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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #romans catégorie

Mécanique de la chute, de Seth Greenland

Publié le 17 Novembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2019, 

Écrit par un romancier, dramaturge et scénariste américain du nom de Seth Greenland, ce gros pavé de plus de six cents pages offre un moment de lecture trépidante et captivante, à la hauteur de son alléchante quatrième de couverture. Ancré dans l’air du temps et ses dérives, Mécanique de la chute s’appuie sur de fines considérations psychosociologiques et n’est pas sans rappeler des œuvres romanesques bien connues que j’évoquerai le moment venu.

 

Comme il se doit, les personnages sont stéréotypés, mais l’auteur a la subtilité de faire transparaître leur nature humaine faillible. Leurs moments de doute et de mauvaise conscience ne les empêchent toutefois pas de suivre la ligne stratégique qu’ils jugent correspondre à leurs projets.

 

Jay Gladstone, petit-fils d’un immigré juif venu d’Europe de l’Est, est un magnat de l’immobilier, multi-milliardaire. Il vit dans une somptueuse propriété au nord de New York. Il est propriétaire d’une équipe professionnelle de basketball, membre de la NBA, la très puissante et populaire ligue américaine. Membre du parti démocrate, philanthrope, il fait distribuer d’importantes allocations au profit des familles noires désargentées et verse de larges contributions à l’Etat d’Israël. Ce quinquagénaire soigne sa silhouette et fait de son mieux – du moins le croit-il ! – pour se montrer disponible, ouvert et humaniste. Ses valeurs morales et son attitude en société lui valent l’estime de la plupart de ceux qui l’entourent. Mais sa jeune et jolie femme – un second mariage – risque de lui valoir des soucis...

 

Les traits de profil qui se dégagent de Jay Gladstone en font un modèle dans le microcosme d’une certaine élite new-yorkaise. Dans d’autres sphères, au contraire, il est le symbole de tout ce qui est haïssable : un mâle hétérosexuel blanc, riche, puissant et juif sioniste. Dans l’une de ces sphères hostiles, sa propre fille, Aviva. Son attitude rebelle renvoie à Pastorale américaine, de Philip Roth.

 

Jay doit compter avec les exigences folles de Dag Maxwell, une star de la NBA, un joueur d’exception dont dépendent les résultats de son équipe. Les revenus de cet Afro-américain se comptent en dizaines de millions de dollars et ruissellent avec abondance sur sa famille et sur son clan, leur assurant un mode de vie d’un luxe extravagant auquel ils n’ont pas été préparés et qui ne sera pas éternel.

 

Autre personnage clé, Christine Lupo. Cette femme ambitieuse est procureure dans l’Etat de New York et ambitionne de se présenter aux élections au poste de Gouverneur. Selon la position qu’elle prendra sur un fait divers au cours duquel un Noir a été tué par un policier blanc, elle se mettra à dos la police, son bras séculier au quotidien, ou une communauté noire très remontée après une précédente bavure ayant défrayé la chronique. Il s’avère de surcroît que la victime était de confession musulmane et qu’un étrange imam autoproclamé se met à jouer un rôle trouble. Pour se mettre en valeur, Christine aura la chance de profiter d’une affaire bien plus dramatique et bien plus médiatique, dans un scénario montrant quelques similitudes avec Le bûcher des vanités, de Tom Wolfe.

 

Mais c’est aussi à La Tache, de Philip Roth, et à l’insouciance, de Karine Tuil, que je pense en observant les accusations de racisme portées inconsidérément pour un mot ou un geste anodin sorti de son contexte, amplifiées par des agitateurs bien intentionnés et relayées par des médias complaisants.

 

La première partie, qui occupe près de la moitié de l’ouvrage, est consacrée à la mise en place de tous les rouages d’une mécanique de précision complexe, dont les engrenages s’enclencheront imperceptiblement avant de s’emballer de façon inexorable, dès lors que des faits soudains, gravissimes et irréparables se seront produits. Après ces déflagrations, je n’ai pas pu lâcher le livre.

 

Voilà qu’un homme intelligent s’avère être prisonnier de schémas de pensée égocentrés, datés, inadaptés à un monde qui change et qu’il observe de bien trop haut pour en saisir les évolutions. Après un acte impardonnable auquel certains auraient pu accorder des circonstances atténuantes, une série de décisions et de prises de paroles inappropriées risquent de précipiter sa chute.

 

Au travers de ce roman, l’auteur livre une critique lucide de la société américaine, et par extension, occidentale : culte de l’argent, ambitions obsessionnelles, rancœurs jalouses, lâchetés bien-pensantes, attitudes communautaires victimaires, accusations de racisme, recherche de boucs émissaires, diffusion de fake news et de vidéos piratées, avec la garantie d’un effet démultiplié sur Internet.

 

Un livre choc ! Un mot quand même sur l’écriture, dont le style m’a contrarié dans les premiers chapitres. Probablement un problème de traduction : des phrases plates, des mots approximatifs, l’impression de lire l’adaptation française d’un polar de bas étage. Mais par la suite, totalement pris par les péripéties, je n’y ai plus fait attention.

