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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

romans

Les abeilles grises, d'Andreï Kourkov

Publié le 8 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

La littérature ukrainienne actuelle date de trente ans et reste hybride, à l’image d’un de ses porte-étendard, Andreï Kourkov. Né en 1961 à Saint-Pétersbourg – Leningrad à l’époque –, celui-ci vit depuis son enfance à Kiev : Union soviétique jusqu’à ses trente ans, république d’Ukraine ensuite. Se prévalant sans réserves de la nationalité ukrainienne, Kourkov écrit en russe et son œuvre porte un regard critique sur les absurdités cocasses et tragiques des sociétés postsoviétiques.

Son dernier roman, Les abeilles grises, a été écrit avant la guerre d’invasion actuelle. Il prend place dans le contexte d’avant février 2022, datant des événements de 2014 : annexion de la Crimée par la Russie, apparition dans l’est de l’Ukraine de deux « Républiques populaires » séparatistes soutenues par Moscou et début du conflit du Donbass. Une guerre larvée qui se traduit, jusqu’en février 2022, par des combats sporadiques entre séparatistes prorusses et l’armée ukrainienne, pour un bilan de quatorze mille morts et de plus d’un million de personnes déplacées !

Alors, lectrice, lecteur, imagine toi maintenant dans ce qu’on appelle une « zone grise », ni ukrainienne, ni prorusse, un no man’s land situé entre les fronts, d’où l’on se canarde d’obus. Certains n’atteignent pas leur cible et s’abattent au milieu, sur un tissu rural constellé de villages vidés de leurs habitants, détruisant des maisons ou creusant des cratères sur les routes.

Un no man’s land au sens littéral de l’expression ? Pas tout à fait. Dans le village de Mala Starogradivka, tout le monde est parti, sauf deux hommes, Sergueïtch et Pachka. Otages d’une géopolitique où ils n’ont pas voix au chapitre, ils sont restés chez eux et vivent depuis trois ans sans électricité : pas de lumière, pas de télévision, pas de recharge d’appareil portable et donc pas de télécommunications. Sans poste ni commerces, ils sont coupés du monde, se nourrissent de conserves, reçoivent l’aide d’associations humanitaires et quelque pitance de la part de compatissants soldats des fronts les plus proches, Pachka habitant face aux positions prorusses, Sergueïtch du côté ukrainien.

Sergueïtch et Pachka, qui approchent tous deux de la cinquantaine, se connaissent depuis l’enfance, ne s’apprécient pas vraiment, mais quand on se retrouve à deux, il faut bien faire preuve de bienveillance et de solidarité. Pachka est surtout préoccupé par le renouvellement de ses réserves de vodka, Sergueïtch, à l’esprit très analytique, est étonnamment soucieux de préserver tous les petits détails de sa vie quotidienne et de celle de ses abeilles.

Car Sergueïtch est apiculteur. Il est attentif au bon état physique et psychologique de ses abeilles. Elles sont sa seule famille et leur production de miel lui est bien utile dans une économie de proximité revenue au troc. Au printemps, quand ses ouvrières achèvent leur hibernation, Sergueïtch charge ses six ruches sur une remorque attelée à sa vieille guimbarde et part sur les routes ukrainiennes, en quête d’un site bucolique et pacifié. Il trouve une âme sœur dans un village, mais on s’y méfie de cet « étranger » qui s’évertue à nier être un réfugié, un Russe, ou un séparatiste du Donbas.

Il prend alors la route de la Crimée, fantasmant sur ses paysages montagneux et son climat estival. Mais les frontières, les points de contrôle et la surveillance policière locale sont l’occasion de tracas humiliants, de la part d’une administration russe autoritaire, tatillonne et kafkaïenne, jusqu’à en troubler la sérénité des abeilles, à l’organisation sociétale exemplaire.

Sergueïtch a le cœur sur la main, se montre empressé auprès de ses prochains, mais il est fruste, naïf, et son empathie, maladroite, tombe souvent à plat. Il se nourrit l‘esprit de souvenirs, de rêves, de contemplations de la nature, de visions oniriques. Le texte est émaillé d’images poétiques un peu faciles. La narration te donnera l’impression, lectrice, lecteur, de l’imminence d’événements importants, voire tragiques, et de l’apparition de graves problèmes de santé pour Sergueïtch.

Mais il n’en est rien, les aventures de Sergueïtch sont tranquilles, tour à tour absurdes, comiques, exaspérantes, globalement attachantes, malgré l’absence totale d’intrigue dans le roman.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli

Publié le 8 Juin 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juin 2022,

Un livre étonnant. Le mage du Kremlin est une fiction romanesque qu’on pourrait qualifier d’hyperréaliste. Publié en avril 2022, il a été écrit bien avant la guerre d’invasion de l’Ukraine, déclenchée en février dernier sur ordre de Vladimir Poutine. L’actualité politique internationale l’assaisonne d’un sel particulièrement savoureux et je l’ai dévoré avec délectation.

A quoi donner la priorité, à la littérature ou à la politique ? Compte tenu de la vocation de mes chroniques, commençons par la littérature et faisons connaissance avec le personnage détenant le rôle-titre de l’ouvrage, un dénommé Vadim Baranov.

