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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

lecture

Un fond de vérité, de Zygmunt Miloszewski

Publié le 18 Avril 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Avril 2018, 

Publié en 2008, Un fond de vérité est un polar à classer dans la catégorie des romans noirs, un genre littéraire que j’affectionnais jadis et avec lequel j’ai pris quelque distance, n’y revenant que de temps en temps, en veillant à n’y sélectionner que des grands crus. J’atteste, pour celui-ci, une dégustation savoureuse.

 

Sans perdre de temps, l’auteur annonce la couleur. Ou plutôt l’absence de couleur. Glaçant ! A quatre heures du matin, tout est noir ou gris aux Archives Nationales de Sandomierz, situées dans l’ancienne synagogue de la ville, et le cadavre sur lequel tombe un généalogiste insomniaque est d’une blancheur anormale. En cette semaine frisquette de Pâques, aucune couleur ne vient réchauffer l’atmosphère une fois le jour levé sur la petite ville provinciale, un trou paumé où le personnage principal, le procureur Teodor Szacki, est venu s’enterrer quelques mois plus tôt, préférant quitter Varsovie après un divorce douloureux.

 

Le cadavre avait été vidé de son sang, comme une viande casher. Le meurtrier s’était inspiré des soi-disants rituels juifs des légendes antisémites d’antan, selon lesquels le sang, notamment celui des enfants, servirait à l’élaboration du pain azyme. N’importe quoi, direz-vous ? Sauf que selon un dicton populaire polonais, « il y a dans toute légende un fond de vérité ». Sauf que dans la bourgade médiévale de Sandomierz, la population avait, jusqu’à la dernière guerre, compté quarante pour cent de Juifs, et que les lieux avaient été, au cours des siècles, au cœur des rumeurs d’enlèvement d’enfants et des pogroms qui s’en suivaient.

 

De là à ce que le meurtre déclenche des paranoïas de tous bords, il n’y a qu’un pas. D’un côté, celle des traditionalistes fanatiques ressortant subrepticement un vieil antisémitisme refoulé, au nom du fameux fond de vérité, tout prenant garde de ne pas trop sortir du cadre de ce qu’il est autorisé de dire. En face, celle des moralistes acharnés à vilipender l’incapacité de leurs concitoyens à s’affranchir de leur antisémitisme historique.

 

Ce sont des dérapages que le procureur Teodor Szacki, chargé de l’enquête, s’efforcera d’éviter. Car le champ des possibles est très ouvert. Le meurtrier pourrait être un Juif orthodoxe se vengeant d’un acte antisémite dont sa famille aurait été victime dans un passé plus ou moins lointain. Ou un serial killer juif complètement fêlé (les Juifs étant des individus comme les autres, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas de serial killer fêlé parmi eux). Il pourrait être à l’inverse un militant ultra-nationaliste ou un catholique traditionaliste intégriste. Mais le meurtre pourrait aussi résulter d’un tout autre motif, la mise en scène pseudo rituelle ne servant qu’à égarer les soupçons.

 

Personnellement – j’ai déjà dû l’écrire – je ne suis pas sensible au suspens des enquêtes et l’envie de connaître la clé des énigmes n’est pas à l’origine de mes insomnies. Dans Un fond de vérité, j’ai apprécié l’atmosphère qui imprègne l’intrigue, marquée par les dissensions d’une population toujours en proie à ses vieux démons, et aussi les descriptions expressives de la ville de Sandomierz, une cité historique, paraît-il la plus belle de Pologne, avec sa vieille ville dominant la Vistule, sa cathédrale, son château, son ancien quartier juif, des églises par douzaines, ses murailles médiévales et son très inquiétant réseau de couloirs souterrains.

 

A la ramasse dans sa vie privée, le procureur Teodor Sacki est droit dans ses bottes lorsqu’il recherche la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Le personnage est de qualité, d’une grande culture, à l’image de l’auteur, l’écrivain et journaliste Tomas Miloszewski, un intellectuel polonais aux idées modérées pro-européennes. L’on peut retrouver l’un et l’autre dans deux autres polars, Les impliqués et La rage.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro

Publié le 7 Avril 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Avril 2018,

Ecrivain britannique d’origine japonaise, Kazuo Ishiguro est le dernier Prix Nobel de littérature en date. Son roman le plus connu, Les vestiges du jour, avait obtenu en 1990 le Booker Prize, une prestigieuse récompense réservée aux œuvres de fiction écrites en langue anglaise. L’ouvrage a été adapté à l’écran par James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson dans les rôles principaux.

