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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #romans catégorie

Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati

Publié le 26 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2020, 

Le Désert des Tartares, roman du journaliste et écrivain italien Dino Buzzati, est considéré comme un chef-d’œuvre universel. Publié en 1940, l’ouvrage est un conte philosophique, structuré autour du parcours d’un personnage, dénommé Giovanni Drogo, dans un pays et en un temps indéfinis. De facture classique, la narration est entrecoupée de commentaires et même d’exhortations adressées au personnage principal, lorsque celui-ci se retrouve à la croisée de chemins.

 

Sorti frais émoulu de l’Académie militaire avec le grade de lieutenant, Giovanni Drogo rêve d’une carrière rythmée par des actes de bravoure et des faits d’armes glorieux. Pour son premier poste, il est affecté à la garnison du fort Bastiani, une vieille place forte éloignée dans les montagnes, à la frontière d’un mystérieux royaume du Nord, au bord d’une immense plaine aride et empierrée s’étendant à perte de vue. Un désert d’où l’on dit qu’un jour surgiront des envahisseurs : des Tartares, si l’on en croit d'anciennes légendes mythiques ; on aurait pu dire des Martiens ou des Extraterrestres.

 

Le fort est une vieille bâtisse, peu accueillante, peu confortable, peu fonctionnelle, totalement isolée dans des paysages minéraux, sauvages, ravinés, dont les confins disparaissent sous les brumes. Le formalisme militaire est empesé, les rapports hiérarchiques convenus. Déçu, Drogo envisage de demander sa mutation en ville, mais il se laisse convaincre d’effectuer une période de quatre mois, à l’issue de laquelle il sera libre de partir.

 

Des rumeurs font miroiter l’imminence de circonstances exceptionnelles – l’offensive de l’ennemi ne saurait tarder ! – susceptibles d’apporter grandeur et noblesse aux destinées des soldats présents. Alors Drogo décidera de rester au fort au-delà des quatre mois, au-delà de quatre années et bien plus encore. Comme la plupart des militaires en poste, il persistera à se nourrir de l’espoir, de l’attente chimérique d’un événement annoncé qui ne survient pas, qui pourrait survenir ou ne jamais survenir, et qui surviendra peut-être juste quand on ne l’attendra plus…

 

Mais l’attente de l’événement pourrait n’être qu’un prétexte, la justification d’un choix inconscient et moins noble, auquel nous risquons tous d’être confrontés : l’accommodement à la médiocrité. Le confort du fort est précaire, mais les petits désagréments quotidiens finissent par tisser une intimité monotone et rassurante dans laquelle chacun aime à se blottir. Il en est de même pour les rituels militaires, contraignants, mais auxquels leur tonalité et leur échelonnement prévisibles confèrent un ronronnement familier. Le caractère protocolaire des rituels conforte aussi le sentiment d’être intégré à un système initiatique flatteur. L’estime montrée par les inférieurs et qu’on voue à ses supérieurs compense celle que l’on n’est pas certain d’avoir pour soi-même.

 

Autour du fort, malgré leurs reliefs lunaires, leurs horizons insondables et leur immobilité embrumée, les paysages finissent par revêtir un aspect onirique surréel et fantastique, que les hommes de la garnison tiennent pour un privilège dont ils ont le sentiment d’être les bénéficiaires exclusifs.

 

Drogo parviendra-t-il à se libérer du sortilège du fort Bastiani et de son désert des Tartares ? Il pourrait chercher une affectation en ville, où il fonderait une famille. Mais englué au fort par les routines et les vanités, il est persuadé d’être toujours le maître de son destin. Il croit avoir le temps, mais il perd la notion de ce temps qui fuit dans la ronde inexorable du soleil, des heures, des saisons, des générations. Un jour, il pourrait soudain se rendre compte avec angoisse qu’il est trop tard.

 

L’attente de la guerre contre l’ennemi invisible est un thème commun avec Le Rivage des Syrtes. Mais la comparaison s’arrête là. A l’opposé de l’écriture de Julien Gracq, Le Désert des Tartares fait l’objet d’une prose sobre, épurée, conforme au précepte de Dino Buzzati : « l'efficacité d'une histoire fantastique est liée à l'emploi de mots et de paroles les plus simples et les plus concrets possible ».

 

Pour ma part, c’est à La Montagne magique de Thomas Mann et au parcours d’Hans Castorp que m’a fait penser l’espèce de paralysie à laquelle se condamne Drogo.

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq

Publié le 26 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2020, 

L’effacement de la vie privée de Julien Gracq (1910-2007) contraste avec la consécration que ses œuvres lui valurent, une particularité marquée par son refus d’un prix Goncourt qui lui fut attribué en 1951 pour le Rivage des Syrtes. Je suis aujourd’hui convaincu que la lecture de cet écrivain – et de ce livre en particulier – est réservée aux littéraires les plus éclairés. Je m’en doutais un peu avant de m’y lancer, mais je n’avais pu résister à ma curiosité sans limites. Peut-être m’étais-je aussi laissé aller à une forme de challenge personnel irréfléchi, assez proche, finalement, de l’état d’esprit d’Aldo, le personnage principal du roman, lors de son geste crucial.