 

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Solénoïde, de Mircea Cartarescu

Publié le 29 Octobre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2019,

« Chef d’œuvre de Mircea Cartarescu », peut-on lire en quatrième de couverture. C’est ce que proclame l’éditeur ; c’est son droit, il est dans son rôle. D’ailleurs, c’est bien cette proclamation qui m’a amené à lire Solénoïde, un livre de huit cents pages, écrit par un poète et romancier roumain contemporain que je ne connaissais pas. Mais voilà, le livre ne m’a pas plu et je ne suis parvenu à le lire jusqu’au bout, qu’en balayant du regard des dizaines de pages qui me procuraient l’impression de toujours rabâcher les mêmes délires morbides, cauchemardesques, parfois peu compréhensibles.

 

Le personnage principal et narrateur de Solénoïde est un double de l’auteur. Un double raté : humilié à l’âge de dix-sept ans par des quolibets lors de la lecture de ses poèmes, il a renoncé à l’ambition d’être écrivain. Modeste professeur de roumain dans une école de la banlieue de Bucarest, cet homme solitaire, étriqué et tourmenté prend à parti le lecteur : à quoi bon écrire un roman, bâtir une histoire dont chaque ouverture est un trompe-l’œil ne débouchant sur rien ? Selon lui, il faut viser plus haut : écrire pour résoudre l’énigme de l’existence, la sienne et celle du monde. Et profiter de l’implantation souterraine secrète de solénoïdes – des dispositifs générant des champs magnétiques –, pour s’ouvrir l’accès, par la lévitation, à la quatrième dimension.

 

Difficile de définir cet ouvrage ! Le narrateur – qui n’a pas de nom – amalgame présent et passé, espace et temps, réalité et rêves, mémoire et fantasmes, dans un récit hallucinatoire difficile à suivre. Il évolue dans un univers glauque, imprégné d’une luminescence jaune, un jaune sale, évoqué tout au long du texte. Les personnages sont dépeints sous leurs aspects les plus grotesques, exprimés par des corps où tout n’est que plaies, croûtes, filaments, matières desquamées, sécrétions liquides, acariens, asticots et autres parasites micro-organiques. Bon appétit !

 

Le visage de Bucarest présente la laideur triste et impersonnelle des villes communistes. Le quotidien se caractérise par un ciel crépusculaire et par le bruit de ferraille des tramways déglingués qui slaloment sur leurs rails, de quartier en quartier. Dans les rues, les alignements de façades décrépies sont entrecoupés par des terrains vagues encombrés d’ordures, ou par des hangars délabrés aux charpentes rouillées, aux tuyauteries éclatées, aux câbles arrachés. Dans les bâtiments où le narrateur entraîne le lecteur, des locaux inattendus s’ouvrent indéfiniment sur d’autres locaux encore plus inattendus. Une ancienne fabrique recèle des labyrinthes souterrains aussi mystérieux que les méandres d’un cerveau tourmenté. Un cabinet dentaire fantôme évoque de douloureux souvenirs d’enfance, ressentis comme une trahison maternelle refoulée.

 

Un moment, le narrateur se joint à des militants portant un nouveau type de revendications révolutionnaires : le refus de la maladie, de la vieillesse et de la mort, ce qui ne peut mener qu’à l’objectif de détruire le monde, qualifié d’enfer injuste et corrompu. En même temps, il tombe sur un manuscrit ancien oublié, écrit dans une langue indéchiffrable et illustré d’images incompréhensibles, symbole de l’impossibilité définitive de connaître le monde. Ne reste alors comme solution que la recherche d’un plan d’évasion, qui pourrait être la mise au monde d’un enfant. Une perspective finalement préférable à la création d’une œuvre d’art.

 

L’auteur multiplie les références littéraires. Pour ma part, le parcours laborieux du narrateur m’a fait penser à La Métamorphose, de Franz Kafka, mais la première référence de Solénoïde – assumée explicitement à plusieurs reprises – est à mon sens un ouvrage dont des extraits nous fascinaient quand nous avions dix-huit ans, Les Chants de Maldoror, écrit sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont, par un poète franco-uruguayen du dix-neuvième siècle, mort à vingt-quatre ans, nommé Isidore Ducasse.

 

Un point positif : l’écriture de Mircea Cartarescu, parfaite et harmonieuse. Prises indépendamment, les phrases sont longues, onctueuses, agréables à lire, comme je les aime. Mais globalement, la lecture est interminable, ennuyeuse et déprimante.

 

TRES DIFFICILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren

Publié le 29 Octobre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, lecture

Octobre 2019 

Certains chefs-d’œuvre sont difficiles d’accès. Ce n’est pas le cas de Tous les hommes du roi, un roman sublime de bout en bout. J’ai été emporté d’emblée. Dès la première page, une route, toute droite, se déroule à l’infini au travers des paysages sauvages et incandescents du Sud des Etats-Unis, et sur cette route, une Cadillac noire fonce à tombeau ouvert. A bord, quelques-uns des personnages hauts en couleur du roman : le Boss, homme-clé autour duquel est bâtie l’intrigue ; Lucy Stark, sa femme ; l’obèse Tiny Duffy, souffre-douleur patenté ; le bègue et malingre Sugar Boy, chauffeur porte-flingue. Et Jack Burden, un fils de famille, journaliste éphémère reconverti dans un job d’homme de confiance. C’est lui le narrateur du roman.

 

L’action principale se développe à la fin des années trente. Willie Stark, dit le Boss, est un homme politique atypique. Petit agriculteur à la détermination farouche, il se présente aux élections dans l’intention de lutter contre la corruption et le chantage qui gangrènent l’Etat. Révélant un véritable talent de tribun, il est élu Gouverneur. Mais dans l’exercice du pouvoir, il se montre populiste et autoritaire, son cynisme l’amenant finalement à penser que corruption et chantage sont des moyens acceptables pour parvenir aux fins qu’il juge bonnes pour le peuple. Il est convaincu que le bien ne peut naître que du mal.

