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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

romans

L'amie prodigieuse, tome 4 - L'enfant perdue, d'Elena Ferrante

Publié le 23 Février 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2018,

Voilà, c’est terminé. L’enfant perdue – et ce titre n’est pas une métaphore ! – vient mettre un terme à la saga de L’amie prodigieuse, qui couvre, sur soixante années, le parcours de deux amies issues du même quartier déshérité de Naples. Une saga que j’ai personnellement bouclée en reprenant le prologue du premier volume, où la narratrice avait évoqué l’« effacement » final de Lila. Et comme l’épilogue de L’enfant perdue s’achève sur la réapparition des poupées, je me suis laissé aller à relire tout le début des aventures de Lenù et Lila.

Les poupées, souvenez-vous ! Lenù et Lila avaient six ans et n’étaient pas encore amies. Chacune avait jeté par provocation la poupée de l’autre dans un soupirail de cave. Elles ne les avaient jamais retrouvées et elles étaient allées, main dans la main, mortes de peur, les réclamer à l’abominable « ogre »  Don Achille : « on vous a vu les mettre dans votre grand sac noir ! ». Cet épisode m’avait attendri. Est-ce parce que je n’ai pas eu de sœur, ni de fille ? Toujours est-il que j’y ai souvent pensé, tout au long des quinze cents pages dont les poupées sont absentes, avant qu’elles ne reviennent en clôture de l’ouvrage comme un totem mystérieux, peut-être pour nous rappeler que leur disparition avait été la rampe de lancement des destinées, et pas seulement de l’amitié des deux fillettes.

Les bonnes et mauvaises fortunes de la vie auront eu peu d’incidences sur cette amitié exclusive et complexe, typiquement féminine. Tout au long des soixante années, le sentiment que Lenù et Lila auront éprouvé l’une pour l’autre aura fluctué aux confins de l’admiration et de l’agacement. Leur bienveillance mutuelle aura parfois comporté une once cachée de mauvaise intention. Malgré des parcours personnels très différents, aucune n’aura pris le pas sur l’autre. Mais elles se seront retrouvées toutes les fois qu’elles s’étaient éloignées. 

J’ai relu mes critiques des trois premiers volumes. Je n’en changerais pas un mot (*). Ai-je besoin, après cet ultime volume, de revenir sur la verve romanesque et la fluidité d’écriture d’Elena Ferrante ? En dépit des nombreux renversements de situations qui donnent au récit son caractère captivant, l’ensemble est d’une grande cohérence, notamment le profil psychologique des deux femmes, établi dès le début.

Une longue première partie de L’enfant perdue est consacrée aux atermoiements de Lenù dans ses aventures de femme, de mère et d’écrivaine, sujettes à des hauts et à des bas, au même titre que son moral. Que de doutes, que de valses-hésitations, comme toujours avec elle ! Son engagement féministe ne l’empêche pas de manquer de clairvoyance sur les hommes de sa vie, et à trop longtemps hésiter avant de briser les chaînes dans lesquelles l’enserre un pervers narcissique.

Malgré des revers et un drame terrible, Lila sera restée égale à elle-même : une créature instinctive et intuitive au caractère tourmenté, insensible à l’opinion d’autrui, affichant une détermination implacable dans ses prises de position, capable de les imposer à des hommes brutaux et dangereux, peu habitués à trouver des femmes en travers de leurs chemins.

Les deux femmes auront tracé leurs routes dans une Italie qui n’aura cessé de se transformer. Après le boom économique d’après-guerre, suivi des années d’affrontements idéologiques et de dérapages meurtriers, la tendance évolue vers un libéralisme économique mal contrôlé. Les terroristes repentis dénoncent leurs camarades. La corruption ronge les politiciens des partis de gouvernement, jusqu’à ce que l’opération manu polite y mette bon ordre. Provisoirement !

Naples, « ville magnifique et pleine de trésors », semble ne pouvoir échapper à une sorte de malédiction. Tout y change sans jamais vraiment changer. Des mafieux imposent leur loi avant d’être éliminés par d’autres mafieux, tandis que les organisations clandestines se renouvellent suivant les tendances du jour.

Avec le temps, se dissout l’espèce de fraternité qui unissait les habitants du vieux quartier, où l’on a pu croire que Lenù était vouée à l’éternel retour, à proximité de Lila. Un quartier où le bon sens et la modestie ont pu amener certains à penser que l’amie prodigieuse, ce n’était pas Lila la surdouée, mais Elena dite Lenù, l’écrivaine à succès.

 

(*) : Pour retrouver les critiques des trois premiers tomes, allez sur la page "Liste des romans commentés" et utilisez le moteur de recherche.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

Lisez les romans de l'auteur de cette chronique.

La Tentation de la vague (2019) : amazon.fr

Les Moyens de son ambition (2020) : amazon.fr

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Couleurs de l'incendie, de Pierre Lemaître

Publié le 18 Février 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2018

Ses talents de conteur et la justesse de sa plume font de Pierre Lemaître un incontestable virtuose du roman. Couleurs de l’incendie, son dernier ouvrage, offre un moment de lecture réjouissant, absolument captivant, tant par le rythme et la diversité des péripéties imaginées, que par une tonalité de narration jubilatoire qui colle à ces péripéties.

 

Comment expliquer alors que je sois resté un peu – un tout petit peu ! – sur ma faim ? 

 

Le livre est présenté comme le deuxième volet d’un triptyque initié par l’exceptionnel Au revoir là haut, prix Goncourt 2013. Est-ce la mode des séries qui incite les romanciers à loger certaines œuvres dans une unité plus vaste ? Couleurs de l’incendie s’inscrit dans la suite chronologique d’Au revoir là haut, même si les deux fictions sont indépendantes et qu’à l’exception de la brave Madeleine – pas si brave que cela, finalement ! –, aucun personnage principal de l’un n’apparaît significativement dans l’autre.