Vadim Baranov est issu d’une vieille famille aristocratique russe. Soumis par le système soviétique, son père a mené la vie privilégiée d’un haut fonctionnaire du régime. Dans la frénésie libérale moscovite qui fait suite à la chute de l’URSS, le jeune Vadim, formé à l’art théâtral et féru de création d’avant-garde, s’ouvre aux perspectives de la télévision. L’occasion d'approcher Boris Berezovsky, l’un des oligarques les plus fantasques des années 90, devenu grâce au président Eltsine patron des télévisions nationales et par là même, grand ordonnateur des campagnes électorales. Alors que l’an 2000 se profile, quel sera le futur de la Russie ? Berezovsky cherche un successeur à Eltsine et croit avoir trouvé un homme à sa botte en un « blond pâle aux traits décolorés, portant un costume en acrylique beige et arborant une mine d’employé » : Vladimir Poutine, directeur du FSB (l’ex-KGB). Il introduit Baranov auprès de lui. Les deux hommes ne se quitteront pas pendant quinze ans… Exit Berezovsky.

Vadim Baranov n’existe pas. Librement inspiré d’un authentique conseiller de Poutine, il est le produit de l’imagination créatrice de Giuliano da Empoli, un journaliste et écrivain italien, commentateur politique en Italie et en France, fin observateur des mouvements populistes en Europe. Le roman est constitué de deux récits enchâssés. Le premier est celui d’un universitaire en mission culturelle à Moscou, où il rencontre Baranov, qui le remplace dès lors dans le rôle de narrateur, racontant son parcours auprès de celui que tous les Russes – à commencer par lui-même ! – considèrent comme le nouveau Tsar. Une construction littéraire subtile, qui permet à l’auteur de se transposer dans son personnage et de s’imaginer dialoguer en tête-à-tête avec Poutine, à l’occasion d’événements qui se sont réellement produits.

Les premiers objectifs du Tsar sont de rétablir l’ordre en Russie et d’effacer l’humiliante parenthèse mi-libérale, mi-mafieuse orchestrée pendant dix ans par des oligarques, dont il juge les richesses indécentes et illégitimes. (Mais Baranov ne dit rien sur les processus qui feront plus tard de Poutine l’une des plus grandes fortunes de la planète.) Poutine et son conseiller spécial sont convaincus de la nécessité d’une verticalité du pouvoir : « L’ordre à l’intérieur, la puissance à l’extérieur ». Quelques phrases font froid dans le dos : « La première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité, » ou encore : « Le sabotage est une explication beaucoup plus convaincante que l’inefficacité. Le coupable peut être puni… et l’ordre est rétabli », d’autant plus que « Rien n’inspire un plus grand effroi parmi les sujets qu’une punition aléatoire ».

Vladimir Poutine reste une énigme ? Rien d’étonnant ! En parfaite harmonie avec son conseiller spécial, il a tout fait pour susciter l’incompréhension et la crainte. Baranov conçoit la mise en scène du Tsar, Poutine joue d’autant mieux le rôle, qu’il s’identifie à lui. Dans le théâtre d’avant-garde, les audaces les plus chaotiques sont permises. Il est un moment où imposer la ligne du pouvoir ne suffit plus, il faut aussi prendre la main sur les idées adverses, les tordre jusqu’à les rompre, tout embrouiller et tant qu’à faire, « démontrer qu’on est un peu plus fou que les autres ».

Reste l’accoutumance à la drogue du pouvoir, ou plus encore, la peur de le perdre, qui conduira un jour, à en croire Baranov, à supprimer toute possibilité de contestation, tout risque de défoulement de rage du peuple, en multipliant les contrôles et les barrières technologiques, à l’instar des mondes dystopiques imaginés par Aldous Huxley, George Orwell et leur précurseur russe Evgueni Zamiatine… Une vision pessimiste. Tâchons pour l’heure de préserver notre imparfaite humanité.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Dans les brumes de Capelans, d'Olivier Norek

Publié le 17 Mai 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2022, 

Vous l’avez peut-être remarqué, je choisis mes lectures par paire : mon blog affichant deux chroniques côte à côte, il me plait que les deux romans faisant l’objet de ces chroniques montrent des points communs. J’ai jeté mon dévolu sur Dans les brumes de Capelans, d’Olivier Norek, dans la foulée d’un livre de Michel Bussi, que je classe dans la même catégorie des polars et des thrillers.

J’avais beaucoup aimé ce genre de livres dans ma jeunesse, mais je m’en suis lassé. Aujourd’hui, je n’en lis que lorsque je ne trouve pas, en version numérique, de roman qui m’inspire. (J'utilise essentiellement ma liseuse, en raison de deux avantages : pouvoir lire la nuit sans lumière, pouvoir lire debout dans les transports en commun.) Les thrillers me déçoivent souvent. Il en a été tellement publié depuis un siècle, que j’ai parfois le sentiment que tous les scénarios possibles et imaginables ont été déflorés et que les auteurs sont amenés désormais à concocter des intrigues de plus en plus alambiquées, violentes et tirées par les cheveux.

Il y a deux ans, j’avais plutôt apprécié Surface, du même auteur. J’avais alors qualifié d’étonnant et de détonnant le parcours professionnel de cet homme devenu un poids lourd de la littérature policière française et qui, pour écrire ses premiers thrillers, s’était inspiré d’aventures vécues lors d’une carrière éclair d’enquêteur au SDPJ de la Seine-Saint-Denis.

