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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

litterature

Price (Rencontre d'été), de Steve Tesich

Publié le 13 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Price (ou) Rencontre d'été Mai 2017

Quel étrange roman !... La lecture de Price est captivante, je dirais même ensorcelante, malgré le sentiment de malaise qui s’en dégage… Ou peut-être est-ce en raison de ce sentiment de malaise...

East Chicago est une petite ville industrielle à une heure du centre de Chicago. Des aciéries et des raffineries font vivre une population modeste et laborieuse. Daniel Price, dix-huit ans, termine ses études secondaires. Il ne sait pas encore que faire de sa vie. Pas d’inquiétude. En 1961, année où Steve Tesich situe les événements de son roman, l’activité économique est en plein développement. Les jeunes ne sont pas angoissés par la recherche de leur premier emploi. L’époque ne les exempte toutefois pas de tous tracas ; la libération sexuelle est encore à venir. Ce qui agite les pensées des garçons comme Daniel, ce sont les filles. Et la possibilité ou pas de coucher avec...

Une fille, justement, Daniel en rencontre une. Elle s’appelle Rachel. Belle, sûre de son charme, elle va tournebouler la tête de Daniel. Leurs dialogues sont pétillants, délicieux, surprenants. Lui s’accroche, parfois drôle, souvent pathétique. Elle papillonne, taquine, imprévisible. Séduite, certes ; mais dans quelle mesure ? Le hasard peut-il prendre la forme d’un destin ? Daniel veut s’en persuader.

Rachel est une jeune fille étrange. Elle habite avec son père, explique-t-elle, David, un homme entre deux âges, photographe ; un personnage étrange lui aussi…

J’ai dit étrange ? Comme c’est étrange !

Daniel vit chez ses parents. Il entretient une relation compliquée avec son père, un homme médiocre, meurtri, que des frustrations ont rendu agressif, méchant. Père et fils s’aiment-ils, se haïssent-ils ? Et pourquoi cette tension pesante entre père et mère ? Une atmosphère confinée dont Daniel voudrait s’échapper… Mais voilà qu’on découvre à son père un cancer inexorable. Il réclame présence, assistance, compassion ; jusqu’à la fin. Pénibles pour Daniel, tous ces moments à rêver à Rachel, à la désirer, loin d’elle ! Conscience filiale et conquête féminine ne font pas bon ménage.

Daniel en vient à s’embrouiller dans ses rapports avec Rachel. Narrateur du récit et de ses péripéties, il en perçoit les zones d’ombre et les malentendus, mais il ne les comprend pas. Il les interprète à sa façon, imaginant des explications sous forme de scénarios à son avantage ; il adopte alors des attitudes maladroites, qui tombent à plat et ne font qu’accentuer le malaise. Un malaise qui nous envahit à notre tour, nous lecteurs. Car peu à peu, nous subodorons la réalité cruelle des choses, laquelle continue à échapper au jeune homme, naïf et novice.

Plus la vérité prend forme, plus Daniel se réfugie dans l’écriture mentale de ses scénarios, très détaillés et néanmoins erratiques. Il les rabâche dans des soliloques tourmentés et obsessionnels, excluant toute possibilité de lucidité.

Un procédé littéraire que l'auteur a aussi utilisé dans son autre roman, Karoo, un chef d'œuvre, où l’on voit le héros se lancer dans une logorrhée enfiévrée et interminable pour tenter de conjurer la révélation d’une catastrophe annoncée. Prématurément disparu, Steve Tesich maîtrisait avec talent la gradation dramatique de ses fictions. Dans Price, il s’était inspiré de son adolescence dans cette même ville d’East Chicago.

Le parcours de Daniel trouve un écho dans la mémoire intime d’hommes de ma génération. Pour paraphraser Swann, n’avons-nous jamais eu l’impression d’avoir gâché nos dix-huit ans pour des filles qui, finalement, n’étaient pas notre genre ? Des rencontres d’été. Des amourettes enfouies dans le tréfonds de lointains souvenirs.

Attention ! Certaines aventures peuvent détruire un adolescent. « L’amour peut être un poison. Et ça peut être aussi un antidote », dit-on à Daniel. Ce qui importe, c’est de toujours faire la différence entre les deux. Quand ce n’est pas le cas, cela peut conduire un jeune garçon au pire : désespoir, suicide, meurtre. A l’inverse, cela peut le construire et l'aider à entrer de plain-pied dans sa vie d’adulte.

Dix-huit ans, c’est l'âge du questionnement, de la rébellion, du choix d’un chemin. Au lycée, Daniel avait deux amis proches. L’un reproduira un médiocre modèle familial, allant jusqu'à porter les vêtements de son père décédé. L’autre partira en vrille... gravement, très gravement… Et Daniel ? Peut-être choisira-t-il de tout mettre par écrit et de s’en aller par le monde.

DIFFICILE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'île des chasseurs d'oiseaux, de Peter May

Publié le 1 Mai 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

L'Ile des chasseurs d'oiseauxMai 2017

L’île des chasseurs d’oiseaux s’ouvre sur la découverte d’un meurtre. C’est un roman policier, un très bon roman policier qu’à première apparence on imagine de facture classique.

Mais cet ouvrage de Peter May, écrivain né en Ecosse et naturalisé français, est bien plus que cela.

En mettant un instant entre parenthèses le meurtre et ses caractéristiques glauques, ce qui captive l’attention, c’est le territoire insolite sur lequel il a été commis et sa population de personnages singuliers. C’est un régal de les découvrir et de les observer tout au long du roman.

L'île de Lewis présente un panorama de bout du monde. Au large de l’Ecosse, dans l’Atlantique Nord, elle est effectivement au bout du monde. Au bout d’un monde.

