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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #litterature catégorie

L'amie prodigieuse, tome 1 - Enfance, adolescence, d'Elena Ferrante

Publié le 4 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

J’ai lu coup sur coup L’amie prodigieuse, puis Le nouveau nom, qui en est la suite immédiate.

Dans un premier temps, persuadé que ces volumes formaient un seul et même ouvrage, j’avais pensé écrire une chronique unique. Puis en m’informant sur l’auteur(e), –dont personne ne connaît l’identité cachée sous le pseudonyme d’Elena Ferrante – j’appris que deux tomes restaient à paraitre, afin de compléter une saga déployée sur soixante années : l’autobiographie réelle ou fictive d’une femme de lettres dont le prénom est ... Elena ! Finalement, j’ai décidé d’écrire une chronique pour chacun des deux volumes existants et de les publier en même temps.

Années cinquante, dans un vieux quartier de Naples. Une cour d’immeubles vétustes. La misère suinte dans les cages d’escaliers, murs décrépits, plafonds tachés d’humidité, grilles de soupirail rouillées et tordues... Des familles vivent là, tirant le diable par la queue, ouvriers, employés, artisans. On parle un dialecte napolitain. Peu savent lire et écrire. Faire des études est un luxe inutile. Quelques-uns, commerçants, s’en tirent mieux ; ils savent compter, et prêtent si besoin est. Derrière leur dos, on murmure : marché noir, usure, relations mafieuses.... Aigreur, rancœurs, haines... Pourtant existe une réelle forme de solidarité et de vivre ensemble.

Au début du livre – dont le véritable titre est L'amie prodigieuse : enfance, adolescence –, deux petites filles de six ans se rapprochent pour affronter ensemble un monde qu’elles croient limité à leur cour d’immeuble et qu’elles structurent au moyen d’expressions empruntées à des adultes illettrés. Au-delà de cet horizon, elles imaginent un univers angoissant constitué d’êtres monstrueux, aux formes mouvantes et menaçantes.

Grandissant ensemble, elles vont peu à peu prendre la mesure de leur environnement et engager une amitié exclusive et complexe qui se prolongera pendant des décennies. Une amitié qui va à la fois les porter et les ronger. Chez chacune, l’admiration pour l’autre frôlera la jalousie, la bienveillance alternera avec la malveillance. Elles se rapprocheront toutes les fois qu’elles se seront éloignées. Elles ne cesseront de se soutenir et de se stimuler. Leur parcours personnel sera très différent et aucune ne prendra le pas sur l’autre.

Elena –  la narratrice – est craintive, indécise, peu sûre d’elle, mais déterminée à devenir une jeune fille sage et studieuse. Un profil un peu banal de bonne élève friande d’éloges. Grâce à l’appui d’une institutrice et malgré un contexte familial peu favorable, elle pourra tracer son chemin brillamment, à l’école, au collège, puis au lycée.

Lila est surdouée. Elle sait tout faire, avec sa tête comme avec ses mains – dès lors qu’elle en a envie ! Elle est la meilleure en tout... en attendant de devenir la plus belle ! Mais imprévisible, car fantasque, caractérielle et provocatrice, elle est capable de tout laisser tomber sur un coup de tête. Elle ne fera pas d’études et ira rejoindre l’échoppe de cordonnier de son père... où elle fera preuve de talents étonnants... Puisqu’on vous dit qu’elle est prodigieuse !

Lila et Elena sont entourées de garçons et de filles du vieux quartier, une micro-société qui, dès l’adolescence, tend à reproduire un modèle traditionnel de domination masculine, les garçons se posant gentiment mais fermement en protecteurs.

Plus tard, dans un Naples qui se modernise à l’approche des années soixante, quelques garçons, parmi les aînés, se mettent à prospérer. Voiture, sorties, cadeaux... Entre jeunes gens, les regards changent. Déclarations, flirts, espoirs... petites embrouilles. Premières demandes en mariage... grandes embrouilles... Le récit s’arrête net, sur un événement inattendu qui sera le point de départ de véritables déflagrations dans la vie du quartier...

Aurais-je pu trouver mieux pour vous inciter à lire la suite dans Le nouveau nom, deuxième tome de cette saga ?

