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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #romans catégorie

Une vie comme les autres, de Hanya Yanagihara

Publié le 5 Janvier 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Janvier 2018,

Tel que son éditeur le présente – la chronique sur trente ans de quatre amis de fac venus conquérir New York, un grand roman américain au souffle puissant !... – je m’étais dit qu’Une vie comme les autres avait tout me plaire. Peut-être l’occasion de me racheter auprès du réseau de lecture Babelio, après avoir égratigné le précédent ouvrage qui m’avait été proposé à la critique.

 

Un grand avocat, un grand acteur, un grand peintre, un grand architecte. De vraies réussites pour les quatre amis de fac, chacun dans sa spécialité, avec argent et célébrité à la clé. Mais n’allez pas imaginer une grande fresque romanesque, conforme aux canons du rêve américain, empreinte d’optimisme, d’aventures et de victoires, juste écornées comme il se doit par les contrariétés et les peines qui ne manquent pas de frapper ceux qui sacrifient leur vie privée à leurs objectifs professionnels. Dans ce roman, les brillantes success stories des quatre personnages ne sont qu’une toile de fond.

 

Une vie comme les autres est un roman intimiste sombre, très sombre. Tellement sombre dans certaines pages, qu’il m’a inspiré par instant – à l’opposé d’un genre littéraire qui fait fureur aujourd’hui – un fort sentiment de feel bad.

 

Le livre est essentiellement consacré au parcours de l’un des quatre amis. Cet homme, Jude, mène une vie qui donne l’apparence d’être comme les autres. Il s’emploie activement à donner cette apparence, avec, en façade, une brillante et profitable carrière d’avocat.  

 

Mais en réalité, sa vie n’est pas une vie comme les autres. Jude traîne un handicap, une difformité ou un blocage – ou peut-être les trois à la fois ! – qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, mais dont les stigmates échappent certains jours à son contrôle. Il porte aussi la mémoire d’une vulnérabilité qui ne s’efface jamais, et le pressentiment d’une culpabilité dont il ne parvient pas à se libérer. Un pressentiment secret qui ronge son estime de soi et le conduit à s’infliger des scarifications, des automutilations à la lame de rasoir, qui au final ne font qu’aggraver ses disgrâces physiques et psychologiques.

 

Peut-on mener une vie comme les autres quand on a eu une enfance pas comme les autres ? Une enfance dont les monstrueuses circonstances ne sont dévoilées que tardivement au lecteur. Pas besoin cependant d’être grand clerc pour lire entre les lignes et vite comprendre que l’enfance de Jude l’aura mené d’avilissements en avilissements, dans une véritable corruption du corps et de l’âme qui lui a été imposée à son corps défendant – une expression qui prend vraiment tout son sens –, jusqu’à l’« accident » final qui lui vaudra son handicap physique.

 

Beaucoup de longueurs, de détails et de répétitions dans le récit, qui semble pourtant enfermé dans une sorte de rythme circulaire en trois mouvements schématiques. Dans un premier temps, ses amis implorent Jude de leur expliquer l’origine de ses accidents de santé récurrents. Deux, Jude se dérobe, sous des prétextes qui sont toujours à peu près les mêmes. Trois, se sentant coupable de son manque de transparence, il se punit par de nouvelles scarifications, aggravant encore ainsi son état de santé. Ses amis, intervenus pour lui prêter assistance, demandent à comprendre... bouclant ainsi la boucle.

 

Difficile d’être captivé pendant les huit cents pages de ce roman, si l’on n’éprouve pas une empathie sincère pour ses personnages, d’autant plus que la lecture n’en est pas toujours fluide. Peut-être influencé par les ouvrages que j’avais lus précédemment, j’ai été contrarié par la rugosité du texte, par la banalité et le manque de finesse de son écriture en français, sans que je puisse dire s’il reflète le style de Hanya Yanagihara, ou si la traduction manque de polissage.

 

Une vie comme les autres plaira surtout à ceux qui portent un intérêt particulier, voire personnel, aux grands thèmes qui y sont développés, les séquelles de l’enfance abusée, l’addiction à l’automutilation, l’homosexualité masculine.

TRES DIFFICILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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La promesse de l'aube, de Romain Gary

Publié le 30 Novembre 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Novembre 2017,

J’ai honte de l’avouer mais je n’avais jamais lu de livre de Romain Gary. Signé Romain Gary, j’entends ! Je m’étais intéressé à Emile Ajar, lorsque tout le monde en parlait, vers la fin des années soixante-dix, mais avant « l’affaire » et après les classiques du vingtième siècle, Romain Gary himself s’était retrouvé dans une sorte d’angle mort de mon panorama littéraire.

 

Une honte que je ne me pardonne pas, ayant découvert que Gary a été, à plusieurs reprises, magnifiquement évoqué par un de mes amis d’enfance. Il faut dire que le talent et la légitimité de cet ami à s’exprimer sur l’écrivain se situent à un autre niveau que le mien. Mais peut-être verra-t-il dans mon image personnelle d’angle mort, une illustration de plus au besoin qu’éprouva Gary de se réinventer sous une nouvelle identité.

 

J’ai choisi de lire son livre le plus renommé, La promesse de l’aube. Romain Gary raconte la vie de l’homme qu’il a été et/ou qu’il aurait voulu avoir été, depuis son enfance jusqu’à l’atteinte, à la fin de la guerre, d’un triple objectif symbolique que lui avait assigné sa mère. Dans l’ordre et avec des majuscules : s’être fait Ecrivain, Héros, Diplomate.

 

C’est un roman psychologique, poétique, philosophique, historique et aussi, bien sûr, fondamentalement autobiographique, même si, lorsqu’il rapporte certain événement, l’auteur dépasse ou s’approprie une réalité qui n’est pas forcément celle qu’il a authentiquement vécu. Cela n’ôte rien au romanesque de l’anecdote, à la beauté du texte et au plaisir de le lire.