Une nature austère, un climat ingrat. Un vent froid et humide balayant sans trêve des paysages maussades de landes et de tourbières détrempées. Pas d’arbre. Des plages de sable doré, désertes, bordées de falaises rocheuses sombres. Plus loin, des lignes d’écume blanche agitent une mer couleur d’étain. En face, les silhouettes vertes et bleues de montagnes ondoient dans la brume. Le long de routes étroites et sinueuses, des ruines d’anciennes maisons de pierres sèches, noircies par le chauffage au feu de tourbe, offrent à l'œil des perspectives pittoresques. La beauté étrange des paysages est soulignée par des rubans de nuages gris et mauves s’effilochant dans un ciel en mouvement, où perce par instant un soleil pâle, éphémère. Pas un jour sans pluie.

Les personnages principaux sont des natifs de l'île. La plupart n’en ont jamais bougé. A l’image de leur terre, il sont hors du temps. De bons vivants, attachés à leur histoire, à leurs traditions, à leur langue gaélique, à leurs secrets. Une fois par an, ils se régalent de la chair du guga… Le guga !? C’est ainsi, en gaélique, que l’on nomme le poussin du Fou de Bassan. Ce grand oiseau de mer rejoint tous les ans ses congénères pour la ponte, sur le rocher d’An Sgeir, en surplomb de l’océan, très loin dans l’Atlantique au nord de Lewis. Un endroit escarpé et glissant où l’on chasse à main nue… Une expédition dangereuse, d’où certains jeunes initiés risquent de ne pas revenir indemnes. Que peut-il bien s’y passer, parfois ?... Le silence des hommes est aussi assourdissant que le cri des oiseaux. On entend à peine les militants écolos protester contre une pratique qu’ils jugent barbare.

Revenons au crime… à supposer qu’on s’en fût éloigné ! Sa mise en scène vaguement rituelle évoque un crime similaire survenu quelques semaines plus tôt à Edimbourg. Peut-être donc le geste d’un serial killer. On envoie sur place l’inspecteur Fin McLeod, habituellement en poste à Edimbourg. Il est particulièrement bien placé pour enquêter, car il est né sur l'île et y a passé sa jeunesse.

Ils sont tous là, ceux de l'époque, amis et moins amis. Même le mort est l’un d’eux. Après dix-huit ans d'absence, Fin est plongé dans un environnement dont il s’était échappé à la suite d’événements troubles et tragiques qui l’avaient mis mal à l’aise, sans pour autant qu’il en eût alors saisi toute la gravité, ni les implications psychologiques qui allaient cheminer dans l’esprit des uns et des autres.

Sous nos yeux de lecteur, Fin va revivre son enfance, morceaux choisis de bonheur et de malheur. Il va aussi redécouvrir ses émois d'adolescent, se mettre au clair avec les fantômes de son passé, prendre conscience des sentiments de certain(e)s à son égard et découvrir sa part de culpabilité... Le temps perdu peut-il se rattraper ?

Le roman alterne les chapitres consacrés à l’enquête, en narration classique, et ceux dans lesquels c’est Fin lui-même qui raconte son passé, laissant sourdre une émotion qu’il nous fait partager.

J’ai souvent dit qu’un bon livre est un livre qu’on a pas envie de terminer. Dans L’île des chasseurs d’oiseau, on n’est pas pressé de connaître l'assassin, on parcourt agréablement l’île de bout en bout, on écoute – si je puis dire ! – les uns et les autres ; sur le chemin qui mène à la vérité, on prend le temps qu’il faut pour découvrir pièce par pièce les secrets de jeunesse de Fin, Artair et Marsaili.

Finalement, où que l’on soit sur notre terre, ce sont les mêmes choses qui font le malheur ou le bonheur des enfants et les façonnent pour le reste de leur vie.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'archipel d'une autre vie, d'Andreï Makine

Publié le 29 Avril 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

L'Archipel d'une autre vieAvril 2017,

La terre est ronde. Mais les cartes géographiques sont plates. Et le bout du monde, ça existe...

Membre de l’Académie Française, né en Sibérie, Andreï Makine a situé l’action de L'archipel d’une autre vie à l’extrémité nord-orientale du continent européen, dans la taïga sibérienne, aux confins de l’Océan Pacifique… Le bout du monde.

Une nature inhospitalière, je dirais même une nature hors de l’échelle humaine. Une forêt interminable, dense, opaque, traversée de cours d’eau empierrés tortueux et tumultueux ; difficile de se repérer et périlleux de se déplacer. Au-delà, l’océan, une immensité d’eaux indomptables, irritables, redoutables. Au dessus, des vents en bourrasques, hurlants, glacials dix mois sur douze.

Un homme, Pavel, a survécu dans cet environnement hostile. Il raconte. Une aventure humaine fascinante. Son enrôlement dans un groupe de pieds-nickelés pour une traque aux péripéties haletantes, aux rebondissements surprenants, parfois cocasses, souvent savoureux. Une issue imprévisible. Ne serait-ce que parce qu'un individu au crâne tondu peut en cacher un autre.

En fond de plan, une comédie psychologique grinçante. En 1952, le régime stalinien est encore debout. La guerre froide le conforte dans sa paranoïa et dans sa dialectique complotiste. Tout commence par une vaste campagne militaire d’absurdes exercices de survie lors d’une simulation d’attaque nucléaire. Les hommes sont médiocres, veules, serviles ; un simple grade de sous-officier suffit à les transformer en tortionnaires cruels. C’est le système qui veut cela. Chacun agit selon les recommandations d’un « petit pantin intérieur », une sorte d’ange gardien qui le maintient dans un état de crainte, de résignation et de soumission. Car attention à ne pas basculer du côté des « ennemis du peuple ». Le système se doit de toujours renouveler sa liste de boucs émissaires, afin de leur infliger des peines exemplaires. Ne pas les laisser s’enfuir. C’est ainsi que commencent les traques.