J’ai été totalement séduit par les aventures racontées par Elena. C’est drôle, c’est émouvant, c’est surprenant. Les personnages sont attachants. C’est un livre pour tout le monde. Son style écrit ne contient ni rigidité ni pompe et sonne aussi naturellement que du langage parlé... Peut-être quelques longueurs... Mais l’écriture est tellement fluide que le récit en devient visuel. Les mots se dissolvent au profit d’images en mouvement qui se forment dans notre esprit. L’impression de voir un film italien de ces années-là... 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

Lisez les romans de l'auteur de cette chronique.

La Tentation de la vague (2019) : amazon.fr

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Plus haut que la mer, de Francesca Melandri

Publié le 17 Juillet 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Juillet 2016,

Ce roman magnifique, superbement écrit, m’a captivé et bouleversé.

Une île italienne, montagneuse, rocheuse, tout près de la Sardaigne. Le soleil fait étinceler les roches au dessus d’une mer bleu intense, virant au turquoise à l’approche des plages de sable blanc. La faune est incroyablement riche : des ânes albinos, des chevaux sauvages, des mouflons, des sangliers, toutes sortes d’oiseaux aquatiques... L’accès est très difficile : juste une passe étroite et peu profonde balayée par des rafales de mistral.

A la fin des années soixante-dix, existait sur cette île aujourd'hui classée parc national et réserve protégée, un ancien et vaste complexe pénitentiaire comportant une prison de haute sécurité. Car pour maintenir des détenus très dangereux à l’isolement, il n’est pas de mur plus haut que la mer.

Parfois, le soir, orage et tempête habillent de sombre le ciel et la mer. N’apparaissent plus, par intermittence, que les zébrures lumineuses des éclairs et l’écume des crêtes de vagues en forme de virgules blanches. Impossible alors de quitter l’île.

Un homme et une femme sont ainsi contraints d’y passer une nuit. Une rencontre fortuite qui va leur permettre de rompre des chaînes invisibles. Ils ne viennent pas du même monde, ils n’ont rien en commun, si ce n’est d’être tous deux venus rendre visite à un proche, détenu à l’isolement, en régime spécial.

Lui, Paolo, a enseigné la philosophie dans une grande ville. Son fils unique a été condamné trois ans plus tôt pour assassinat. Des meurtres froidement exécutés, sans remords, au nom de la révolution. Ce sont les « années de plomb » en Italie.

Elle, Luisa, est une paysanne. Depuis que son mari, violent, a tabassé à mort il y a dix ans un camarade de beuverie, puis récidivé sur un gardien de prison, elle élève seule ses cinq  enfants en faisant tourner la petite exploitation agricole familiale.

Paolo sait manier les idées et les mots. Il peut donc identifier son enfer personnel. Il exècre de toute son âme ce que son fils est devenu. Dans le même temps, il lui voue une sorte de fidélité paternelle quasi charnelle, mêlée de mauvaise conscience ; une raison unique de vivre depuis que le chagrin a emporté sa femme. Symbole de ce sentiment paradoxal, une coupure de journal qu’il conserve sur lui et qu’il contemple souvent, avec la photo d’une petite fille de trois ans en manteau noir, posant une fleur sur le cercueil de son père « exécuté ».

Luisa n’a pas la même éducation. Sa vie frustre lui a appris à prendre les choses comme elles viennent. Son mari est emprisonné à vie ? Tant pis ! Peut-être même tant mieux, compte tenu de ce qu’elle n’a jamais dit – car il y a des choses qu’on ne dit pas ! Et puis, il faut bien survivre, élever les enfants, et pour cela, travailler dur. Et compter, tout compter, pour ne pas se laisser gruger par des hommes qui pourraient la sous-estimer...

Au cours de cette nuit sur l’île, où rien n’est organisé pour héberger des visiteurs, Paolo et Luisa vont s’observer ; chercher à comprendre et à partager ce qu’il leur manque. Luisa surprendra Paolo à contempler longuement la photo de la petite fille en manteau noir... Il expliquera... Elle se mettra à pleurer en silence sans pouvoir s’arrêter ; toutes les larmes qu’elle n’avait pas pleuré depuis son enfance. Lors du départ, le lendemain, elle emportera la coupure de journal. « C’est moi qui la porte, maintenant » déclare-t-elle. Partage, libération...

