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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

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Là où les chiens aboient par la queue, d'Estelle-Sarah Bulle

Publié le 7 Février 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Février 2019,

Nous avons tous des racines. Il arrive qu’elles soient ancrées très loin, sur une autre terre, sous un autre ciel, à des milliers de kilomètres de là où la vie nous a installés. Il arrive aussi qu’on porte sur soi l’image de ses racines. C’est le cas d’Estelle-Sarah Bulle, une jeune mère de famille, née en Île-de-France, où elle est vit et travaille comme consultante. Son père est guadeloupéen.

 

Il avait quitté son île natale à la fin de l’adolescence et retrouvé en région parisienne ses deux grandes sœurs, nommées curieusement Antoine et Lucinde, pour qui, depuis toujours, il n’a jamais été que « Petit-Frère ». Antoine, Lucinde et Petit-Frère n’ont jamais mené parcours commun, mais la vie les a tous trois conduits de Morne-Galant à Paris, avec entre-temps, une étape de plusieurs années à Pointe-à-Pitre.

 

Morne-Galant, voilà les racines d’Estelle ! Un lieu isolé en Guadeloupe, un lieu où perdurent les légendes créoles, un lieu où l’on dit que les chiens aboient par la queue, sans que cette expression ait une signification concrète. C’est là qu’Hilaire, le grand-père d’Estelle, une force de la nature fantasque et solitaire, choisira de rester jusqu’à sa mort à l’âge de cent cinq ans, subsistant grâce aux maigres ressources d’une petite plantation de canne à sucre et de l’élevage de quelques bovins.

 

Au cours des années, la nièce – c’est ainsi que la narratrice se présente – a fait parler ses tantes et son père. Elle a recueilli leurs souvenirs, leurs confidences, leurs versions personnelles des disputes qui les ont opposés. Une matière suffisante pour écrire un livre, histoire d’affirmer sa part d’identité antillaise et de graver dans le marbre la mémoire de la famille.

 

Les chapitres sont consacrés tour à tour à chacun. Mais seule la tante Antoine peut se prévaloir d’aventures véritablement romanesques. Cette grande et belle femme, peu soucieuse de son accoutrement vestimentaire, aura jalousement préservé son indépendance de célibataire. Particulièrement audacieuse et débrouillarde, elle saura toujours retomber sur ses pattes, n’ayant jamais hésité à « franchir la ligne jaune » si nécessaire, à chaque fois sans conséquence… heureusement pour elle ! Une absence de scrupules qui contraste étonnamment avec une piété profondément mystique.

 

Il n’y a pas d’intrigue romanesque globale dans Là où les chiens aboient par la queue. Au-delà de quelques anecdotes amusantes, on y trouve un digest de l’histoire moderne de la Guadeloupe.

 

Dans les années cinquante et soixante, tout a changé aux Antilles. Le développement du transport aérien les a rapprochées de la Métropole. L’économie, traditionnellement fondée sur la canne à sucre, l’agriculture fruitière et les industries de leur transformation, a basculé vers le tourisme. Les bidonvilles ont disparu au profit d’hôtels et de HLM, l’administration française ayant importé ses méthodes d’urbanisation. Elle s’est aussi efforcée d’imposer ses écoles, sa pensée et ses valeurs.

 

Mais la société locale est restée structurée en castes assises sur les origines et la couleur de la peau. Les inégalités sont flagrantes. Des manifestations sont durement réprimées. De nombreux jeunes Noirs, comme Antoine, Lucinde et Petit-Frère, préfèrent rejoindre la Métropole, où le pays qu’ils vénèrent, leur pays, la France, leur laisse entendre qu’ils trouveront de meilleures opportunités pour construire une vie heureuse. En fait, au plus fort des trente glorieuses, elle avait surtout besoin de main-d’œuvre.

 

L’écriture est fluide, plaisante, agrémentée d’expressions créoles qui confèrent au livre un ton chantant pittoresque, poétique, chaleureux. On y apprend des choses intéressantes sur la Guadeloupe et les Guadeloupéens, mais on ne peut pas parler de récit captivant.

 

Considérons que ce premier opus est un exercice de style réussi et qu’il faudra confirmer.