Pavel aura l’occasion de secouer son joug, de dominer son « pantin intérieur ». Son aventure se transformera en parcours initiatique. Se repérer par un triangle de trois feux, apprendre à trouver seul son chemin, traverser la taïga jusqu’au rivage, naviguer sur la mer des Chantars, découvrir ses îles, en apprivoiser une pour s’y installer… Vivre une autre vie, vivre de peu, vivre d’amour et d'eau fraîche – très très fraîche ! – en renonçant définitivement aux jeux que la tribu des hommes voudrait imposer… Sympathique ! Mais rien de nouveau sous le soleil… je veux dire sous la neige.

La lecture est facile et agréable. Des phrases à la syntaxe parfaite. Un vocabulaire riche et toujours juste. J’ai été frappé toutefois par une absence de relief dans le phrasé, une tonalité uniforme qui pourrait exprimer un humour désenchanté et un fond de tristesse.

Le récit de Pavel s’inscrit dans un ensemble plus vaste, comme si l’auteur avait voulu construire son livre sur le modèle des poupées russes. Au final, L'archipel d’une autre vie est un conte philosophique dont le narrateur dégage une morale déployée sur plusieurs décennies. Une morale pas forcément optimiste : tu crois respirer en échappant à l’enfer soviétique ; tu finis par étouffer dans un autre enfer, celui du business et du chacun pour soi, dès lors que tu es confronté à plus puissant que toi.

Pas vraiment original comme conclusion. Juste nécessaire pour comprendre le désenchantement et le fond de tristesse.

Reste une conviction qui s’affiche avec force à la lecture de l’ouvrage : la femme est bien l’avenir de l’homme.

 GLOBALEMENT SIMPLE ooo J’AI AIME

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Beauté, de Philippe Sollers

Publié le 15 Avril 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

BeautéAvril 2017,

C’est la première fois que je lis un ouvrage de Philippe Sollers, cet écrivain prolifique, intellectuel polyvalent, à la personnalité contestée. J’engage ma lecture avec une curiosité mêlée de perplexité.

Beauté n’est pas vraiment un roman. C’est un ensemble de courtes chroniques reliées par un fil conducteur : l’amour du narrateur pour Lisa, une jeune et talentueuse pianiste grecque donnant des récitals de par le monde.

Un amour qui sonne creux… En fait, un prétexte à la consécration de la beauté de la Grèce antique, de ses poètes, de ses philosophes. Revisitant les temples et leur statuaire, l’auteur en admire la beauté faite de simplicité et de justesse des proportions. Évidemment, il célèbre les dieux et les déesses. Comment lui, Philippe Sollers, pourrait-il passer sous silence ces virtuoses de l’art de la séduction et de la conquête amoureuse !

Ah, les désirs et les passions des dieux !... Tout cela est bien loin de l’amour du narrateur pour Lisa, cet engouement conceptuel, artificiel, désincarné, qui reflète la fascination de l’auteur pour la musique. Beauté des œuvres pour piano de Bach, Mozart et Webern, dans l’interprétation sublime – forcément ! – de la jeune femme. En dépit du goût plutôt classique de l’auteur, c’est Webern et ses Variations pour piano qu’il choisit pour symboliser la perfection musicale… Je ne connaissais pas cette œuvre, je l’ai écoutée. Son atonalité froide et sèche m’a pétrifié, à l'image de la relation de Lisa et du narrateur. Celui-ci n'éprouve pas tant de l’amour, qu’une sorte d'émerveillement à l’idée d’aimer une artiste prodige, portée aux nues par son public. Un archétype d’idéal féminin parmi d’autres…

Au fil des chapitres, l’auteur rend hommage aux poètes ayant puisé leur inspiration chez les Grecs classiques. Il s’émerveille de mille choses de la vie : les mots et les jeux qu’ils permettent ; Bordeaux, sa ville, et son histoire ; les papillons et les mathématiques ; les noms des constellations d’étoiles. Que sais-je encore ?... Tiens ! une brève évocation de la beauté explosive des derniers Picasso ; là, je soupçonne une solidarité provocatrice entre vieillards lubriques et heureux de l’être.

Sollers rend joliment hommage aux Impressionnistes. Je le cite : « Un jour, alors que personne ne s’y attend, une marée de beauté envahit l’espace. Des types bizarres, qu’on nomme vite impressionnistes, se mettent à célébrer la nature, l'existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l'herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d'injures, ils persistent. Et puis ils disparaissent dans l’atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature à rapidement révélé sa beauté. » Qu’en termes simples mais élégants, ces choses-là sont dites !

A quatre-vingts ans, Philippe Sollers porte sur le monde un regard critique narquois et pertinent, à peine désabusé par les dérives postmodernes stimulées par les smartphones ou les réseaux sociaux. C’est en revanche avec inquiétude qu’il trace le parcours de jeunes paumés sans foi ni conscience, qui se radicalisent tous seuls en quelques jours sur Internet et basculent dans le terrorisme, la négation de la beauté et sa destruction ; au nom du Coran, ce « disque de punition indéfiniment ressassé ».

L’écriture de Philippe Sollers est riche, raffinée, mélodieuse. Les textes sont émaillés de nombreuses citations. Certaines analyses interprétatives sont intéressantes, d’autres sont incompréhensibles – en tout cas pour moi !

Un ouvrage quelque peu narcissique, dans lequel l’auteur s'observe complaisamment exhiber sa vaste culture. Un narcissisme qui ne s'arrête pas là ; si vous cherchez sur Internet des commentaires sur Beauté, la plupart de ce que vous trouverez est de … Philippe Sollers soi-même.

La première fois, avais-je dit… Renouvellerai- je l'expérience ?... Hum !...

