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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Articles avec #lecture catégorie

Une vie comme les autres, de Hanya Yanagihara

Publié le 14 Novembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2018 

Face à Face !

En janvier 2018, je publiais la chronique suivante : 

Tel que son éditeur le présente – la chronique sur trente ans de quatre amis de fac venus conquérir New York, un grand roman américain au souffle puissant !... – je m’étais dit qu’Une vie comme les autres avait tout me plaire. Peut-être l’occasion de me racheter auprès de Babelio après avoir égratigné le précédent ouvrage qui m’avait été proposé à la critique.

 

Un grand avocat, un grand acteur, un grand peintre, un grand architecte. De vraies réussites pour les quatre amis de fac, chacun dans sa spécialité, avec argent et célébrité à la clé. Mais n’allez pas imaginer une grande fresque romanesque, conforme aux canons du rêve américain, empreinte d’optimisme, d’aventures et de victoires, juste écornées comme il se doit par les contrariétés et les peines qui ne manquent pas de frapper ceux qui sacrifient leur vie privée à leurs objectifs professionnels. Dans ce roman, les brillantes success stories des quatre personnages ne sont qu’une toile de fond.

 

Une vie comme les autres est un roman intimiste sombre, très sombre. Tellement sombre dans certaines pages, qu’il m’a inspiré par instant – à l’opposé d’un genre littéraire qui fait fureur aujourd’hui – un fort sentiment de feel bad.

 

Le livre est essentiellement consacré au parcours de l’un des quatre amis. Cet homme, Jude, mène une vie qui donne l’apparence d’être comme les autres. Il s’emploie activement à donner cette apparence, avec, en façade, une brillante et profitable carrière d’avocat.  

 

Mais en réalité, sa vie n’est pas une vie comme les autres. Jude traîne un handicap, une difformité ou un blocage – ou peut-être les trois à la fois ! – qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, mais dont les stigmates échappent certains jours à son contrôle. Il porte aussi la mémoire d’une vulnérabilité qui ne s’efface jamais, et le pressentiment d’une culpabilité dont il ne parvient pas à se libérer. Un pressentiment secret qui ronge son estime de soi et le conduit à s’infliger des scarifications, des automutilations à la lame de rasoir, qui au final ne font qu’aggraver ses disgrâces physiques et psychologiques.

 

Peut-on mener une vie comme les autres quand on a eu une enfance pas comme les autres ? Une enfance dont les monstrueuses circonstances ne sont dévoilées que tardivement au lecteur. Pas besoin cependant d’être grand clerc pour lire entre les lignes et vite comprendre que l’enfance de Jude l’aura mené d’avilissements en avilissements, dans une véritable corruption du corps et de l’âme qui lui a été imposée à son corps défendant – une expression qui prend vraiment tout son sens –, jusqu’à l’« accident » final qui lui vaudra son handicap physique.

 

Beaucoup de longueurs, de détails et de répétitions dans le récit, qui semble pourtant enfermé dans une sorte de rythme circulaire en trois mouvements schématiques. Dans un premier temps, ses amis implorent Jude de leur expliquer l’origine de ses accidents de santé récurrents. Deux, Jude se dérobe, sous des prétextes qui sont toujours à peu près les mêmes. Trois, se sentant coupable de son manque de transparence, il se punit par de nouvelles scarifications, aggravant encore ainsi son état de santé. Ses amis, intervenus pour lui prêter assistance, demandent à comprendre... bouclant ainsi la boucle.

 

Difficile d’être captivé pendant les huit cents pages de ce roman, si l’on n’éprouve pas une empathie sincère pour ses personnages, d’autant plus que la lecture n’en est pas toujours fluide. Peut-être influencé par les ouvrages que j’avais lus précédemment, j’ai été contrarié par la rugosité du texte, par la banalité et le manque de finesse de son écriture en français, sans que je puisse dire s’il reflète le style de Hanya Yanagihara, ou si la traduction manque de polissage.

 

Une vie comme les autres plaira surtout à ceux qui portent un intérêt particulier, voire personnel, aux grands thèmes qui y sont développés, les séquelles de l’enfance abusée, l’addiction à l’automutilation, l’homosexualité masculine.

TRES DIFFICILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

 

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Le joueur d'échecs, de Stefan Zweig

Publié le 2 Novembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2018

Le joueur d’échecs, court roman d’environ cent vingt pages, a été écrit par Stefan Zweig quelques semaines avant son suicide au Brésil en 1942. Dans l’exil désespéré où il s’était relégué pour s’éloigner de la guerre déchirant l’Europe, le sujet lui avait été inspiré par un manuel d’échecs. Il s’efforçait d’y tromper son ennui en étudiant des parties jouées par des grands maîtres.

 

A l’opposé du joueur de hasard, tel celui qui se détruit dans Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, le joueur d’échecs ne compte que sur son intelligence. « Une certaine forme d’intelligence », précise Zweig, pour qui le jeu d’échecs est « une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ».

 

Selon l’auteur, fasciné par les monomanies, les échecs n’en présentent pas moins autant de danger que les jeux de hasard, car celui qui s’y adonne de façon addictive peut se couper du monde réel, et sombrer dans le vide ou la folie. Mais les échecs peuvent aussi être un moyen d’expression pour des individus incapables de s’adapter au monde réel. L’idée m’a rappelé les performances de calcul ou de mémorisation dont sont capables des personnes atteintes d’une certaine forme d’autisme.