 

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Le portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde

Publié le 23 Janvier 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2019, 

Il est inconcevable d’aborder Le portrait de Dorian Gray sans évoquer son auteur, Oscar Wilde, un intellectuel et homme de lettres anglais de la seconde moitié du XIXème siècle.

 

Cet homme brillant et talentueux, issu d’une grande famille irlandaise, s’était composé un personnage de dandy débordant de fantaisie. Il était devenu la coqueluche des milieux mondains et artistiques de Londres, tout en assumant une homosexualité que la très puritaine Angleterre victorienne considérait comme un crime. Cela lui valut deux années d’emprisonnement. Détruit, Oscar Wilde mourut dans la misère à Paris en 1900, à l’âge de quarante-six ans.

 

Unique roman d’Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray fait figure d’œuvre testamentaire et vaudra à son auteur de passer à la postérité. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas le livre, en voici le canevas.

 

Dorian Gray est un jeune et riche aristocrate d’une grande beauté. Des traits très purs, le visage d’un ange. Personne, femme ou homme, ne peut résister à son charme. Au début du roman, un peintre, Basil Hallward, vient d’achever son portrait, un chef-d’œuvre censé rendre hommage à la beauté, à la jeunesse et à la pureté de l’âme.

 

En extase, Dorian prend conscience avec amertume que sous l’effet des années et des vicissitudes de la vie, sa jeunesse et sa beauté se flétriront, alors que l’image du tableau restera intacte. « Si seulement c’était l’inverse ? » songe-t-il. Une pensée aussitôt transformée en vœu.

 

Le vœu sera exaucé. Malgré les années qui passent, malgré les débauches dans lesquelles il se vautre, malgré les ignominies qu’il commet et qui iront jusqu’au meurtre, Dorian Gray conservera son apparence physique parfaite de jeune homme innocent, alors que les marques du temps et de ses turpitudes déformeront le portrait, reflet de l’âme corrompue de son modèle vieillissant. Une fiction fantastique qu’il faut lire en entier pour en découvrir la chute tragique.

 

Oscar Wilde s’est incarné dans cette œuvre mythique, que certains tiennent pour un chef d’œuvre. On le reconnaît dans le personnage de Lord Henry Wotton, un aristocrate plus âgé que Dorian Gray, dont il devient l’ami. Frivole, cynique et manipulateur, Lord Henry profère des observations amères sur l’air du temps de la fin du siècle, une époque de décadence marquée par les corruptions et les régressions. La désespérance devrait inciter chacun, selon lui, à profiter sans limite et sans exclusive des plaisirs de la vie. Son influence aura contribué à corrompre Dorian Gray et à le précipiter dans le stupre.

 

Son narcissisme conduit Oscar Wilde à s’émerveiller complaisamment des ors et trésors de la société dans laquelle il évolue. Il se laisse aller à vanter longuement les décors somptuaires dont s’entoure Dorian Gray dans sa riche demeure : tapisseries, tissus, broderies, bijoux, dont il souligne les correspondances avec les parfums et les musiques. L’écriture est lyrique, flamboyante, extatique.

 

A la lecture, il apparaît clairement que la perfection du travail du peintre consacrait son désir amoureux pour Dorian. Le livre fit donc scandale pour indécence lors de sa publication en 1890. Soucieux d’éviter de tomber sous le coup de la loi, les éditeurs avaient pourtant pris soin d’amender le manuscrit d’origine et l’auteur lui avait ajouté quelques chapitres anodins.

 

Je viens de relire l'ouvrage dans la traduction d’une version dite « non censurée », récemment publiée, proche de l’intention d’origine d’Oscar Wilde. De nos jours, on ne peut pas dire que le texte soit particulièrement choquant. Il donne plutôt une impression de désuétude.

 

Il n’empêche, par les messages qu'on est libre d'y lire, que Le portrait de Dorian Gray reste une œuvre qui compte dans l’histoire de la littérature occidentale.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Rebecca, de Daphné du Maurier

Publié le 23 Janvier 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2019, 

Rebecca, Daphné du Maurier. Un titre et un nom qui frappent, qui résonnent dans les mémoires. Tant de gens en parlent ! Tu l’as forcément lu, me dit-on. Je me suis interrogé. Ai-je lu Rebecca, ce best-seller qui date de 1938 ? Un jour peut-être, il y a longtemps... Mais non. En le lisant ces jours-ci, je me suis rendu compte que non, c’était la première fois. Je ne crois pas non plus avoir vu le film d’Hitchcock.