Ce n’est à priori plus le cas de Dans les brumes de Capelans, une fiction qui se place dans le contexte d’un système français de protection des témoins, tel qu’il pourrait fonctionner à l’instar de ce qui existe pour les repentis en Italie et aux Etats-Unis. Norek a imaginé d’isoler les témoins à protéger, en les plaçant vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous la surveillance rapprochée d’un enquêteur au profil adapté ; témoin et protecteur sont confinés dans une maison sécurisée, située dans le territoire de la République le plus inaccessible et à l’image la plus inhospitalière possible : l’île de Saint-Pierre, associée communément au nom de Saint-Pierre-et-Miquelon, un minuscule archipel français proche du Canada, battu par le froid, les pluies et les brumes.

L’enquêteur est le capitaine Coste, le personnage principal des premiers romans de Norek (que je n’ai pas lus et qu’il n’est nullement besoin d’avoir lus). C’est un flic qui ne se remet pas d’un incident grave dont il se juge responsable et qui a saisi l’opportunité de poursuivre sa carrière dans un exil relatif. Le témoin qu’il protège est une victime, une jeune femme ayant échappé à un tueur en série non identifié. Elle est susceptible de fournir des informations permettant de mettre la main dessus, mais elle risque d’être traquée par le criminel, soucieux de la faire taire.

Question 1 : cette jeune femme sera-t-elle en sécurité dans l’île de Saint-Pierre, où elle a été secrètement acheminée ? Question 2 : le capitaine Coste parviendra-t-il à lui tirer les vers du nez ? Selon la formule consacrée, vous le saurez en lisant… bla-bla-bla…, mais si vous êtes un habitué des thrillers, vous êtes d’ores et déjà capable de répondre à ces deux questions.

En question 3, on pourrait ajouter : ce huis clos très particulier, entre un homme moins solide qu’il en a l’air et une femme dont le visage est jugé disgracieux et en même temps envoûtant, ne risque-t-il pas d’avoir des incidences affectives non prévues ?

L’intrigue est bien montée, les péripéties bien documentées, le texte bien écrit, mais les derniers chapitres se perdent dans la préoccupation de l’auteur de toujours rajouter un rebondissement aux rebondissements. Et ça finit par ne plus prendre…

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Rien ne t'efface, de Michel Bussi

Publié le 17 Mai 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2022,

Il m’arrive parfois d’être incapable de choisir, de n’être tenté par aucun roman récemment publié. Ce pourrait être l’occasion de lire ou de relire un classique de la littérature américaine, mais beaucoup (Faulkner, Nabokov…) sont peu présents sur le catalogue français de Kindle, et on ne les trouve plus qu’en livres de poche, imprimés en tous petits caractères. Fatigant à lire la nuit ! Alors, je me décide pour des polars français, en veillant à choisir au mieux le romancier et l’ouvrage.

Michel Bussi fait partie des auteurs de romans à suspens les plus lus. J’ai noté qu’il est aussi géographe et qu’il s’intéresse à l’analyse cartographique des résultats électoraux, en partenariat avec le politologue Jérôme Fourquet. Voilà qui fait sérieux ! Cela m’a incité à le découvrir en tant qu’écrivain et à m’engager dans un de ses romans récents, Rien ne t’efface, gratifié de bonnes critiques.

C’est l’histoire d’une femme, Maddy, dont le fils âgé de dix ans disparaît un matin sur une plage. Un drame qu’elle parvient à surmonter, jusqu’au jour où, dix ans plus tard, elle aperçoit sur la même plage un enfant de dix ans strictement identique – strictement identique de chez strictement identique ! – à son fils disparu, lequel, vous l’aurez compris, aurait vingt ans s’il était encore en vie. Alors forcément, on évoque la réincarnation. Et moi, je me pose la question suivante : irai-je au bout des quatre cent cinquante pages de ce roman, si sa trame est fondée sur la migration des âmes et autres sornettes ?

J’ai compris après quelques pages que les mystères de l’intrigue – et ils seront nombreux ! – auront une explication rationnelle et humaine. Les élucubrations sur la réincarnation ne sont qu’une ficelle pour tenter d’égarer le lecteur.

L’auteur semble prendre du plaisir à égarer le lecteur ! Il monte en épingle des légendes ancrées dans les lacs volcaniques sans fond et les grottes troglodytiques de l’Auvergne, où se déroule l’essentiel de l’action. Il laisse traîner, en fin de chapitre, des mots suggérant mine de rien la culpabilité de tel ou tel personnage ; pas de jaloux, ils y passeront tous l’un après l’autre. Et puis, il y a ce que ne dit pas Maddy, narratrice de la plupart des chapitres : Maddy parle beaucoup, ne prononce jamais de mensonges, mais elle cache beaucoup, beaucoup de secrets. Pour les connaître, il faut attendre qu’ils soient révélés par les autres… Moi, ça m’est égal, je ne joue jamais à deviner qui est l’assassin.

Au fil des pages, je me suis toutefois lassé de ces artifices un peu trop visibles, aucun ne m’a ému ni angoissé. De même, je me suis lassé des descriptions de paysages, spectaculaires au début, mais qui finissent par paraître ampoulées, à force d’être répétées.

Le pire : ce sont les quarante dernières pages, dans lesquelles l’auteur fait expliquer tous les engrenages de sa machination par le ou la coupable, qui fanfaronne ainsi sur le génie dont il ou elle a fait preuve ; une manière pour l’auteur de fanfaronner lui-même sur la précision implacable de son intrigue. Il est classique de terminer un polar par ce genre de restitution récapitulative et je trouve toujours cela décevant. Ça l’est d’autant plus dans un roman comme Rien ne t’efface, où les faits sont tirés par les cheveux, à la limite du crédible.