 

Justement, Zweig imagine une traversée sur un paquebot, où deux joueurs de nature différente se retrouvent face à face.

 

L’un, champion du monde d’échecs en titre, est un personnage ignare, totalement déshérité, dépourvu de culture, inaccessible à toute émotion, incapable de penser en l’absence d’un échiquier. Il m’a fait penser au personnage de Jean-Baptiste Grenouille, dans Le parfum. Rappelez-vous : cet être imaginé par Patrice Suskind, quarante ans après Stefan Zweig, ne s’exprime que dans un univers d’odeurs à un niveau suprahumain. Comme lui, alors que ses carences mentales et comportementales devraient le condamner à une vie misérable et asservie, le champion d’échecs de Zweig se montre infiniment performant dans un domaine infiniment étroit.

 

L’autre joueur n’a aucune expérience pratique des échecs. C’est un homme raffiné, cultivé, délicat, qu’une période dramatique de sa vie a conduit à des exercices mentaux répétés. Il a ainsi intellectualisé et mémorisé, en solitaire, un nombre considérable – je dirais même infini ! – de phases de jeu, sans visualiser d’échiquier, par la seule compilation cérébrale de coordonnées à deux dimensions. Comme le ferait un ordinateur ! Un scénario abstrait et futuriste pas facile à imaginer du temps de Zweig !

 

Ce second personnage avait subi des tortures mentales dans les geôles nazies. Peut-être, en décrivant le premier, Zweig avait-il en tête le profil des exécuteurs de basses œuvres affectionnés par les gangsters et les dictateurs, auxquels il assimile les meneurs nazis. Des exécutants soumis, sans état d’âme, généralement des bons à rien, juste capables d’être des tortionnaires cruels et efficaces. Une observation des comportements des Nazis, par un homme disparu avant que l’holocauste de la Shoah n’ait été mené à son terme et révélé au monde.

 

Dans Le joueur d’échecs, comme à son habitude, Stefan Zweig fait vivre au lecteur une succession de rebondissements tellement surprenants, que totalement captivé par la découverte de chaque nouveau contexte inattendu, on en arrive presque à ne plus se souvenir des péripéties précédentes. L’auteur accentue le caractère anxiogène de sa narration, en reproduisant habilement la lenteur structurelle du jeu d’échecs, lenteur sur laquelle il arrive aussi qu’un joueur table pour déstabiliser son adversaire.

 

Je me vante d’être épargné par les démons du jeu, mais je suis incontestablement addict à la démarche narrative de Stefan Zweig.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, de Stefan Zweig

Publié le 2 Novembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2018, 

Quand en 1927 il publie ce court roman de cent trente pages, Stefan Zweig vit une période de grande plénitude. Installé à Salzbourg avec femme et enfants, il est alors un écrivain prolifique, un auteur à succès, un conférencier très recherché, en pleine maîtrise de son talent. L’Autriche et le monde ne sont pas encore menacés par la montée du nazisme,.

 

Comme la plupart des romans et nouvelles de Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est une fiction qui surprend par la finesse de ses analyses psychologiques et par la progressivité de son intensité dramatique.

 

Comment l’auteur amène-t-il son sujet ?

 

Les vacances semblaient se passer tranquillement dans ce petit hôtel de la Côte d’Azur, où séjourne le narrateur. Mais soudain, c’est le scandale. Une jeune mère de famille a plaqué son mari et ses deux petites filles pour s’enfuir avec un jeune homme rencontré la veille ! Une attitude incompréhensible pour les pensionnaires. Tous condamnent vertement la jeune femme, la taxant de légèreté, d’immoralité, de perfidie...

 

Agacé et choqué par les propos qu’il entend et qu’on qualifierait aujourd’hui de proprement machistes, le narrateur prend le contre-pied de l’opinion générale, et se met à défendre avec fougue la liberté pour une femme d’assumer un coup de foudre. Une position provocatrice pour l’époque !

 

Seule, une vieille dame anglaise (*), aux manières discrètes et distinguées, semble être à même de comprendre la réaction du narrateur. En fait, l’affaire lui rappelle une aventure qu’elle avait elle-même vécue une vingtaine d’années plus tôt, sans bien comprendre sur le moment les ressorts qui l’animaient, et qui l’avait conduite à un engrenage de comportements imprévisibles – shocking ! – ne lui ressemblant pas. Une rencontre un soir au Casino de Monte-Carlo et vingt-quatre heures qui auront marqué sa vie ! Le récit qu’elle en livre au narrateur constitue le cœur de l’ouvrage et a pour effet de la libérer d’un trouble qui pesait sur sa conscience.  

 

De façon presque insensible, je me suis senti embarqué dans une intrigue captivante, aux   rebondissements inattendus, emmenés par un texte français fluide et harmonieux, très agréable à lire, même s’il laisse transparaître un soupçon de structure grammaticale allemande.

 

Sigmund Freud avait souligné, dans cet ouvrage, la pertinence des observations psychologiques de son ami Stefan Zweig. Pour l’essentiel, ces observations ont trait aux joueurs addictifs et à leurs pathologies mentales et comportementales. Des compulsions infernales, qui peuvent s’avérer hélas irréversibles et fatales. Effroyable !