 

Jack Burden raconte par le menu l’histoire de Willie Stark qu’il accompagne jusqu’aux circonstances qui mettront fin tragiquement à son parcours. Les missions délicates, parfois indignes, dont il se charge pour le compte du Boss, ainsi que son observation lucide et ironique des personnages du roman, l’amènent à se pencher en même temps sur lui-même et sur sa propre histoire. Apte à juger, mais incapable de se résoudre à intervenir, il observe sans réagir les manipulations et les événements qui conduiront à trois drames tragiques. Il lui faudra du temps pour comprendre qu’il n’appartient qu’à lui de s’assumer et de donner un sens à sa vie.

 

Impossible de ne pas citer les autres personnages : Adam Stanton, le chirurgien pianiste, idéaliste, intransigeant et incontrôlable ; sa sœur Anne, amour de jeunesse de Jack, qui, comme ce dernier, peine à trouver sa voie ; Sadie Burke, une femme dévouée au Boss, dont l’activisme masque une frustration physique ; le juge Irwin, figure emblématique de la rigueur morale, sauf que… Sans oublier madame Burden mère, une ancienne beauté menant grand train.

 

La construction du roman est complexe et très finement conçue. Malgré leur diversité, les péripéties, parfois brutales et surprenantes, s’enchaînent presque logiquement tout au long des six cent quarante pages du livre. Comme si, justement, tout était écrit d’avance. L’auteur soulève de profondes réflexions philosophiques sur la fatalité, le secret, la trahison, le péché, la culpabilité. Une culpabilité propre à chacun, mais également collective dans un Sud hanté par ses démons du passé : l’esclavage, le racisme et la guerre perdue contre les Yankees.

 

La plume de Robert Penn Warren est éblouissante. Les journées brûlantes et les nuits étouffantes de la Louisiane donnent lieu à des images sans cesse renouvelées, toutes d’un lyrisme époustouflant. Dans son rôle de narrateur, Jack Burden use d’un ton décalé et fait mine de prendre à témoin un interlocuteur qu’il tutoie ; on ne sait pas s’il s’adresse au lecteur ou à lui-même, mais l’effet est percutant. Les nombreux personnages, dont les traits de caractère sont ciselés avec une certaine férocité, jouent des scènes captivantes dont les dialogues, alliant burlesque et gravité, sont dignes des meilleures séries noires. La traduction, revue à l’occasion d’une publication en 2017 par les éditions Monsieur Toussaint Louverture, mérite d’être saluée, car elle transpose à la perfection le langage populaire que l’on imagine dans le Sud profond.

 

Deux fois porté à l’écran, Tous les hommes du roi a été aussi à plusieurs reprises adapté pour le théâtre. Le roman, pour lequel je confirme et j’assume tous les superlatifs de ma chronique, avait valu en 1947 à son auteur, le poète et romancier Robert Penn Warren, le prix Pulitzer de la fiction.

 

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le coeur battant du monde, de Sébastien Spitzer

Publié le 11 Octobre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2019, 

Ma critique aura-t-elle un sens ? Car je ne vois pas de meilleur éclairage sur Le cœur battant du monde, que ce que l’auteur écrit lui-même dans les pages finales de remerciements. Dans son roman, Sébastien Spitzer a imaginé l’enfance et l’adolescence d’un certain Frederick Demuth, né à Londres en 1851 d’un rapport intime éphémère et clandestin entre Karl Marx et la gouvernante de la famille. Une information longtemps occultée par ceux qui tenaient à sanctifier l’image de leur idole.

 

Soucieuse de préserver son honorabilité, la famille, qui comptait six enfants officiels, dissimula et dénia, dès sa naissance, l’existence de ce fils illégitime, ce « bâtard » honteux. On sait peu de choses sur son enfance et son adolescence. Une zone grise qu’il appartenait à l’auteur de mettre en couleur par une histoire séduisante. Et justement, je n’ai pas été convaincu par le personnage fictif de Freddy, à peine plus par celui de Charlotte, sa bonne-maman. J’ai trouvé laborieuses, parfois tirées par les cheveux, les aventures imaginées par l’auteur.

 

L’ombre oppressante d’un homme plane sur l’esprit du roman. Cet homme, que ses compagnons de lutte appellent le Maure en raison de son teint mat et de la broussaille noire de son poil, c’est Karl Marx, un dieu pour une partie de l’humanité, un diable pour l’autre. Selon lui, le monde capitaliste finira par s’effondrer sous l’effet de ses contradictions. Des contradictions dont il n’est pas lui-même exempt. Son activisme révolutionnaire tranche avec son attrait pour le luxe, son mode de vie bourgeois s’accommode mal de son incapacité chronique à gagner sa vie. À Londres, où il s’est exilé avec femme et enfants, le quotidien n’est pas simple pour madame, née baronne Johanna von Westphalen, toujours prête toutefois à s’incarner en Jenny la Rouge et à prendre fait et cause pour son mari.