 

L’auteur échappe ainsi à la nécessité de définir un cadre, un contexte, des généalogies. Il repart sur des bases connues, en l’occurrence le Paris de l’entre-deux-guerres, terrain de jeu de zigotos peu scrupuleux, hommes d’affaires, politiciens, journalistes, les uns membres de l’establishment, les autres aspirant à le devenir. Scandales financiers, escroqueries, fraudes fiscales, petits arrangements entre presse et politique, corruption à tous les étages, Pierre Lemaître n’est pas tendre avec les mœurs de l’époque. On ne s’étonnera pas d’y voir une peinture satirique de notre monde actuel. Les similitudes sont nombreuses, d’une banque suisse laissant échapper les identités et numéros de comptes de ses clients, aux ennemis de la démocratie cherchant à la détruire par la montée en épingle de scandales.

 

L’ouvrage comporte deux parties. La première dépeint la descente aux enfers d’une riche héritière, victime d’une série de malheurs familiaux, et de son impréparation aux responsabilités qui s’ensuivent pour elle. L’occasion pour l’auteur de présenter, sur un ton badin, les personnages-clés de l’intrigue, en une comédie humaine cruellement balzacienne.

 

La seconde partie est consacrée à la mise en œuvre minutieuse d’une vengeance implacable. Des lecteurs font référence à la plus célèbre des histoires de vengeance, celle du Comte de Monte-Cristo. Pourquoi pas ! Le registre sentimental est toutefois nettement moins romantique et glamour que chez Dumas. L’auteur adopte un ton ironique, presque désinvolte. Les méchants seront justement punis, mais les manigances et stratagèmes des vengeurs m’ont paru un peu artificiels, amusants à défaut d’être crédibles. Ils m’ont plutôt fait penser aux facéties de Bibi Fricotin, le redresseur de torts des bandes dessinées de la même époque.

 

On est en tout cas bien loin de l’originalité, morbide mais géniale, des magouilles aux cercueils et aux monuments aux morts, naguère imaginées par l’auteur. Dommage notamment d’avoir recours à la confection de « faux documents indécelables » pour incriminer un personnage ; un auteur de romans policiers de la carrure de Pierre Lemaître aurait dû trouver mieux.

 

Intéressantes, en revanche, sont les destinées imaginées en marge de l’intrigue principale. Celle du petit Paul, génie précoce de la réclame, pique ma curiosité ; se pourrait-il que le troisième volet du triptyque lui soit consacré ? J’ai bien aimé, aussi, une improbable Castafiore et son concert à l’Opéra de Berlin, devant Hitler et les principaux dignitaires nazis, dans une uchronie savoureuse, quoique moins explosive qu’Inglourious Basterds.

 

Autre personnage pittoresque, la sensuelle infirmière polonaise Vladi, fâchée avec la langue française, à qui l’auteur fait prononcer des propos comme : « Wszystko w porzadku ». Vous pensez à un sabir fabriqué pour l’occasion ? Pas du tout, c’est du polonais, Pierre Lemaître ne badine pas avec l’authenticité. Ça veut dire : « Tout va bien ». Ils pourraient être champions de Scrabble, les Polonais !

 

En dépit du talent et du professionnalisme de l’auteur, Couleurs de l’incendie ne m’a pas fait oublier Albert et Édouard, les flamboyants héros d’Au revoir là haut, merveilleusement mis en image, depuis, par Albert Dupontel. Mais il s’agit quand même d’un très bon roman.

 

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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Nos richesses, de Kaouther Adimi

Publié le 7 Février 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2018,

Qui avait entendu parler d’Edmond Charlot (1915-2004), un éditeur visionnaire et un peu fou, qui, il y a plus d’un demi-siècle, connut d’éphémères heures de gloire entre Alger et Paris ?

Il aura fallu qu’une jeune romancière imagine que cet homme ait tenu un carnet intime et qu’elle ait le culot de l’écrire pour lui, pour que sa notoriété franchisse les frontières d’un cénacle de quelques connaisseurs.

 

Ce carnet imaginaire est le cœur de Nos richesses, une fiction imaginée à partir d’une histoire vraie par Kaouther Adimi, une jeune femme algérienne, qui a choisi de vivre à Paris, où elle est responsable de ressources humaines dans une société de produits de luxe. Nos richesses, son troisième roman, longtemps en lice pour les grands prix littéraires de l’automne, a obtenu le Renaudot des Lycéens. Le jugement des lycéens est souvent excellent. Ils sont les lecteurs de demain.

 

Le carnet retrace le parcours d’un homme qui, en 1935, à l’âge de vingt ans, ouvrit à Alger une minuscule librairie, qu’en hommage à Jean Giono, il nomma « Les Vraies Richesses », avec l’ambition d’en faire aussi une bibliothèque, une galerie d’art, un lieu de lecture et de rencontres. Et comme cela ne lui suffisait pas, Edmond Charlot y entreprit une activité d’éditeur, la voulant orientée vers les écrivains méditerranéens, sans distinction de langue ou de religion. Il publia les premières œuvres d’Albert Camus, ainsi que nombre d’écrivains dont les noms se sont depuis lentement effacés dans les brumes de l’oubli.

 

Après la guerre, pendant laquelle il avait clandestinement fait imprimer et diffuser Le silence de la mer dans l’Algérie vichyste, il déploya son activité d’éditeur à Paris, arrachant des prix littéraires à la barbe des grandes maisons d’édition, mais sans réussite financière. Revenu à Alger, son aventure avec la librairie « Les Vraies Richesses » a pris fin peu de temps avant l’indépendance.

 

Ce lieu irréel, devenu depuis une bibliothèque, où figure toujours en vitrine l’inscription « Un homme qui lit en vaut deux », avait piqué l’intérêt de Kaouther Adimi, qui résume ainsi son long travail de recherche : « Un an à écumer les fonds d’archives. A rencontrer les copains de Charlot. A dévorer bouquins, interviews et documentaires ». D’après sa veuve, un jour qu’on lui demandait ce qu’était devenue sa librairie quarante ans plus tard, Raymond Charlot avait répondu que peut-être on y vendait des beignets...