DIFFICILE oo J’AI AIME... UN PEU

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L'histoire de l'amour, de Nicole Krauss

Publié le 8 Avril 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

L'histoire de l'amourAvril 2017,

Un livre éblouissant !

L’histoire de l’amour devrait plutôt s’appeler L'histoire de L'histoire de l’amour. Un livre dans le livre, une fiction dans la fiction ; un premier livre qui aurait été ignoré de (presque) tous, et dont le second raconte les avatars mystérieux sur plusieurs décennies, de la Pologne aux États-Unis, en passant par le Chili.

New York, début des années deux mille. L'histoire de l'amour, Leo Gursky, un vieux juif américain né en Pologne, affirme en avoir écrit le manuscrit il y a soixante ans, au lendemain de la chute de l’Allemagne nazie. Un recueil de contes philosophiques et poétiques, dont les héroïnes se nomment toutes Alma. Une œuvre inspirée par son amour fou pour Alma, une jeune fille du village, avant qu’elle ne réussisse à fuir, enceinte, vers New York, au début de la guerre. Une évocation de l’amour unique de la vie solitaire de Leo, un amour inaccessible depuis soixante ans. Peut-être même Alma n’a-t-elle jamais reçu les chapitres que Leo lui avait envoyés par courrier et qu’il n’a jamais adressés à un éditeur.

Comment se fait-il alors, que dans les années cinquante, L’histoire de l’amour ait été publié au Chili – un tirage confidentiel ! – par un certain Zvi Litvinoff ? Un ouvrage en langue espagnole ne gardant du contexte original yiddish que le nom d’Alma.

Bien des années plus tard, un jeune ingénieur en voyage en Amérique du Sud tombera par hasard sur l’un des rares exemplaires encore en état. Il l'achètera et l’offrira à la femme de sa vie avec ces mots : « Voici le livre que je t’aurais écrit, si j’avais été capable d’écrire ». Quand ils auront une fille, conviennent-ils, elle s’appellera Alma.

Autre question, quel est donc ce Jacob Marcus disposé à payer une fortune pour faire traduire en anglais, à son seul usage personnel, cette version espagnole de L'histoire de l’amour ?

Enfin pourquoi le second livre de Leo Gursky, écrit sur le tard, est-il sur le point d’être publié sous le nom d’Isaac Moritz, un écrivain célèbre dont la mère porte le nom d’Alma ?

Voilà l’énigme que réussira à élucider Alma, une jeune fille new-yorkaise de 15 ans bercée depuis son plus jeune âge par les mots de L'histoire de l'amour lus à haute voix par ses parents. Une enquête aboutie grâce à un coup de pouce du petit frère d’Alma, un enfant curieusement inspiré et ... différent.

J’ai admiré la très grande cohérence des péripéties et de leur enchaînement, telles qu’elles apparaissent progressivement, comme dans un puzzle où les pièces viennent s'emboîter les unes après les autres. Les faits se dévoilent au fil des deux narrations qui s'entrecroisent : d’un côté, les soliloques empreints d'autodérision amère d’un homme très âgé passé à côté de sa vie, et de l’autre, le journal d’une jeune adolescente en construction dans le monde d'aujourd'hui, en quête de la mémoire d’un père décédé quelques années plus tôt.

Je me suis agréablement promené dans les nombreuses digressions des deux narrateurs, transcrites dans une écriture transparente à leur personnalité : une expression hachée pour le vieux Leo au souffle court ; un style appliqué, entrecoupé de quelques facéties, pour la jeune Alma.

Une histoire très émouvante. Quelques passages un peu obscurs pourraient rebuter certains lecteurs. Ils auraient tort. Passer les pages difficiles n’aura pas d’incidence sur la compréhension ni sur le plaisir de lire.

La manière littéraire de l’auteure, Nicole Krauss, m’a rappelé Vladimir Nabokov et Albert Cohen, deux magiciens de la littérature du vingtième siècle. Je ne peux manquer de penser aussi à Jonathan Safran Foer, dont le premier roman, Tout est illuminé, m’avait enthousiasmé il y a une douzaine d’années. Un livre écrit dans une poésie burlesque et absurde pour évoquer des événements tragiques et tristes. Émotion et éclats de rire. L’histoire de l’amour, qui date des mêmes années, est de la même veine. Est-ce lié au fait que Nicole Krauss était alors l’épouse de Jonathan Safran Foer ?

Deux romancier jeunes. Cela laisse espérer d’autres histoires illuminées…

DIFFICILE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le fils, de Philipp Meyer

Publié le 2 Avril 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Le FilsAvril 2017,

Oui, c’est une grande saga familiale ; oui, c’est une vaste fresque historique ; c’est ce que tout le monde dit et c’est exact !... Mais pourquoi ce livre a-t-il pour titre Le fils ?

Le fils, c’est Peter McCullough. Il est le fils d’Eli, le Colonel, patriarche d’une richissime famille texane. Un fils considéré comme indigne. Nous y reviendrons.

Les événements du roman de Philipp Meyer se déroulent au Texas, entre le milieu du dix-neuvième siècle et aujourd'hui. Un territoire autrefois peuplé de tribus indiennes, chassées de leurs terres par les Mexicains, ceux-ci en ayant à leur tour abandonné la possession aux Américains d'ascendance européenne. Entre les trois peuples, les haines et les conflits d'intérêts sont source de violences inouïes : autour des McCullough, on a torturé, mutilé, violé, tué sans hésitation, sans état d’âme... Et pendant la Guerre de Sécession, Texans et Yankees se sont juste inspirés de l’air du temps...