 

Dans le livre, le personnage le plus présent, c’est Engels, l’alter ego de Marx. Il est cosignataire de son œuvre, mais le grand public ignore son nom. Pas étonnant à en juger à la lecture du roman, où l’auteur le montre toujours en retrait du Maure, dont il subit le caractère dominant et dont il finance de bon cœur la vie quotidienne. Il en a les moyens financiers et il croule, lui aussi, sous les contradictions. Ce rejeton d’une riche famille d’industriels prussiens est un sentimental scandalisé par les inégalités. Ce grand patron installé à Manchester est un théoricien de la révolution prolétarienne. Ce grand bourgeois chasse à courre avec le marquis de Westminster et souffle sur les braises dans les manifestations d’ouvriers. Et son comportement de mâle n’est guère conforme à ses engagements féministes.

 

Le contexte historique est très intéressant. En cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, le cœur battant du monde se situe en Angleterre, où l’industrie, en plein développement, « est le cœur sec et froid d’un monde sans cœur ». Dans les grandes villes de l’empire le plus puissant du monde, la misère la plus pitoyable côtoie l’opulence la plus ostentatoire. Des pages choquantes rappellent l’œuvre de Dickens. Riches et pauvres subissent, chacun à sa mesure, une terrible crise du textile provoquée par l’arrêt de la culture du coton, dans le Sud des États-Unis, pendant la guerre de Sécession. Tous vivent dans l’appréhension des soulèvements et des attentats commis par les indépendantistes irlandais.

 

Le livre est décomposé en quarante chapitres d’une dizaine de pages, chacun étant tour à tour consacré à l’un des principaux personnages. Il est presque entièrement écrit au présent, avec très peu de retours sur le passé. J’en ai été gêné, car ce parti d’écriture, dont l’objet est d’introduire directement le lecteur dans la narration, perd son effet lorsqu’on le généralise d’un chapitre à l’autre, d’un personnage à l’autre. Il supprime toute perspective temporelle, toute intuition de correspondance entre les événements. Reste l’impression de lire des chroniques indépendantes.

 

Peut-être le style narratif de Sébastien Spitzer est-il plus adapté au caractère objectif d’un ouvrage à vocation historique qu’à une fiction romanesque.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Où bat le coeur du monde, de Philippe Hayat

Publié le 11 Octobre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2019, 

Philippe Hayat dispose de multiples talents. Polytechnicien et diplômé de l’Essec, il développe depuis vingt ans des entreprises à succès. Soucieux de transmettre l’esprit d’entreprendre, il donne des cours, écrit des manuels, crée des associations de soutien aux jeunes entrepreneurs. Il trouve aussi le temps d’écrire de la fiction. Où bat le cœur du monde est son deuxième roman.

 

Sur quatre cents pages menant de 1935 à 1954, le roman relate les années d’épreuves et d’apprentissage d’un enfant, puis d’un jeune homme, qui deviendra par la suite un célèbre musicien de jazz. Darius Zaken est né à Tunis, dans la Hara, un minuscule et misérable quartier juif enclavé dans la médina. Resté muet et boiteux à dix ans à la suite d’un événement tragique qu’il faut bien qualifier de pogrom, il est élevé par une mère enfermée dans un amour maternel étouffant, obsédée par l’ambition de lui faire réussir des études qui lui permettraient d’accéder à une carrière de haut fonctionnaire.

 

Je n’ai pu m’empêcher de penser à La Promesse de l’aube, tout particulièrement dans le dernier chapitre du retour aux sources. Mais à la différence de Romain Gary, Darius aura échappé à l’emprise de sa mère, acharnée à l’empêcher de suivre sa vocation de clarinettiste prodige.

 

L’opportunité se présente en 1943. En Afrique du Nord, l’Allemagne nazie est déjà vaincue. Des troupes américaines stationnent à Tunis. Parmi elles, des musiciens, interprètes de jazz. La fraternisation est immédiate et quand arrive l’heure, pour les soldats américains, d’embarquer vers l’Italie, Darius part avec eux, en dépit de ses handicaps physiques.

 

On le retrouve trois ans plus tard à New York, où il crève de faim et se perd dans la drogue, désespérant d’obtenir des engagements lui permettant de survivre. Pas facile, quand on a la peau blanche, d’intégrer des formations musicales où les peaux sont noires. Darius parvient enfin à se lier avec des musiciens de jazz prestigieux – Charlie Parker, Billie Holiday, Miles Davis et bien d’autres –, avec lesquels il partira en tournée dans le Sud profond. Il y découvrira l’horreur de la ségrégation et sera le témoin impuissant de la déchéance autodestructrice de la plupart de ses camarades, sous l’effet de la misère, des humiliations, de la boisson et de la drogue.

 

Heureusement pour Darius, la belle Dinah veille sur lui.

 

Il se trouve que je suis passionné de musique et que j’aime le son de la clarinette, si proche de cette voix humaine dont Darius est privé. Mes goûts vont plus à la musique classique qu’au jazz et je pourrais écouter en boucle pendant des heures le concerto pour clarinette et le quintette avec clarinette de Mozart. Cela ne m’empêche pas d’écouter du jazz avec plaisir, et quel que soit le type de musique, je suis toujours ému aux larmes par les histoires d’interprètes qui passent de l’ombre à la lumière.

 

Où bat le cœur du monde est un livre très documenté. J’ai été secoué par le quotidien des Juifs pauvres en Tunisie, avant l’indépendance. J’ai été sensible au réalisme des pages sur le débarquement des Alliés en Italie. J’ai appris des choses sur les sagas du swing, du be-bop et du cool jazz, que Philippe Hayat décrit en phrases courtes et précises, sans effet de style.