Celui-ci, un jeune homme issu d’une grande famille de la Seigneurie d’Orsenna – une cité-Etat à l’ancienne – est envoyé comme observateur dans une forteresse éloignée de la capitale, au bord de la mer des Syrtes. Sur la rive opposée, invisible, l’Etat ennemi héréditaire, le Farghestan. Officiellement, Orsenna et Farghestan sont en guerre, même si cela fait trois siècles qu’aucun acte de belligérance n’a plus été signalé entre eux. Mais la paix n’a jamais été signée, les relations diplomatiques sont au point mort et les populations sont dans l’expectative. Comme sous une chape de léthargie collective.

Cette torpeur nationale prendra fin après l’initiative inattendue d’Aldo, un acte qu’il commet aux commandes d’un petit navire armé, sous le coup de la curiosité, de l’imprudence et d’une envie immature de transgression. Aldo subit aussi l’influence indirecte et maligne de Vanessa, une belle jeune femme issue d’une caste noble, fameuse à Orsenna depuis plusieurs générations pour ses frasques et ses provocations. A la suite de cet acte qui ne reste pas sans réponse, insensiblement, inexorablement, de mauvais instincts se réveillent, de mauvais esprits s’activent, les bonnes consciences se révélant fatalistes. On imagine qu’il en est de même sur l’autre rive, au Farghestan. Personne ne prêche pour un retour en arrière, personne n’appelle au calme. Des provocateurs en rajoutent. Les rumeurs fondées et non fondées circulent et sapent la confiance. La guerre aura lieu.

Le sens profond de l’ouvrage est amené subtilement. A la lecture, la tension augmente insensiblement, enveloppée dans une écriture d’une richesse d’expression incroyable, comportant toutefois une petite tendance à l’emphase. Une sorte d’hermétisme littéraire qui traduit sans doute un certain dédain du lecteur lambda. L’exceptionnel talent de plume de l’auteur révèle un manque de simplicité, peut-être même un manque d’humanité. Le lecteur moyen que je suis a eu beaucoup de mal avec le lyrisme froid et statique des cent cinquante premières pages, très difficiles d’accès.

Je ne peux que reprendre textuellement une phrase que l’auteur met dans la bouche d’Aldo, lorsqu’il reçoit une lettre d’instruction en provenance de sa hiérarchie : « Pris dans leur isolement, tous les mots de ce texte m’étaient clairement compréhensibles, et pourtant la signification de l’ensemble me demeurait brouillée ». C’est ce que j’ai souvent ressenti à la lecture de certaines phrases incroyablement longues et complexes, que je m’efforçais de reprendre à leur début dès que j’en perdais le fil, m’y remettant même à plusieurs reprises avant de finir par… m’assoupir.

J’ai cherché de l’aide dans les ouvrages de commentaires patentés. Ce fut encore pire, je suis tombé sur des charabias qui ne sont pas à ma portée.

La fiction prend place en un temps et en un lieu imaginaires, dont les structures sont puisées dans l’Histoire et la Mythologie. Elle est aussi inspirée par l’inertie pusillanime et suicidaire montrée par les démocraties lors de la montée des nationalismes guerriers dans les années trente, puis après la guerre, lors des premiers signes de la guerre froide. On pourrait voir les mêmes mécanismes insidieux face aux propos actuels de chefs d’Etat autoritaires forts en gueule.

Dans nos antagonismes franco-français, on retrouve le travail de sape des rumeurs, de ce qu’on n’appelait pas fake news du temps de Julien Gracq, et les stratégies sournoises de certains politiques en mal de pouvoir, soufflant sur les braises dans le but de tirer leur épingle du jeu.

TRES DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

Publié le 7 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, lecture, romans, critique littéraire

Mai 2020, 

Irvin Yalom, un écrivain américain professeur de psychiatrie, est coutumier des fictions mettant en scène un géant de la philosophie. Bien avant Le problème Spinoza, que j’ai lu et apprécié il y a quelques années, il avait publié ce livre au drôle de titre : Et Nietzsche a pleuré. De quoi s’agit-il : d’un roman historique ou d’une chronique sur un épisode particulier de la vie de Friedrich Nietzsche ?

 

Ce n’est ni l’un ni l’autre. Dans sa postface, l’auteur cite André Gide, pour qui un roman est « de l’histoire qui aurait pu être ». Et Nietzsche a pleuré est le récit d’une rencontre, en 1882, entre le philosophe et un éminent médecin viennois nommé Joseph Breuer. Une rencontre qui aurait pu avoir lieu, mais une rencontre fictive, imaginée par l’auteur.

 

Avant tout, je voudrais dissiper les inquiétudes que pourraient susciter le nom de Nietzsche et la réputation d’hermétisme que traîne son œuvre. La lecture du livre est facile et captivante. J’y reviendrai, mais pour l’instant, transposons-nous dans le contexte. Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, est alors une grande ville moderne. Ses intellectuels et ses scientifiques, parmi lesquels de nombreux Juifs, rayonnent sur l’Europe en dépit d’un antisémitisme très ancré.

 

Joseph Breuer est un médecin réputé, à Vienne et au-delà, pour la pertinence de ses diagnostics. C’est un grand bourgeois quadragénaire, marié et père de famille, qui, bien qu’athée, observe quelques traditions juives. Il a aussi mené des expériences d’hypnose sur l’hystérie – le cas d’Anna O. –, sur lesquelles se fondera plus tard un jeune médecin ami de la famille, un certain Sigmund Freud, qui bâtira sa légende de père de la psychanalyse.