 

Il n’en fallait pas plus à Kaouther Adimi pour imaginer une seconde fiction en contrepoint de l’ouverture de la librairie, l’aventure d’un jeune Algérien étudiant en France, chargé quatre-vingt ans plus tard de venir liquider ce qu’il en reste, pour pouvoir y installer un commerce de beignets. Une tâche pour laquelle le voisinage, nostalgique du passé, fera tout pour lui mettre des bâtons dans les roues.

 

Entre les deux fictions, un passé pesant se rappelle au lecteur. La jeune écrivaine, héritière de ceux qu’on appelait les indigènes, leur donne la parole pour évoquer des événements historiques : le centenaire de la colonisation, l’engagement dans la seconde guerre mondiale, les représailles des émeutes de Sétif, les attentats de la Toussaint, la répression de la manifestation de 1961 à Paris.

 

Morose est le présent. Si l’histoire était filmée, ce serait en noir et blanc ; et sans paroles, ou presque. On parle peu à Alger, semble-t-il. On fait attention. C’est l’hiver, il pleut, il fait froid, le ciel est sombre, la ville est grise, bien loin de l’image d’Alger la Blanche, d’Alger la Radieuse.

 

Je note toutefois une fascination pour le bleu. L’auteure reconnaît d’ailleurs que « le problème avec la couleur bleue, c’est qu’elle vous accroche. On s’y noie. On s’y perd. » Peut-être une façon d’évacuer le cliché d’une mer et d’un ciel bleus, trop souvent indissociables d’un mythe, d’un fantasme exotique d’une Alger inondée de soleil. Là ne seraient pas les seules richesses du pays.

 

Un livre qui parle de livres, une écriture maîtrisée, une lecture inattendue et plaisante : un moment d’enrichissement.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Dans l'épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

Publié le 3 Février 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2018 

Pas facile d’extraire la substantifique moelle de Dans l’épaisseur de la chair, un ouvrage dense, parfois confus et déroutant, dont la lecture exige un minimum de persévérance. Il ne m’a pas été inutile, après coup, de refeuilleter quelques pages et de prendre du recul pour étayer mon opinion d’ensemble.

 

S’agit-il d’un livre d’histoire, d’une saga familiale, de la biographie romancée d’un « pied-noir » nommé Manuel Cortès, ou de l’hommage tardif d’un homme à un père très âgé ?

 

Dans l’épaisseur de la chair est un peu tout cela à la fois. Jean-Marie Blas de Roblès, l’auteur, est lui-même une personnalité riche, au parcours complexe. Il est philosophe, archéologue, historien, avant d’être poète et romancier. Dans une interview récente, il déclare : « mon but est de faire de la littérature, pas de raconter l’histoire de ma famille »…  

 

Ma foi, l’on peut très bien faire de la littérature tout en racontant l’histoire de sa famille, et cet ouvrage en témoigne. Il dresse un large panorama historique de l’Algérie coloniale, depuis la conquête par les Français jusqu’à l’indépendance. Sur ce fond très documenté, se superpose le parcours d’une famille modeste de pieds-noirs d’origine espagnole, venue s’installer à Bel Abbès, une ville créée à partir d’une ancienne antenne des troupes du général Bugeaud. Emerge ensuite la personnalité du dénommé Manuel Cortès. Il est le père du narrateur, ce dernier étant le double de l’auteur.

 

A dater de l’indépendance et de l’exode des pieds-noirs, le récit prend une tournure résolument autobiographique, même si le personnage central reste Manuel Cortès. Aux documents et aux témoignages sur lesquels il s’appuyait, l’auteur substitue ses propres souvenirs, son vécu personnel d’enfant, de jeune homme, puis d’homme mûr. Ce qui ressort finalement, c’est la prise de conscience par un fils, des blessures endurées par un père tout au long des vicissitudes de sa vie. Encore a-t-il fallu que ce fils se retrouve empêtré dans une situation suffisamment périlleuse pour remonter le fil de sa généalogie, comme dans les fictions où celui qui va mourir repasse en un clin d’œil le film de sa vie.

 

A l’instar de nombreux Français d’Algérie de sa génération, Manuel Cortès avait cru en l’avenir radieux promis par la France coloniale. Ses espérances avaient été contrariées par la seconde guerre mondiale, puis balayées par ce qu’on appela les événements d’Algérie, conclus par l’exode des pieds-noirs. J’aime à croire qu’en célébrant les heurts et malheurs de son père, Blas de Roblès a voulu rendre hommage à tous les Français d’Algérie modestes, devenus « les rapatriés », dont nul ne peut dire qu’ils aient été des profiteurs de la colonisation, mais dont il est incontestable qu’ils ont compté parmi les perdants de l’indépendance.

 

Chez nombre d’entre eux, l’auteur avait déploré l’absence de sensibilité politique, l’aveuglement devant l’absurdité du concept de colonie, un antisémitisme enkysté, et l’incompréhension devant des actes de rébellion qui n’avaient cessé de prendre de l’ampleur dès la fin de la seconde guerre mondiale.

 

Il leur reconnaît une vraie générosité, une propension spontanée à aider son prochain et une tendance méridionale sympathique à l’excès dans la démonstration. Une tendance que l’on retrouve chez lui-même, lorsqu’il ne résiste pas, à côté de références érudites de bon aloi, à l’envie de sortir des mots en pataouète, des anecdotes de café de commerce, des petites blagues éculées et des démonstrations d’enthousiasme « comme là-bas » pour des passions personnelles qu’on a le droit de ne pas partager, comme la pêche, par exemple.

 

L’écriture, très travaillée, est brillante, flamboyante. Superbe ! Mais Blas de Roblès prend aussi un malin plaisir à égarer son lecteur dans des digressions liées à ses autres ouvrages, ou dans le recours à des cartes de tarot à la symbolique mystérieuse pour titrer les quatre parties de son ouvrage.