 

C’est aussi un roman d’amours. L’histoire de l’amour d’une mère pour son fils, qui le ressent avec une telle intensité qu’il ne pourra plus tard qu’être déçu par les femmes. Et c’est l’histoire de l’amour d’un fils pour sa mère, à qui il le doit bien. Car dans ce livre, l’exceptionnel n’est pas l’amour maternel, qui est juste celui que porterait à son fils unique, toute femme restée seule et meurtrie après un abandon. L’exceptionnel, ce ne sont pas non plus les privations touchantes auxquelles cette femme s’astreint – elle m’a rappelé la mère et la grand-mère dans Le premier homme de Camus –. Ce qui est exceptionnel, c’est l’ambition insensée, hallucinatoire, que cette femme aura insufflé à son fils, une ambition qu’il s’appropriera d’instinct, tout au long d’une enfance et d’une jeunesse portées par une espérance d’une force inouïe, entrecoupée toutefois de quelques moments de dépression.

 

La mère sera présente pour toujours dans l’esprit du narrateur, telle un ange-gardien ou une conscience le protégeant du mal et lui interdisant tout renoncement. Est-ce à la chance ou à la force de leur espérance, que Gary – ou son double – aura survécu à plusieurs maladies graves qui semblaient le condamner, ainsi qu’à de multiples accidents dans des missions aériennes fatales à la plupart de ses camarades de la France Libre ?

 

On ne peut nier la satisfaction et la fierté que le narrateur éprouve à se raconter. Nullement exempt de déconvenues ni de mauvaises décisions, il les assume avec franchise et un sens de l’autodérision dont seuls disposent ceux qui ont une très haute opinion d’eux-mêmes… Mais c’est également la caractéristique des personnes qui ne sont pas aussi sûres d’elles qu’elles voudraient le faire croire.

 

L’écriture est subtile, déliée, élégante, tout en restant simple, naturelle. Le ton est foisonnant mais jamais pesant, recherché mais jamais emphatique. Romain Gary dispose d’une facilité étourdissante à composer sur ses rêves, ses souvenirs, ses contemplations. Une inspiration, une verve, un humour, une aptitude à développer une anecdote, un souvenir – réel, imaginé ou emprunté – dans les moindres détails, sans jamais être ridicule ou ennuyeux, trouvant toujours la tournure et les mots justes.

 

Et puis il y a le chapitre final. Bien que n’ayant pas lu le livre, je connaissais l’histoire des dernières lettres. On me l’avait racontée. Je n’ai jamais pu finir de la raconter à mon tour, ma voix se trouvant à chaque fois étranglée par l’émotion. Une émotion qui m’a à nouveau étreint avant de refermer le livre.

 

La promesse de l’aube fait partie de ces livres qu’on lit une fois, puis qu’on peut reprendre à n’importe quel moment, en l’ouvrant à n’importe quel chapitre, pour lire juste un passage, ou quelques pages, comme ça, pour le plaisir. Un apanage dont seuls quelques très grands écrivains peuvent se prévaloir.

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Anna Karénine, de Léon Tolstoï

Publié le 11 Juin 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Anna KarénineJuin 2017,

Greta Garbo, Vivian Leigh, Jacqueline Bisset, Sophie Marceau, Keira Knightley… quelques actrices parmi les plus belles et les plus « bankables » de l’histoire du cinéma ! Elles ont, parmi d'autres, interprété Anna Karénine dans l’une des nombreuses adaptations du roman à l’écran. C’est dire la puissance mythique du personnage de femme imaginé par Léon Tolstoï dans son ouvrage éponyme, même pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, ce qui était mon cas jusqu'à ces derniers jours.

Pour tout un chacun, Anna Arcadievna Karénine incarne, jusqu'à se perdre, la femme qui choisit délibérément l’amour d’un séducteur patenté, le comte Vronski, envers et contre tous usages, préjugés et obstacles...

Voyons ce qu’il en est.

Un coup de foudre réciproque. Une femme et un homme, disposant tous deux d’une force de séduction hors du commun, se regardent, se sourient et cèdent à l’attirance qu’ils exercent l’un sur l'autre. S’installe une relation passionnelle échappant à toute maîtrise par la raison. Vronski, célibataire, met sa carrière de côté ; pas très grave pour un homme né riche et à la conscience légère. Anna, mère d‘un petit garçon, trompe ouvertement son mari Karénine, puis quitte le foyer familial pour s’installer avec son amant. Dans la société aristocratique russe de l’époque, c’est une faute dont le poids est insupportable. L’histoire d’amour devient histoire d’amour coupable, puis, dans la logique de la littérature classique, tourne à l’histoire d’amour tragique.

On connaît Phèdre et la malédiction de l’amour interdit… Dans Anna Karénine, l’aspect transgressif de sa relation pousse le couple à se replier sur soi, à s’isoler, à ne plus se nourrir à chaque instant que de l’exaltation de sa passion… Mais cela ne marche pas éternellement. Même si les sentiments restent vifs, les rituels de l’amour s’affadissent avec les années. L’ennui guette. Quand l’un cherche alors à s’en extraire, c’est la jalousie qui infiltre l’autre, un poison insidieux qui ronge l’âme jusqu'à la folie…

La jalousie ! Tolstoï en dissèque minutieusement – comme Proust quelques années plus tard – les mécanismes et les effets sur ses différents personnages. Car le roman dépasse la seule histoire du couple formé par Anna et Vronski. Structuré en épisodes comme un feuilleton ou une série se déployant sur plusieurs années, le roman, qui compte un millier de pages, trace aussi l’évolution des Oblonski et des Lévine, deux couples légitimes ceux-là, sans que pour autant leur parcours soit un long fleuve tranquille. Trois femmes et trois hommes, parents pour certains, se croisent et se recroisent ainsi dans les milieux aristocratiques dont ils sont issus.