 

Friedrich Nietzsche est encore quasiment inconnu. Il est malade, souffre de migraines foudroyantes, de nausées épouvantables, de crises de cécité. C’est un homme desséché, solitaire, sauvage, pathologiquement misogyne. Son désespoir, abyssal, est à l’origine de ses malaises. Il travaille jusqu’à l’épuisement à une théorie philosophique qui, selon lui, ne pourra être comprise avant un siècle. Elle est fondée sur une quête absolue de la vérité, une élévation de la pensée, supposant de renoncer à toute emprise sentimentale, synonyme de faiblesse coupable.

 

La rencontre entre Nietzsche et Brauer est organisée par Lou Salomé, une jeune femme russe d’une grande beauté, dont l’aura plane sur le livre. Elle est fascinée par l’esprit de Nietzsche et voudrait qu’il soit soigné par Brauer, dont elle connaît la réputation. Lou Salomé s'illustrera plus tard par ses talents de poétesse et de psychanalyste. Elle sera aussi la muse du célèbre poète allemand Rainer Maria Rilke. Pour l’heure, elle a vingt-et-un ans et un aplomb étonnant. Elle aura chamboulé la tête des deux principaux personnages.

 

Breuer se laisse convaincre de soigner les tourments de Nietzsche, à l’insu du plein gré du philosophe, pourrait-on dire. Après une première rencontre au cabinet du médecin, les deux hommes ont plusieurs entretiens, se découvrent progressivement. Mais malgré les tentatives discrètes et rusées de Breuer, Nietzsche ne livre pas les secrets qui le rongent. C’est Breuer qui en arrive à s’interroger sur lui-même ; des obsessions personnelles remontent à la surface et le plongent dans l’angoisse.

 

S’engage alors entre les deux hommes une relation de la dernière chance, pour l’un comme pour l’autre…

 

Les échanges prennent une tournure dramaturgique, une sorte de joute verbale, un jeu d’échiquier virtuel entre les deux protagonistes. L’un pourrait-il mettre l’autre échec et mat ? Avec quelles conséquences concrètes ? Les discussions sont passionnantes, l’incertitude est suffocante.

 

Il ne faut toutefois pas se leurrer et prendre l’ouvrage pour une initiation à la philosophie nietzschéenne ou à la future psychanalyse freudienne. Les dialogues sont prodigieux, les personnages sont tous exceptionnels, mais les conclusions de la double « cure par la parole » suscitent le doute ; les obsessions amoureuses des deux hommes semblent ridicules. Ce serait si facile !

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Lake Success, de Gary Shteyngart

Publié le 6 Mai 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mai 2020, 

Est-ce anormal quand on est quadragénaire et que tout va mal, d’avoir soudain la nostalgie d’un amour d’adolescence ? Et justement, pour Barry, ça va mal, ça va même tellement mal, qu’il s’est mis dans la tête de refaire, depuis New York, le trajet effectué vingt-quatre ans plus tôt pour rejoindre dans le Sud, où elle réside chez ses parents, Layla, sa camarade de fac et petite amie d'alors. Un périple de plusieurs jours en cars Greyhound, le mode de voyage le moins cher aux États-Unis. Un véritable raid en terre inconnue, quand on a l’habitude de se déplacer en jet privé.

 

Car Barry Cohen pourrait symboliser le rêve américain dans sa déclinaison actuelle de royaume de la Finance. Grand, athlétique, d’origine modeste, il est à la tête d’un fonds spéculatif très important et gagne des sommes inouïes. Immersion dans l’univers des très très riches : Barry déguste un whisky japonais rare à trente mille dollars la bouteille, bichonne sa collection de montres valant chacune plusieurs dizaines de milliers de dollars et son appartement occupe un étage entier dans une tour de Manhattan. Un endroit réservé non pas aux gagnants, mais « aux gagnants parmi les gagnants ».

 

Barry a même des lettres. Le nom de son fonds spéculatif, « L’envers du capital », est inspiré du titre d’un roman de Fitzgerald. A l’opposé des financiers casse-pieds obsédés par les chiffres et les graphiques, il séduit ses clients en leur racontant des histoires plaisantes qui leur font croire qu’ils sont intelligents. Barry est un type sympa, tellement sympa que les clients ne le quittent pas, bien que le fonds perde de l’argent depuis trois ans. Mais cela pourrait se gâter, parce que Barry est suspecté de délit d’initié et parce qu’un investissement malheureux dans un laboratoire pharmaceutique douteux pourrait faire de lui la risée de Wall Street.

 

Sur son nuage de candeur bienveillante, tout semblait simple et évident pour Barry. Tout a basculé quand on a diagnostiqué un autisme sévère à son fils de trois ans. Barry s’avère incapable de s’adapter pour entrer dans la sphère du petit garçon handicapé, ce qui choque et éloigne irrémédiablement de lui son épouse, Seema, la fille d’immigrés indiens, « la femme la plus belle et la plus intelligente du monde », dont il aurait voulu qu’elle soit aussi « sa meilleure amie ».