 

J’ai apprécié son respect pour les souffrances des deux communautés qui se sont déchirées sur un sujet qui mit la France au bord de la guerre civile, et qui a laissé des cicatrices douloureuses dans l’épaisseur de la chair de beaucoup de monde. Si j’ai aimé le travail de reconstitution historique et la couleur picaresque du récit, j’ai été moins sensible à la quête de rédemption filiale. Après tout, c’est son père, pas le mien.

 

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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A l'ouest rien de nouveau, d'Erich Maria Remarque

Publié le 24 Janvier 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Janvier 2018, 

Quoi de plus banal qu’un livre sur la guerre, me direz-vous ? Celui-ci est exceptionnel. Aucune glorification de fait d’armes, une exhortation implacable au pacifisme. A l’Ouest rien de nouveau est un livre sur la vie quotidienne d’un soldat de dix-huit ans, au front, pendant la première guerre mondiale. Côté allemand ! L’Ouest, pour les Allemands, c’est la frontière avec la France.

 

Succès mondial de librairie dès sa publication en 1928, le livre, inspiré par la propre expérience de son auteur, Erich Maria Remarque, lui valut d’être proposé deux fois pour le prix Nobel, une fois en littérature, une fois pour la paix, sans succès. L’ouvrage fut interdit par l’Allemagne nazie, E.M.Remarque déchu de sa nationalité. Plutôt une chance pour lui. Il vécut entre les États-Unis et la Suisse, où il mourut en 1970. Entretemps, il avait beaucoup écrit pour le cinéma et épousé Paulette Goddard, l’ex-égérie de Charlie Chaplin, la gamine des Temps modernes.

 

Paul, le narrateur, est allemand. Il aurait pu être français, anglais, américain, canadien... C’est un jeune homme attachant. Il est ouvert, sociable, serviable. Manipulés par un professeur, ses camarades et lui se sont engagés avec enthousiasme en 1916. Un enthousiasme vite douché par l’instruction militaire, qui gomme leurs personnalités, puis par la vie au front, qui les prive de leur humanité pour ne leur laisser qu’un instinct de survie animal. « Nous avions dix-huit ans et nous commencions à aimer le monde et l’existence ; il nous a fallu tirer un trait là-dessus. Le premier obus qui est tombé nous a frappés au cœur ».

 

Paul raconte son quotidien dans la tranchée, la boue, la pluie, le froid, les rats, la faim, la peur. Sans fausse pudeur, il évoque la camaraderie, la solidarité, les blagues, les combines, tout ce qui permet de supporter l’insupportable. Car il faut survivre aux horreurs provoquées par les bombes, les obus et les rafales de mitrailleuses. A la vision des corps déchiquetés, des membres arrachés, d’une tête en partie emportée, d’entrailles qui jaillissent d’un ventre ouvert à la baïonnette. Au sifflement et à l’explosion des projectiles, au hurlement de douleur du camarade touché, juste à côté, qui plus tard, bourré d’antalgiques, pleure en silence parce qu’il comprend qu’on ne peut rien pour lui, et qu’il va mourir là, dans quelques minutes, ou dans quelques heures, peut-être dans quelques jours, à dix-huit ans.

 

Pourquoi lui, pourquoi pas moi, se demande Paul ? Le hasard. C’est par hasard que l’on vit ou que l’on meurt. Il n’a aucun pouvoir sur la trajectoire des obus. Pas plus qu’il n’en a sur les événements. A titre personnel, il n’a aucun grief contre celui d’en face, tout près, à quelques mètres, français ou anglais, du même âge, dans une tranchée identique à la sienne, avec la même boue, les mêmes rats, la même peur, la même hantise de la blessure grave, de la mutilation. Et le même but : survivre. Quitte à « devenir soi-même meurtrier par angoisse, fureur et soif de vivre ».

 

Le livre fait penser à la première partie de Voyage au bout de la nuit, de Céline. Mais le ton n’est pas le même. Le personnage de Bardamu est révolté, hargneux, haineux, en rupture de ban. Il s’exprime avec insolence, brutalité, privilégiant l’apostrophe et l’invective. Rien de tel chez E.M. Remarque. Son narrateur est un jeune homme simple, attaché à sa ville natale, à sa famille, à ses amis. Son expression est faite de phrases courtes, précises, lumineuses. Il fait preuve d’une vraie empathie, cette disposition qui permet d’accompagner les autres dans leurs souffrances physiques ou morales. Touchant !

 

Une sorte de ressentiment, mais pas de haine, contre les va-t-en-guerre de l’arrière, et contre les sous-off’s médiocres et tyranniques. Paul constate avec amertume que l’expérience du front est indicible, car les civils sont enfermés dans des clichés de devoir patriotique et de faits d’armes héroïques. N’y a-t-il que la littérature pour transmettre ?

 

La dernière page du livre ne compte que quelques lignes. Elles sont en italique parce qu’elles n’entrent pas dans le récit de Paul. Octobre 2018. Quelques phrases tranquilles au contenu infiniment triste, rompant avec la brutalité du récit, le font glisser doucement vers le néant, comme certaines œuvres musicales qui s’éteignent paisiblement dans leur dernier mouvement. Mahler, Le Chant de la terre, la Neuvième Symphonie. Tchaikovsky, La Symphonie Pathétique...

 

Me vient à l’esprit, comme en surimpression, Le Dormeur du val, qu’écrivit Rimbaud lors de la guerre précédente, côté français. Je ne peux m’empêcher d’en extraire quelques vers :

          Un soldat, jeune, bouche ouverte, tête nue,…

          Dort ; il est allongé dans l’herbe sous la nue,

          Pâle dans son lit vert où la lumière pleut….

          Nature, berce-le chaudement : il a froid.

          Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

          Il dort dans le soleil, la main sur la poitrine,

          Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Quand un soldat de vingt ans tombe au combat pour une cause qu’on lui a imposée, c’est un peu notre enfant qui meurt.

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La Servante écarlate, de Margaret Atwood

Publié le 17 Janvier 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Janvier 2018, 

Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici, dans la dystopie de La Servante écarlate ! Vous pénétrez dans un univers à l’opposé d’une utopie. Comme dans la plupart des fictions de ce genre, l’auteure, Margaret Atwood, imagine une société fondée sur un système idéologique d’où ne peuvent émerger que des réalités insupportables, telles qu’un pouvoir dictatorial s’appuyant sur la terreur, la privation des libertés individuelles et un dogmatisme mortifère. Dans une société dystopique, il est impossible, je dirais même plus, il est interdit de construire son bonheur personnel.

 

Dans La Servante écarlate, il apparait que les citoyens des États-Unis d’Amérique s’étaient perdus dans des excès de consommation futile et de perversion de leurs mœurs. Le régime libéral avait finalement été balayé par une révolution d’inspiration fondamentaliste chrétienne puritaine, donnant naissance à la République de Gilead, une société théocratique, régie par des institutions totalitaires et contrôlée par une administration de fanatiques.

 

La vie sociale est rythmée par des rites collectifs protocolaires, comme les « Rédemptions » ou les « Festivoraisons ». La société est structurée en castes, dans lesquelles les rôles, les devoirs et l’apparence vestimentaire de chacun sont codifiés. Quelles que soient leurs castes, les femmes sont subordonnées aux hommes. La parole officielle est relayée par les femmes de la caste des Tantes, tandis que les Yeux guettent subrepticement les comportements déviants. Les sanctions sont épouvantables. Malheur à celle ou à celui que vient chercher un fourgon noir au flanc décoré d’un œil ailé !

 

Gilead doit faire face à un phénomène d’infertilité générale et à un effondrement de la natalité qui menace la pérennité du pays. On a donc recensé les femmes présumées avoir la capacité d’enfanter. Elles sont exploitées comme des mines, des filons, dont on espère extraire une matière précieuse. Supposées n’avoir ni cerveau, ni cœur, ni âme, dépourvues d’identité propre, ces femmes, les Servantes, sont vouées exclusivement à la mission d’enfanter. Pour qu’on les reconnaisse, elles portent toutes la même ample robe rouge, cachant des formes que l’on ne saurait voir. Elles sont placées dans les familles des Commandants, pour y jouer un rôle exclusif de mère porteuse. Un rôle stratégique, mais un statut d’intouchable.

 

La narratrice est l’une de ces Servantes de rouge vêtues. Sur un ton naïf et monocorde qui suggère le lavage de cerveau, elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, ce qu’elle ressent, tout au long d’une série d’anecdotes qui permettent de comprendre la réalité de la vie quotidienne en Gilead. 

 

La lecture est plaisante car l’écriture est limpide et les anecdotes aussi variées qu’insolites, ce qui ne les empêche pas d’être sinistres dans le fond. Le personnage de la narratrice est touchant dans ses propos empreints de soumission amère, de réminiscences éparses de sa vie de femme d’« avant », et d’enthousiasme désespéré pour la couleur des fleurs ou la chaleur du soleil.

 

Mais la nuit, seule dans sa chambre, la Servante se laisse partir à la recherche d’elle-même. Elle médite, cherche à comprendre, à boucler ses souvenirs. Germe alors l’envie irrépressible d’un rejet, d’une rébellion. Où cela peut-t-il bien la mener ? Au salut, ou à la chute ?...

 

Publié en 1985, le livre est inspiré par le fanatisme pudibond de la révolution islamique iranienne, ainsi que par des ouvrages dystopiques mythiques comme Le meilleur des mondes ou 1984. Aujourd’hui, il a perdu son originalité, les fictions dystopiques étant devenues courantes, tant dans l’édition qu’à l’écran.

 

La Servante écarlate est toutefois d’une modernité saisissante dans notre actualité d’affirmations féministes et de débat récurrent sur la gestation pour autrui, la fameuse GPA. Il prend bien sûr sa pleine place dans l’indispensable critique des idéologies religieuses, aussi bien islamistes qu‘évangélistes, qui font prévaloir une parole présumée divine sur la vérité scientifique.

 

Le livre met mal à l’aise lorsqu’est évoqué le glissement progressif vers la mise sous tutelle des femmes qui avait préfiguré la révolution, et aussi, bien entendu, au fur et à mesure que se révèle l’absurdité dystopique.

 

Soyons conscients que des dystopies peuvent aussi être la conséquence d’utopies qui tournent mal. Vigilance !

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Me voici, de Jonathan Safran Foer

Publié le 5 Janvier 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Janvier 2018,

Jonathan Safran Foer est un phénomène. Tout est illuminé, son premier roman écrit à l’âge de vingt-cinq ans, m’avait enthousiasmé. J’avais apprécié son imagination, quelques années plus tard, dans Extrêmement fort et incroyablement près. Après dix ans de silence « romanesque », voici donc, sinon JSF lui-même, du moins son double, Jacob, personnage central de Me voici, un ouvrage qui entremêle un feuilleton familial, une fiction géopolitique et des réflexions spirituelles et morales.

 

Le centre de gravité de l’ouvrage est le couple formé par Jacob et Julia, des bobos aisés de Washington, juifs, quadragénaires, mariés depuis seize ans. Malgré leur complicité attentive dans la tenue quotidienne de leur foyer et dans l’éducation de leurs trois garçons, ou à cause de cette complicité attentive, ils ont laissé leur intimité de couple se désagréger. Un constat d’ensemble qui justifie de se séparer, dit l’un ; qui justifie de rester ensemble, aurait pu dire l’autre, ...mais qui ne le dit pas !