Pour suivre l’aventure des McCullough, il faut comprendre l’histoire économique du Texas moderne. Au début, l'activité reine est l’élevage : chevaux, bisons et autre bétail. Les grandes familles possèdent des dizaines de milliers d’hectares sur lesquels déambulent des troupeaux de milliers de têtes. L’avantage du métier pour les plus audacieux ? La possibilité de développer facilement son cheptel ; en s’entourant d’une équipe de cowboys dégainant plus vite que leur ombre, rien de plus simple que de s'approprier des bêtes sur les terres d’éleveurs moins armés.

Au début du vingtième siècle, fin de la prospérité des éleveurs. Propriétaires et spéculateurs se tournent vers la prospection pétrolière. Les derricks prolifèrent, sans aucune considération pour les paysages et la qualité de vie. Des fortunes considérables vont ainsi se constituer dans l’entre-deux-guerres. Puis les investisseurs découvriront que les réserves pétrolières du Moyen-Orient présentent des opportunités bien plus considérables. Leur activité deviendra multinationale. Devenus richissimes, les McCullough sauront s'adapter à ces évolutions économiques.

Le livre est structuré en une série de courts chapitres, donnant successivement la parole à trois membres de la famille. Comme si ces trois personnes, qui ne s’expriment pas à la même époque, dialoguaient indirectement au travers du temps.

Quand Eli – le futur patriarche – prend la parole, il a treize ans. Après avoir massacré sa famille, des Comanches l'emmènent en captivité, l’adoptent et l'élèvent comme un des leurs. Apprentissage de la vie rude, sauvage et précaire des Indiens. Revenu quelques années plus tard à « la civilisation », Eli fonde une famille. Son opportunisme et son absence de scrupules lui valent de faire vite fortune... C’est parti pour le Colonel ! Il mourra centenaire et sa personnalité s’imposera à tous ses descendants.

En 2012, Jeannie-Anne, arrière-petite-fille du Colonel, est une très vieille dame qui voit sa vie défiler, tout en en percevant la fin imminente. Un personnage à deux facettes. D’un côté, Jeannie, une jeune fille plutôt jolie, devenue une belle femme, puis une mère de famille sensible. De l’autre côté, celle que l’on appelle J.A. (clin d'œil pour un univers impitoya-a-ble !), une businesswoman déterminée à la tête de la gigantesque entreprise familiale… Quel est le bilan de sa vie ?

De Peter, le fils du Colonel, l’auteur dévoile un journal tenu de 1915 à 1917. Peter y marque son opposition de toujours à son père, cet homme endurci par les souffrances de sa jeunesse. Il ne supporte pas son manque d’humanité, son racisme implacable, sa cupidité frénétique, l’amenant à abattre ou à faire abattre concurrents et autres gêneurs. Il ne supporte pas non plus le joug que le Colonel impose à toute la famille. Peter est un homme intelligent, cultivé, mais son naturel non-violent accompagne un réel manque d’énergie et de détermination. Tous le méprisent. A quarante-cinq ans, trouvera-t-il le courage de choisir le destin qui s’offre à lui et qui le contraindrait à rompre irrémédiablement avec les McCullough ?

Les courts chapitres facilitent la lecture de ce roman de sept cents pages. J’avoue toutefois m’être un peu ennuyé dans les longs passages consacrés à la vie d’Eli chez les Indiens, peu intéressé personnellement par les détails de leur vie quotidienne, de leur alimentation, de leur artisanat et de leurs pratiques sexuelles. J’ai juste été un instant interloqué par leurs dialogues ; des jeunes Indiens qui s’envoient des vannes de collégiens, des adultes qui tiennent des propos de Café du Commerce... Rien à voir avec les habituelles paroles du type : « Ugh ! Moi vouloir échanger scalp Visage-Pâle contre tomahawk !... »

Plus sérieusement, je me suis demandé par moment où l’auteur m’emmenait… Juste un minimum de patience !... C’est le propre des grands romans de nous astreindre à les lire jusqu’au bout pour en saisir la cohérence et le sens profond. Finalement, le rêve américain est-il d’amasser toujours plus d’argent sans en avoir besoin ou est-ce de permettre à chacun de faire ses choix en toute liberté ?

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L'amie prodigieuse, tome 3 - Celle qui fuit et celle qui reste, d'Elena Ferrante

Publié le 19 Mars 2017 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

L'amie prodigieuse, tome 3 : Celle qui fuit et celle qui resteMars 2017,

Avant-dernier épisode de la saga L’amie prodigieuse, le volume qui titre Celle que qui fuit et celle qui reste s’avère tout aussi passionnant que les deux tomes précédents… Encore faut-il les avoir lus avant !... Ou avoir lu les chroniques que je leur avais consacrées il y a quelques mois – à retrouver ICI (tome 1) et LA (tome 2).

Est-il besoin de revenir et de s’appesantir sur la relation qui lie les deux héroïnes de la saga ? Une amitié complexe, une complicité mêlée d’hostilité, nouée vingt ans plus tôt entre deux petites filles de six ans dans un vieux quartier misérable de Naples, où vivent toujours leurs parents et une partie de leurs amis d’enfance, ceux qui n’ont pas réussi à en sortir.

Le parcours des deux jeunes femmes est en ligne avec le profil que nous leur connaissons depuis l’enfance. Elena, la narratrice, après un brillant parcours universitaire et la publication d’un roman qui lui a valu une certaine popularité, a épousé un professeur d'université issu d’une grande famille d'intellectuels milanais et a mis au monde deux enfants ; sa confiance en elle s’est affermie mais elle se pose toujours autant de questions existentielles. Lila, l’amie prodigieuse, la surdouée aux capacités intellectuelles exceptionnelles et au mental instable, s'est extraite de la condition ouvrière indigne dans laquelle elle était tombée ; ayant pressenti l’avenir de l’ordinateur dans l’économie et les affaires, elle a entrevu qu’un job d’ingénieur système pourrait lui valoir un niveau de rémunération inespéré.