 

Lors de son périple en car Greyhound, pendant lequel, dans son fantasme de repartir de zéro, il a renoncé à son smartphone et à ses cartes de crédit, Barry est plongé dans l’Amérique d’en bas, ses quartiers déshérités, ses cités HLM. Il croise des femmes et des hommes de toutes diversités d’origine, de couleur de peau et de moyen de subsistance, partageant pauvreté, apathie ou colère, subissant l’inconfort de la promiscuité, des odeurs, des bruits. Quelques télescopages sont cocasses. Au milieu des Deschiens à l’américaine, Barry reste le gars sympa, incurablement positif. Il voudrait offrir à chacun le meilleur : sa passion obsessionnelle pour les montres, la possibilité d’une belle carrière dans un fonds spéculatif, la perspective d’une amitié ou d’un amour pour toujours…

 

Plus lucide, consciente des impairs et des insuffisances de son futur ex-mari, Seema cherche à rebâtir sa vie de son côté. Mais comment se passer du grand luxe auquel elle s’était habituée sans même s’en rendre compte ? Peut-être en renouant avec l’univers des intellectuels démocrates…

 

Car tout se passe en 2016. L’actualité, c’est « Trump vs Hillary ». Les petits Blancs du Sud croisés par Barry aspirent à la victoire de Trump. Les autres s’en moquent. A Manhattan, on en parle « en mode automatique » : on l’abomine, on n’y croit pas, mais on se consolera à l’idée de payer moins d’impôts.

 

Gary Shteyngart, un écrivain américain juif né en Union soviétique, est coutumier de l’analyse critique de la société américaine et de ses dérives actuelles. Dans les chapitres de Lake Success, alternativement consacrés à Barry et à Seema, la narration emmêle le passé au présent, ce qui en rend parfois la lecture confuse et pesante. Et sa tonalité sarcastique n’implique pas que le livre soit amusant.

 

La bar-mitsva atypique du dernier chapitre est plutôt touchante. Finalement, malgré sa collection de montres et ses millions de dollars, Barry ne voulait qu’une chose : être aimé par son fils.

 

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens

Publié le 19 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

Une plongée dans la nature sauvage, une héroïne unique en son genre, un mystère policier et une romance sentimentale ! Sans oublier l’écriture, sublime. Dans ce premier roman – et quel roman ! – publié à l’âge de soixante-dix ans, Delia Owens a su agréger les meilleurs ingrédients pour captiver ses lectrices et ses lecteurs. Jusqu’alors, cette biologiste et zoologiste américaine, spécialiste de la faune africaine, n’avait publié que des ouvrages scientifiques.

 

30 octobre 1969. Tout commence comme une ode au marais éternel, « espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel ». Puis, vision soudaine du corps d’un homme gisant dans la boue d’un marécage, au pied d’une tour de guet en ruine. Crime ou accident ? Pour connaître la réponse, il faudra attendre des années et les toutes dernières pages de Là où chantent les écrevisses.

 

Retour en arrière, en 1952. Une misérable cabane au fin fond du marais. Kya, une petite fille de six ans, voit sa maman partir, munie d’une grande valise, comme si elle devait ne jamais revenir. Ne lui reste que son père, un ivrogne violent, et un frère adolescent qui s’enfuira bientôt à son tour. Totalement abandonnée quelque temps plus tard, Kya devra survivre seule dans un environnement naturel sauvage qu’elle apprivoisera et qui la protégera.

 

A Barkley Cove, la petite ville la plus proche, on l’appelle avec mépris la fille des marais. Kya circule pieds nus, les cheveux hirsutes, et elle n’ira à l’école qu’une seule journée. A quatorze ans, elle est restée analphabète, mais elle a observé la vie des plantes, des oiseaux, des coquillages, des insectes. Empiriquement, elle a presque tout compris des lois de la nature.

 

Le roman est structuré en courts chapitres qui alternent, les uns égrenant les années d’enfance et de jeunesse de Kya, les autres étant consacrés à l’enquête policière et à la procédure judiciaire qui font suite à la découverte du corps dans le marécage. Kya est alors devenue une jeune femme adulte, mais pour la population de Barkley Cove, elle est restée la fille du marais, une étrangère, que dis-je, une immigrée, une sauvageonne… On imagine le poids des idées préconçues dans le petit tribunal local.

 

Pendant ces années, deux garçons plus âgés se seront intéressés à Kya. Tate, un passionné de biologie devenu chercheur lui a appris à lire et à écrire. Plus tard, il lui a apporté ses vieux livres de sciences naturelles, puis des pinceaux et de la peinture. Kya en fera un usage incroyable. En même temps, elle ne sera pas restée insensible au charme et au mode de vie de Chase, un beau gosse, fils d’une riche famille. L’occasion pour Delia Owens de mettre en opposition les hommes cultivés et sensibles, amateurs de poésie et d’opéra, et les mâles agressifs, arborant muscles et signes extérieurs clinquants.

 

Des manèges de mâles face aux femelles, dont l’auteure et son héroïne n’ont pas manqué de relever l’équivalent dans le monde animal. Des comportements inscrits dans les gènes de toutes les espèces et qui vaudront à Kya, comme à beaucoup de jeunes femmes, des déceptions sentimentales d’autant plus éprouvantes, que dans son cas particulier, elle se sentira abandonnée, rendue à sa solitude.

 

Une solitude douloureuse. Mais Kya a beau être naïve et timide, sa résilience et sa détermination sont sans limites. Elle étudie, classifie, écrit, dessine, peint. Ses notes sur les coquillages, les oiseaux de mer et la flore des marais aboutiront à l’édition de monographies qu’elle aura elle-même illustrées.

 

Avec les hommes, elle saura tirer les enseignements de ce qu’elle aura observé chez les femelles de certains insectes, comme les lucioles ou les mantes religieuses. Mais il lui faudra du temps pour comprendre que l’amour humain est plus fort que les comportements réflexes des animaux pour s’accoupler.