En tant que lecteur, je ne suis pas amateur de ce genre d’histoires, mais je reconnais la qualité et la quantité du travail d’écriture.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Celui qui veille, de Louise Erdrich

Publié le 25 Avril 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2022, 

Louise Erdrich est une écrivaine américaine née en 1954. Par sa mère, elle est issue d’un peuple autochtone, les Chippewas. Elle participe activement au mouvement littéraire de la Renaissance amérindienne et la plupart de ses romans et de ses poésies sont inspirés par ses racines.

Son roman The night watchman est diffusé en France sous un titre plus subtil, Celui qui veille ; j’y reviendrai. Il s’insère dans un épisode réel des relations complexes entre les institutions fédérales des États-Unis et la minorité amérindienne. En 1953, le Congrès manifesta son intention de révoquer des traités passés au XVIIIe siècle entre la nation des Etats-Unis et les tribus indiennes. Il voulait mettre un terme (« termination ») au statut spécifique dont disposaient les Amérindiens au sein de réserves territoriales, afin de les « émanciper » et d’en faire des Américains comme les autres. Une option politique assumée par une droite très conservatrice, guidée par la volonté de libérer l’Etat fédéral de contraintes coûteuses et de remettre sur le marché les terres qui leur avaient été concédées. Les mesures pouvaient se présenter sous un angle humaniste, puisqu’elles se targuaient de valoriser la dignité des Amérindiens en reconnaissant leur aptitude à s’intégrer dans la société américaine sans dispositions pouvant s’apparenter à de la discrimination positive. Dans les faits, cela condamnait cette communauté, pauvre et sous-éduquée, à une dispersion en périphérie des grandes villes et à une misère pire que celle qu’elle vivait dans les réserves.

Les Amérindiens tenaient aussi à leur identité et à leur culture. L’un des deux personnages principaux du roman, Thomas Wazhashk, est directement inspiré du grand-père de l’auteure. Il exploite sa petite terre familiale à Turtle Mountain et pour améliorer l’ordinaire de ses proches, il travaille comme veilleur de nuit dans une usine locale. Un petit boulot qui, bien sûr, explicite le titre originel du livre, bien qu’il n’ait rien de stratégique en lui-même. Les plages de temps libre qu’il procure à Thomas entre deux rondes lui permettent de se consacrer à la présidence de la communauté tribale des Chippewas de sa région, de veiller ainsi sur les siens, une fonction qui le prive d’heures de repos et l’expose, l’âge venant, à des accidents de santé.

L’autre personnage principal est la nièce de Thomas, une toute jeune femme séduisante et vive d’esprit, nommée Patrice ou Pixie. Elle s’initie à la vie adulte, se mobilisant activement au service de sa famille, puis de sa communauté, découvrant aussi les pièges qui guettent une jeune Amérindienne naïve lorsqu’elle se rend pour la première fois dans une grande ville. Cela ne l’empêche pas, de retour à Turtle Mountain, de slalomer autour des désirs des hommes, traçant le profil idéal de celui avec lequel elle pourrait le moment venu construire sa vie.

Autour de Thomas et Patrice apparaissent de nombreux personnages de la tribu ou vivant à proximité. Ils sont secondaires, mais l’auteure les met largement en scène dans de courts chapitres récurrents, s’étendant sur leurs modes de vie, leurs états d’âme et leurs fantasmes les plus personnels. On peut qualifier cela de procédé littéraire polyphonique, mais un joli mot n’est pas forcément synonyme de confort ou de plaisir de lecture. Les pages qui leur sont consacrées font appel à des imaginaires très spécifiques, issus de la spiritualité amérindienne et de la tradition orale des tribus. Malgré quelques passages baignés d’humour et de poésie, je les ai trouvées ennuyeuses et je me suis interrogé sur leur intérêt dans l’intrigue… Une lecture infiniment longue, pendant laquelle j’en suis même venu à me demander s’il y avait une intrigue…

Le récit n’a commencé à accrocher mon intérêt, que dans ses cent ou cent cinquante dernières pages, lorsqu’il aborde enfin la préparation de la délégation venue du Dakota du Nord à Washington, s’opposer au Congrès à la résolution de termination et défendre la persistance des maigres privilèges de la tribu de Turtle Montain.

La dignité et l’élégance des personnages du roman suscitent l’estime et la sympathie. Mais je me demande si les jurés du dernier prix Pulitzer de la fiction n’étaient pas résolus d'avance à honorer l'ouvrage d’un auteur amérindien.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

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Le Cercueil de Job, de Lance Weller

Publié le 25 Avril 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2022,

Lance Weller, un écrivain américain quinquagénaire s’est fait la spécialité d’explorer la violence sur laquelle s’est fondée, au dix-neuvième siècle, la nation des États-Unis d’Amérique. Une violence dont il met en évidence les dégâts provoqués dans l’esprit des hommes qui l’ont vécue. Qu’ils en aient été acteurs, victimes ou témoins, la plupart n’ont cessé de s’interroger – comme le Job de la Bible – sur leur culpabilité ou leur innocence, sans généralement obtenir de réponse.