Une occasion de s'immerger dans la Russie de l’empereur Alexandre II dans les années 1870. Les idées des philosophes des Lumières infusent lentement dans les esprits. Les premières théories socio-économiques aussi. Tolstoï pose les débats de son temps. Faut-il s’ouvrir à la modernité occidentale ou préserver la tradition russe ? Doit-on donner la priorité au peuple ou à l’individu ?... L’agriculture, l’industrie et le commerce sont confrontés aux mutations déclenchées par le progrès technique – une problématique qui dure de nos jours ! –... Le servage vient d’être aboli, mais les paysans n’en vivent pas moins misérablement. A Saint-Petersbourg, la haute société vit dans un faste et un luxe inouïs, à quelques centaines de mètres des quartiers miséreux où survivent avec peine les personnages de Crime et châtiment, publié une dizaine d’années plus tôt par Dostoïevski, l’autre géant du roman russe. Pas étonnant que ces contrastes détonnants mènent, quelques décennies plus tard, à la révolution d'octobre.

A l’instar d’un Zola, Tolstoï observe attentivement les détails de la vie quotidienne, en ville, dans les campagnes, dans les différents milieux sociaux. Mais ce qui est essentiel et passionnant dans Les Rougon-Macquart n’est qu’accessoire et parfois fastidieux dans Anna Karénine. La cérémonie religieuse du mariage de Lévine, par exemple, est très longuement développée ; la lecture donne l’impression d’y assister en temps réel : les mariés sont en retard, les invités bavardent et bavassent… aussi ennuyeux qu’en vrai !... Même chose pour l’agonie interminable du frère de Lévine, dont la narration est oppressante.

Lévine par ci, Lévine par là ! Et si c’était lui le personnage principal du roman ? Un idéaliste en amour, un visionnaire social utopiste, un homme qui croit au progrès et aussi en Dieu ; un homme qui s’exprime sur tous les sujets abordés dans ce roman aux multiples facettes. Un personnage créé par Tolstoï à son image : un aristocrate qui se voudrait un homme du peuple, mais qui reste désespérément un aristocrate.

La littérature ! Une évasion pour le lecteur. Un refuge pour l'écrivain.

GLOBALEMENT SIMPLE ooo  J’AI AIME

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Les dieux du tango, de Carolina de Robertis

Publié le 18 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Les dieux du tangoMai 2017,

Les dieux du tango ne sont pas avec moi !

Je ne les ai pas rencontrés tout au long – très long ! – de ce livre, que je n’aurais pas lu jusqu'au bout si l'éditeur ne l’avait soumis à ma critique, par l'intermédiaire du réseau Babelio.

Je risque désormais leur courroux, en écrivant cette chronique comme je m’y étais engagé, alors qu’il eût peut-être été préférable de me taire.

Quelle est la trame du roman ? Leda est une toute jeune Italienne, débarquée seule et sans ressources à Buenos Aires. Son unique patrimoine est un violon dont elle sait à peine jouer. Munie de ce violon, Leda parviendra à survivre, puis à vivre, en inscrivant son parcours dans celui du tango pendant les premières décennies du vingtième siècle. Un tango au début confiné dans les bastringues et les bordels des bas-fonds, où prostituées et travailleurs misérables s’enivrent de sa chorégraphie lascive ; un tango qui finira par acquérir ses titres de respectabilité et trouver sa place dans les cabarets fréquentés par la meilleure société de Buenos Aires… Lascivité pour tous !

Un parcours semé d'embûches pour Leda, les femmes musiciennes n’étant pas à l'époque tolérées en Amérique Latine, où les esprits étaient resté désespérément machistes. Leda devra se faire passer pour un homme et ne jamais se dévoiler à quiconque…

Cadré comme cela, tout aurait pu aller bien… Mais voilà ! Des longueurs, des redondances, des digressions sans intérêt ! Carolina de Robertis sait incontestablement manier la plume. Sur un détail de rien du tout, elle vous noircit facilement cinq feuillets. Au total, un récit de cinq cent quarante pages et une forme de verbiage qui ralentit la lecture, la rendant ennuyeuse… Pour moi, en tout cas !

Des invraisemblances, aussi. Peut on croire, par exemple, que Leda apprenne à jouer du violon toute seule, dans le silence, en mimant les gestes ?... Après tout, pourquoi pas ! Enfant, j’avais bien appris à nager le crawl en répétant les mouvements sur mon lit…

Je n’ai pas été sensible aux velléités lyriques de l’auteure, à ses manières d’envolées emphatiques parfois proches du ridicule, comme ce titre de chapitre intitulé « une gorgée de la rivière de l’oubli » ou ce propos sur la chaleur de l’été, quand « l’air devint aussi épais qu’un grog brûlant dont une simple bouffée suffisait à rendre saoul ».

Toute à ses recherches de style, Carolina de Robertis ne m’a pas donné le sentiment d’une véritable passion pour la musique en général et le tango en particulier. Tiens ! Tango et blues ont des racines communes, apprend-on ! « Les mots ne sont jamais les mêmes, pour exprimer ce qu’est le blues », chante Johnny, exsudant sa passion. Ne pas le prendre au pied de la lettre. Peu de mots, en fait. Des mots simples. C’est suffisant.