Par le choix de ses mots, par la justesse et la percussion de son écriture, Francesca Melandri nous fait vivre sur l’île, entendre le ressac de la mer ou le vacarme de la tempête, respirer l’odeur du sel et des figuiers.  Elle nous fait partager des sentiments que ni Paolo ni Luisa ne peuvent exprimer, faute de trouver eux-mêmes les mots qu’il faudrait.

Accessoirement, elle nous fait aussi percevoir les états d’âme silencieux d’un troisième personnage, un jeune agent carcéral, installé dans l’ile avec femme et enfants. Il doit composer entre l’indicible – la violence nécessaire pour maîtriser certains détenus – et l’inavouable – les transgressions que lui dicte son empathie. Son silence effraie sa femme. Mais comment pourrait-il lui en parler ?... Vous avez dit partage ?...

Certains livres comme celui-ci témoignent du pouvoir magique de la littérature. 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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En attendant Bojangles, d'Olivier Bourdeaut

Publié le 29 Mars 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, poésie

Mars 2016

Trouver les mots justes... Allons-y carrément : En attendant Bojangles est une merveille, un enchantement !

"C'est drôle et bien écrit, ça n'a ni queue ni tête" – c'est l'éditeur qui le dit ! – et c'est ce qui fait son charme, ajoute-t-il. Il est vrai que ce livre ne ressemble à aucun autre, même si l'on peut lui trouver, comme il est dit ici et là, un petit air de famille avec L'écume des jours, l'œuvre culte de Boris Vian, qui elle non plus, pour ainsi dire, n'a ni queue ni tête.

En attendant Bojangles est l'histoire d'un amour fou, d'un amour à la folie, d'un amour qui va au bout de la folie,... au delà même de la folie...

Un couple à la Fitzgerald...

Elle, gracieuse et élégante, femme-objet, femme-enfant, extravagante et inconséquente ; elle a choisi et envahi l'homme de sa vie... Lui, homme d'affaires rationnel et pondéré – frappé toutefois de "phobie administrative" comme certain ministre éphémère – ; il subit le charme en toute conscience, dans l'impossibilité de s'y soustraire.

Leur vie n'est que fantaisies et excentricités. Aspirés dans un maelström de fêtes déjantées, arrosées d'abondances de cocktails, pimentées de facéties suscitant rigolades et fous-rires, ils dansent jusqu'à pas d'heure sur un air de soul music qu'ils passent en boucle, Mister Bojangles, chanté par Nina Simone.  

C'est leur fils qui raconte, un petit garçon dont on ne connait ni le prénom ni l'âge. Il a quoi ?... six ans, huit ans ? Il vit intensément la vie de ses parents, observe tout, note tout, rapporte tout avec précision, sans rien omettre... Mais il interprète les événements à l'aune de sa base de références personnelles d'enfant au parcours atypique, profilé par des parents dont seules comptent leurs commodités personnelles. Effets de mots d'enfants, dont la candeur et la naïveté nous font sourire avec émotion, nous adultes, alors que nous percevons le sens réel, implacable, tragique de ce que l'enfant ne voit pas. Lui s'interroge simplement : "Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ?"

Une histoire ébouriffante, à la fois gaie et triste, hilarante et bouleversante, attrayante et effrayante. J'ai un instant retrouvé les rêves de mon adolescence, les temps où j'imaginais que le bonheur passait par l'idéal, idéal du projet, idéal de l'amour ; l'âge où chaque fin de semaine, les slows entrouvraient la porte de l'espoir.

Tout au long du roman, Georges et sa femme – quel que soit son nom ! – dansent sur la mélodie mélancolique et obsédante de Mister Bojangles, un slow à l'ancienne porté par la voie grave et rauque de Nina Simone. Ecoutez cette musique, écoutez-la plusieurs fois, imprégnez-vous d'elle en lisant le livre. – On la trouve facilement sur You Tube.