 

Touchants, par contraste, les sentiments confus éprouvés par une femme d’âge mûr, qui transgresse presque malgré elle les convenances de son monde. Risibles, les indignations bruyantes affichées par les bons bourgeois de l’hôtel, au début du roman lors de la disparition de la jeune femme, pour se persuader qu’une telle mésaventure ne pourrait en aucun cas leur arriver…

 

Voilà une histoire qui se lit d’une traite !

 

(*) : Cette dame n’est pas si vieille que cela, 67 ans ! L’auteur situe sa fiction au tout début du vingtième siècle. Les temps ont changé, gardez le moral !

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La Religion, de Tim Willocks

Publié le 25 Octobre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2018, 

Les romans historiques sont très prisés. Nombreux sont celles et ceux qui apprécient d’en savoir plus sur un épisode de l’Histoire, dès lors que la narration en est agrémentée d’aventures sentimentales et dramatiques. Le genre exige un travail considérable qui mérite qu’on en prenne conscience : l’auteur doit rassembler toute la documentation disponible sur les événements, recréer à sa façon les péripéties dont les détails manquent, puis ajuster l’intrigue romanesque qu’il a imaginée.

 

Dans La Religion, Tim Willockx nous ramène en 1565, pour ce qu’on a appelé le grand siège de Malte, une opération menée par l’armée ottomane, une armada colossale commanditée par le Grand Turc Soliman le Magnifique. Malte est alors administrée par l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, couramment nommé « La Religion », une communauté militaire, monastique et caritative pratiquant un catholicisme idéalisé en opposition avec la papauté et l’Inquisition. Son Grand Maître, Jean de Valette, donnera son nom à la future capitale de l’île.

 

L’Islam et la Chrétienté se disputent alors la domination de la Méditerranée, centre du monde médiéval. Le petit archipel est un enjeu stratégique essentiel. Malgré une supériorité écrasante en hommes et en moyens, l’armée ottomane finira par battre en retraite après avoir perdu les trois-quarts de ses hommes, usée par la résistance héroïque de quelques centaines de Chevaliers, auxquels se sont ralliés des groupes de mercenaires et la population maltaise. Les combats auront été acharnés, féroces, menés sans merci au nom de deux fanatismes religieux revendiquant chacun de régner sur les âmes.

 

L’intrigue romanesque est archi-classique. Elle est centrée sur le personnage fictif de Mathias Tannhauser. Depuis son enfance, le destin de cet homme l’aura conduit, lors des événements, à un rôle qu’on qualifierait aujourd’hui d’agent double. Son action dans le roman sera déterminante pour la défense de Malte et la victoire finale des Chevaliers.

 

Tannhauser réunit les attributs du héros universel. Lutteur implacable tel un héros antique, guerrier chevaleresque tel un héros médiéval, c’est aussi un amoureux tourmenté comme un héros romantique, et un aventurier séducteur comme un héros de best-seller. Il est de surcroît aussi musclé et ingénieux qu’un héros de BD. Secondé comme il se doit par un géant rabelaisien aimant la castagne, il a affaire à une belle et noble comtesse, à un orphelin recherché par ses parents, à un salaud détraqué – mais pas défroqué ! –, et à une lolita légèrement faible d’esprit mais d’une sensualité irrésistible.

 

Par souci de réalisme, l’auteur a structuré son roman en une suite de chroniques, relatant quasiment chaque journée des quatre mois de siège. Son écriture se veut cinématographique. Caméra à l’épaule ou tout comme, il décrit les parcours des protagonistes dans les ruelles des bourgs, dans les coursives des places-fortes, dans les collines des îles et sur les eaux du Grand Port. Mais faute de connaître la configuration réelle des lieux, je me suis vite perdu, puis lassé, car malgré les nombreux détails, je n’ai pas ressenti l’impression d’y être.

 

Même remarque pour les scènes de batailles. Les descriptions de massacres, de corps-à-corps, de blessures, de tortures et autres spectacles réjouissants occupent une large part du millier de pages du livre. Décrites interminablement dans une profusion de détails et une précision… disons chirurgicale, ces pages répétitives me sont devenues insupportables. J’ai rapidement choisi de les lire en diagonale, sans donc pouvoir en apprécier les qualités littéraires, à supposer qu’elles en aient. Je ne comprends pas le plaisir que l’on trouve à la lecture d’horreurs, ni à leur écriture.

 

Tim Willocks a réinventé le roman historique, a-t-on pu lire. Cet auteur de thrillers est aussi psychiatre – ça peut servir pour imaginer des personnages à l’esprit tortueux – et chirurgien – ça peut servir pour décrire par le menu les blessures et les souffrances des combattants –.

 

Ce livre plaira à de nombreux publics : férus d’histoire, amateurs de romances, accros au suspense, friands de sang et de gore. Certains trouveront même une forme de poésie dans l’écriture.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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La révolte, de Clara Dupont-Monod

Publié le 25 Octobre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2018, 

Comment réussir une biographie savoureuse ? J’y vois trois ingrédients clés : un personnage en valant la chandelle, un auteur maîtrisant l’écriture et la teneur du sujet, un angle de vue apportant un éclairage original. Pour La révolte, le cocktail est réussi.