 

Kya ne quittera jamais sa cabane des marais, ce qui ne l’empêchera pas de réussir sa vie. Une dernière chose : le roman affiche les poèmes d’une certaine Amanda Hamilton. Ne la cherchez pas sur internet, vous ne la trouverez pas. Lisez le livre jusqu’au bout et tout s’éclairera.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Rouge Tango, de Charles Aubert

Publié le 19 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

On me demande souvent comment je choisis mes lectures. C’est parfois en survolant les sites littéraires. J’avais trouvé attractive la quatrième de couverture de Rouge tango et noté beaucoup de critiques élogieuses. Après avoir refermé le livre, je ne me sens pas complètement à l’unisson et je le regrette, parce que le parcours de l’auteur, Charles Imbert, est original et sympathique.

 

Cadre dirigeant d’une compagnie d’assurances, il décide un jour de changer son mode de vie, quitte la ville et s’installe dans une cabane au bord d’un étang près de Montpellier. Là, il se reconvertit dans une activité artisanale et, en même temps, se lance dans l’écriture d’une série de romans mettant en scène les mêmes personnages. Publié début 2020, Rouge Tango est son deuxième opus. On peut tout à fait le lire, comme je l’ai fait, sans être passé par le premier, Bleu Calypso.

 

Le livre est en parfaite harmonie avec le parcours de son auteur. J’ai particulièrement apprécié les passages de ce que les Américains appelleraient nature writing. La plume de Charles Imbert est subtile et restitue avec justesse les couleurs et les fluctuations des eaux, du ciel, de la flore, des oiseaux. Elle réussit à transmettre son enthousiasme pour la beauté des éléments sauvages et l’on voit bien que son lyrisme prend source au plus profond de son être.

 

Le personnage principal, Niels Hagen, est un double de l’auteur. Comme lui, il a largué les amarres pour vivre dans une cabane de pêcheur dans le sud de la France ; comme lui, il est devenu artisan, en l’occurrence créateur de leurres pour la pêche, qu’il commercialise sur Internet.

 

Jusqu’où le caractère autobiographique de l'ouvrage se prolonge-t-il ? L’auteur brosse avec brio les états d’âme de Niels, ses tourments, ses bouderies, et aussi ses rêves étranges. Les analyses sont d’autant plus percutantes, qu’elles sont rapportées par Niels lui-même, narrateur du roman, qui reconnaît donc ses propres tendances à se renfermer sur soi, ses difficultés à communiquer et à saisir l’évolution du monde. Autothérapie ou pas, les mots sonnent juste.

 

A la différence de l’auteur, Niels n’est pas écrivain, sa particularité est de se retrouver mêlé à des meurtres crapuleux : Rouge Tango prétend appartenir au genre du roman policier.

 

C’est là, à mon avis, que le bât blesse. Le casting fait la part des gentils et des méchants, et comme dans certaines séries télévisées, il est patent qu’il n’arrivera rien aux gentils et que les méchants seront punis. L’intrigue policière se résume alors à une suite de traques et de traquenards, où chasseurs sont en même temps gibiers et vice versa. Je ne conteste pas l’effet page turner de ces péripéties violentes, mais elles sont peu crédibles et difficiles à interpréter. Ce n'est qu'à la fin du livre qu'on en obtient l'explication, sous la forme d’aveux complets qui n’apportent plus rien à ce stade de la lecture… Est-ce cela qu'on nomme un polar doux ? A moins qu’il ne s’agisse d’un pastiche de polar.

 

Autour de Niels, les personnages sont en cohérence avec l’environnement et avec les rôles qui leur sont assignés. Une bande de copains qui m’évoque la littérature de ma préadolescence : la très belle et dynamique Lizzie au « regard scalpel » ; Vieux Bob et sa « tignasse blanche de vieux lion » ; le capitaine Malkovitch au « visage fripé de moine tibétain ». Sans oublier Paddy, un colosse à la gueule taillée à la serpe, héritier d’une vieille tradition nomade irlandaise. Des bons vivants. Sans avoir eu assez de doigts pour faire le compte des huîtres dégustées et des bouteilles éclusées, je rends hommage à leur coup de fourchette et à leur descente. En revanche, je suis réservé sur les dialogues, dont certains s’étirent sans consistance, comme s’il fallait ajouter des lignes aux lignes.

 

Imprégnées de sérénité méditative, les trois cents pages de Rouge Tango se lisent très vite. A noter que l’auteur a réuni quarante haïkus – de très courts poèmes japonais –, placés en épigraphe de chaque chapitre. Il fallait le faire.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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La soustraction des possibles, de Joseph Incardona

Publié le 13 Avril 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Avril 2020, 

Joseph Incardona est renommé pour ses romans et ses scénarios policiers. Avec La soustraction des possibles, il avait l’envie d’en renouveler le genre. Dans un court prologue, usant d’une mise en page travaillée, il prétend d’ailleurs nous mettre en garde : ce roman ne serait pas une histoire d’argent, pas une histoire de truands ni une histoire de désir ou d’ambition. Ce serait juste une histoire d’amour… Moi, je veux bien !

 

Pas une histoire d’argent ? N’empêche qu’il nous plonge, à Genève – sa ville –, dans le maelström discret de la finance d’il y a trente ans. Internet n’existe pas encore, les échanges financiers sont peu numérisés et les valises circulent, lourdes de liasses. Au cœur de ces échanges, UBS, la banque suisse emblématique, tant par sa puissance que par les scandales qui émaillent son histoire. Des golden boys, entourés de jeunes femmes canons, fraient avec la grande et élégante bourgeoisie locale, très fortunée, lors de soirées somptueuses dans les villas de rêve des rives du lac Léman.