A l'évidence, l'auteure n’a pas écrit ce roman pour un lecteur de mon genre. Comment aurais-je pu me sentir concerné par les acrobaties intimes accomplies chaque jour par Leda pour dissimuler sa féminité ?... Prisonnière à perpétuité de son apparence masculine, Leda se découvre une attirance sexuelle pour les femmes. Elle s’avérera une amante experte, emportant ses partenaires dans des tourbillons de jouissances semble-t-il inouïes (!), sans que ces femmes ne doutent de sa masculinité. L’une d’elles l’accusera même d’être le père de son enfant !... Si ! c’est dans le livre !... Si vous voulez en savoir plus, lisez-le. Mais je vous préviens, ce ne sont que des scènes de cul très soft, aussi érotiques qu’un documentaire sur la reproduction des huîtres. Des récits où le plaisir est idéalisé et sublimé, juste crédibles pour celles et ceux qui préfèrent que l’amour physique reste un rêve…

Je terminerai par un compliment pour un très bel effet littéraire. Je suis revenu à plusieurs reprises sur la première page, incompréhensible à la lecture des événements racontés par la suite. La lumière ne surgit qu’après les toutes dernières pages. Magnifique !... Combien s’en rendront compte ?

GLOBALEMENT SIMPLE o J’AI AIME… PAS DU TOUT

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L'île des chasseurs d'oiseaux, de Peter May

Publié le 1 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

L'Ile des chasseurs d'oiseauxMai 2017

L’île des chasseurs d’oiseaux s’ouvre sur la découverte d’un meurtre. C’est un roman policier, un très bon roman policier qu’à première apparence on imagine de facture classique.

Mais cet ouvrage de Peter May, écrivain né en Ecosse et naturalisé français, est bien plus que cela.

En mettant un instant entre parenthèses le meurtre et ses caractéristiques glauques, ce qui captive l’attention, c’est le territoire insolite sur lequel il a été commis et sa population de personnages singuliers. C’est un régal de les découvrir et de les observer tout au long du roman.

L'île de Lewis présente un panorama de bout du monde. Au large de l’Ecosse, dans l’Atlantique Nord, elle est effectivement au bout du monde. Au bout d’un monde.

Une nature austère, un climat ingrat. Un vent froid et humide balayant sans trêve des paysages maussades de landes et de tourbières détrempées. Pas d’arbre. Des plages de sable doré, désertes, bordées de falaises rocheuses sombres. Plus loin, des lignes d’écume blanche agitent une mer couleur d’étain. En face, les silhouettes vertes et bleues de montagnes ondoient dans la brume. Le long de routes étroites et sinueuses, des ruines d’anciennes maisons de pierres sèches, noircies par le chauffage au feu de tourbe, offrent à l'œil des perspectives pittoresques. La beauté étrange des paysages est soulignée par des rubans de nuages gris et mauves s’effilochant dans un ciel en mouvement, où perce par instant un soleil pâle, éphémère. Pas un jour sans pluie.

Les personnages principaux sont des natifs de l'île. La plupart n’en ont jamais bougé. A l’image de leur terre, il sont hors du temps. De bons vivants, attachés à leur histoire, à leurs traditions, à leur langue gaélique, à leurs secrets. Une fois par an, ils se régalent de la chair du guga… Le guga !? C’est ainsi, en gaélique, que l’on nomme le poussin du Fou de Bassan. Ce grand oiseau de mer rejoint tous les ans ses congénères pour la ponte, sur le rocher d’An Sgeir, en surplomb de l’océan, très loin dans l’Atlantique au nord de Lewis. Un endroit escarpé et glissant où l’on chasse à main nue… Une expédition dangereuse, d’où certains jeunes initiés risquent de ne pas revenir indemnes. Que peut-il bien s’y passer, parfois ?... Le silence des hommes est aussi assourdissant que le cri des oiseaux. On entend à peine les militants écolos protester contre une pratique qu’ils jugent barbare.

Revenons au crime… à supposer qu’on s’en fût éloigné ! Sa mise en scène vaguement rituelle évoque un crime similaire survenu quelques semaines plus tôt à Edimbourg. Peut-être donc le geste d’un serial killer. On envoie sur place l’inspecteur Fin McLeod, habituellement en poste à Edimbourg. Il est particulièrement bien placé pour enquêter, car il est né sur l'île et y a passé sa jeunesse.

Ils sont tous là, ceux de l'époque, amis et moins amis. Même le mort est l’un d’eux. Après dix-huit ans d'absence, Fin est plongé dans un environnement dont il s’était échappé à la suite d’événements troubles et tragiques qui l’avaient mis mal à l’aise, sans pour autant qu’il en eût alors saisi toute la gravité, ni les implications psychologiques qui allaient cheminer dans l’esprit des uns et des autres.

Sous nos yeux de lecteur, Fin va revivre son enfance, morceaux choisis de bonheur et de malheur. Il va aussi redécouvrir ses émois d'adolescent, se mettre au clair avec les fantômes de son passé, prendre conscience des sentiments de certain(e)s à son égard et découvrir sa part de culpabilité... Le temps perdu peut-il se rattraper ?

Le roman alterne les chapitres consacrés à l’enquête, en narration classique, et ceux dans lesquels c’est Fin lui-même qui raconte son passé, laissant sourdre une émotion qu’il nous fait partager.

J’ai souvent dit qu’un bon livre est un livre qu’on a pas envie de terminer. Dans L’île des chasseurs d’oiseau, on n’est pas pressé de connaître l'assassin, on parcourt agréablement l’île de bout en bout, on écoute – si je puis dire ! – les uns et les autres ; sur le chemin qui mène à la vérité, on prend le temps qu’il faut pour découvrir pièce par pièce les secrets de jeunesse de Fin, Artair et Marsaili.

Finalement, où que l’on soit sur notre terre, ce sont les mêmes choses qui font le malheur ou le bonheur des enfants et les façonnent pour le reste de leur vie.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'amie prodigieuse, tome 3 - Celle qui fuit et celle qui reste, d'Elena Ferrante

Publié le 19 Mars 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

L'amie prodigieuse, tome 3 : Celle qui fuit et celle qui resteMars 2017,

Avant-dernier épisode de la saga L’amie prodigieuse, le volume qui titre Celle que qui fuit et celle qui reste s’avère tout aussi passionnant que les deux tomes précédents… Encore faut-il les avoir lus avant !... Ou avoir lu les chroniques que je leur avais consacrées il y a quelques mois – à retrouver ICI (tome 1) et LA (tome 2).