Le Cercueil de Job, son troisième roman, met en lumière des personnages fictifs, intégrés dans un récit historique très documenté sur la guerre de Sécession, laquelle opposa entre 1861 et 1865 les nordistes des Etats de l’Union aux sudistes des Etats confédérés, sur le thème ultrasensible de l’abolition de l’esclavage. Une guerre civile qui fut une vraie guerre, très meurtrière ; une sale guerre, attisée par des déchaînements de haine de part et d'autre ; un conflit entre deux choix de société, développement industriel prospère au Nord versus traditions rurales impécunieuses au Sud ; un embrouillamini où des hommes furent mobilisés dans l’un ou l’autre camp sans adhérer aux idées correspondantes, juste au hasard de leur présence dans tel ou tel Etat belligérant.

Le roman s’achève en avril 1864, lors de la prise et du massacre de Fort Pillow, où ont convergé la plupart des personnages. L’auteur a donné les rôles principaux à deux personnes incarnant une espérance et une foi en l’humanité ayant résisté jusqu’au cœur de l’enfer. Ils sont confrontés à des êtres infects, d’un racisme brut qu’on ne peut même pas imaginer de nos jours. Certains comportements sont infâmes : la faim et/ou la vénalité poussent des soldats confédérés à faire les poches de leurs ennemis morts, et incitent des Yankees à faire la chasse à des esclaves en cavale pour les revendre. Mais ils rencontrent aussi des personnes indulgentes et généreuses, des Blancs doutant de leur innocence, des Noirs cherchant à s’affranchir l’esprit de leur passé de soumission.

Bell Hood est une très jeune esclave en fuite. Sa personnalité exprimait tant de confiance, que le contremaître de l’exploitation agricole à qui elle appartenait, agacé, lui avait imprimé des marques au fer rouge sur les joues. Son sourire rayonnait tant, que le contremaître lui avait percé dans une dent un trou en forme d’étoile. Dans sa fuite, Bell suit sa route en guettant dans les cieux le Cercueil de Job, un groupe d’étoiles en losange, un horizon cosmique symbolique qui en vaut bien un autre. 

Joe Hoke, un jeune homme recruté par un bataillon sudiste, est resté handicapé après avoir été blessé et mutilé aux mains lors de la terrible bataille de Shiloh, en 1862. Il se rétablit physiquement et psychologiquement auprès d’un couple de fermiers âgés et bienveillants, puis part sur les chemins, tel un vagabond, vivant de petits boulots, marqué de façon indélébile par la honte que lui avait inspirée autrefois la cruauté épouvantable de son père. Une errance en quête de rédemption.

Bell et Hoke ont été tous deux traumatisés par des circonstances qu’ils ont vécues ensemble. Des faits dont l’auteur laisse le souvenir se profiler graduellement, un peu comme prend forme, dans le film Il était une fois dans l’Ouest, le motif du règlement de comptes entre Charles Bronson et Henry Fonda. Les longues et récurrentes descriptions d’aventuriers louches traînant sous un soleil de plomb et celles de champs de bataille poussiéreux ou boueux jonchés de cadavres m’ont aussi fait penser aux westerns de Sergio Leone. Mais à la lecture, manque la musique d’Ennio Morricone.

Bell Hood a inspiré ces jolis mots à l’auteur : « S’il n’y avait pas eu les marques, son visage aurait été une page dans un livre ouvert presque encore vierge, prête à recueillir toutes les merveilles que le reste de sa vie pourrait y écrire ». Une référence parmi plusieurs autres à l’Alice de Lewis Carroll…

Le Cercueil de Job n’est pas un roman facile à lire, les chapitres ne suivant pas la chronologie. L’insertion de témoignages permet d’y voir plus clair. Et certaines pages sont à couper le souffle, tant la plume de l’auteur exprime avec un réalisme évocateur les ciels nocturnes étoilés, les cours d’eau miroitant sous la lune, mais aussi les bruits lugubres de la forêt, le cynisme de certains individus, le sang giclant des membres mutilés ou les odeurs rebutantes des charniers… Il faut aimer ce genre de descriptions !

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Connemara, de Nicolas Mathieu

Publié le 30 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Quatre ans après Leurs enfants après eux, qui obtint le Goncourt, Nicolas Mathieu n’a pas changé et tant mieux. Dans Connemara, il nous emmène à nouveau chez lui, dans cette Lorraine perturbée par la disparition des industries, en passe d’oublier son patrimoine historique, et qui peine à se reconnaître comme simple composante d’une Région baptisée Grand Est. Les destinées des jeunes sont tracées d’avance : ils restent sur leur terre natale et se contentent d’un quotidien médiocre, comme leurs parents avant eux. Seuls, quelques rares privilégiés parviennent à s’en extirper. Pour réussir l’échappée, il faut de l’énergie, des moyens intellectuels et un minimum de soutien familial.

2017, année d’élection présidentielle. Hélène et Christophe sont tous deux nés quarante ans plus tôt, à Cornecourt, une petite ville des Vosges. Ils partagent un autre point commun : Michel Sardou et ses lacs du Connemara ont rythmé leurs fêtes du samedi soir ; pour l’un, dans les bals populaires du coin ; pour l’autre, dans les galas des Grandes Écoles, à Paris.