 

Après avoir terminé Où bat le cœur du monde et ses longs et nombreux passages sur la façon de jouer de la clarinette ou du saxo, je suis incapable de dire si Philippe Hayat est lui-même musicien ou si ses commentaires sont le fruit d’un travail méticuleux de documentation. A titre personnel, je trouve ces passages un peu vains. Il n’y a pour moi qu’une seule façon de comprendre la musique : en l’écoutant.

 

Un livre brillant, qui aborde des sujets intéressants et qui a su soulever mon émotion.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois - Prix Goncourt 2019

Publié le 25 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019, 

Le romancier Jean-Paul Dubois peut compter sur un noyau de lectrices et de lecteurs fidèles et enthousiastes. Je dois reconnaître qu’il écrit remarquablement bien. Son style, très maîtrisé sans en avoir l’air, conjugue nostalgie amère et humour noir. Il sait trouver les mots pour faire partager son émerveillement, son étonnement, son plaisir, son émotion ou son indignation, devant les beautés, les bizarreries ou les épreuves que les circonstances placent sur les chemins de ses personnages.

 

Affublé du long et curieux titre de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, son dernier livre est consacré à la vie tristement banale d’un Franco-canadien de père danois et de mère toulousaine. Après un parcours itinérant, Paul s’est installé à Montréal, où pendant quelques années de bonheur, il a partagé l’existence de Winona, une Indienne Algonquine, épousée à la mode de chez elle. Ils vécurent heureux, mais n’eurent pas d’enfant, juste une chienne, Nouk.

 

L’auteur a rythmé sa narration en intercalant passé et présent. Le passé, ce sont les épisodes de la vie de Paul depuis son enfance. Le présent, c’est le pénitencier de Montréal, et pour être plus précis, la cellule que Paul partage avec Patrick, un motard membre du redoutable club des Hells Angels, un colosse fort en gueule dissimulant une âme sensible derrière la Harley Davidson tatouée sur son cou.

 

Quel méfait a bien pu commettre Paul, le gentil Paul, si serviable, si dévoué, pour être condamné à deux ans de prison ? On ne le saura qu’à la fin de la narration de son parcours. Toujours est-il que sa cohabitation très fraternelle avec le biker est l’occasion de pages truculentes aussi drôles que touchantes. C’est le meilleur du livre.

 

J’ai été moins séduit par les très longues pages qui retracent le parcours de son père, le pasteur Hansen, dont la foi, déjà malmenée par les dures réalités humaines, aura fini par s’écrouler, sapée par un espoir illusoire en des jeux d’argent aléatoires et inappropriés.

 

La suite est plus plaisante. Vous avez déjà compris que Paul est un être fondamentalement bienveillant, toujours prêt à se mettre en quatre pour les autres. Chargé de l’entretien d’un grand ensemble immobilier, il s’occupe de tout, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il est heureux quand tout fonctionne bien, quand tout le monde est content. C’est alors le cœur serein, qu’il peut survoler les forêts et les lacs du Québec, dans le petit Beaver piloté par Winona.

 

Dans son job, Paul est totalement autonome. Son dévouement, son perfectionnisme et son sens du devoir en font un gestionnaire modèle, tant que l’on respecte sa liberté d’action. Mais comme cela arrive quand un petit chef mesquin entre en jeu, tout s’enraye dès lors que l’on se met à vouloir le museler. Une spirale infernale s’enclenche. Les humiliations s’ajoutent aux injustices… avant que le malheur ne vienne de surcroît tout fracasser. Très émouvant ! Paul se soumet, jusqu’au jour où…

 

« Je suis un cimetière abhorré de la lune / Où comme des remords, se traînent de longs vers / Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers ». Ces vers de Baudelaire me sont venus, car Paul vit au milieu de ses morts les plus chers, son père, sa femme, sa chienne. Jean-Paul Dubois serait-il sujet au spleen ? La mort semble en tout cas l’obséder. Dans son précédent roman, le personnage principal, déjà prénommé Paul – la meilleure ou la pire partie de Jean-Paul ? – devait composer avec une famille dont les membres mettaient en compétition leurs tendances mortifères.

 

Revenons au titre, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. Il tranche avec la brièveté sobre et ouverte du titre du précédent opus, La succession. Je me suis interrogé sur le sens profond de ce titre à rallonge, sans trouver de quoi sortir des sentiers battus : il y aurait, dans le monde, des différences, des inégalités, des injustices ?… Quel scoop !... On a bien le droit de s’indigner. Mais cliché pour cliché, n’aurait-il pas été possible de trouver un intitulé plus court ?

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les choses humaines, de Karine Tuil - Prix Interallié et prix Goncourt des lycéens 2019

Publié le 25 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019, 

Karine Tuil trouve son inspiration dans des sujets d’actualité qui interpellent, qui font débat, qui divisent. Elle sait en tirer des fictions percutantes, articulées autour d’évènements dramatiques impliquant des personnages aussi vrais que nature, qui ne peuvent laisser personne indifférent. J’avais beaucoup aimé son précédent roman, L’insouciance. Son dernier livre, Les choses humaines, est en piste pour les grands prix littéraires, ce qu’à mon avis, il mérite… et ce qui ne manque pas de susciter quelques grincements de dents germanopratins.

