrage. Il laisse par instant place à un lyrisme sombre, pour décrire des lieux qu’on ne peut alors imaginer autrement qu’en noir et blanc. Les personnages sont rongés par leurs craintes, leurs rancunes, ainsi que par leur conscience ou leur absence de conscience du Bien et du Mal. Certaines scènes sont spectaculaires, notamment un face à face haletant entre le tueur et le policier, tous deux leur flingue en main ; un duel virtuel à huis clos dont la dramaturgie n’a rien à envier aux duels de westerns les plus fameux.

(*) Romans de Victor del Arbol déjà lus et critiqués : Toutes les vagues de l’océan, Par delà la pluie, Le fils du père.

GLOBALEMENT SIMPLE   ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Comme l'ombre qui s'en va, d'Antonio Munoz Molina

Publié le 27 Mai 2025 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2025,

Né début 1956 en Andalousie, l’écrivain Antonio Munoz Molina est renommé en Espagne pour ses livres et ses chroniques. Auteur d’une vingtaine de romans et lauréat de prix littéraires en France, il est pourtant peu lu dans notre pays. Adapté et publié en français en 2016, alors que l’auteur avait achevé de l’écrire trois ans plus tôt, Comme l’ombre qui s’en va est ma première incursion dans son œuvre.

Annoncé comme un roman sur l’assassin de Martin Luther King, Comme l’ombre qui s’en va est bien plus que cela. Cet ouvrage long et complexe entremêle plusieurs récits portant sur des thèmes différents. Tout est parti de l’attachement qu’éprouve Munoz Molina pour Lisbonne, une ville où il s’était rendu pour la première fois en 1987, afin d’écrire un livre dont l’intrigue se passait dans la capitale portugaise, dont le titre était Un hiver à Lisbonne, et qui allait être son premier succès littéraire. Il importe aussi de savoir qu’y revenant quelques mois plus tard pour une conférence, il y avait ressenti un coup de foudre pour une jeune journaliste littéraire qui allait devenir sa seconde épouse.

Il décida d’écrire Comme l’ombre qui s’en va en découvrant, par hasard en 2012, que Lisbonne avait été une étape d’une dizaine de jours dans le périple de James Earl Ray, un Américain en cavale pendant plusieurs mois, après avoir tué Martin Luther King, à Memphis, Tennessee, le 4 avril 1968.

Le livre est, en première approche, une déambulation dans Lisbonne, sur les traces d’un assassin venu et reparti près d’un demi-siècle plus tôt. Elle suit aussi celles du jeune écrivain que Munoz Molina avait été, lorsqu’il était venu chercher l’inspiration pour une fiction qui germait dans son esprit, une histoire d’amour sur fond de vie nocturne dans les cabarets de jazz et de blues d’une grande agglomération urbaine. Il s’en suit qu’en parallèle des narrations, l’ouvrage est une réflexion sur la littérature et sur la genèse d’un roman.

En même temps, Comme l’ombre qui s’en va est le récit autobiographique d’un homme, qui, se voulant à la fois auteur et acteur du roman, se souvient de chacun de ses séjours à Lisbonne et se replace dans l’esprit de l’homme différent qu’il a été, à plusieurs moments de sa vie personnelle et de son parcours d’écrivain.

Car là est le propre de la création romanesque selon Munoz Molina : « La littérature, c’est vouloir habiter l’esprit d’un autre, c’est voir le monde par ses yeux, comme un intrus dans une maison fermée… ». Laisser la place à l’imagination s’impose : « On ouvre les yeux dans le noir, en pleine nuit, et on a la sensation de se réveiller dans la conscience d’un autre, d’y être englué ou enfermé ».

Une pratique qu’il mit en œuvre pour retracer le profil, le parcours et les perceptions d’un assassin, un homme fruste et frustré, ségrégationniste, élevé par des parents ivrognes dans une misère absolue. Son aspect insignifiant et son esprit manipulateur lui auront permis d’échapper pendant plus d’un an aux recherches du FBI et des polices internationales. Malgré les failles de son plan, il aura réussi à tuer d’une seule balle de fusil le célèbre pasteur noir, militant des Droits Civiques et prix Nobel de la Paix.

Avant de s’immerger dans l’esprit de ses personnages. Munoz Molina s’attache à tous les détails. Il est allé à Memphis — accessoirement berceau du blues — sur le site du crime, transformé en lieu de mémoire, avec l’intention de restituer en temps réel les faits et gestes de James Earl Ray, tout au long de sa préparation du meurtre. L’auteur n’a pu s’empêcher ensuite de faire le même exercice avec Martin Luther King, dont il reconstitue, là aussi en temps réel, la dernière demi-journée de sa vie.

Cette conception littéraire brillante et pertinente constitue une authentique performance d’écriture et procure de plaisants et passionnants moments de lecture. Cependant, la plume prolifique et intarissable de l’auteur l’amène souvent à s’étendre en longueurs, où il ressasse des détails très introspectifs. Tu pourrais les trouver ennuyeux, lectrice, lecteur, parce qu’au fil des quatre cent cinquante pages très denses du livre, tu auras l’impression de les lire plusieurs fois ou parce qu’ils tombent tellement sous le sens que tu les auras compris avant même de les lire.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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