Est-il besoin de revenir et de s’appesantir sur la relation qui lie les deux héroïnes de la saga ? Une amitié complexe, une complicité mêlée d’hostilité, nouée vingt ans plus tôt entre deux petites filles de six ans dans un vieux quartier misérable de Naples, où vivent toujours leurs parents et une partie de leurs amis d’enfance, ceux qui n’ont pas réussi à en sortir.

Le parcours des deux jeunes femmes est en ligne avec le profil que nous leur connaissons depuis l’enfance. Elena, la narratrice, après un brillant parcours universitaire et la publication d’un roman qui lui a valu une certaine popularité, a épousé un professeur d'université issu d’une grande famille d'intellectuels milanais et a mis au monde deux enfants ; sa confiance en elle s’est affermie mais elle se pose toujours autant de questions existentielles. Lila, l’amie prodigieuse, la surdouée aux capacités intellectuelles exceptionnelles et au mental instable, s'est extraite de la condition ouvrière indigne dans laquelle elle était tombée ; ayant pressenti l’avenir de l’ordinateur dans l’économie et les affaires, elle a entrevu qu’un job d’ingénieur système pourrait lui valoir un niveau de rémunération inespéré.

Comme dans les volumes précédents, l’auteur(e), l'énigmatique Elena Ferrante, fait admirer sa verve romanesque, la finesse de son analyse de caractères et la fluidité de son écriture. S’y superpose désormais le contexte historico-politique qui remue l’Europe à la suite des événements de mai 68 en France. Dans les universités italiennes, une partie de la jeunesse se soulève contre les blocages d’une société contrôlée par la bourgeoisie chrétienne traditionnelle. L’argent, le pouvoir et la culture se transmettent en famille et il semble impossible de surmonter le handicap d’une origine modeste. Un plafond de verre auquel Elena et Lila ont eu moult fois l’occasion de se heurter, tout en observant que les femmes de leur milieu sont de surcroît vouées depuis l’enfance à être « protégées » et dominées par leur entourage masculin.

A Naples et dans toutes les grandes villes italiennes, révoltes étudiantes et revendications ouvrières basculent dans la violence, puis dans des actions terroristes menées par des groupes d'extrême-gauche théorisant la lutte armée et par des groupes d'extrême-droite financés par des mafias locales. Des « années de plomb » meurtrières qui dureront plus d’une décennie et qui n'épargneront pas des proches d’Elena et de Lila, amis d’enfance originaires du vieux quartier.

Des mouvements féministes émergent en marge. Elena et Lila ne militent pas mais s’interrogent sur leur condition de femme. Comment être prise au sérieux quand prolifèrent les titres révérencieux de professore, ingeniere ou dottore, mais seulement au masculin ? Comment mener un projet professionnel en élevant des enfants ? Comment parvenir à une sexualité épanouie avec un homme qui ne s'intéresse qu’à la sienne ? Pour son prochain livre, Elena décide d’explorer le thème des hommes qui fabriquent les femmes, un concept qui trouve sa source dans la Bible. Lila, dont la pertinence d’analyse n’est pourtant pas en reste, préfère hausser les épaules.

Certains prennent conscience des changements que l’innovation et l’informatique ne manqueront pas de provoquer dans l’univers du travail. Menace pour l’emploi ou libération de tâches humiliantes et abrutissantes ? Des questions que nous-mêmes ne finissons pas de nous poser, près d’un demi-siècle plus tard, développement du numérique oblige !

Celle qui fuit et celle qui reste !... L’une écrit des romans et concrétise un rêve d'adolescence dans un accès de bovarysme. L’autre manœuvre les hommes qu’elle fascine et trace sa propre histoire hors des sentiers battus… Finalement, laquelle a fuit ? Laquelle est restée ?

Questions sans réponse ! C’est le propre des sagas publiées en feuilleton. Captivant ! Attendons le quatrième et dernier tome de L’amie prodigieuse.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

Lisez les romans de l'auteur de cette chronique.

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L'insouciance, de Karine Tuil

Publié le 31 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2016,

Un livre d’une rare puissance, à la fois expressive, moraliste et romanesque.

Tout au long des cinq cents pages, j’ai été captivé par l'enchaînement des péripéties, impressionné par la dramaturgie géopolitique dans laquelle elles prennent place, fasciné par la critique de la fresque sociale parisienne plantée comme décor.

Construit comme un thriller, le récit met en scène, à tour de rôle, trois hommes incarnant trois univers différents. Ces hommes – et leurs univers – s’entrecroiseront tout au long du récit et se rejoindront au final dans des circonstances qui s'avèreront tragiques, en tout cas pour l’un d’eux.

Un premier chapitre fracassant. Je l’ai lu le souffle coupé, maxillaires serrés, tous muscles noués. 2009 : retour d'expérience d'opérations en Afghanistan, en compagnie de Romain Roller, un jeune sous-officier des forces françaises. C’est l’un des trois hommes clés de l'intrigue. Prise de conscience de l’extrême sensation de vulnérabilité sur le terrain, de l'incertitude du futur immédiat, de la fragilité des destinées ; violence de la guerre, sordide de la guérilla comme de la lutte anti-guérilla. Envie de vivre, mais comment ? Peur et culpabilité. Stress post-traumatique assuré.

Deuxième personnage : Osman Diboula. Quand on est noir, en France, est-on visible ou invisible ? Pas inutile de faire l’inventaire des opportunités et des menaces. Sans avoir fait d’études, Osman est sorti par le haut d’un rôle d’animateur dans une cité de la banlieue parisienne. Grâce à son entregent et à son sens des bons offices, il a réussi à intégrer un cercle proche du Président – ... un Président parfaitement identifiable ! –. Totalement imprégné du virus de la politique, il est à l’affût du moindre coup médiatique. Mais attention aux embûches !....