 

Pas une histoire de truands ? N’empêche qu’il n’y a qu’un pas de l’évasion fiscale au blanchiment d’argent sale. L’auteur n’hésite pas à nous faire voyager. Il nous emmène dans l’Ile de Beauté prendre un verre chez de placides bergers corses, puis, dans une parodie de scénario en CinémaScope, nous fait survoler les enfers et les paradis liés aux cartels mexicains de la drogue.

 

Pas une histoire de désir ? N’empêche qu’une femme du nom d’Odile et qu’un homme prénommé Christophe, chacun de leur côté, auront leurs sens portés à une telle incandescence qu’ils pourraient faire n’importe quoi… et même en crever ! Et que de sublimes escort girls originaires d’Europe orientale feront des ravages bien au-delà de ce qu’on aura pu imaginer.

 

Restent l’ambition et l’amour, qui en l’occurrence, pourraient aller de pair. Une sorte de coup de foudre entre un prof de tennis beau gosse au profil de gigolo et une jeune fondée de pouvoir de banque aussi rouée que bien roulée, va révéler un partage de frustration et d’ambition débridées. Aldo et Svetlana ne vont plus se satisfaire des ruissellements de richesse qui leur sont dévolus selon la norme, ils vont se croire aptes à jouer dans la cour des grands et convoiter les morceaux de choix que se réservent les vrais puissants. Aïe !...

 

Un roman plus que noir : une histoire tragique. Comme dans une tragédie antique, Joseph Incardona, auteur et narrateur, se donne aussi un rôle de commentateur. Il philosophe, nous prend à témoin, nous, ses lectrices et lecteurs ; il nous ménage ses effets et se permet même de nous les dévoiler. Il déambule, invisible, autour des personnages auprès desquels, tel le diable de certains romans, il joue les bonnes ou mauvaises consciences. Il fait mine de subir les caprices des personnages, et bien qu’étant le concepteur de l’histoire, son grand architecte en quelque sorte, il les subit réellement. Parce que La soustraction des possibles est une tragédie et que dans une tragédie, ce sont les dieux qui décident du destin des personnages, l’auteur n’étant que leur porte-parole. Dans un scénario de ce genre, les possibles se soustraient en toute logique, la fin est écrite d’avance.

 

Des digressions, d’apparence incongrue, ralentissent intelligemment le développement des intrigues et font monter notre tension de lecteur, avant que nous n’admettions que les réponses que nous attendons nous seront données quand l’auteur le décidera. Quelques invraisemblances, ici et là, mais comme le dit l’auteur : on s’en fout éperdument quand on est pris par une histoire.

 

Les péripéties s’enchaînent, captivantes, et les destinées tragiques s’accomplissent. Au passage, l’auteur dresse un tableau critique savoureux du mode de vie de la grande bourgeoise financière et de ses affidés, écartelés entre frustration refoulée et espoir de prime exceptionnelle. La soustraction des possibles nous ramène aussi à la littérature policière d’avant, quand les téléphones portables n’existaient pas. Les personnages d’Incardona s’appellent depuis des cabines téléphoniques, comme dans les Incorruptibles d’Elliot Ness, il y a presque un siècle. Ainsi va le temps qui passe et qui se rappelle à nous avec bonheur.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Belle du Seigneur, d'Albert Cohen

Publié le 31 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020,

Ouf ! L’idée de relire Belle du Seigneur m’avait fait peur. Peur de m’enterrer dans ses mille cent pages et ses cent six chapitres, peur de ne pas retrouver l’enthousiasme de mes premières lectures, il y a trente ans et cinquante ans. Eh bien, si ! Je persiste et je signe. Mille cent pages magiques, un roman monument, au sommet de la littérature francophone.

 

Au cœur de l’ouvrage, la rencontre à Genève, dans les années trente, d’une femme et d’un homme qui vont s’aimer… disons, à la folie ! Ariane est une jeune femme très belle et très sexy, du genre femme-enfant à l’esprit naïf et romantique, mariée à un médiocre qu’elle n’aime pas. Solal est un Don Juan irrésistible, un homme beau, riche, brillant, cynique et manipulateur.

 

Les amants voudront prolonger indéfiniment l’intensité passionnelle et esthétique de leur relation, à l’écart des gargouillements et des exhalaisons du quotidien. Condamnés à être sublimes, attendrissants et… ridicules, ils s’enferreront dans la vision idéalisée d’une vie à deux et rien qu’à deux, imaginée par la Belle et complaisamment acceptée par son Seigneur, sincèrement amoureux, mais trop cynique pour ne pas être lucide... Tolstoï et Anna Karénine avaient bien prévenu !

 

A la lumière de certain débat actuel, je m’amuse – sans autre commentaire – du discours de Solal sur les femmes, qu’il accuse d’adorer la force protectrice de l’homme, son pouvoir de tuer. Un héritage de l’humanité des premiers temps, et plus loin encore, de ce qu’il appelle la « babouinerie ».