Comme dans les volumes précédents, l’auteur(e), l'énigmatique Elena Ferrante, fait admirer sa verve romanesque, la finesse de son analyse de caractères et la fluidité de son écriture. S’y superpose désormais le contexte historico-politique qui remue l’Europe à la suite des événements de mai 68 en France. Dans les universités italiennes, une partie de la jeunesse se soulève contre les blocages d’une société contrôlée par la bourgeoisie chrétienne traditionnelle. L’argent, le pouvoir et la culture se transmettent en famille et il semble impossible de surmonter le handicap d’une origine modeste. Un plafond de verre auquel Elena et Lila ont eu moult fois l’occasion de se heurter, tout en observant que les femmes de leur milieu sont de surcroît vouées depuis l’enfance à être « protégées » et dominées par leur entourage masculin.

A Naples et dans toutes les grandes villes italiennes, révoltes étudiantes et revendications ouvrières basculent dans la violence, puis dans des actions terroristes menées par des groupes d'extrême-gauche théorisant la lutte armée et par des groupes d'extrême-droite financés par des mafias locales. Des « années de plomb » meurtrières qui dureront plus d’une décennie et qui n'épargneront pas des proches d’Elena et de Lila, amis d’enfance originaires du vieux quartier.

Des mouvements féministes émergent en marge. Elena et Lila ne militent pas mais s’interrogent sur leur condition de femme. Comment être prise au sérieux quand prolifèrent les titres révérencieux de professore, ingeniere ou dottore, mais seulement au masculin ? Comment mener un projet professionnel en élevant des enfants ? Comment parvenir à une sexualité épanouie avec un homme qui ne s'intéresse qu’à la sienne ? Pour son prochain livre, Elena décide d’explorer le thème des hommes qui fabriquent les femmes, un concept qui trouve sa source dans la Bible. Lila, dont la pertinence d’analyse n’est pourtant pas en reste, préfère hausser les épaules.

Certains prennent conscience des changements que l’innovation et l’informatique ne manqueront pas de provoquer dans l’univers du travail. Menace pour l’emploi ou libération de tâches humiliantes et abrutissantes ? Des questions que nous-mêmes ne finissons pas de nous poser, près d’un demi-siècle plus tard, développement du numérique oblige !

Celle qui fuit et celle qui reste !... L’une écrit des romans et concrétise un rêve d'adolescence dans un accès de bovarysme. L’autre manœuvre les hommes qu’elle fascine et trace sa propre histoire hors des sentiers battus… Finalement, laquelle a fuit ? Laquelle est restée ?

Questions sans réponse ! C’est le propre des sagas publiées en feuilleton. Captivant ! Attendons le quatrième et dernier tome de L’amie prodigieuse.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

Lisez les romans de l'auteur de cette chronique.

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Pukhtu Secundo, de DOA

Publié le 8 Mars 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Pukhtu SecundoMars 2017,

Faut-il absolument lire Pukhtu Secundo après Pukhtu Primo ?

En voici déjà au moins une bonne raison : en préambule de Secundo, sur une dizaine de pages, l’auteur livre un remarquable résumé de Primo. Ne vous y trompez pas, ça ne peut se substituer à sa lecture complète. C’est juste l’occasion de remettre de l’ordre dans ce qu’il faut retenir du livre, si votre cerveau est resté tourneboulé par sa complexité, son rythme, sa violence et sa longueur.

Dans ma chronique à lire ou relire sur Pukhtu Primo, j’avais évoqué un tableau hyperréaliste de péripéties dramatiques fictives et réelles s'enchaînant en 2008 au cœur de la guerre d’Afghanistan ; des situations complexes ; des descriptions insoutenables. Avec finalement, le sentiment d’une histoire qui tourne en boucle … Normal ! c’était tout simplement la réalité du terrain, une situation conflictuelle impossible à terminer. Cela reste vrai dans Secundo, qui en est la suite immédiate.

Des personnages avaient retenu mon attention. J’ai eu envie de savoir ce qui leur arrive dans Secundo, ou plutôt – soyons lucide – ce que le romancier leur a réservé.

Le début est dans la continuité de Primo. En Afghanistan, le même tohu-bohu quotidien d’attentats, d’explosions, d’embuscades, d'enlèvements suivis de tortures, de mutilations et d'assassinats. Les événements s'enchaînent toujours de façon aussi trépidante… mais la magie prend moins. Je me suis même inquiété d’avoir à supporter cela pendant 700 pages...

En fait, le livre comporte trois parties. Assez rapidement, le centre de gravité du roman bascule sur Paris, pivot d’un très lucratif business de la drogue reliant l’Afghanistan, l’Afrique, le Kosovo et Dubai. Aux manettes, un notable français, ancien officier des services secrets. Autour de lui, une bande constituée quelques années plus tôt lors d’une opération spéciale menée contre des terroristes islamistes, une opération qui aurait quelque peu dégénéré... La bande découvre tardivement que quelques camarades de l’époque, des mercenaires plus ou moins occultes et portés disparus, sont bien vivants et pourraient vouloir régler des comptes… Sans oublier les deux jeunes femmes sexy que j’évoquais dans ma chronique de Primo. Comme je l’anticipais, elles courent de grands risques…

Pour la dernière partie du roman, retour en Afghanistan, dans les zones tribales à la frontière du Pakistan, pour un genre d’aventures en rupture. Un lion, un lynx et un renard redeviennent des êtres humains ; trois combattants féroces retrouvent une inclination spirituelle, probablement en conscience de l'imminence de leur propre anéantissement, d’une aspiration au sacrifice. C’est ainsi qu’un moudjahidine acharné, fasciné par des yeux verts, se voit soudain rappelé aux valeurs patchounes les plus nobles ; qu’un mercenaire psychopathe se transforme en chevalier blanc, protecteur de l’orphelin et de la veuve. Et que celui qui cherchait sa voie finit par la trouver en direction du Bien plutôt que vers le Mal… Avec aussi beaucoup de pognon à la clé. A condition de survivre !