François Vély, cinquante ans, richissime homme d’affaires franco-américain. Un charismatique patron du CAC 40, brillant, dominateur, ambitieux. Comme il se doit, grand amateur et collectionneur d’art contemporain. Dans le privé, c’est un homme élégant, subtil, cultivé, courtois, charmeur. Tout pour lui !... Élevé dans la religion catholique. Son père, une personnalité très honorablement connue, était né Paul-Elie Lévy... Rien ne devrait résister à François Vély. Pourtant un drame familial a déjà commencé à entraver sa marche en avant. Et il payera cher une erreur de jugement involontaire.

Ces trois hommes ont une caractéristique commune. Leurs univers – respectivement la guerre, la politique, la finance internationale – les coupent de la réalité du quotidien. Autour d’eux, les femmes sont plus pragmatiques. Elles savent faire la part des choses et prendre leurs responsabilités. Elles observent les événements avec lucidité, et même avec une certaine férocité...

Ainsi en est-il de l’auteure, Karine Tuil. Elle ne pratique pas la langue de bois, ne concède rien au politiquement correct ou à la commisération, ne manifeste aucune complaisance pour aucun bord.

Pas de complaisance envers les jeunes des banlieues qui dérivent vers la délinquance, le communautarisme, la radicalisation et la haine ; ni pour l’hypocrisie des mœurs de la grande bourgeoisie élitiste condescendante, aveugle ou insensible à ce qui se trame hors de ses cénacles.

Pas de complaisance pour les médias et la démesure insensée de leur pouvoir sur les réputations, ni pour les réseaux sociaux et leur diffusion massive de calomnies et de messages de haine.

Pas de complaisance pour les propos racistes ou antisémites, qu’ils proviennent de milieux bourgeois traditionnels ou de communautés frustrées par ce qu’elles qualifient de « deux poids, deux mesures ».

Pas de complaisance non plus pour ceux qui se jettent dans une pratique orthodoxe du judaïsme. Ni envers ceux qui, ayant pris leurs distances avec leur identité, protestent « mais je ne suis pas juif ! » au lieu de dénoncer la nature des insultes antisémites qui les visent... Au fond, retour de l’éternel débat : c’est quoi, être Juif ? Est-ce se considérer comme tel ? Est-ce être considéré comme tel par les autres, juifs ou non-juifs, antisémites ou pas ?...

L’écriture de Karine Tuil s'autorise une certaine liberté syntaxique, dans de longues phrases, au demeurant tout à fait fluides. Une petite préciosité par ci par là : quelques mots inusités, dont le sens se déduit du contexte, ce qui n'empêche donc pas la lecture de L’insouciance d’être accessible à tous.

Dans ce roman riche et complexe qui m’a passionné au point de regretter qu’il s’achève, les personnages masculins ne résistent pas au sentiment de leur culpabilité. L’attitude finale de Marion Decker, le personnage féminin principal, évoque ce que l’on appelle la résilience.

Quand nous survivons aux épreuves, aux violences, aux horreurs, nous restons meurtris, déformés, disloqués. Notre insouciance s’est envolée. Mais nous sommes vivants, ouverts à l’amour. Survivre c’est vivre, tout simplement.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le dernier des Justes, d'André Schwarz-Bart

Publié le 17 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

À mon sens, Le dernier des Justes n’est pas un livre qu’on aime ou qu’on n’aime pas. C’est simplement un livre que je me devais de lire.

Prix Goncourt 1959, cet ouvrage a joué un rôle important dans l’élaboration de la « mémoire de la Shoah ». L’auteur, André Schwarz-Bart, un ancien résistant dont les parents sont morts en déportation, n’a pas été déporté lui-même. Le dernier des Justes n’est donc pas une autobiographie, ni un témoignage. Ce n’est pas non plus un ouvrage documentaire sur l’histoire du peuple juif.

Le dernier des Justes est un roman, une oeuvre de fiction qui retrace l’histoire d’une famille juive sur plusieurs siècles, du Moyen-Age jusqu’à la deuxième guerre mondiale et la Shoah qui l’anéantira. L’ensemble s’inscrit dans une réalité mythologique et historique reconstituée à partir d’un travail très approfondi de documentation et de recueil de témoignages. L’auteur se réfère à une ancienne tradition talmudique selon laquelle le monde reposerait sur trente-six Justes, des homme ouverts à la souffrance du monde et capables d’en assumer devant Dieu le destin tragique.

Événement fondateur de l’histoire : à la fin du douzième siècle, à la suite du sacrifice digne et courageux d’un rabbin, sa descendance, la famille Lévy, se voit gratifiée par Dieu du privilège de compter un Juste à chaque génération.

Dans une première partie, le livre consacre la légende des Justes de la famille Lévy jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, tout au long de ses migrations à travers l’Europe. Chacun de ces Justes connaît une fin tragique, assumée comme il se doit, sans peur, colère ni haine... parfois sans trop comprendre ce qui lui arrive – ce qui revient au même ! Les péripéties font l’objet de courts récits au ton inspiré de chroniques médiévales et de contes folkloriques, avec une pointe d’humour ashkénaze gommant l’horreur des événements narrés.

Le récit prend ensuite la forme plus classique d’une saga romanesque familiale. Les Lévy sont installés à Zémiock, un shtetl – petite bourgade yiddish – aux confins de la Pologne et de l’Ukraine. Très misérables, ils ne vivent que selon les commandements de leur loi religieuse. L’un d’eux, Mardochée sera le premier à en secouer le joug, tout en restant fidèle à la spiritualité du judaïsme. Son fils, Benjamin, fera un pas de plus vers l’ouverture au monde séculier de son temps. En 1921, après un pogrom particulièrement violent qui les endeuille lourdement, les Lévy émigrent et s’installent à Stillenstadt, une petite ville d’Allemagne. Ils y font alors l’apprentissage de la vie dans un environnement où les non-juifs sont majoritaires...