 

Au-delà de la romance, qui me fait moins d’effet aujourd’hui que lorsque je l’avais lue pour la première fois à l’âge de vingt ans, Belle du Seigneur est aussi une croustillante comédie de mœurs. Pendant près de quatre cents pages, jusqu’à l’anthologique chapitre XXXV où Solal conquiert Ariane, l’auteur brosse avec un humour savoureux le monde petit-bourgeois de la rebutante belle-famille d’Ariane, dont le mari travaille à la Société des Nations. Adrien Deume est un petit fonctionnaire veule, combinard et tire-au-flanc, un homme fat et étriqué, et c’est avec une férocité jubilatoire peu charitable, qu’on se délecte des stratagèmes de Solal, big boss de la même SDN, pour séduire l’épouse de son subordonné.

 

Ayant été lui-même fonctionnaire international à Genève, Albert Cohen (1895-1981) a bien connu l’atmosphère de « ruche bourdonnante et sans miel » de la SDN, devancière de l’actuelle ONU. L’écrivain a observé les imbéciles dont le talent est « de savoir ne rien dire en plusieurs pages ». Nul n’aurait pu mieux que lui railler les inefficiences, les compromissions et les mondanités pompeuses, unissant diplomates, délégués gouvernementaux et la haute société de la cité de Calvin. Leurs bavardages artistiques ne révélaient rien d’autre, dixit Solal, qu’une appartenance à la caste des puissants. Un bouillon de culture dans lequel proliférait l’antisémitisme fulgurant des années trente. Sous leurs yeux bienveillants, l’Allemagne de Hitler fourbissait ses armes.

 

Alors, Albert Cohen, le Juif séfarade né à Corfou, a ressorti les Valeureux de ses précédents romans. Cinq vagabonds juifs débarqués de son île, cousins de l’élégant et noble Solal, grotesques et admirables, méprisés et méprisants, beaux parleurs en vieux français, fiers héritiers d’un peuple qui a sorti l’Homme de l’animalité, un peuple auquel Albert Cohen a contribué à trouver un chez lui, un peuple que Solal, le Juif solaire, le demi-dieu ou chevalier merveilleux, dévoué à un Dieu auquel il ne croit pas, place au-dessus de tout et pour lequel il sacrifiera son poste à la Société des Nations.

 

Des chapitres en narration classique alternent avec les prises de parole des personnages, Ariane, Solal, Adrien et d’autres, la plupart sous forme de monologues intérieurs, chacun assumant son langage selon le moment, lyrique ou rabelaisien, tragique ou hilarant, raffiné ou déjanté, tournant parfois à un rabâchage obsessionnel qui efface toute ponctuation. Un ton et des mots d’une justesse implacable ! Quelques développements un peu lénifiants auraient peut-être mérité d’être plus courts. Mais qui pourrait s’autoriser à émettre ce type de critique sur l’œuvre majeure d’un tel virtuose de la langue française ?

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Ada ou l'Ardeur, de Vladimir Nabokov

Publié le 26 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020,

Lorsque je découvris Nabokov, il y a une trentaine d’années, je fus ébloui par son style à la fois harmonique et hermétique, alliant érotisme et exotisme. (Voilà une entrée en matière fort nabokovienne !) Après Feu pâle, relu et critiqué quelques semaines après la création de ce blog, allais-je retrouver dans les sept cent cinquante pages d’Ada ou l’Ardeur le même plaisir qu’à l’époque ?

 

Qui est donc Vladimir Nabokov ? Né à Saint-Pétersbourg en 1899, ce magicien de l'écriture est un artiste cosmopolite. « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre, où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne », dit-il. Emigré aux États-Unis en 1940, où il fit scandale dans les années cinquante avec son fameux roman Lolita (à relire prochainement), il est revenu vivre en Europe, à Montreux, au bord du lac Léman, où il s’est éteint en 1977. Nabokov tenait Ada, publié en 1969, pour son chef-d’œuvre.

 

L’auteur présente Ada ou l’Ardeur comme une « chronique familiale ». Le livre raconte la longue histoire des amours illégitimes et tumultueuses de deux cousins germains, Van (Ivan) et Ada (Adélaïde), revue par eux-mêmes au soir de leur vie, quatre-vingts ans après leur coup de foudre réciproque et leur premier rapport sexuel à l’âge de quatorze et douze ans. Une relation qu’ils ont longtemps cachée, car en raison de liaisons adultères et d’un arrangement secret entre les parents, les cousin-cousine étaient en fait frère et sœur…

 

Un secret mis à jour par les perspicaces jeunes amants dès les premières pages du livre, mais qui t’échappera, lectrice (ou lecteur), si tu n’es pas très attentive (ou -if). Car Nabokov est un virtuose du cryptage, du double sens, du brouillage.

 

Dans un premier temps, le roman se lit comme une histoire d’amour merveilleuse et captivante. Van et Ada sont des héros attachants. Mais à la relecture, ils perdent leur innocence. Leurs fantaisies érotiques, leurs fantasmes, leurs transgressions révèlent leur nature capricieuse, dépravée. Dans leur attitude à l’égard de leur jeune demi-sœur Lucette, désespérément amoureuse de Van et gravement pervertie par Ada, leur cruauté devient même dérangeante.

 

Ada et Van vivent dans un univers dont l’auteur a recréé l’espace et le temps. Les références géographiques s’inspirent de notre planète terre, mais les distances sont abolies, les noms de lieux plus ou moins déformés, Russie et Amérique confondues en un unique empire sans frontière. La fiction s’étend sur un siècle, disons de 1865 à 1965, mais la chronologie des événements historiques servant de fond de cadre à la narration est totalement réinventée.