 

Le personnage, c’est Aliénor d’Aquitaine, l’une des reines mythiques de l’Histoire de France. Sa beauté, son caractère et son parcours ont inspiré nombre de poètes, conteurs et biographes, à l’instar d’une Marie-Antoinette ou d’une Marguerite de Valois (la reine Margot). Aliénor a été reine de France, puis reine d’Angleterre, une destinée unique en son genre, qui n’a pas été le fruit du hasard ; elle a tracé elle-même son parcours, exploitant au mieux les armes limitées dont les femmes de son temps disposaient. Douée d’une vision politique, combattante déterminée et résiliente, stratège, séductrice et manipulatrice, elle a pesé sur l’histoire. Aliénor a aussi encouragé l’art des troubadours et donné naissance à deux rois d’Angleterre, le glorieux Richard Cœur-de-Lion et le sinistre Jean-sans-Terre.

 

L’auteur, Clara Dupont Monod, est une femme de lettres aux multiples talents. Journaliste, chroniqueuse culturelle, romancière, spécialiste du vieux-français et du monde médiéval, elle s’intéresse depuis longtemps à Aliénor. Un précédent roman racontait les tribulations du couple royal formé avec son premier mari, Louis VII de France ; son titre Le roi dit que je suis le diable, en disait long sur le tempérament du personnage. La révolte montre Aliénor unie à Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre ; à défaut d’être le diable, elle s’efforce d’y manœuvrer en démiurge.

 

L’angle de vue est celui de l’un de leurs fils, Richard Cœur-de-Lion, qui devint à son tour roi d’Angleterre. Il est le narrateur de l’ouvrage, car même si, dans quelques chapitres, ce sont Aliénor ou le Plantagenêt qui s’expriment, je peux penser qu’il s’agit là de propos imaginés ou ressassés par leur fils. Voilà un personnage moins avenant que la noble figure évoquée dans les légendes d’Ivanhoé et de Robin des Bois. Sous la plume de Clara Dupont-Monod, Richard se révèle un homme indécis, subjugué par l’ambition de sa mère et inhibé par l’envergure de son père. Cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une redoutable efficacité militaire, ni de se laisser aller à une barbarie bestiale, quand ça lui prend. Les carnages du Moyen-Age n’ont rien à envier aux génocides du vingtième siècle, et dans les ouvrages historiques, leurs descriptions ne sont pas les passages que je préfère.

 

Après un retour de croisade humiliant, Richard qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, ne finira pas dans la douceur angevine. Il sera tué bêtement, comme Achille, son semblable en férocité. Ils pourront ensemble, pour l’éternité, se lamenter de l’ennui à régner sur les morts.

 

Clara Dupont-Monod déclare avoir pris quelques libertés avec ce qu’on appelle la vérité historique, mais les faits racontés dans La révolte me paraissent très conformes aux évènements consignés dans les ouvrages encyclopédiques. CDM joue parfaitement son rôle de romancière en ajustant sur ces faits, selon son imagination, le profil psychologique des personnages.

 

Les phrases sont courtes, la syntaxe claire, le vocabulaire précis. Le texte est rythmé comme un reportage d’envoyé spécial, avec du coup, parfois, le sentiment d’un anachronisme entre des cascades de péripéties se répondant du tac au tac, et la lenteur des modes de communication au douzième siècle.  N’empêche que l’ouvrage se lit agréablement…

 

… Et utilement, car il s’agit d’une époque de l’Histoire de France que je ne me rappelle pas avoir étudiée à l’école. En sixième, à dix ans, j’aurais d’ailleurs eu du mal à comprendre qu’à la tête d’un royaume aussi petit (à peine l’Ile-de-France actuelle), le roi de France ait eu autorité de suzerain sur son vassal Henri Plantagenêt, un seigneur bien plus puissant que lui, régnant sur l’Angleterre, l’Aquitaine, la Normandie, la Bretagne, l’Anjou et j’en passe.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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L'ordre du jour, d'Eric Vuillard, prix Goncourt 2017

Publié le 14 Octobre 2018 par Michèle dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2018 

Face à face !

  

En novembre 2017, Michèle publiait sur Babelio la chronique suivante :

 

L'Ordre du Jour, c'est «Écoutez nos capitulations», – l'anti «Écoutez nos défaites» de Laurent Gaudé, avec son lyrisme assez pompeux, voire pompant.

Un Goncourt mille fois mérité !

Un OVNI aussi : ni récit, ni témoignage, ni roman, encore moins roman historique, même si c'est cette histoire-là qui me passionne et m'intéresse. Un pamphlet, peut-être, vu la vivifiante ironie qui y règne, un essai, sans doute un peu, tant la personnalité de l'auteur imprègne le récit des faits, façonne la trame et vitriole le ton !

On l'a beaucoup dit : Eric Vuillard revisite le mythe de l'Anschluss, de cette invasion « fulgurante » par Hitler de son Autriche natale – et consentante – …avec des blindés caducs et inopérants, qui sont tombés en panne en cours de route !