Et tant que vous y êtes, une fois le livre refermé, écoutez encore Nina Simone, cette pianiste qui aurait pu devenir la première concertiste classique afro-américaine, écoutez sa voix éraillée dérailler doucement dans Aint got no, I got life, extrait de Hair, et dans Ne me quitte pas, de Jacques Brel.

Si avec tout cela – littérature et musique –, vous n'avez pas versé une larme, pas senti votre gorge se nouer,... c'est que je ne peux vraiment rien pour vous...

A voir désormais comment Olivier Bourdeaut nous surprendra et nous charmera à nouveau lorsqu'il publiera son deuxième roman !...

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le parfum, de Patrick Süskind

Publié le 10 Février 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Février 2016

Véritable best-seller lors de sa parution il y a une trentaine d'année, Le parfum est considéré comme l'un des meilleurs romans de sa génération. L'histoire qu'il raconte est tellement originale et captivante, qu'à l'époque, je l'avais lu d'une traite, comme un thriller, emporté à chaque page par l'envie irrésistible de découvrir la suivante. Libéré de cette frénésie lors de ma relecture, je me suis laissé prendre au charme envoûtant de ce livre sensationnel… – un qualificatif que j'emploie au sens propre...

Dans Le parfum, mélange de fresque sociale et de fiction fantastique, tout commence et finit en effet par des odeurs. Elles marquent et différencient tout ce qui existe physiquement : la nature, les hommes, les objets ... Elles reflètent et submergent l'immatériel : les sentiments, les bruits, les pulsions... Et ça ne sent pas toujours la rose ; il est plus souvent question de puanteurs écœurantes et de remugles peu ragoûtants, que de suaves fragrances.

Le personnage principal, Jean-Baptiste Grenouille, dispose d'un odorat hyper-développé qui lui sert de sens principal dans sa perception du monde, une fonction qui, chez l'homme du commun, est dévolue à la vue et à l'ouïe. Pourquoi pas ! Les parfums, les couleurs et les sons se répondent, écrivait Baudelaire. Cette sensibilité sensorielle exceptionnelle va porter naturellement Grenouille à s'intéresser aux métiers d'élaboration des parfums.

Mais il reste en marge. C'est un être totalement déshérité, tant par la nature que par le contexte social dans lequel il évolue. Ses disgrâces physiques, ses carences mentales et ses handicaps comportementaux le condamnent à une forme d'isolement dans une vie misérable et asservie. Étranger à toute conviction, il n'éprouve de sentiment pour personne, car seules les odeurs lui parlent, si j'ose dire. Et justement, celles de ses congénères lui répugnent. A l'inverse, lui-même ne dégage aucune odeur personnelle, une malédiction supplémentaire qui le rend inexistant aux yeux, ou plutôt aux nez des autres.

En quête d'un sens à sa vie, il entrevoit la confection d'un parfum sublime ; un arôme subtil, le bouquet parfait, qui, quand il s'en aspergerait, susciterait l'amour, le respect et l'admiration des autres... Oui, mais où en trouver les ingrédients de base ? Apparemment, pas d'autre terreau que le corps de jeunes filles vierges très belles !... Au fait, le titre complet du roman est : Le parfum, histoire d'un meurtrier...

Une sensibilité perceptive exacerbée, le sentiment douloureux d'être différent et incompris, la volonté irrépressible de s'exprimer à sa façon propre : ne seraient-ce pas des caractéristiques déterminantes de l'artiste, du créateur ?... Et ce serait aussi celles du serial killer ! Observation préoccupante ! Reste la conscience du Bien et du Mal... Affaire aussi de circonstances : le peintre n'a nullement besoin d'ôter la vie à ses modèles...

Un mot sur l'écriture, très particulière, inspirée de la syntaxe de l'allemand, langue originale du roman : rigueur grammaticale sans faille, locutions claires et précises qu'on imagine traduites de mots composés allemands ; cela donne une narration au phrasé rythmé, à la tonalité égale, uniforme, sans être pour autant monotone, car il s'y révèle un fond d'humour décalé réjouissant, même dans les passages les plus sordides et les plus effroyables.