Sauver une femme, une Française ! Voilà à quoi tous trois s’attellent, dans une course-poursuite implacable au travers d’une montagne prise dans les intempéries hivernales. A leurs trousses, une meute plurielle de poursuivants – armée pakistanaise, talibans, moudjahidines, milices… – prêts à s'entretuer, mais à la traque de la même fugitive.

Les qualités de l'écriture sont les mêmes dans les deux volumes. Un style qui privilégie l'efficacité. Des descriptions qui ne reculent pas devant le trash. Une capacité à s’attarder sur d’infinis détails pour ralentir la lecture, faire durer l'incertitude, alimenter l’attention et la tension du lecteur. Des péripéties appuyées sur une documentation très fouillée. Et en contrepoint, toujours les vrais faux communiqués diffusant et commentant des informations du terrain.

L’auteur décrit des services d’ordres français aussi inefficaces que leurs alter ego américains. «Barbouzerie petit bras à la française», au prétexte de budgets insuffisants. Gros moyens américains, mais absence de stratégie et de cohérence dans leur déploiement. Chez les uns comme chez les autres, une bureaucratie nuisant à la fluidité de communication, sur fond de crocs-en-jambe entre services rivaux.

Seule la violence fait bouger les choses, mais bougent-elles dans le bon sens ? Dérangeant de découvrir – quels que soient leur camp, leur origine ou leurs convictions – des hommes aussi cruels et sanguinaires. Des sauvages, des barbares. Ou des fêlés, démunis de toute sensibilité humaine. Glaçant le comportement face aux femmes, des talibans, moudjahidines et autres combattants locaux : des lâches, des minables ; ridicules avant d’être monstrueux. Comment ne pas s’insurger contre ces traditions-là !

Pukhtu Primo et Pukhtu Secundo : deux livres différents et complémentaires. Une lecture réellement captivante et édifiante. Mais je ressens comme une envie de passer à une littérature plus légère…

TRES DIFFICILE oooo J’AI AIME BEAUCOUP

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Le tort du soldat, d'Erri de Luca

Publié le 21 Février 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Le tort du soldatFévrier 2017,

Est-il possible de commenter ce livre si court – 90 pages –, au contenu si dense et si épars ? Comment extraire l’essentiel, quand tout est essentiel ? Qui suis-je pour juger la justesse et la grâce des mots d’Erri de Luca, cet homme napolitain, ouvrier, intellectuel, poète, alpiniste, écrivain, traducteur (de la Bible), provocateur altermondialiste, exégète reconnu de la langue et de la littérature yiddish ?

Une salle d’auberge, à la montagne, une belle fin d'après-midi d’été. Brève rencontre de trois personnages : l’auteur soi-même, dans une première partie largement consacrée à un récit autobiographique ; un vieil autrichien, ancien criminel de guerre nazi ; une femme d’une quarantaine d’années, autrichienne elle aussi, narratrice de la seconde partie du livre.

Erri de Luca revient sur un parcours personnel engagé à Varsovie, où il assista au cinquantenaire de l'insurrection du ghetto ; il en arpenta les rues en quête de signes de mémoire introuvables. Un périple poursuivi à Auschwitz ; il y explora de fond en comble les installations, s'attardant sur des vestiges qu’il identifiait à partir de témoignages qu’il avait lus. A son retour, il décida de redonner la parole au yiddish, langue muette depuis la destruction totale de ceux à qui elle appartenait. « Le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse », dit-il.

Une langue dont il a appris à maîtriser l’écrit, ce qui lui vaut d'être sollicité pour traduire en italien les écrivains ashkénazes, comme les frères Singer, Isaac Bashevis et Israël Joshua. Une langue dont les lettres – hébraïques – le fascinent au point d’en voir partout autour de lui, dans les feuillages des arbres, dans leurs racines qui dépassent du sol, dans une tache sur une nappe, ou même dans un vieux boulon tordu ramassé à Auschwitz sur l’ancienne voie ferrée. Une langue qu’il lit sans pouvoir s'empêcher d’en prononcer les mots – longtemps enfermés et étouffés, dit-il – et qui sortent de ses lèvres comme le « battement d’aile d’un moineau confié de nouveau à l’air ».

En cavale depuis des décennies, le vieil Autrichien nazi se dissimule pour échapper à ceux qui le recherchent pour crimes de guerre. Il se sent traqué mais n’a jamais ressenti la moindre culpabilité. Son seul tort, à lui ancien soldat, c’est d’avoir perdu la guerre. Le tort du soldat, c’est la défaite, ressasse-t-il : « Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité ».

Un jour, il tombe incidemment sur un livre de la kabbale juive, auquel il prête intérêt par simple curiosité ; une curiosité qui basculera dans l’obsession. La kabbale, cette matière de lettres et de nombres, contiendrait-elle les secrets du peuple juif ? N’y trouverait-on pas la chronique d’une défaite annoncée du nazisme ? Comment a-t-il pu échapper aux grands chefs nazis que le combat contre les Juifs aurait dû se mener sur ce terrain mystique, où l’égalité des valeurs numériques des lettres ouvre le champ de tous les possibles ?... La force cachée de la kabbale avait inversé le destin du peuple allemand !... Il en est certain : c’est la « pure vérité ».

La pure vérité ! Comme s’il suffisait de l’affirmer ! En yiddish, on dirait èmet. C’était le mot inscrit au front du Golem et cela ne suffisait pas à en faire un être humain. A méditer en ces jours où certains imaginent et diffusent des vérités dites alternatives, alimentant toutes sortes de théories complotistes.