Christophe s’est laissé vivre, il n’a pas tenté sa chance ailleurs. Représentant en croquettes pour chats et chiens, il sillonne son secteur à bord de son break. Il est divorcé, père d’un petit garçon. Adolescent, il était assez beau gosse et ses performances dans l’équipe locale de hockey lui avaient valu une gloire éphémère, ainsi que quelques succès féminins. Hélène est grande, belle et brillante. Elle était partie à Paris, pour terminer ses études. Elle y avait dégotté un diplôme supérieur, un job de consultante très bien payé, et un mec plutôt pas mal, encore mieux payé qu’elle, avec qui elle a eu deux filles. Mais le rythme était tel, qu’elle a fait un burn-out et que la famille s’est repliée sur la Lorraine. Pas à Cornecourt, quand même ! A Nancy, un quartier résidentiel, une maison d’architecte, une belle situation pour chacun.

De Nancy à Cornecourt, il n’y a pas une heure de route et il suffit de donner un coup de pouce au hasard. Hélène et Christophe ont chacun leur crise de la quarantaine. Où suis-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? Et qu’est-il permis d’espérer, quand on se revoit vingt-cinq ans plus tard et qu’il reste si peu de points communs ? Nicolas Mathieu nous raconte tout : quatre cents pages d’allers-retours captivants entre le présent et le passé.

La prose de Nicolas Mathieu est très simple, fluide, accessible, elle emprunte au langage parlé et il lui suffit des mots les plus courants pour exprimer parfaitement la moindre sensation. Cet écrivain observateur crée ainsi des personnages authentiques, hommes et femmes, jeunes et vieux, à la manière d’un Balzac. Il installe le lecteur à leur contact, pas seulement pour les détails de leur aspect, de leur cadre de vie ou de leurs gestes, mais aussi pour l’instantané de ce qu’ils voient, de ce qu’ils entendent, de ce qu’ils sentent et de ce qu’ils ressentent, jusque dans les espaces les plus intimes, quand ils baisent. Parce que baiser est la parenthèse du salut, le seul moment où l’on s’éclate, sans penser à rien, surtout pas au temps qui fuit et que l’on perd sans s’en rendre compte.

Connemara est un roman politique, mais ce n’est pas une profession de foi. Comme dans son précédent roman, Nicolas Mathieu fonde sa fiction sur des déterminismes sociaux incontestables. J’ai en revanche senti s’effacer sa neutralité de romancier lorsqu’il évoque les tendances actuelles dites « néo-libérales » à optimiser l’efficience des services publics. Cela n’a pourtant rien à voir avec le libéralisme économique. Dans toute forme de société, le citoyen consommateur a droit à des services efficients, qu’ils soient publics ou marchands. Cette exigence appelle des remises en question, qu’il est difficile de mener sans aide extérieure, d’où l’intervention de consultants « privés » (désolé pour ce gros mot !), d’éventuels abus n’en justifiant pas le rejet en bloc. Reste l’emploi de la « novlangue » impulsée par les théoriciens de l’efficience. Les mots sont des symboles, ils unissent celles et ceux qui partagent des idées. Une pratique qui existe dans tous les domaines, politiques, philosophiques, artistiques ou autres, et dont on peut se sentir agacé, snobé, vexé et/ou exclu, dès lors qu’on la subit.

Cette réserve personnelle ne m’a pas empêché de trouver le roman pertinent et passionnant, de la première à la dernière page.

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Le Grand Monde, de Pierre Lemaitre

Publié le 30 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Ce qui frappe avant tout à la lecture des ouvrages de Pierre Lemaitre, c’est la prolificité de son imagination créatrice, sa capacité apparemment inépuisable à toujours piocher de nouveaux rebondissements dans son chapeau de magicien de la fiction romanesque ; des péripéties graves ou burlesques, réjouissantes ou tragiques, auxquelles vous n’auriez pas pensé, et qui surviennent toujours à un moment où vous ne vous y attendez pas.

Pierre Lemaitre n’est pas un styliste, c’est surtout un conteur. Son écriture est sobre, efficace, sans coquetterie inutile ; elle est accessible à tous. Le Grand Monde est un livre qui convient à celles et ceux qui recherchent dans la lecture un moment d’évasion. Plusieurs intrigues s’y développent tout au long de ses six cents pages, les chapitres étant consacrés tour à tour à chacune. Une construction littéraire d’un classicisme achevé, où s’expriment toutefois le savoir-faire de l’auteur de romans policiers et son talent pour maintenir à un niveau élevé l’envie de tourner les pages pour découvrir rapidement la suite des événements.

Le Grand Monde s’attelle aux pérégrinations d’une famille, les Pelletier : le père, la mère, leurs trois fils, Jean, François, Étienne, et la petite dernière, Hélène, âgée de dix-sept ans au début du livre. Ils vivent un festival d’aventures aussi savoureuses que surprenantes, très bien insérées dans le contexte historique de la fin des années quarante, dans l’immédiat après-guerre. Le centre de gravité du roman est à Paris, mais une partie de l’action prend place à Beyrouth – on n’en comprend la raison que sur le tard – et à Saigon, alors sous le joug d’une administration coloniale française à bout de souffle et en butte aux premières escarmouches de la guerre d’indépendance d’Indochine.

Chacun des Pelletier affiche une face attachante et une face sombre – ce qui est probablement notre lot à tous. Ces personnages d’une banalité un peu caricaturale sont confrontés à des péripéties insolites, parfois saugrenues et pourtant authentiques, comme l’incroyable et scandaleuse affaire des piastres. L’auteur ne ménage pas la société française de l’époque, sa presse, ses mœurs, ses institutions politiques et judiciaires. A la lumière de ses opinions personnelles, nul doute qu’il ne tente d’instiller l’idée que rien n’a vraiment changé. On voit très bien à quelle actualité il fait référence en décrivant une manifestation très violente sur l’avenue des Champs-Elysées en faveur de mineurs en grève. Il est vrai que la critique sociale est l’une des marques du roman picaresque, genre auquel il convient de rattacher Le Grand Monde.