Mais ce n'est pas avec cette opération militaire qu'il inaugure son livre – opération d'ailleurs revue et corrigée ensuite par les films de propagande de Goebbels – avec acclamations post-enregistrées, comme dans les plus minables sit-com américaines – et qui ont tellement bien réussi leur coup de pute – pardon, de pub – que ce sera cette image nazie trafiquée qui restera seule dans nos petites mémoires occidentales influençables.

Écoutez nos capitulations….

Le récit commence par la séance du 20 février 1933 dans le Reichstag, pas encore incendié, avec les patrons de tout ce que l'Allemagne compte d'industries florissantes – Krupp, Siemens, Bayer, Opel, etc… – face à un Goering, tout nouveau président du Reichstag, à peine poli.

Vingt-quatre chevaliers d'industrie dociles, le petit doigt sur la couture du pantalon, sont invités à collaborer étroitement avec le nouveau chancelier, Adolf himself, qui les gratifie d'une courte visite, avant que Goering ne revienne à la charge, les invitant à cracher au bassinet. Ce qu'ils font, sans ciller.

Mais Eric Vuillard aussitôt actualise le propos : « Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d'entretien, nos radios-réveil, l'assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur »

Écoutez nos capitulations…

Le ton est donné : que ce soit la rencontre d'Hitler avec l'ambassadeur d'Angleterre, lord Halifax (si plein de morgue aristocratique qu'il prend d'abord le Führer pour un laquais !), que ce soit l'entrevue au Berghof du pauvre Schuschnigg, le nouveau chancelier-dictateur pusillanime d'Autriche, venu en tenue de ski, face à un Hitler éructant et vociférant, quelques jours avant la fameuse opération d'annexion de l'Autriche, que ce soit la soirée mondaine et hautement tennistique, au 10 Downing Street, avec les Ribbentrop en guest stars, sur fond d'annonce de l'Anschluss, que ce soient les accords de Munich, enfin, tout n'est qu'une honteuse revue de capitulations en série…

Mus par la morgue, la fatuité, les conventions, les apparences, la courtoisie old fashion, et surtout, surtout, par leur incommensurable lâcheté, les élites, les hommes de pouvoir, les gens de biens (au pluriel), capitulent tous devant la menace, la grossièreté, les rodomontades d'un « ramassis de bandits et de criminels ».

Le bluff et le kitsch triomphent. La violence gagne. Haut la main. C'est un hold up généralisé.

Au point que la vague impressionnante des suicides, au moment de l'Anschluss, fait office d'acte de résistance. Celle des humbles, des sans-grade, celle des Alma Biro, des Karl Schlesinger, des Helene Kuhner, des Leopold Bien. La grande histoire les a tous oubliés, et leur a préféré le parapluie de Chamberlain, le bonnet de ski de Schuschnigg.

C'est un vrai honneur que rend, dans son petit livre incisif et vibrant, le talentueux Eric Vuillard à Alma, à Helene, à Karl, à Leopold…

Il y a une façon de tomber qui honore ceux qui tombent : quand ils décident de le faire pour ne pas voir la chute ignoble et grotesque de ceux qui croient rester debout parce qu'ils restent vivants, alors qu'ils tombent, qu'ils tombent honteusement, ridiculement, interminablement. 

ooooo   MICHELE A AIME PASSIONNEMENT

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L'ordre du jour, d'Eric Vuillard, prix Goncourt 2017

Publié le 14 Octobre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2018 

Face à face !

  

En novembre 2017, je publiais la chronique suivante :

 

Une plume d’une élégance et d’une verve éblouissantes … pour les vingt-cinq premières pages. Juste pour les vingt-cinq premières pages ! Empreints d’une ironie jubilatoire, deux chapitres sont consacrés à la réception, le 20 février 1933, des principaux patrons allemands par Goering et Hitler, Chancelier du Reich depuis à peine trois semaines.

 

Eric Vuillard saute ensuite à 1937 et à tout autre chose : l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Une opération menée par l’armée nazie sans tirer un coup de feu et réussie malgré un gros cafouillage logistique, dont l’auteur fait ses choux gras. Il raconte l’Anschluss sous l’angle d’anecdotes qu’il semble trouver insolites et amusantes. Elles ne m’ont pas séduit, ces petites histoires, relatées de manière bavarde et pesante, bien éloignée du style enlevé du début du livre.

 

Episode clé de la montée en puissance de l’Allemagne nazie et de sa préparation à la guerre, l’Anschluss est révélateur des méthodes d’Hitler, fondées sur le bluff, la menace et le trucage. Il montre que ses passages en force réussissent du fait de la veulerie ou de la compromission du plus grand nombre, et grâce à l’appui de quelques sympathisants infiltrés.

 

Tout cela, on le sait. Alors quel est le sens de ce livre si bizarrement (dé)structuré et comptant à peine cent soixante pages ? La presse se pâme en vagues dithyrambes : « Un texte de longue portée en dépit de sa brièveté ! ». Interviewé, Éric Vuillard déclare, sans être autrement explicite : « L’histoire est une autre manière de regarder le présent » et « Dans une période trouble, la littérature permet d’y voir plus clair… ». Nous voilà bien avancés !

 

Au lecteur donc de chercher la clarté. Chacun la sienne. La mienne ne sera peut-être pas la vôtre.