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Le bruit et la fureur, de William Faulkner

Publié le 14 Octobre 2015 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Octobre 2015

Chef d'œuvre ! Publié en 1929, ce désormais "classique" de la littérature américaine a ouvert la voie à de nombreux romanciers contemporains. Je l'avais lu il y a vingt-cinq ans, deux fois coup sur coup. Je viens de le relire ; deux fois à nouveau. Avec ce livre, soit on se décourage et on le ferme au bout de cinquante pages, soit on le lit au moins deux fois. Hermétique, incompréhensible, voire rebutant à première lecture, Le bruit et la fureur offre un plaisir de lecture somptueux dès lors que l'on a franchi les étapes d'initiation qu'exige le procédé littéraire adopté par William Faulkner. Il me fait penser aux symphonies de Mahler, dont la musique peut être perçue comme bruit et fureur par celui qui l'écoute sans préparation et pour la première fois.

Cadre des événements : le Sud des Etats-Unis, au début du vingtième siècle. La guerre de Sécession est encore dans les esprits. Si l'esclavage n'existe plus, les pratiques de ségrégation raciale restent sans limites. Le livre tourne autour d'une ancienne famille de planteurs, en voie de décomposition matérielle et morale, sur une trentaine d'années ; trois frères, Quentin, Benjamin, Jason, et une sœur, Caddy, personnage central du roman bien qu'absente. Le roman est constitué de quatre parties, chaque frère étant narrateur d'un chapitre sous forme d'un monologue intérieur, le quatrième chapitre étant une narration classique.

Benjamin, ou Benjy, déficient mental lourd, un idiot comme on disait, est le "narrateur" du premier chapitre. Nous sommes en 1928, il a trente-trois ans. Incohérent, son soliloque mental part de ce qu'il ressent quand il parcourt ce qui reste du domaine familial où tout lui rappelle sa sœur absente Caddy, des sensations visuelles, olfactives et auditives qu'il ne comprend pas, mais qui lui font revenir en désordre les souvenirs de différents moments de son enfance.

Le deuxième chapitre se situe dix-huit ans plus tôt, à Harvard, où étudie Quentin, l'ainé ; un jeune homme tourmenté, idéaliste, écorché vif. Tout en préparant son suicide, il ressasse des réminiscences décousues et des pensées délirantes, où se mêlent son désespoir à l'annonce du mariage de Caddy, à laquelle il est lié par des fantasmes incestueux et morbides, et sa jalousie haineuse à l'égard de ceux qui sont plus doués, plus heureux ou plus riches que lui.

Puis on revient à 1928, avec Jason ... Lui, c'est le sale con par excellence ! Un esprit négatif, soupçonneux, égocentrique ; vénal et sans scrupules ; raciste et antisémite au delà de l'imaginable. Frustré de rester le seul homme en mesure de faire vivre la famille, il manipule sa vieille mère malade imaginaire et cherche à martyriser sa nièce, la fille de Caddy, élevée par sa grand-mère et nommée Quentin en hommage pour son oncle disparu.

Car non content de ne (presque) pas donner d'indication de dates pour les moments évoqués par les trois frères dans des "flashbacks" désordonnés et elliptiques, Faulkner prend un malin plaisir à donner le même prénom à plusieurs personnes de différentes générations, ce qui rend très difficile la reconstitution de la chronologie des évènements, notamment dans les deux cents pages où Benjy et Quentin divaguent et extravaguent.

La lecture de ces deux chapitres est ardue, de nombreux passages paraissent incompréhensibles. A chaque fois, je me suis accroché, quitte à passer sur les zones d'ombres. Certaines se clarifient dans les deux derniers chapitres, plus accessibles, l'écriture perdant en magie poétique mais gagnant en lisibilité. Les événements s'y révèlent dans leur objectivité et leur brutalité. En relisant ensuite la première partie du livre, on comprend que ces évènements sont déjà évoqués, mais qu'ils ont été plus ou moins transformés, occultés ou embrouillés par leurs narrateurs selon leur propre ressenti. C'est ce qui les rendait inintelligibles lors de la première lecture.