 

Principaux protagonistes de l’intrigue centrale du roman : Jean Farel, soixante-dix ans, un journaliste politique, vedette des médias depuis des lustres et qui tient à le rester ; Claire, sa femme – ou plus précisément sa future ex-femme, car ils divorcent –, beaucoup plus jeune, une essayiste féministe reconnue ; Alexandre, leur fils, vingt-et-un ans, un étudiant brillantissime, mais tourmenté ; Adam, pour qui Claire a quitté Jean, un quadragénaire issu d’un milieu juif orthodoxe et qui enseigne en banlieue ; Mila, dix-huit ans, fille d’Adam, une jeune femme effacée mal dans sa peau.

 

Dans une première partie, l’auteure dresse le portrait des personnages ; des portraits en mouvement, où l’on découvre l’évolution des projets, des rapports aux autres, des anxiétés. Leur statut privilégié et leur approche gourmande du lendemain valent aux trois Farel, Jean, Claire et Alexandre, d’occuper presque toute la place. Les obstacles qui les guettent et qu’ils ont bien l’intention de franchir sont à la mesure de leurs ambitions, de leur souci de « performance ». Leur tension est palpable et je l’ai fortement ressentie, presque comme pour moi-même. Car Karine Tuil, qui s’est voulue en narratrice qui ne juge pas, fait preuve d’une empathie communicative.

 

La tension se charge de violence dans la seconde partie, jusqu’à l’annonce d’une mise en garde à vue pour viol. On sent alors que tout va exploser. La configuration de la narration change. Les dialogues prennent une place prédominante. Perquisition, convocations, interrogatoires, confrontations. A ce jeu, les policiers sont les plus forts. Ils imposent un rythme étouffant, ils fouillent les âmes et les mémoires jusqu’au tréfonds de l’intime. Malgré les tentations de déni, qui peut résister ?

 

Troisième partie, cour d’assises. Dans une atmosphère surchauffée par les controverses #MeToo et #BalanceTonPorc, feu nourri de questions énoncées de façon banale, sereine, presque routinière ; des questions pourtant incisives, intrusives, cruelles. Quand la présidente se tait, les avocats prennent le relais et c’est encore pire. Devant eux, accusé, victime et témoins ne sont plus que des êtres humains mis à nus, contraints d’exhiber leurs chairs et de renoncer à toute pudeur. Violence de la recherche de la vérité. Et dans violence, le mot viol.

 

Les plaidoiries sont de tels morceaux d’anthologie que l’on pourrait croire à l’insertion de textes rapportés. Très longues et argumentées, aussi irréfutables les unes que les autres, elles témoignent de la rigueur intellectuelle de l’auteure. Elles n’expriment que des choses justes, des vérités, même si pour chaque partie, ces vérités sont antinomiques et inconciliables.

 

L’accusé d’un viol peut-il toujours bénéficier du doute, comme le prévoit le droit pénal ? Que valent les convictions d’une intellectuelle d’opinion, quand entre en jeu l’avenir de l’être qui lui est le plus cher ? Le stress paranoïaque d’une star des médias en fin de carrière lui ôte-t-il toute humanité ?

 

Comme tout est complexe ! C’est le lot des choses humaines. Karine Tuil évite de prendre parti. En tant que femme, elle se déclare solidaire de la jeune femme victime, dont la vie est détruite. En tant que romancière, elle se place sous l’angle de la famille du jeune homme, dont la vie est aussi détruite.

 

Et moi, et vous, sommes-nous en mesure de juger ? Le livre évoque bien d’autres sujets d’actualité. Les personnages sont justement stéréotypés, car l’objectif de la fiction est de montrer comment ils réagissent à un événement qui fracasse leur vie. Le livre est absolument passionnant, je ne l’ai pas lâché jusqu’à la dernière page. Et je suis encore remué.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le schmock, de Franz-Olivier Giesbert

Publié le 13 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019, 

Franz-Olivier Giesbert, communément dénommé FOG, est une star incontestable des médias écrits et audiovisuels. Il a un avis sur tous les sujets et n’hésite pas à le donner, dans un style d’expression très particulier, conjuguant gouaille provocatrice, humour au second degré et admiration pour soi-même. Sa production littéraire, très diversifiée, ne m’avait jamais tenté, mais le succès qu’il rencontre avec Le schmock a suscité ma curiosité.

 

Qu’est-ce qu’un schmock ? En yiddish, c’est à la fois un idiot et un salaud. Ou encore un pénis, et par extension, un type qui ressemble à un pénis. Un pénis mollasson, mais coupable parfois d’intromissions sournoises. Pour FOG, la personnalité d’Adolf Hitler en fait le prototype même du schmock.

 

Avant FOG, beaucoup avaient cherché à comprendre comment le peuple allemand, aux structures fondées sur de solides traditions éducatives, philosophiques, scientifiques et artistiques, avait pu se laisser embarquer dans le double objectif nazi, aussi stupide que criminel : éradiquer la population juive de la surface de la Terre, et conquérir militairement l’Europe pour donner de l’espace vital à la nation allemande.

 

C’est par le biais d’un roman historique que FOG présente sa vision des choses. L’ouvrage s’articule autour du parcours de deux familles fictives de la grande bourgeoisie allemande éclairée, les Gottsahl et les Weinberger, ces derniers ayant des antécédents juifs. Les membres de ces familles vivent au contact de personnages ayant réellement existé, parmi lesquels un certain Adolf Hitler.