 

Depuis La Fontaine, on sait que « la raison de plus fort est toujours la meilleure ». Gangsters et dictateurs se griment en loups féroces pour imposer leur loi – « sans autre forme de procès » ou par des simulacres de procès – aux agneaux que nous sommes, nous braves gens démocrates. Face à leurs intimidations, nous croyons qu’il suffit d’être tolérant pour que tout s’arrange. Nous avons oublié que dans La Fontaine, l’agneau est dévoré sur le champ.

 

Quel est le seuil à partir duquel, si l’on ne réagit pas, la tolérance devient compromission ? A partir de quand, faut-il changer de registre, ne plus céder aux provocations et aux agressions ? Et, question non moins importante, jusqu’à quand est-ce encore possible ?

 

A partir de quand et jusqu’à quand ! Tout au long des années trente, les industriels allemands auraient dû se poser la question. Honte à eux d’être restés soumis jusqu’à la fin de la guerre, et d’en être arrivés à piocher des déportés dans les camps de concentration, pour en faire des esclaves dans leurs usines. Sans oublier ceux qui, comme IG Farben, ont été des complices actifs des crimes contre l’humanité.

 

En revanche, est-il logique de nous fonder sur ce que nous savons aujourd’hui – les monstruosités des nazis pendant la guerre – pour juger l’événement du 20 février 1933 ? Ne faut-il pas le replacer dans le contexte alors calamiteux de l’Allemagne, après le krach de 1929 : sept millions de chômeurs, hyper-inflation paupérisant la classe moyenne, persistance du traumatisme de la défaite de 1918. Une démocratie à peine instituée, déjà affaiblie, prise en étau entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche.

 

L’extrême-gauche, c’était le communisme. La révolution bolchévique de 1917 en Russie avait frappé les esprits. L’extrême-droite, c’était le national-socialisme. L’incendie du Reichstag, coup d’envoi du lancement à grande échelle des exactions nazies, n’aura lieu que huit jours plus tard. On connaissait les intentions anti-juives d’Hitler, qui avait publié Mein Kampf, mais qui aurait pu imaginer ce qu’on appela plus tard la Shoah ? Qui aurait prévu que treize ans plus tard, six millions de Juifs auront péri dans les conditions que l’on sait ?

 

Comme l’observe Eric Vuillard, les grands patrons allemands se sont juste adaptés au contexte qui s’imposait à eux, comme le font généralement les chefs d’entreprises. En tant qu’hommes, ils ont juste plié devant une pression forte, comme la plupart de leurs congénères.

 

Comment aurions-nous réagi à leur place ?... Soyons conscients qu’il y a quelques mois, nous avons, nous aussi, été à deux doigts de devoir choisir entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite.

 

Aujourd’hui, l’histoire nous est connue. Vigilance !

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Forêt obscure, de Nicole Krauss

Publié le 5 Octobre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2018,

Il m’arrive de m’assoupir le soir, au cinéma, au théâtre ou à l’opéra. Ce n’est pas par ennui. C’est au contraire parce que l’harmonie de ce que je perçois me détend. Je perds le fil, mais je suis bien, je me relâche, je pique du nez.

 

J’ai à plusieurs reprises ressenti la même chose dans Forêt obscure, le dernier roman de Nicole Krauss, un ouvrage très joliment écrit (et traduit). En relisant plusieurs fois certaines passages touffus et obscurs pour essayer en vain d’en comprendre le sens, je finissais par ne plus percevoir que l’effet murmurant et lénifiant de la musique des mots.

 

L’auteure, dont le roman L’histoire de l’amour m’avait enchanté, a écrit là un livre difficile d’accès, où l’on se promène, non sans curiosité, à mi-chemin entre rêverie et réalité, entre souvenir et présent, entre mythe et actualité, entre désert flamboyant et forêt obscure. Elle trace le parcours parallèle de deux personnes lasses de leur vécu, en quête d’un renouveau, d’une renaissance, d’une reconstruction, voire d’une métamorphose,… pourquoi pas d’une réincarnation.

 

Jules Epstein est un richissime avocat new-yorkais, qui s’est construit tout seul, à l’énergie. Bientôt septuagénaire, il entreprend de tout déconstruire, quitte son cabinet, divorce après trente-six ans de mariage, se désintéresse de l’image qu’il donne de lui. Comme s’il était atteint de ce que son notaire appelle le syndrome de générosité absolue, il se dépouille progressivement de tous ses biens, s’installe dans un logement misérable à Tel-Aviv, et s’évapore dans l’entourage d’un rabbin mystique qui l’avait coopté dans un cénacle de descendants du roi David.

 

L’autre personnage se prénomme Nicole. Si ce n’est l’auteure, c’est donc sa sœur jumelle, son double. Mère de deux enfants, elle envisage de divorcer de leur père. Une perspective qu’elle vit mal. Mais elle doit regarder la réalité en face : comment un intellectuel peut-il être pleinement soi-même, se consacrer aux enfants, et jouer en plus un rôle de conjoint parfait ? Une difficulté que Jonathan Safran Foer, l’ex-mari de l’auteure, pointait aussi du doigt dans Me voici, son dernier roman.