 

L’auteur, qui parle d’expérience, s’étend sur le risque qui guette le couple, lorsque l’un ferme une part de soi au regard de l’autre, tout en oubliant ce qui compte pour l’autre. Les enfants, fins observateurs, ne font pas de cadeaux. En bon Juif ashkénaze américain à la Woody Allen, Jacob, dans sa manie de tout intellectualiser, a du mal à ne pas perdre pied dans ce tourbillon de casse-tête familiaux.

 

Comme si ses problèmes familiaux ne suffisaient pas, Jacob apprend qu’un séisme de grande ampleur a frappé le Moyen Orient, provoquant des dégâts considérables en Israël et dans sa périphérie. Une catastrophe qui va rallumer les hostilités entre Israël et toute la région. Dans un discours glaçant, l’Ayatollah appelle à la destruction de l’entité sioniste et à la mort de tous les Juifs sur la planète. Comment doit réagir un Juif américain non-croyant dont la pratique religieuse se limite à des traditions minimales ? Jacob s’interroge sur ce qui constitue l’âme juive et l’âme d’Israël. Les controverses ne manquent pas en famille, d’autant plus que des cousins israéliens sont de passage.

 

La dramaturgie des événements maintient le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Jacob et Julia divorceront ils vraiment ? Israël sera-t-il vraiment rayé de la carte ?

 

Pages hilarantes et pages émouvantes se succèdent, quand elles ne sont pas à la fois hilarantes et émouvantes, comme celles des obsèques où un jeune rabbin débutant, chaussé de baskets aux lacets dénoués, réunit croyants et non-croyants – et le lecteur ! – par le rire et par les larmes. D’autres pages sont en revanche anxiogènes, voire carrément angoissantes.

 

La lecture est par moment ardue, tant l’inspiration de l’auteur est foisonnante. C’est le cas des premières pages, préfiguration énigmatique de l’ensemble, à relire absolument après la fin du livre. Les sept cent cinquante pages sont ventilées en une centaine de séquences, toutes titrées, dont la taille va de trois lignes à quarante pages ! Une structure originale qui aère la lecture. On peut déplorer quelques longueurs, quelques passages inutiles, quelques invraisemblances, aussi. La maturité et la sagacité des enfants, notamment, ne me paraissent pas correspondre à leur âge. Mais dans leurs échanges avec leurs parents, la pertinence et la drôlerie de leurs propos sont proprement irrésistibles.

 

L’ouvrage alterne narrations et dialogues, dont certains, réduits à des répliques très brèves à l’emporte-pièce, s’étendent sur plusieurs pages. Cela donne une lecture vive, dynamique, mais plus complexe lorsque les enfants dialoguent dans des univers virtuels... L’écriture est pleinement maîtrisée, en tout cas dans sa traduction française, à la syntaxe parfaite. Le texte est fluide, empreint d’un ton plutôt badin, grâce à l’emploi de quelques mots et expressions du langage de tous les jours.

 

L’analyse et l’écriture sont suffisamment précises, pour qu’on découvre dans Jacob ce que l’on trouve aussi dans les personnages joués à l’écran par Woody Allen ; la petite faille qui pourrait nous déchirer, quand nous voudrions n’être ni totalement d’un côté, ni totalement de l’autre, et que nous craignons qu’il n’existe rien entre les deux.

 

« Me voici » ou « me voici pas » ? On trouve la seconde formule en titre de plusieurs séquences. Elle reflète le caractère de Jacob, un homme protégé par sa pusillanimité, doutant de tout, y compris de lui-même, et donc dans l’incapacité de lâcher : « me voici ! », tel Abraham choisissant de marquer ainsi sa confiance absolue en son Créateur.

 

Me revoici, pour ma part, enthousiasmé à nouveau par Jonathan Safran Foer. Un enthousiasme qui est peut-être juste celui d’un homme, juif ashkénaze, non-croyant, marié depuis suffisamment longtemps pour croire avoir déjoué les risques qui auraient pu menacer son couple. Qu’inspirera ce livre à un lecteur différent de moi ? Qu’inspirera à une lectrice le personnage de Julia et son face-à-face avec le personnage de Jacob ? Ce n’est pas moi qui donnerai la réponse.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Une vie comme les autres, de Hanya Yanagihara

Publié le 5 Janvier 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Janvier 2018,

Tel que son éditeur le présente – la chronique sur trente ans de quatre amis de fac venus conquérir New York, un grand roman américain au souffle puissant !... – je m’étais dit qu’Une vie comme les autres avait tout me plaire. Peut-être l’occasion de me racheter auprès du réseau de lecture Babelio, après avoir égratigné le précédent ouvrage qui m’avait été proposé à la critique.

 

Un grand avocat, un grand acteur, un grand peintre, un grand architecte. De vraies réussites pour les quatre amis de fac, chacun dans sa spécialité, avec argent et célébrité à la clé. Mais n’allez pas imaginer une grande fresque romanesque, conforme aux canons du rêve américain, empreinte d’optimisme, d’aventures et de victoires, juste écornées comme il se doit par les contrariétés et les peines qui ne manquent pas de frapper ceux qui sacrifient leur vie privée à leurs objectifs professionnels. Dans ce roman, les brillantes success stories des quatre personnages ne sont qu’une toile de fond.

 

Une vie comme les autres est un roman intimiste sombre, très sombre. Tellement sombre dans certaines pages, qu’il m’a inspiré par instant – à l’opposé d’un genre littéraire qui fait fureur aujourd’hui – un fort sentiment de feel bad.

 

Le livre est essentiellement consacré au parcours de l’un des quatre amis. Cet homme, Jude, mène une vie qui donne l’apparence d’être comme les autres. Il s’emploie activement à donner cette apparence, avec, en façade, une brillante et profitable carrière d’avocat.  

 

Mais en réalité, sa vie n’est pas une vie comme les autres. Jude traîne un handicap, une difformité ou un blocage – ou peut-être les trois à la fois ! – qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, mais dont les stigmates échappent certains jours à son contrôle. Il porte aussi la mémoire d’une vulnérabilité qui ne s’efface jamais, et le pressentiment d’une culpabilité dont il ne parvient pas à se libérer. Un pressentiment secret qui ronge son estime de soi et le conduit à s’infliger des scarifications, des automutilations à la lame de rasoir, qui au final ne font qu’aggraver ses disgrâces physiques et psychologiques.