La femme raconte. Elle avait vingt ans quand elle apprit que le vieil homme était son père et qu’il était recherché pour crimes de guerre. Un statut qu’elle assume avec une neutralité affective revendiquée : il est son père, point barre. Mais cette neutralité lui interdit toute aspiration sentimentale, comme toute sensation, jouissance ou émotion, à l’exception de quelques « digressions » dont elle croit curieusement devoir s’excuser. Immobile et silencieuse telle une statue, elle flotte en apesanteur sur sa vie, comme jadis sur la mer, quand elle apprenait à faire la planche, à peine soutenue par deux doigts d’un jeune garçon sourd-muet.

Ce souvenir lointain émerge lorsqu’elle voit cet homme émacié et silencieux entrer à l’auberge et s’installer à la table voisine. Un homme qui pourrait ne pas être insensible à cette femme, qui lui sourit et dont le visage lui évoque aussi un souvenir... Ils se regardent...

Mais un détail alerte le vieux nazi : ils l’ont retrouvé ! Il faut partir, s’enfuir… pour un envol terminal au goût de vengeance. Tout est symbole dans cette histoire...

Quelle est la part du romanesque dans Le tort du soldat ?... C’est un terrain où Erri de Luca, un homme solitaire, laisse le lecteur en plan, un peu à la manière de Patrick Modiano...

Inspiré par une passante qui lui avait jeté un coup d’œil prometteur mais fugace – « un éclair… puis la nuit ! » –, Baudelaire avait lâché, sans illusion : « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »

DIFFICILE oooo J’AI AIME BEAUCOUP

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La vieille dame qui avait vécu dans les nuages, de Maggie Leffler

Publié le 14 Février 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

La vieille dame qui avait vécu dans les nuagesFévrier 2017,

Une quatrième de couverture évoquant avec une emphase communicative les aventures courageuses de femmes pilotes pendant la seconde guerre mondiale, le parcours d’une femme reniant son judaïsme et sa famille pour « suivre son destin »... Je me suis laissé séduire. Mais à l’arrivée, je suis mi-figue, mi-raisin !

Ça démarre plutôt plaisamment.

Des secrets semblent enfouis dans la mémoire de Mary Browning, une vieille dame de quatre-vingt sept ans, vivant seule. Mary fréquente assidûment un atelier d’écriture réservé à des seniors, mais peine à s’y exprimer sur son histoire personnelle. Incidemment, il apparaît juste qu’une jeune fille du nom de Miriam Lichtenstein avait joué un rôle essentiel dans sa vie, il y a soixante-dix ans.

Le roman est agréablement construit autour des trois narratrices qui se succèdent, chapitre après chapitre : Mary, revenue à Pittsburgh, sa ville natale, après la mort de son mari, et dont le grand âge pourrait justifier une certaine confusion dans ce qu’elle raconte ; Miriam, ou Miri, qui nous ramène aux années trente et quarante, dans une famille juive modeste et observante; et Elyse, une adolescente de quinze ans, futée et dégourdie, dont Mary s’entiche, en prenant plaisir à jouer à la grand-tante « gâteau », quand ce n’est pas plutôt à la vieille arrière-grand-tante...

C'est sympathique à lire, tour à tour amusant et émouvant. Le roman est construit en forme de puzzle ; les pièces viennent habilement s’assembler pour un dénouement « incroyable ». Mais je me suis peu à peu lassé, le scénario global étant trop aberrant pour être crédible.

C’est peut-être juste un sentiment personnel, compte tenu de ce que je suis, de ma manière de l’être et de ce à quoi je suis attaché.

Une conversion religieuse aux conséquences irrémédiables, mais qui ne tient pas debout. Certes, dans les années trente, les universités américaines s’efforçaient, par une politique de quotas plus ou moins affichée, de limiter leur accès aux Juifs. Mais pas de l’interdire ; ce n’était quand même pas l’Allemagne nazie. Il est vrai que de nombreux Juifs ashkénazes ont jugé bon d’américaniser leur nom et prénom. Mais j’ai du mal à croire, que pour être accepté à suivre des études de médecine à New-York, il eût fallu afficher un catholicisme aussi allusif que porter une croix autour du cou ou accrocher un crucifix au dessus de son lit !...

En fait, le livre donne l'impression d’un travail laborieux, qui confère un aspect quelque peu artificiel à la conception de l'intrigue générale. Même impression pour la description des péripéties accessoires, compilées à partir de témoignages soigneusement collectés – comme l’histoire des femmes pilotes, dont les aventures, dans le roman, ne cassent pas trois pattes à un canard !

En postface, l’auteure, Maggie Leffler, ne cache pas que « ce roman a nécessité cinq versions et ... a demandé quatre ans et demi de travail avant ... de subir encore plusieurs remaniements ». Ce n’est jamais ridicule de travailler, ni de l’avouer ; au contraire. Dans le roman, lorsque Mary lui demande ce qu’elle veut faire plus tard, Elyse répond : « médecin et écrivain ». Médecin et écrivain, c’est ainsi que Maggie Leffler se présente. Il lui a certainement fallu beaucoup de travail et de détermination. Comme il en a fallu à la Miri du roman pour piloter des avions. C’est leur mérite. Bravo à elles !

J’avoue avoir été sensible à quelques scènes attendrissantes. Elles témoignent de l’intention délibérée de l’auteure d’agir sur nos glandes lacrymales...

... Celles des lectrices, en tout cas !... Beaucoup de personnages féminins dans La vieille dame qui avait vécu dans les nuages ! Me serais-je fait piéger une fois de plus dans un livre qui n’était pas pour moi ?

FACILE ooo J’AI AIME

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