 

Bouillonnant d’élucubrations abracadabrantesques, Ada ou l’Ardeur met en scène un monde fantasmagorique, un univers d’illusion, à la manière des œuvres de certains peintres non abstraits. Et toi, lectrice, lecteur, cela t’incitera au décryptage. Tu créeras ta propre interprétation – laquelle évoluera lors de tes relectures –, te donnant ainsi l’impression gratifiante de découvrir les secrets les plus intimes de l’artiste.

 

Mais dans ce jeu de décryptage voulu par Nabokov, il te serait vain de chercher à tout comprendre, de vouloir tout élucider. Assemblage jubilatoire de divagations romanesques, d’anachronismes loufoques, de jeux sur les mots, l’ouvrage est avant tout un exercice de style, dont il faut se laisser envahir par la puissance poétique. Sans oublier l’humour.

 

Certains passages sont difficiles d’accès. Rien ne t'oblige à t'y attarder, notamment lorsqu’Ada s’adonne à la lépidoptérologie – l’étude des papillons, une passion pour Nabokov, mais pas forcément pour toi et moi – ou quand Van prétend dévoiler le contenu de son traité sur « la Texture du Temps ».

 

A l’issue de ma relecture, je reste fasciné par l’enchanteur Nabokov et par ce roman grâce auquel j’ai eu l’impression de retrouver mon regard d’enfant et ma capacité d’émerveillement.

 

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les Testaments, de Margaret Atwood

Publié le 10 Mars 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Mars 2020, 

Qui ne connaît pas La Servante écarlate ? Celles et ceux qui n’ont pas lu le best-seller de Margaret Atwood, publié il y a trente-cinq ans, ont pu suivre les épisodes d’une série télévisée à succès. Etonnant, comme le public a pu être fasciné par la morbide vie quotidienne en la république de Gilead ! Rappelons que cette société imaginaire a été fondée sur des principes « utopiques » de pureté des mœurs, par des fanatiques religieux fondamentalistes, en réaction à la décadence d’une société libérale. Une vision idéalisée, une utopie, qui a tourné à la dystopie, au cauchemar.

 

La nécessité de lutter contre une baisse générale de la fertilité avait conduit les autorités de Gilead à faire de la natalité une priorité nationale, à structurer la population féminine en catégories prédéfinies, certaines femmes étant dès lors confinées dans un rôle d’esclaves pondeuses, identifiables à leur longue robe rouge. La constitution prévoyait aussi que le pouvoir autocratique des hommes s’appuierait sur les Tantes, un corps exécutif de femmes disposant de moyens illimités pour faire respecter l’ordre.

 

Pourquoi fallait-il une suite à la Servante écarlate ? Une demande générale des lectrices et des lecteurs, selon l’auteure. Ou plutôt un coup d’édition finement conçu, inspiré par la pratique du monde du cinéma pour les films ayant rencontré un succès populaire bien senti. Les Testaments seraient alors une sorte de La Servante écarlate 2.

 

Lectrices et lecteurs retrouveront donc la république de Gilead, rebaptisée inutilement Galaad, menacée à son tour par une perversion de ses mœurs et une dégradation de ses institutions. L’auteure a choisi de confier la narration à trois personnages féminins, dont deux jeunes filles, l’une élevée à Galaad selon les plus stricts principes du régime, l’autre élevée au Canada, le pays voisin et ennemi juré, dans une famille libérale complotant pour la destruction de la dictature théocratique.

 

La troisième narratrice n’est autre que Tante Lydia, une vieille connaissance, à qui son ancienneté et sa personnalité confèrent une autorité naturelle sur les autres Tantes. Elle est à la fois l’inspiratrice spirituelle, la tête pensante et le bras séculier d’un régime pourtant au service de quelques hommes. Il faut dire que l’homme le plus puissant de Galaad, le Commandant Judd, qui fut autrefois le leader des Fils de Jacob, la secte de fanatiques à l’origine de chute des États-Unis et de la création de l’actuelle république, est devenu un vieux poussah décrépi et corrompu, qui s’intéresse avant tout aux jeunes filles à peine nubiles.

 

Le scénario de Les Testaments est léger et ressemble à un vague thriller d’espionnage pour enfants, avec des gentil(le)s et des méchant(e)s, dont il n’est pas facile de faire la part. Ciel ! Y aurait-il un traître ou une traîtresse à Galaad ?

 

Margaret Atwood parvient à étirer le roman sur cinq cents pages. J’ai eu le sentiment que des péripéties s’ajoutaient aux péripéties, parfois sans la moindre consistance, multipliant les redondances et les développements purement formels. Juste le souci de prolonger la narration. C’est particulièrement le cas dans les derniers chapitres, consacrés à l’évasion des jeunes héroïnes.

 

Mais le roman est remarquablement écrit (et traduit). C’est le propre des grands écrivains d’être capables d’écrire des lignes sans contenu, juste pour la beauté d’une image, pour le pittoresque d’une situation, pour la musique des mots. Margaret Atwood est une conteuse hors pair et son écriture est d’une limpidité magique. Malgré le vide de certaines pages, je me suis laissé bercer par la narration.

 

Fallait-il une suite à La Servante écarlate ? Fallait-il autant de pages ? La question mérite vraiment d’être posée. Ce qui est rassurant, c’est que la chute de la république de Galaad est imminente. On évitera donc très probablement La Servante écarlate 3.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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