 

1914, front allemand dans le Nord de la France. Karl Gottsahl, un officier d’une quarantaine d’années, prend en sympathie un soldat de quinze ans son cadet, un pauvre type solitaire et paumé, peintre dans le civil, du nom d’Adolf Hitler. Ils se lient d’amitié et leur amitié durera trente ans. Hitler restera toujours fidèle à Karl, le camarade de jeunesse, l’aîné brillant qui lui a tendu la main. Gottsahl verra longtemps en Hitler un loser, un activiste sans avenir, un tribun de brasserie, un idéologue de pacotille parmi d’autres. Un pauvre type, quoi ! Un schmock, pour lequel il continuera à éprouver une sorte d’affection indulgente mêlée de mépris. Il ne croira jamais à sa réussite. Lorsque Hitler sera appelé à la Chancellerie, il ne croira pas plus à la capacité des nazis de mettre en œuvre son programme absurde. Plus tard, chaque fois qu’il rencontrera le Führer, il sera frappé par sa confusion mentale, par ses abattements dépressifs alternant avec des impulsions désordonnées. Un schmock, on vous dit !

 

A l’incrédulité des Gottsahl de tous crins, s’ajouteront la peur de représailles et le souci de préserver quelques intérêts. Voilà, selon l’auteur, ce qui explique la passivité de la majeure partie de la population, ce qu’on a l’habitude d’appeler aujourd’hui la majorité silencieuse. La base idéologique du nazisme a pris racine dans la frustration haineuse des classes allemandes les plus fragilisées par l’humiliation de la défaite de 1918 et les terribles difficultés économiques qui ont suivi… Ne pas prendre à la légère les frustrations haineuses des minorités !

 

Dans Le Schmock, la fiction romanesque proprement dite n’a pas vraiment d’intérêt. Les tribulations familiales et sentimentales des Gottsahl et des Weinberger ne sont ni crédibles ni passionnantes. En mettant en scène ce casting de personnages fictifs et historiques, FOG a le mérite de donner un éclairage pragmatique sur la période, pointant la dangerosité d’idéologies semblant débiles au premier abord. FOG n’oublie pas non plus de rappeler que les crimes antisémites ne datent pas de l’Allemagne nazie et qu’elles étaient monnaie courante en Europe orientale, où les pogroms faisaient partie des traditions récréatives.

 

La personnalité de FOG transparaît tout au long de l’ouvrage. L’auteur ne résiste pas à la possibilité de placer un bon mot ou d’émettre un avis esbroufant. Mais ce qui marche bien dans un talk-show à la télé, trouve difficilement sa place dans un roman. On s’en doutait un peu. Le schmock n’en reste pas moins une lecture très intéressante.

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La vie secrète des écrivains, de Guillaume Musso

Publié le 13 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019, 

Qu’est-ce qu’il lui a pris, vous demandez-vous à mon propos, de se lancer dans La vie secrète des écrivains, le dernier ouvrage de Guillaume Musso ? Il est vrai que, sans n'avoir jamais rien lu de lui, je nourrissais un préjugé littéraire négatif à l’encontre de ce romancier, que je considérais, disons-le clairement, comme un marchand de soupe. Une soupe qui avait le mérite de faire sa fortune… Mais foin des idées préconçues ! Il faut bien, un jour ou l’autre, se faire son opinion sur pièces.

 

Le titre du livre se prêtait particulièrement à ma curiosité de néo-romancier. Quel en est le sujet ? Au centre de l’intrigue, Nathan Fawles, un écrivain dont les livres avaient connu en leur temps un succès fulgurant ; pour une raison inconnue, il a cessé d’écrire et d’apparaître en public depuis vingt ans. Les secrets de sa vie fascinent ses lecteurs, un peu comme ce fut le cas de J.D. Salinger dans les années soixante, après la publication de son œuvre culte, L’Attrape-Cœur.

 

En fait, La vie secrète des écrivains est un polar noir, un thriller, où les révélations fracassantes et les éclaboussures d’hémoglobine ne manquent pas. L’intrigue est plutôt bien montée, si ce n’est que le hasard fait un peu trop bien les choses, en faisant de personnages présents sur l’île méditerranéenne où Nathan Fawles vit en reclus, les acteurs ou les témoins d’un meurtre épouvantable commis à Paris vingt ans plus tôt ; un crime qui pourrait avoir impliqué l’écrivain-star… Mais peut-être justement n’est-ce pas le hasard !

 

Sur les trois premiers quarts de l’ouvrage, c’est Raphaël, un jeune écrivain en herbe fasciné par Nathan Fawles, qui mène l’enquête en candide et assure l’essentiel de la narration, ponctuée d’insertions de fakes d’articles de presse ou d’avis administratifs. Quelques chapitres s’intercalent en narration classique, apportant des éclairages complémentaires. Une construction littéraire efficace, qui maintient très habilement le lecteur en haleine, tandis que les principales pièces de l’intrigue se mettent en place.

 

C’est ensuite que ça se gâte. Raphaël fait les frais d’un conseil littéraire cynique du romancier américain John Irving, que Musso suit à la lettre après l’avoir cité en tête de chapitre. Sans Raphaël pour raconter la fin, le niveau baisse. C’est pourtant le moment où tout se dénoue, où l’« incroyable vérité » se dévoile. La scène se joue dans la superbe maison de Nathan Fawles, dans un face-à-face entre l’écrivain et Mathilde, une jeune femme sexy venue lui demander des comptes. L’un et l’autre se révèlent mutuellement ce qu’ils savent, d’une façon qui ôte toute crédibilité à la scène : une série de monologues sans âme pour Mathilde, un texte de vingt pages, soi-disant tapé en une demi-heure sous la contrainte, pour Fawles. Il y avait certainement plus subtil à trouver !