Le récit appelle tellement d’images, qu’en lisant, je voyais les personnages évoluer comme dans une fiction en bandes dessinées. J’ai retrouvé, dans Le Grand Monde, l’esprit des aventures de Tintin, le reporter qu’Hergé faisait trotter çà et là sur le globe, dans un monde conforme à la vision géopolitique qu’il en avait. Débarquent de surcroît des personnages en provenance d’Au revoir là-haut, un peu comme Rastapopoulos et le général Alcazar réapparaissaient à l’occasion dans Tintin.

Une façon d’afficher une filiation entre une nouvelle trilogie nommée Les années glorieuses, dont Le Grand Monde serait le premier tome, et la précédente, baptisée sur le tard Les enfants du désastre, où les liens de parenté entre les trois romans (*) étaient ténus et de pure forme. Du coup, s’étend sur soixante ans la promesse d’une véritable saga picaresque.

A la fin du livre, il est clair qu’on n’en a pas fini avec les enfants de Louis et d’Angèle Pelletier. Un nouvel horizon professionnel et privé se dégage pour François ; Hélène est trop belle et trop caractérielle pour ne pas avoir un avenir romanesque ; sans oublier Jean, dont il faudra bien traiter les pulsions et ses implications.

La nouvelle trilogie pourrait bien mériter l’appellation de série.

(*) : Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le lac de nulle part, de Pete Fromm

Publié le 2 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Spécialiste de la littérature dite nature writing, Pete Fromm imagine des fictions romanesques au sein de grands espaces naturels sauvages, tel qu’il en existe de différentes sortes en Amérique du Nord. Je garde un excellent souvenir de Mon désir le plus ardent, lu il y a quelques années, un roman magistral et poignant qui s’ouvrait sur les rivières turbulentes du Wyoming. Dans Le lac de nulle part, les eaux sont plus calmes, mais les personnages sont tourmentés.

Une famille éclatée. Cela fait des années que papa est parti au loin. Pour élever leur progéniture, maman a multiplié les heures supplémentaires et elle continue. Leurs deux enfants, des jumeaux, une fille et un garçon respectivement prénommés Al et Trig, sont aujourd’hui adultes et ils mènent leur vie chacun de leur côté. Dispersés dans l’immensité américaine, tous restent nostalgiques de bons moments passés il y a bien longtemps lors d’expéditions familiales sur les lacs du nord des Etats-Unis, en limite du Canada. Quand papa propose de se retrouver en octobre pour une nouvelle randonnée d’un mois en canoë, Al et Trig acceptent volontiers. Maman n’est pas conviée.

Pendant deux semaines, ils s’enfoncent tous les trois dans les forêts et naviguent sur une suite infinie de lacs ; ils passent de l’un à l’autre en portant canoës et paquetages, se nourrissent de pêches, bivouaquent sous des températures d’automne qui baissent de nuit en nuit. Tout va bien, on semble heureux de se retrouver, mais cela pourrait n’être qu’apparence ; on évite de prêter attention à des attitudes étranges ; le passé remonte à la surface et ce ne sont pas que de bons souvenirs… Puis un événement inexplicable les surprend et précipite le retour. Mais l’hiver s’annonce précoce, et dans la région, il s’accompagne couramment de températures glaciales et d’intempéries violentes. Les itinéraires deviennent incertains. Parviendront-ils à revenir ?

L’auteur a confié le rôle du narrateur à Trig, un jeune homme aussi irrésolu que sa sœur est proactive. Tout au long du récit, Trig s’étend sans modération sur la vie quotidienne des trois randonneurs, sur l’observation de leurs comportements, sur la contemplation de la nature – et je suis sûr que l’apparition d’aurores boréales vaut le voyage. Aucune précision ne nous est épargnée par le jeune narrateur sur la préparation des repas, sur l’installation et le démontage des bivouacs… et sur ses états d’âme personnels empreints d’angoisse et de culpabilité irraisonnées. Des descriptions et des commentaires certes intéressants, mais qui finissent par être ennuyeux à force d’être répétitifs…

En vérité, Pete Fromm sait parfaitement ménager ses effets : le temps mis à lire ces pages fourmillant de détails sert à maintenir à haut niveau la tension de l’incertitude. Je m’y suis volontiers laissé prendre. Je ne suis pourtant pas sensible, en général, au suspens des polars et des thrillers ; je n'essaie jamais de découvrir le coupable et le pressentiment d’un crime qui s’ourdit ne m’empêche pas de dormir. Dans Le lac de nulle part, j’ai joué le jeu, je me suis astreint à suivre tous les développements à un rythme de lecture normal, sans chercher à tourner les pages plus vite. Il le fallait bien et je vous engage à faire de même… car sinon, autant aller directement au chapitre final pour connaître le dénouement. Je me suis senti récompensé de ma patience. Dans les toutes dernières pages, l’auteur livre une chute surprenante, qui m’a rappelé celle de Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, un autre roman de nature writing.