 

Pour mettre au clair ses idées, Nicole s’est échappée pour un temps en Israël. Depuis l’hôtel Hilton de Tel-Aviv, elle est projetée dans une étonnante odyssée, sur les traces de Franz Kafka, le génial écrivain juif de la Mitteleuropa, qui, lui aussi, étouffait dans son carcan familial. Elle entre en possession de ses manuscrits inédits – dont la propriété a fait l’objet d’un long débat juridique, aujourd’hui arbitré en faveur de la Bibliothèque Nationale d’Israël –. Se pourrait-il qu’elle soit chargée d’une mission sur certains textes non achevés ? Elle pénètre dans un univers onirique, dans lequel Kafka ne serait pas mort de sa tuberculose à Prague en 1924. Miraculeusement exfiltré en Palestine, où le climat lui aurait été bénéfique, il se serait métamorphosé – non, pas en cloporte ! – en jardinier de talent et aurait fini ses jours dans une petite cabane dans le fond d’un désert. Un lieu isolé, parfait pour la méditation, où elle ira au bout de son introspection.

 

Dans une interview, Nicole Krauss clarifie son parti de mettre en scène son double : « Invitons-la dans un univers de fiction pour voir ce qu’il lui arrive lorsqu’elle est soumise à toutes sortes d’expériences imaginaires. Voyons comment sa personnalité se transforme, se développe, et quelles en sont les conséquences. Voyons ce qu'il en sort d'intéressant, en espérant que le lecteur fasse la même expérience pour lui-même ».

 

Espérons que Nicole Krauss en aura tiré des enseignements profitables. Pour ma part, malgré les difficultés rencontrées en tant que lecteur de Forêt obscure, je n’éprouve pas le besoin de suivre le même chemin.

 

TRES DIFFICILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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L'homme surnuméraire, de Patrice Jean

Publié le 5 Octobre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2018,

Ce roman, œuvre de l’écrivain français Patrice Jean, est surprenant. Il s’avère bien plus complexe et profond qu’il n’en donne l’impression dans les premières pages. Il est en fait constitué de deux fictions qui se chevauchent, mais qui ne s’articulent pas comme les romans enchâssés habituels. Essayons d’expliquer.

 

L’homme surnuméraire commence par une histoire banale, développée sous une forme très classique. Serge Le Chenadec, un banlieusard de la classe moyenne, se laisse dériver chaque jour dans un peu plus de médiocrité. Marié depuis vingt ans, père de deux adolescents qui ne lèvent pas le nez de leur smartphone, il devient quasiment transparent à leurs yeux et à ceux de Claire, son épouse, une jolie femme qui « bovaryse », sous l’influence d’une amie militant pour une liberté féminine décomplexée. Incapable de réagir, Serge se sent peu à peu devenir l’homme surnuméraire, celui qui est de trop.

 

Surprise !... Il apparaît que la déliquescence du ménage Le Chenadec n’est pas le propos principal du roman de Patrice Jean. Son véritable propos tourne autour du roman fictif la relatant, écrit par un écrivain fictif du nom de Patrice Horlaville, et dont le titre est aussi L’homme surnuméraire. C’est un peu compliqué – on dirait presque du Paul Auster –, mais je vais tâcher d’être clair.

 

La fiction principale prend corps dans un univers plus raffiné que celui des Le Chenadec. Son narrateur, Clément, est un beau mec d’une trentaine d’années, intelligent et lettré, mais dilettante et peu soucieux de trouver un job. Il vit confortablement avec Lise, sa compagne, une jolie et brillante universitaire qui l’entretient. Autour de leur couple, évolue un aréopage d’autres universitaires, célèbres, prospères… et plutôt condescendants. Ils papillonnent autour de Lise, et Clément les perçoit, à juste titre, comme des rivaux. Jalousie, mépris et haines réciproques !

 

A l’initiative de ce cénacle d’intellectuels très élitistes et bien-pensants, Clément est engagé par un éditeur pour un projet original : la création d’une collection de littérature « humaniste », ambitionnant de republier des livres de grands auteurs, expurgés de ce qui pourrait offenser la bien-pensance d’aujourd’hui. Il s’agit de s’affranchir de tout ce qui pourrait s’interpréter de près ou de loin comme de l’homophobie, du machisme, de l’anti-féminisme ou du racisme (rappelons-nous la polémique Tintin au Congo). On oblitère aussi les nouveaux sacrilèges, tels que mépris de classe, stigmatisation des faibles, crainte de la diversité, ou même misanthropie et pessimisme. Il faut ne pas désespérer le peuple !

 

Ces intellectuels de haut vol se piquent d’influencer aussi l’édition contemporaine. L’homme surnuméraire de Patrice Horlaville, qui leur passe incidemment entre les mains, est pour eux le type même du roman minable jonché de signaux négatifs. Clément est donc invité à prendre contact avec son auteur pour lui proposer de retravailler son ouvrage. Horlaville répondra par un chapitre supplémentaire, où il introduit ses contempteurs comme personnages, en les plaçant dans des situations ridicules et humiliantes. Un humour potache qui n’est pas ce que j’ai préféré dans le livre, qui ne manque pas par ailleurs d’ironie subtile.

 

Une ironie savoureuse qui n’épargne personne, et que Patrice Jean utilise surtout pour railler la bien-pensance et le politiquement correct dictés par une élite universitaire décrite comme bornée et arrogante. Le phénomène ne date pas d’hier puisqu’il fondait la dramatique de La tache, roman publié par Philip Roth au début des années deux mille.