La troisième partie du livre recouvre toute la période hitlérienne, de l’émergence du nazisme jusqu’à Auschwitz. Le récit se focalise sur Ernie, fils de Benjamin, né à Stillenstadt, et prend la forme d’un roman psychologique. Sensible et cérébral, Ernie a eu connaissance du secret de sa famille. Il s’évertue dès son enfance à se poser en Juste, mais il le fait avec tellement de naïveté et de maladresse qu’il est incompris et souvent rejeté. Au quotidien, l’antisémitisme de la population allemande devient de plus en plus agressif. Les Lévy s’enfuiront en 1938 à Paris, où ils seront arrêtés puis déportés. Ernie échappera à l’arrestation mais son destin de dernier des Justes finira par l’emmener lui aussi à la chambre à gaz.

Des polémiques se sont élevées lors de la publication de l’ouvrage. Je les évoquerai sans les développer. Il ressort de la lecture du roman que l’idée de souffrance serait consubstantielle à l’identité juive, pensée vivement rejetée dans le judaïsme moderne. L’acharnement antisémite nazi y est considéré comme le prolongement des persécutions menées depuis des siècles contre les juifs, « peuple déicide maudit ». Enfin, l’auteur, pourtant ancien résistant, met en exergue l’attitude fataliste et non violente des juifs, occultant leurs combats contre les nazis.

Le dernier des Justes est un livre difficile. Je me suis souvent senti perdu dans les passages inspirés de la mystique juive ou d’exégèses talmudiques, parfois inexactes aux dires de quelques spécialistes, ce qui importe peu du moment qu’elles entrent en cohérence avec l’histoire fictive imaginée par l’auteur.

Les pages consacrées au pogrom de Zémiock et aux violences antisémites nazies sont parfois insoutenables. Ce n’est pourtant rien à côté de celles décrivant le parcours final d’Ernie, dans le wagon qui le mène à Auschwitz, puis dans le couloir de la mort.

J’ai refermé le livre avec soulagement. Mais comme je l’ai déjà dit, Le dernier des Justes n’est pas un livre qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Je ne lui attribue donc pas de note d’appréciation. Je me devais de le lire ; pour reprendre un mot d’André Schwarz-Bart, le lire, c’est « poser un petit caillou blanc sur une tombe ».

TRES DIFFICILE

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Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain

Publié le 17 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, poésie

Août 2016,

Jacques Roumain est un poète et intellectuel francophone, issu d’une grande famille haïtienne. Il achève ce roman en 1944, juste avant de mourir, à l’âge de trente-sept ans, en Haïti. Il est alors publié en France grâce à l’appui d’André Breton et d’Aragon.

Ouvrage peu connu, Gouverneurs de la Rosée raconte magnifiquement une histoire qui m’a touché, très évocatrice de la misère, du mysticisme et de la violence en Haïti.

Après quinze ans d’absence, Manuel est de retour chez ses parents âgés, à Fonds-Rouge, un territoire qu’il avait connu fertile, aujourd'hui desséché, presque calciné par un soleil de plomb. Pas une goutte d’eau depuis des mois. Une chaleur accablante.

« Un seul rayonnement aveuglant embrasait la surface du ciel et de la terre... les champs étaient couchés à plat sous le poids du soleil, avec leur terre assoiffée, leurs plantes affaissées et rouillées... les feuilles des lataniers pendaient, inertes, comme des ailes cassées. »

A Fonds Rouge, quand la terre ne produit pas, il n’y a rien à se mettre sous la dent. Dans le dénuement absolu, les habitants, des paysans presque primitifs, n’ont plus que la peau sur les os. Résignés, incapables de réagir, ils s’en remettent à Dieu et au Vaudou...

Pour Manuel, la résignation, le découragement sont inconcevables. Les conditions difficiles de sa vie à l’étranger lui ont forgé des convictions fortes sur le sens de la vie d’un homme face à l’adversité et sur l’utilité du rapport de forces contre l’adversaire, fût-il la nature.... « L’homme est le boulanger de la vie », dit-il... Son projet ? Trouver l’eau. Il est persuadé qu’elle coule à proximité. Une fois la source découverte, il faudra l’aménager, puis creuser le canal et les rigoles pour irriguer toutes les parcelles de Fonds-Rouge... Gouverner la rosée !

Une tâche herculéenne, impossible à mener seul, ni même à quelques uns. Il faudra mobiliser tous les paysans en « coumbite », une tradition ancestrale : l’union d’hommes mettant leurs forces en commun, agissant en cadence, s’auto-stimulant par des chants, pour venir à bout d’un travail physique difficile sous le soleil de plomb quotidien. C’est ainsi qu’ils récoltaient, naguère, quand les terres produisaient. Selon Manuel, c’est ainsi, tous ensemble, solidaires et fraternels, qu’ils réhabiliteront leur destin.

Mais le dessein de Manuel se heurte à la mémoire d’un événement passé qu’il ignore. Une bagarre meurtrière a coupé la communauté en deux clans ennemis, chacun attendant avec obstination l’heure de régler les comptes. Et pour quelques uns, la soif de vengeance ne peut s’étancher que par le sang...

Plus qu’un roman, Gouverneurs de la rosée est un conte. Les mythes qu’il évoque ne nous sont pas inconnus. L’impossible amour entre un homme et une femme appartenant à des clans ennemis. L’éternelle parabole du sacrifice du Héros, du Juste, – je ne sais trop comment l’appeler – offert pour la rédemption de son peuple. Le livre s’achève par la vision d’un avenir radieux. Avec, dans un ventre de femme, la vie nouvelle qui remue...