 

Juillet 1956, un homme raconte. Au cours d’une pérégrination dans la campagne anglaise – engagée non sans une idée derrière la tête ! –, il revient sur sa longue carrière de majordome, commencée après la première guerre mondiale à Darlington Hall, un domaine ayant appartenu à une famille de la plus haute aristocratie britannique, récemment cédé, après la mort de Lord Darlington, à un milliardaire américain.

 

Dans son long monologue, livré dans un langage à la syntaxe parfaite, procurant une incroyable impression de limpidité à la lecture – j’y reviendrai toutefois ! – Mr Stevens (on prononce Mister et on ne donne pas le prénom, ce serait une familiarité déplacée), Mr Stevens, donc, affiche la haute conception qu’il a de ses fonctions de « grand » majordome. Il en exprime le concept de ce qu’il appelle la « dignité », au travers de deux circonstances qui auront marqué sa vie.

 

La première tient aux démarches douteuses de Lord Darlington, entre les deux guerres, pour convaincre la Couronne de nouer des relations privilégiées avec le gouvernement allemand. Mr Stevens avait assuré le service lors de plusieurs dîners secrets à Darlington Hall, où des diplomates des deux bords avaient pu se rencontrer. Avaient même été réunis autour de la table, le Premier Ministre Chamberlain et les deux Ministres des Affaires Étrangères, Lord Halifax et Herr Ribbentrop, pour des discussions récemment reprises et anathématisées par Éric Vuillard dans son récit L’ordre du jour, Prix Goncourt 2017 (*), et évoquées dans le film Les heures sombres, récompensé par un Oscar pour l’époustouflante interprétation du personnage de Winston Churchill.

 

La seconde circonstance se rapporte à la relation tendue, guindée, strictement professionnelle, que Mr Stevens, célibataire endurci, avait entretenue pendant quinze ans avec Miss Kenton – pas de prénom non plus ! –, intendante de Darlington Hall jusqu’à ce qu’elle en parte pour se marier, en 1936. Mr Stevens serait-il passé à côté de sa chance ? Difficile de l'admettre !... Et si toutefois, malgré le temps passé ?... 

 

Mr Stevens est complètement enfermé dans ses devoirs de serviteur de haut rang et dans son dévouement sans réserve à son employeur. Rien ne doit l’en distraire, ni les sentiments, ni les états d’âme qu’auraient pu lui inspirer les tractations blâmables dans lesquelles Lord Darlington s’était perdu. Mr Stevens se refuse à juger son employeur et maître, et s’interdit d’avoir lui-même une quelconque opinion sur des sujets selon lui réservés aux gentlemen.

 

Dans un premier temps, j’ai souri aux certitudes du personnage, à son flegme inébranlable, à son idéal d’une perfection composée. Hors de son service, l’apparence et le comportement de Mr Stevens le font prendre pour un « Monsieur » par les gens simples. Mais les plus avertis ne s’y trompent pas. Même chose pour sa façon de s’exprimer, dont j’ai salué la syntaxe, mais qui, trop formelle, trop parfaite, dégage une impression d’insignifiance un peu ridicule, à l’instar de ce que dénoterait pour un graphologue une écriture trop calligraphiée.

 

Mon sourire s’est effacé, lorsque sur instructions de Lord Darlington, qui admettra plus tard le regretter, Mr Stevens raconte avoir licencié, sans le moindre état d’âme, deux servantes juives, juste parce qu’elles étaient juives. Jusqu’où aurait pu aller un homme de son genre, quelques années plus tard, s’il avait servi dans un pays occupé par les Nazis ?

 

Au fond, derrière les apparences artificielles qu’il cultive, la destinée assumée par cet homme vieillissant aux manières de vieux garçon s’avère pathétique. On l’imagine terminer comme son père, grand majordome lui-aussi, seul dans une minuscule chambre sans confort sous les combles d’une demeure somptueuse.

 

Pour éviter de voir la vérité en face, Mr Stevens se targue d’un « sentiment de triomphe » personnel vers la fin de sa narration. Il faut surtout y voir l’humour, la finesse et la maîtrise d’un grand écrivain.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

(*) : Pour aller sur ma critique de L'ordre du jour, cliquez ICI

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L'insouciance, de Karine Tuil

Publié le 31 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2016,

Un livre d’une rare puissance, à la fois expressive, moraliste et romanesque.

Tout au long des cinq cents pages, j’ai été captivé par l'enchaînement des péripéties, impressionné par la dramaturgie géopolitique dans laquelle elles prennent place, fasciné par la critique de la fresque sociale parisienne plantée comme décor.