 

Dans un ouvrage dont il faut saluer l’originalité et l’imagination, Patrice Jean n’hésite pas à brocarder d’autres aspects de la production littéraire d’aujourd’hui. Un chapitre raconte en mode « new romance » les aventures extraconjugales de Claire. Des réflexions philosophiques sont présentées dans un langage abscons. Les tribulations des Le Chenadec sont racontées par Horlaville dans un style très maniéré. Et quand Clément prend la plume, son expression décontractée du début laisse peu à peu la place à une orthodoxie littéraire un peu surannée. Un style qui me met mal à l’aise, car il m’évoque certains hommes politiques affectionnant l’imparfait du subjonctif pour vitupérer eux aussi contre la bien-pensance… Espérons qu’il s’agit là aussi d’un pastiche et pas d’une nostalgie.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Chanson douce, de Leila Slimani, prix Goncourt 2016

Publié le 27 Septembre 2018 par Michèle dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Septembre 2018,

Face à face !

En novembre 2016, Michèle publiait sur Babelio la chronique suivante :

Tout a été dit déjà sur le livre de Leïla Slimani, et j'arrive après la bagarre – après le carnage plutôt. 


Je viens de le lire d'une traite, ce matin, pour ne pas penser à ces lendemains gueule-de-bois des élections américaines ni à ces autres lendemains gueule-de-bois bien français qui nous attendent dans quelques mois…

Je dois dire que le remède est souverain : j'ai été emportée par ce thriller terrible dont les premières pages, atroces, nous disent d'emblée à quoi il faut nous attendre. Sans rien enlever, pour autant, à la terrible fascination d'un récit dépouillé, factuel, ni à la pertinence de l'analyse impitoyable du lent processus de désagrégation et d'entropie qui fait de Louise, nounou trop parfaite, une folle infanticide.

Le récit de Leïla Slimani, en effet, démonte brillamment le mécanisme d'une impitoyable aliénation sociale, morale, sentimentale et psychique qui transforme une pauvre créature sans amour en machine à tuer.

Ce qui, à chaud, me frappe plus que tout, est l'importance que prend, dans cette folie dévastatrice, le manque douloureux, béant, d'un « quelque part où aller ». Une citation en exergue de Dostoïevski indique déjà cette piste : « Car il faut que tout homme puisse aller quelque part ».

Toute femme aussi.

Sans lieu à elle - 
c'est-à-dire sans lieu conforme à ce qu'elle est -, Louise, vraie maniaque d'ordre, de propreté, de confort, - qu'elle dispense si bien et si miraculeusement dans son lieu de travail - est vouée à l'inexistence ou à la vie machinale des bêtes et des fous.

C'est pourquoi la vue de l'homme qui défèque sans vergogne dans la rue, devant la porte de son misérable appartement où la douche pourrie s'est effondrée, la renvoie à une vision terrible de son propre avenir.

Si elle perd son travail, si la famille qu'elle a investie, charmée, circonvenue, ne refait pas un autre bébé pour l'occuper, s'ils ne l'emmènent pas en vacances dans cette île-mirage de Sifnios où elle rêve de trouver asile, si la voisine de ses patrons ne lui permet pas de gagner quelques sous supplémentaires pour payer les dettes qui l'accablent, Louise sait qu'elle ira grossir la cohorte des sans domicile fixe, des clochards et des fous qu'elle voit errer dans les rues de Paris.

Et quand cette menace se précise, elle bascule dans la folie meurtrière.

Le crime est atroce.

Les « patrons », Myriam et Paul, sont pitoyables mais pas vraiment coupables :  dévorés par leur travail, ils ont tout délégué à Louise, lui ont tout abandonné : enfants, maison, repas, loisirs, intimité…Elle semble avoir tous les pouvoirs, cependant il leur reste un terrible privilège : la congédier. Ils se sentent gênés d'avoir cette toute-puissance sur l'existence fragile et dévouée de celle qui est devenue une sorte d'esclave domestique consentante. Pire encore : ces jeunes bobos se sentent culpabilisés de trouver leur parfaite nounou, cette « pauvre Louise » taillable et corvéable à merci, petit à petit envahissante, malsaine et secrétant un malaise diffus sur lequel ils ne mettent un nom que quand tout est trop tard.

Un livre sans parti pris, sans pathos, sans jugement qui donne à voir et à toucher du doigt non pas le processus d'une maladie mentale - même si Louise, comme on l'apprend, a souffert autrefois de dépression grave, de « mélancolie délirante » et s'est fait interner - mais le processus d'une aliénation sociale, qui condamne la femme surtout si elle est fragile, pauvre, seule et mère célibataire et si elle se frotte à un monde qui n'est pas le sien : « Paul et Myriam ferment sur elle des portes qu'elle voudrait défoncer. Elle n'a qu'une envie : faire monde avec eux, trouver sa place, s'y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud. »

Rectifions l'aphorisme de Blaise Pascal : tout le malheur des hommes est de ne pouvoir avoir une chambre où demeurer tranquille.

Tout le malheur des femmes comme Louise est de ne pas avoir quelque part où aller. Et tout le malheur qu'elle déchaîne vient de ce que personne ne l'ait compris ou vu à temps.

ooooo   MICHELE A AIME PASSIONNEMENT

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