Un très joli livre, dont la lecture m’a souvent ému. Jacques Roumain observe ses compatriotes déshérités avec une sorte de dérision affectueuse, qui n’empêche pas une lucidité sévère. Finement mâtinée de langage parlé local, l’écriture est précise, élégante. Une poésie simple, sans grandiloquence, qui se lit comme un souffle d’air frais...

... semblable à celui qu’accueille la fin d’une journée torride et aveuglante :

« Le soleil maintenant glissait sur la pente du ciel qui, sous la vapeur délayée et transparente des nuages, prenait la couleur de l’indigo... là-bas, au-dessus du bois, une haute barrière flamboyante lançait des flèches de soufre dans le saignant du couchant.... Sous les lataniers, il y avait un semblant de fraîcheur, un soupir de vent à peine exhalé glissait sur les feuilles dans un long murmure froissé et un peu de lumière argentée les lissait avec un léger frémissement, comme une chevelure dénouée... »

Belle sera la nuit :

« Quel jardin d’étoiles dans le ciel et la lune glissait parmi elles, si brillante et aiguisée que les étoiles auraient dû tomber comme des fleurs fauchées. »

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L'amie prodigieuse, tome 2 - Le nouveau nom, d'Elena Ferrante

Publié le 4 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

Le nouveau nom est le deuxième tome de L’amie prodigieuse, une saga en forme d’autobiographie se déroulant à Naples sur toute la seconde moitié du vingtième siècle. Les héroïnes en sont Elena, la narratrice, et Lila, une jeune femme pour le moins... étourdissante. Il fait suite au volume sous-titré Enfance, adolescence, dont je publie la chronique en même temps que celle-ci.

Nous sommes désormais dans les années soixante. En pleine croissance économique, Naples se développe. Des quartiers modernes s’élèvent, de nouveaux types de commerces apparaissent. Parmi les jeunes commerçants du vieux quartier, les plus avisés pressentent l’opportunité de monter leurs produits en gamme : épicerie fine, pâtisserie de qualité, mode, luxe. Certains ouvrent des boutiques dans le centre-ville. Des moyens de transport permettent d’accéder facilement à la mer. Sur les plages de la côte amalfitaine et de l’île d’Ischia, on s’adonne à des loisirs ignorés des générations précédentes. Et c’est l’occasion de rencontres, d’aventures...

Ce livre, dans lequel le personnage de Lila rayonne du début à la fin, m’a captivé par ses péripéties souvent surprenantes. Le récit s’ouvre à l’instant même de l’incident qui marquait la fin du premier tome, en plein mariage de Lila, seize ans, avec un jeune homme du quartier qu’elle connaît depuis toujours, un commerçant aux affaires semble-t-il prospères. Un mariage prometteur... L’incident gâche tout. Lila ne pardonnera jamais. Elle n’éprouvera plus que mépris et dégoût pour son mari et les hommes d’affaires auxquels il est associé.

A défaut de bonheur, le mariage apportera à Lila un nouveau statut et des moyens financiers inespérés. Elle dépensera sans compter, pour elle-même et pour ses proches du vieux quartier qu’elle aidera dans des élans de prodigalité irraisonnés. Une façon pour elle de compenser les désagréments de sa vie conjugale : humiliations, coups, rapports subis.

Dotée de talents professionnels « prodigieux », Lila jouera un rôle essentiel dans la réussite des boutiques de son mari ... quand elle le voudra bien ! Toujours aussi fantasque et imprévisible, faisant fi des aversions qu’elle provoque, elle va et vient comme elle l’entend, capable notamment de tout plaquer pour une passade amoureuse avec un étudiant sans le sou.

De son côté, Elena, égale à elle-même, passera brillamment son bac et engagera un parcours universitaire qui lui permettra de fréquenter des étudiants issues de familles aisées et cultivées. Toujours aussi peu sûre d’elle, mal à l’aise avec ses origines, Elena doute de tout, en premier lieu d’elle-même, de ses dispositions intellectuelles, de son physique et de ses capacités de séduction. Longtemps amoureuse d’un jeune homme de son entourage, sa timidité la conduit à se comporter comme si de rien n’était, et même, tout en simulant l’indifférence, à laisser la place à une autre jeune femme plus entreprenante. Elena se pose des questions sur tout, sans fin. Que de formules interrogatives dans les paragraphes où elle parle d’elle !

En dépit des divergences de leurs parcours, les sentiments que Lila et Elena éprouvent l’une pour l’autre ne se démentent pas. Elena reste fascinée et stimulée par la personnalité et l’autorité de Lila. L’attitude de Lila envers Elena fluctue entre grande générosité et petites méchancetés. Peut-être considère-t-elle les succès universitaires d’Elena comme les siens par personne interposée ?

Avec un peu d’amertume, Lila et Elena observeront que les marques de leur origine sont probablement indélébiles. Malgré l’éclat de sa beauté et les tenues sexy à la pointe de la mode dans lesquelles elle éblouit ses proches, Lila ne peut prétendre s’assimiler aux femmes  élégantes des beaux quartiers. Même chose pour Elena, dont l’étalage de réels savoirs universitaires ne fait pas illusion dans les sociétés où l’on baigne depuis l’enfance dans des conversations à bâtons rompus sur l’actualité culturelle et politique.

Encore Lila et Elena ont-elles l’espoir concret de s’extraire, chacune à sa manière, d’une vie médiocre aux maigres espérances, une destinée à laquelle leurs amies d’enfance du vieux quartier ne pourront guère échapper... Un constat d’évidence compte tenu des mentalités et des structures sociales du Naples d’après-guerre, et qui pourrait d’ailleurs se transposer dans nos banlieues d’aujourd’hui.

Au moment où s’achève le livre, Elena vient de publier son premier roman. De son côté, Lila, maman d’un petit garçon, est au creux de la vague. Mais sa combativité n’est pas émoussée et j’ai le sentiment qu’elle ne tardera pas à rebondir...

Attendons le troisième tome. Début 2017, paraît-il...

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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