Construit comme un thriller, le récit met en scène, à tour de rôle, trois hommes incarnant trois univers différents. Ces hommes – et leurs univers – s’entrecroiseront tout au long du récit et se rejoindront au final dans des circonstances qui s'avèreront tragiques, en tout cas pour l’un d’eux.

Un premier chapitre fracassant. Je l’ai lu le souffle coupé, maxillaires serrés, tous muscles noués. 2009 : retour d'expérience d'opérations en Afghanistan, en compagnie de Romain Roller, un jeune sous-officier des forces françaises. C’est l’un des trois hommes clés de l'intrigue. Prise de conscience de l’extrême sensation de vulnérabilité sur le terrain, de l'incertitude du futur immédiat, de la fragilité des destinées ; violence de la guerre, sordide de la guérilla comme de la lutte anti-guérilla. Envie de vivre, mais comment ? Peur et culpabilité. Stress post-traumatique assuré.

Deuxième personnage : Osman Diboula. Quand on est noir, en France, est-on visible ou invisible ? Pas inutile de faire l’inventaire des opportunités et des menaces. Sans avoir fait d’études, Osman est sorti par le haut d’un rôle d’animateur dans une cité de la banlieue parisienne. Grâce à son entregent et à son sens des bons offices, il a réussi à intégrer un cercle proche du Président – ... un Président parfaitement identifiable ! –. Totalement imprégné du virus de la politique, il est à l’affût du moindre coup médiatique. Mais attention aux embûches !....

François Vély, cinquante ans, richissime homme d’affaires franco-américain. Un charismatique patron du CAC 40, brillant, dominateur, ambitieux. Comme il se doit, grand amateur et collectionneur d’art contemporain. Dans le privé, c’est un homme élégant, subtil, cultivé, courtois, charmeur. Tout pour lui !... Élevé dans la religion catholique. Son père, une personnalité très honorablement connue, était né Paul-Elie Lévy... Rien ne devrait résister à François Vély. Pourtant un drame familial a déjà commencé à entraver sa marche en avant. Et il payera cher une erreur de jugement involontaire.

Ces trois hommes ont une caractéristique commune. Leurs univers – respectivement la guerre, la politique, la finance internationale – les coupent de la réalité du quotidien. Autour d’eux, les femmes sont plus pragmatiques. Elles savent faire la part des choses et prendre leurs responsabilités. Elles observent les événements avec lucidité, et même avec une certaine férocité...

Ainsi en est-il de l’auteure, Karine Tuil. Elle ne pratique pas la langue de bois, ne concède rien au politiquement correct ou à la commisération, ne manifeste aucune complaisance pour aucun bord.

Pas de complaisance envers les jeunes des banlieues qui dérivent vers la délinquance, le communautarisme, la radicalisation et la haine ; ni pour l’hypocrisie des mœurs de la grande bourgeoisie élitiste condescendante, aveugle ou insensible à ce qui se trame hors de ses cénacles.

Pas de complaisance pour les médias et la démesure insensée de leur pouvoir sur les réputations, ni pour les réseaux sociaux et leur diffusion massive de calomnies et de messages de haine.

Pas de complaisance pour les propos racistes ou antisémites, qu’ils proviennent de milieux bourgeois traditionnels ou de communautés frustrées par ce qu’elles qualifient de « deux poids, deux mesures ».

Pas de complaisance non plus pour ceux qui se jettent dans une pratique orthodoxe du judaïsme. Ni envers ceux qui, ayant pris leurs distances avec leur identité, protestent « mais je ne suis pas juif ! » au lieu de dénoncer la nature des insultes antisémites qui les visent... Au fond, retour de l’éternel débat : c’est quoi, être Juif ? Est-ce se considérer comme tel ? Est-ce être considéré comme tel par les autres, juifs ou non-juifs, antisémites ou pas ?...

L’écriture de Karine Tuil s'autorise une certaine liberté syntaxique, dans de longues phrases, au demeurant tout à fait fluides. Une petite préciosité par ci par là : quelques mots inusités, dont le sens se déduit du contexte, ce qui n'empêche donc pas la lecture de L’insouciance d’être accessible à tous.

Dans ce roman riche et complexe qui m’a passionné au point de regretter qu’il s’achève, les personnages masculins ne résistent pas au sentiment de leur culpabilité. L’attitude finale de Marion Decker, le personnage féminin principal, évoque ce que l’on appelle la résilience.

Quand nous survivons aux épreuves, aux violences, aux horreurs, nous restons meurtris, déformés, disloqués. Notre insouciance s’est envolée. Mais nous sommes vivants, ouverts à l’amour. Survivre c’est vivre, tout simplement.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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