 

Peut-être les lecteurs de Guillaume Musso ont-ils tellement hâte de connaître les réponses aux énigmes, qu’ils n’ont que faire de la forme sous laquelle l’auteur les leur révèle. Pour ma part, je le regrette, car pour le reste, le livre est plutôt bien écrit, en phrases courtes à la tonalité pertinente et crédible, qui donnent du rythme à la lecture. Juste une chose que je ne comprends pas : pourquoi, lorsqu’il fait parler Nathan Fawles, Musso lui fait-il proférer des jurons et des expressions vulgaires ?

 

Le livre est agrémenté de références culturelles, de citations de grands auteurs. Est-ce pour Guillaume Musso une façon de s’étalonner ? Une intuition qui pourrait être confortée par les nombreux conseils littéraires du genre masterclass glissés dans la bouche de Nathan Fawles.

 

Globalement, un livre qui se lit facilement et agréablement.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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L'amour est aveugle, de William Boyd

Publié le 1 Septembre 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2019 

Écrivain à la réputation bien établie, William Boyd est avant tout un conteur talentueux. Cela fait plusieurs décennies que ses livres se succèdent et qu’il trouve à chaque fois une histoire qui ne ressemble pas aux précédentes. Dans L’amour est aveugle, il embarque lectrices et lecteurs aux quatre coins de l’Europe, dans l’univers de la musique aux confins du dix-neuvième et du vingtième siècle.

 

Le personnage principal, Brody Moncur, est un jeune Écossais. Doté d’une mauvaise vue, mais doué en revanche de l’oreille absolue, Brodie est accordeur de pianos, un accordeur de piano à la sensibilité tactile digitale aussi subtile que son audition. Il est capable de rendre les touches d’un piano « légères comme des plumes, des bulles de savon, des flocons de neige… ». En mission à Paris pour le compte d’un grand facteur de pianos écossais, il se rend ainsi indispensable auprès d’un grand pianiste irlandais sur le retour, John Kilbarron, qui souffre des doigts d’une main. A chaque prestation, Brodie aura réglé tellement finement le piano qu’il lui a vendu, que le maestro pourra reprendre avec succès sa carrière de concertiste international.

 

Les deux hommes partiront ensemble à Saint-Petersbourg pour une tournée ambitieuse, à la demande d’une richissime mécène russe. Mais leurs relations auront des hauts et des bas, avec, au fil du temps, plus de bas que de hauts. Entre le dévoué Brodie Moncur et l’orgueilleux John Kilbarron, se dressera le frère du pianiste, un homme d’affaires retors aux manigances imprévisibles. Et entre eux deux, il y aura aussi Lika...

 

Lika, une cantatrice sans avenir, mais une femme fatale ! Brodie tombe raide dingue dans la minute où il la voit. Et Brodie est ainsi fait qu’il restera toujours l’homme d’une seule femme. Est-elle, de son côté, la femme d’un seul homme ? Non, on le sait depuis le début. Alors la question doit être reformulée différemment : de combien d’hommes Lika est-elle la femme ? Le pauvre Brodie n’est pas au bout de ses (mauvaises) surprises.

 

Au deux-tiers du livre, se produit un événement totalement inattendu, surprenant : un duel anachronique qui se termine tragiquement. Plus rien ne sera désormais comme avant. Brodie devient un homme traqué, un fugitif. La suite de l’ouvrage est consacré à ses pérégrinations dans toute l’Europe pour échapper à ses poursuivants présumés : Biarritz, Édimbourg, Paris, Nice, Saint-Pétersbourg, Vienne, Trieste... Une diversité de lieux qui n’empêche pas la répétitivité des situations.

 

Finalement, c’est dans les îles Andaman, au large des côtes de l’Inde, que Brodie cherchera à se faire oublier définitivement. Il y deviendra l’assistant d’une ethnologue américaine, célibataire endurcie, passionnée par la sexualité des aborigènes…

 

Il est temps d’évoquer un détail triste, que j’ai passé sous silence et qui a son importance : Brodie est phtisique, tuberculeux dirait-on de nos jours. Cette maladie, hélas fatale, était courante à l’époque. Dans une fiction, un personnage principal atteint de phtisie présente l’avantage de pouvoir mettre une fin à l’ouvrage en mourant, quand bon semble à l’auteur. Car il faut bien que les histoires – même les meilleures – aient une fin… Et la possibilité d’arracher une larme à leurs lectrices et leurs lecteurs.

 

Boyd est bavard et observateur. Rien dans l’univers de son personnage principal n’échappe à son œil et à sa plume. Le lecteur est ainsi invité dans la famille de Brodie, ce qui n’apporte rien à l’intrigue, pas plus que les personnages rencontrés par Brodie au hasard de ses voyages. Cela donne par moment à la lecture un sentiment de longueur.

 

Mais globalement, sans être le chef d’œuvre de William Boyd, L’amour est aveugle se laisse lire agréablement ; quelques passages sont prenants ou surprenants. Le personnage de Brodie Moncur est attachant. L’auteur, bien documenté comme à chacune de ses publications, reconstitue parfaitement l’atmosphère des grandes villes européennes de l’époque, ainsi que l’actualité musicale qui s’y déploie.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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