Pour lire Le bruit et la fureur dans sa complétude et avec du plaisir, il est nécessaire de se faire aider. C'est comme dans une exposition : il n'est jamais inutile de se faire commenter les œuvres.... et pas seulement les contemporaines. C'est comme pour l'opéra : difficile d'apprécier la complexité et la cohérence du Ring de Wagner sans s'être fait expliquer la trame des péripéties et le principe des leitmotiv. Les éditions françaises du bruit et la fureur comportent une excellente préface. Il faut la lire avant de se lancer dans le roman et ne pas hésiter à y revenir par la suite ; cela fait partie du cursus d'initiation.

Mais quel intérêt de lire un roman dont on connait l'essentiel de l'histoire avant, objecteront certains ! Pas grave ; ce roman est un puzzle dont on connait l'image finale. Et l'on cherche à la reconstituer, fragment par fragment, en décodant l'expression très subjective, chaotique et elliptique des personnages auxquels Faulkner donne la parole.

L'histoire en elle-même importe peu. C'est la littérature et la poésie qui comptent.

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Feu Pâle, de Vladimir Nabokov

Publié le 28 Juillet 2015 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Juillet 2015

Je viens de relire Feu Pâle, que j'avais découvert il y a 25 ans et qui m'avait fasciné. C'est un livre de Vladimir Nabokov, un romancier que je place au dessus de tous les autres et que ses admirateurs qualifient souvent de magicien, d'illusionniste ou d'enchanteur.

Ce livre, un roman, ne ressemble à aucun autre, en tout cas dans sa structure : il se présente comme une monographie consacrée à un long poème – 999 vers! –, comportant une introduction et 200 pages de notes de commentaires numérotées. Imaginez ma surprise quand j'avais ouvert et feuilleté le livre pour la première fois... Coup d'œil à la page de couverture pour vérifier qu'il y avait bien inscrit : Feu Pâle, roman...

L'introduction – imprimée en italique! – m'étant apparue longue et rébarbative, je m'étais attaqué directement au poème. J'avais buté sur les 4 premiers vers :

               C'était moi l'ombre du jaseur tué

                Par l'azur trompeur de la vitre ;

                C'était moi la tache de duvet cendré - et je

                Survivais, poursuivais mon vol, dans le ciel réfléchi.

... 999 vers comme cela!... Ce n'était pas ce que j'avais envie de lire...

Déterminé à comprendre, j'avais repris consciencieusement l'introduction. Et là, il m'était apparu que cette introduction n'en est pas vraiment une. S’y dissimule le début d'une narration, laquelle trouve sa suite dans les notes de commentaires, notes dont il faut enchaîner la lecture sans trop se préoccuper du poème. L'histoire prend corps progressivement, comme un puzzle inattendu se construisant tout seul : un narrateur bizarre, un peu incohérent, raconte les aventures d'un roi (du genre roi d'opérette) en fuite à la suite d'une révolution dans son pays et sa traque par un tueur mandaté pour l'exécuter. Personnages caricaturaux et scènes cocasses, vrais-faux témoignages et mensonges par omission, digressions dont on ne mesure pas l'intérêt sur le moment et qui prennent tout leur sens 50 pages plus loin : à la fin du livre, quand toutes les pièces du puzzle sont assemblées, c'est l'enchantement ; la magie de Nabokov a opéré.

Aussitôt achevée, j'avais repris la lecture au début afin d’avoir une vision d'ensemble clarifiée de ce qu’il faut bien appeler un exercice de style parodiant certains ouvrages universitaires américains. Je voulais aussi repérer les signaux qui m'avaient échappé la  première fois, mieux comprendre des passages qui m'avaient paru obscurs, bref, tenter de déceler les "trucs" du magicien Nabokov.

J'avais gardé un souvenir émerveillé de ce livre et je m'étais promis de le relire. Bien sur, la magie n’opère plus de la même façon quand on a déjà vu le spectacle et qu'on a démystifié la plupart des ficelles. Mais je reste fasciné par l'habileté de l'auteur.

Le relirai-je un jour à nouveau ? Pourquoi pas. Je découvre sur Internet que ce roman peu connu (une centaine de lecteurs sur Babelio, à comparer aux 27 000 lecteurs du Petit Prince) est considéré comme un ouvrage culte par quelques exégètes et que les actes, gestes et paroles des personnages font l'objet de multiples interprétations.

Et les 999 vers du poème doivent bien avoir du sens. Il faudra donc qu'un jour je m'y remette.

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