Dans des paysages assurément sublimes et probablement oppressants, Pete Fromm a noué autour de ses personnages des intrigues inspirées de l’air du temps. Les règlements de comptes tardifs entre des pères et leur fille défrayent de plus en plus souvent la chronique. Les troubles mentaux qui menacent les personnes prenant de l’âge alimentent nos préoccupations. Dans le monde de la finance, la roche Tarpéienne n’est jamais éloignée du Capitole… La solidarité entre jumeaux pourrait être un atout pour faire face à ces difficultés.

L’écriture est belle et je me suis senti captivé tout au long de ma lecture, mais une fois le livre refermé, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir été quelque peu manipulé.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Ton absence n'est que ténèbres, de Jon Kalman Stefansson

Publié le 2 Mars 2022 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2022, 

Prix du meilleur livre étranger 2022, Ton absence n’est que ténèbres est l’œuvre d’un romancier et poète islandais du nom de Jon Kalman Stefansson. Les personnages sont islandais, les péripéties sont ancrées en Islande, dans les fjords de l’Ouest, « à l’extrême limite du monde habitable », où vivent quelques familles d’éleveurs de moutons… qui ne font pas qu’élever des moutons. L’Islande est un pays étonnant, le niveau de vie y est élevé, la population est ouverte aux cultures contemporaines, tout en restant attachée à ses traditions, comme celle de la littérature médiévale des sagas.

Et justement, sur six cents pages et cent vingt ans, le livre se révèle être la saga d’une famille de la région. En début de lignée, Gudridur, une paysanne très modeste qui fit preuve, à la toute fin du XIXe siècle, d’une audace intellectuelle surprenante. A l’autre extrémité, Eirikur, un guitariste professionnel de quarante ans, féru de pop music ; un homme tourmenté qui devra se reconstruire lorsqu’il aura découvert les témoignages, lettres et photos laissées par ses ascendants. Entre les deux, une série de personnages hauts en couleur, des parents, des voisins, des amis. Ils vivent, aiment, puis meurent, sombrant dans les ténèbres de l’oubli ou se perpétuant dans la lumière des mémoires. Les épreuves traversées par ces femmes et ces hommes, pour la plupart en couple, sont étonnantes, émouvantes, tragiques. Elles sont passionnantes à lire.

On s’interroge sur le narrateur amnésique. Qui est-il ? J’ai mon idée : il est l’Ecrivain, avec un grand E, l’homme qui n’a pas de souvenirs et qui n’en a pas besoin, car son rôle est de donner vie à des personnages et à leurs aventures. Installé dans un « non-lieu » à l’instar d’un metteur en scène isolé dans sa loge en marge d’un tournage, il a pour interlocuteur sa conscience, à moins que ce ne soit un émissaire du Diable, signataire d’un pacte. Il lui faut aussi quelques bouteilles de whisky tourbé, mais attention aux abus ! Le narrateur impose sa présence dans une fiction ralentie par le temps de l’écriture, tout en vivant de plain-pied dans le monde réel. S’il n’y prend garde, il pourrait lui arriver d’insérer une femme aimée dans le roman. De quoi rendre la lecture complexe ! J.K. Stefansson assume : son livre, tout comme la vie, comporte des zones d’ombre. Au lecteur d’en savourer la poésie.

Et si le héros de l’histoire était… le lombric ! Oui, vous avez bien compris, le lombric, ce petit ver de terre qui remue les sols pour les oxygéner, le « poète aveugle de la glèbe », selon les mots de l’auteur. Sans lui et sans Gudridur, les personnages du roman n’auraient pas existé. Je n’en dirai pas plus.

Le livre se présente comme un assemblage d’épisodes, transcrits par l’Ecrivain sur des feuilles volantes, tel qu’ils lui seraient venus à l’esprit, dans un désordre temporel plus ordonné qu’on ne le pense. Il les aurait annotés d’un titre ou d’une épigraphe, mais n’aurait pas corrigé les textes, assumant redites, non-dits et contredits. Parmi les thèmes qui reviennent en leitmotiv, l’amour : l’amour fidèle, l’amour bienveillant, l’amour pour toujours, mais aussi l’amour interdit, l’amour irrésistible, l’amour ravageur… Angoisse face aux choix qui se présentent, cruels, poignants…

Autre thème omniprésent : la vie, la mort, la vie qui continue après la mort, comme si l’on n’avait jamais existé. Boire pour ne pas y penser ? Non, c’est l’écriture qui permet d’effacer l’oubli, de garder les morts parmi les vivants, afin qu’une lueur perdure dans les ténèbres. La musique aussi peut servir d’appui. Ton absence n’est que ténèbres s’accompagne d’une playlist de mélodies très mélancoliques, la « compilation de la Camarde », associant parmi bien d’autres, Elvis, Dylan, les Beatles et Springsteen à Erik Satie, Miles Davis et Ella Fitzgerald.

En dépit de ses sombres évocations, Ton absence n’est que ténèbres est un très beau roman, offrant des moments de lecture savoureux, dès lors qu’on ne se laisse pas désorienter par la chronologie des événements. Pour détendre l’atmosphère – tandis que l’auteur nous accorde une happy end –, je signale une dernière difficulté, un peu folklorique : les prénoms islandais sont vraiment compliqués à mémoriser ; quant aux patronymes et aux noms de villages, ils sont carrément impossibles à prononcer, d’autant plus que, je l’ignorais, l’alphabet islandais comporte des lettres en plus des nôtres.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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