 

Peut-on mener une vie comme les autres quand on a eu une enfance pas comme les autres ? Une enfance dont les monstrueuses circonstances ne sont dévoilées que tardivement au lecteur. Pas besoin cependant d’être grand clerc pour lire entre les lignes et vite comprendre que l’enfance de Jude l’aura mené d’avilissements en avilissements, dans une véritable corruption du corps et de l’âme qui lui a été imposée à son corps défendant – une expression qui prend vraiment tout son sens –, jusqu’à l’« accident » final qui lui vaudra son handicap physique.

 

Beaucoup de longueurs, de détails et de répétitions dans le récit, qui semble pourtant enfermé dans une sorte de rythme circulaire en trois mouvements schématiques. Dans un premier temps, ses amis implorent Jude de leur expliquer l’origine de ses accidents de santé récurrents. Deux, Jude se dérobe, sous des prétextes qui sont toujours à peu près les mêmes. Trois, se sentant coupable de son manque de transparence, il se punit par de nouvelles scarifications, aggravant encore ainsi son état de santé. Ses amis, intervenus pour lui prêter assistance, demandent à comprendre... bouclant ainsi la boucle.

 

Difficile d’être captivé pendant les huit cents pages de ce roman, si l’on n’éprouve pas une empathie sincère pour ses personnages, d’autant plus que la lecture n’en est pas toujours fluide. Peut-être influencé par les ouvrages que j’avais lus précédemment, j’ai été contrarié par la rugosité du texte, par la banalité et le manque de finesse de son écriture en français, sans que je puisse dire s’il reflète le style de Hanya Yanagihara, ou si la traduction manque de polissage.

 

Une vie comme les autres plaira surtout à ceux qui portent un intérêt particulier, voire personnel, aux grands thèmes qui y sont développés, les séquelles de l’enfance abusée, l’addiction à l’automutilation, l’homosexualité masculine.

TRES DIFFICILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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La promesse de l'aube, de Romain Gary

Publié le 30 Novembre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Novembre 2017,

J’ai honte de l’avouer mais je n’avais jamais lu de livre de Romain Gary. Signé Romain Gary, j’entends ! Je m’étais intéressé à Emile Ajar, lorsque tout le monde en parlait, vers la fin des années soixante-dix, mais avant « l’affaire » et après les classiques du vingtième siècle, Romain Gary himself s’était retrouvé dans une sorte d’angle mort de mon panorama littéraire.

 

Une honte que je ne me pardonne pas, ayant découvert que Gary a été, à plusieurs reprises, magnifiquement évoqué par un de mes amis d’enfance. Il faut dire que le talent et la légitimité de cet ami à s’exprimer sur l’écrivain se situent à un autre niveau que le mien. Mais peut-être verra-t-il dans mon image personnelle d’angle mort, une illustration de plus au besoin qu’éprouva Gary de se réinventer sous une nouvelle identité.

 

J’ai choisi de lire son livre le plus renommé, La promesse de l’aube. Romain Gary raconte la vie de l’homme qu’il a été et/ou qu’il aurait voulu avoir été, depuis son enfance jusqu’à l’atteinte, à la fin de la guerre, d’un triple objectif symbolique que lui avait assigné sa mère. Dans l’ordre et avec des majuscules : s’être fait Ecrivain, Héros, Diplomate.

 

C’est un roman psychologique, poétique, philosophique, historique et aussi, bien sûr, fondamentalement autobiographique, même si, lorsqu’il rapporte certain événement, l’auteur dépasse ou s’approprie une réalité qui n’est pas forcément celle qu’il a authentiquement vécu. Cela n’ôte rien au romanesque de l’anecdote, à la beauté du texte et au plaisir de le lire.

 

C’est aussi un roman d’amours. L’histoire de l’amour d’une mère pour son fils, qui le ressent avec une telle intensité qu’il ne pourra plus tard qu’être déçu par les femmes. Et c’est l’histoire de l’amour d’un fils pour sa mère, à qui il le doit bien. Car dans ce livre, l’exceptionnel n’est pas l’amour maternel, qui est juste celui que porterait à son fils unique, toute femme restée seule et meurtrie après un abandon. L’exceptionnel, ce ne sont pas non plus les privations touchantes auxquelles cette femme s’astreint – elle m’a rappelé la mère et la grand-mère dans Le premier homme de Camus –. Ce qui est exceptionnel, c’est l’ambition insensée, hallucinatoire, que cette femme aura insufflé à son fils, une ambition qu’il s’appropriera d’instinct, tout au long d’une enfance et d’une jeunesse portées par une espérance d’une force inouïe, entrecoupée toutefois de quelques moments de dépression.

 

La mère sera présente pour toujours dans l’esprit du narrateur, telle un ange-gardien ou une conscience le protégeant du mal et lui interdisant tout renoncement. Est-ce à la chance ou à la force de leur espérance, que Gary – ou son double – aura survécu à plusieurs maladies graves qui semblaient le condamner, ainsi qu’à de multiples accidents dans des missions aériennes fatales à la plupart de ses camarades de la France Libre ?

 

On ne peut nier la satisfaction et la fierté que le narrateur éprouve à se raconter. Nullement exempt de déconvenues ni de mauvaises décisions, il les assume avec franchise et un sens de l’autodérision dont seuls disposent ceux qui ont une très haute opinion d’eux-mêmes… Mais c’est également la caractéristique des personnes qui ne sont pas aussi sûres d’elles qu’elles voudraient le faire croire.

 

L’écriture est subtile, déliée, élégante, tout en restant simple, naturelle. Le ton est foisonnant mais jamais pesant, recherché mais jamais emphatique. Romain Gary dispose d’une facilité étourdissante à composer sur ses rêves, ses souvenirs, ses contemplations. Une inspiration, une verve, un humour, une aptitude à développer une anecdote, un souvenir – réel, imaginé ou emprunté – dans les moindres détails, sans jamais être ridicule ou ennuyeux, trouvant toujours la tournure et les mots justes.

 

Et puis il y a le chapitre final. Bien que n’ayant pas lu le livre, je connaissais l’histoire des dernières lettres. On me l’avait racontée. Je n’ai jamais pu finir de la raconter à mon tour, ma voix se trouvant à chaque fois étranglée par l’émotion. Une émotion qui m’a à nouveau étreint avant de refermer le livre.

 

La promesse de l’aube fait partie de ces livres qu’on lit une fois, puis qu’on peut reprendre à n’importe quel moment, en l’ouvrant à n’importe quel chapitre, pour lire juste un passage, ou quelques pages, comme ça, pour le plaisir. Un apanage dont seuls quelques très grands écrivains peuvent se prévaloir.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Anna Karénine, de Léon Tolstoï

Publié le 11 Juin 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Anna KarénineJuin 2017,

Greta Garbo, Vivian Leigh, Jacqueline Bisset, Sophie Marceau, Keira Knightley… quelques actrices parmi les plus belles et les plus « bankables » de l’histoire du cinéma ! Elles ont interprété Anna Karénine dans l’une des nombreuses adaptations du roman à l’écran. C’est dire la puissance mythique du personnage de femme imaginé par Léon Tolstoï dans son ouvrage éponyme, même pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, ce qui était mon cas jusqu'à ces derniers jours.

Pour tout un chacun, Anna Arcadievna Karénine incarne, jusqu'à se perdre, la femme qui choisit délibérément l’amour d’un séducteur patenté, le comte Vronski, envers et contre tous usages, préjugés et obstacles...

Un coup de foudre réciproque. Une femme et un homme, disposant tous deux d’une force de séduction hors du commun, se regardent, se sourient et cèdent à l’attirance qu’ils exercent l’un sur l'autre. S’installe une relation passionnelle échappant à toute maîtrise par la raison. Vronski, célibataire, met sa carrière de côté ; pas grave pour un homme né riche, à la conscience légère. Anna, mère d‘un petit garçon, trompe ouvertement son mari Karénine, puis quitte le foyer familial pour s’installer avec son amant. Dans la société aristocratique russe de l’époque, c’est une faute dont le poids est insupportable. L’histoire d’amour devient histoire d’amour coupable, puis, dans la logique de la littérature classique, tourne à l’histoire d’amour tragique.

On connaît Phèdre et la malédiction de l’amour interdit… Dans Anna Karénine, l’aspect transgressif de sa relation pousse le couple à se replier sur soi, à s’isoler, à ne plus se nourrir à chaque instant que de l’exaltation de sa passion… Mais cela ne marche pas éternellement. Même si les sentiments restent vifs, les rituels de l’amour s’affadissent avec les années. L’ennui guette. Quand l’un cherche alors à s’en extraire, c’est la jalousie qui infiltre l’autre, un poison insidieux qui ronge l’âme jusqu'à la folie…

La jalousie ! Tolstoï en dissèque minutieusement – comme Proust quelques années plus tard – les mécanismes et les effets sur ses différents personnages. Car le roman dépasse la seule histoire du couple formé par Anna et Vronski. Structuré en épisodes comme un feuilleton ou une série se déployant sur plusieurs années, le livre, qui compte un millier de pages, trace aussi l’évolution des Oblonski et des Lévine, deux couples légitimes, sans que pour autant leur parcours soit un long fleuve tranquille. Trois femmes et trois hommes, parents pour certains, se croisent et se recroisent ainsi dans les milieux aristocratiques dont ils sont issus.

L'occasion de s'immerger dans la Russie de l’empereur Alexandre II des années 1870. La philosophie des Lumières infuse lentement dans les esprits. Les premières théories socio-économiques aussi. Tolstoï pose les débats de son temps. Faut-il s’ouvrir à la modernité occidentale ou préserver la tradition russe ? Doit-on donner la priorité au peuple ou à l’individu ?... L’agriculture, l’industrie et le commerce sont confrontés aux mutations déclenchées par le progrès technique, une problématique qui dure de nos jours. Le servage vient d’être aboli, mais les paysans n’en vivent pas moins misérablement. A Saint-Pétersbourg, la haute société vit dans un faste et un luxe inouïs, à quelques centaines de mètres des immeubles lugubres où survivent avec peine les personnages de Crime et châtiment, publié une dizaine d’années plus tôt par Dostoïevski, l’autre géant du roman russe. Pas étonnant que ces contrastes détonnants mènent, quelques décennies plus tard, à la révolution d'octobre.

A l’instar d’un Zola, Tolstoï observe attentivement les détails de la vie quotidienne, en ville, dans les campagnes, dans les différents milieux sociaux. Mais ce qui est essentiel et passionnant dans Les Rougon-Macquart n’est qu’accessoire et parfois fastidieux dans Anna Karénine. La cérémonie religieuse du mariage de Lévine, par exemple, est très longuement développée ; la lecture donne l’impression d’y assister en temps réel : les mariés sont en retard, les invités bavardent… Aussi ennuyeux qu’en vrai !... Même chose pour l’agonie interminable du frère de Lévine, dont la narration est oppressante.

Lévine par ci, Lévine par là ! Et si c’était lui le personnage principal du roman ? Un idéaliste en amour, un visionnaire social utopiste, un homme qui croit au progrès et aussi en Dieu ; un homme qui s’exprime sur tous les sujets abordés dans ce roman aux multiples facettes. Un personnage créé par Tolstoï à son image : un aristocrate qui se voudrait un homme du peuple, mais qui reste désespérément un aristocrate.

GLOBALEMENT SIMPLE ooo  J’AI AIME

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