 

L’atmosphère fantasmagorique d’une demeure majestueuse, enserrée dans une flore furieusement luxuriante, et dans les principaux rôles, une orpheline pauvre et gentille, un prince charmant (ou presque) et une méchante sorcière… Ne serions-nous pas dans un conte féérique ? J’exagère un peu. Certains parlent d’un livre d’inspiration gothique. S’ils le disent !...

 

Toujours est-il que la narratrice du roman est une jeune femme naïve, mal attifée, à peine mignonnette, tellement insignifiante qu’on n’en connaîtra pas le prénom. Elle accepte la surprenante et expéditive demande en mariage de Maxim de Winter, un richissime lord anglais de vingt ans plus âgé, veuf depuis à peine un an, qu’elle a rencontré quelques jours plus tôt. Elle se retrouve ainsi châtelaine à Manderley, une propriété somptueuse sur la côte ouest de l’Angleterre.

 

Châtelaine ? Pas si vite. Notre Cendrillon est dépassée par l’ampleur somptuaire du train de maison de Manderley, d’autant plus que plane le souvenir de Rebecca, la précédente Madame de Winter, une femme à la personnalité éblouissante, que personne ne peut oublier, à commencer semble-t-il par son mari. Son fantôme omniprésent étouffe les velléités d’exister de la narratrice qui multiplie les maladresses, les fautes de goût et les erreurs de jugement. Il est vrai qu’elle est manipulée sournoisement par l’ancienne gouvernante de Rebecca, une femme à l’allure sépulcrale, indissolublement attachée à sa maîtresse décédée.

 

Lectrice, lecteur, la majeure partie du récit te fera vivre auprès des riches aristocrates de Manderley. Tu partageras leur oisiveté ponctuée d’événements cérémonieux insignifiants, tel le fameux five o’clock tea servi chaque jour à quatre heures et demi pile. Tu t’agaceras des niaiseries et des fantasmes de la jeune Madame de Winter, pétrifiée par les sautes d’humeur de son mari et par les manigances fielleuses de la gouvernante. Tu arpenteras l’immense domaine, t’émerveilleras des massifs de fleurs multicolores butinées par les abeilles, te berceras du clapotis des vagues mêlé au cri des oiseaux, t’enivreras des effluves de l’air marin et des senteurs végétales imprégnées de pluie ou de soleil.

 

A moins que tu n’aies une passion pour les romances, tu pourrais trouver que le récit traîne en longueur. Ne t’y trompe pas ! Daphné du Maurier maîtrisait parfaitement son sujet et le rythme de développement des intrigues. A l’instar des résidents de Manderley oppressés par une chaleur lourde de fin d’été, tu seras peu à peu envahi(e) par le sentiment diffus d’un malaise, de l’inéluctabilité d’un événement imprévu. Peut-être partageras-tu les angoisses de la narratrice : pourquoi l’a-t-il épousée ?

 

Soudain, alors que l’orage approche et que tombent les premières gouttes, une surprenante révélation fait basculer l’ouvrage dans un registre différent, celui du roman noir à suspens. Les énigmes, les coups de théâtre et les renversements improbables de situation ne cesseront pas jusqu’à la dernière page. Mais Daphné du Maurier se voulait maîtresse des horloges. Alors que tu attends frénétiquement des réponses, tu dois patienter le temps d’une conversation banale, d’une digression sur le sens de la vie ou d’une contemplation bucolique.

 

Tu apprécies les romances et les thrillers ? Alors Rebecca pourrait être un de tes livres fétiches. Ma faible sensibilité à l’angoisse romanesque me prive du plaisir que tu y trouves, mais la qualité de l’écriture est incontestable et je reconnais avoir été captivé par l’incertitude des dernières pages.

 

La cohérence du récit apparaît rétrospectivement. L’auteure a toutefois pris un malin plaisir à ne pas lever certaines ambiguïtés, ce qui laisse libre cours à toutes sortes d’interprétations et de supputations. De quoi donner à Rebecca son image mythique de livre étrange et équivoque.

 

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le Lambeau, de Philippe Lançon

Publié le 6 Janvier 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, témoignage

Janvier 2019, 

Considéré comme le chef d’œuvre de l’année 2018, Le Lambeau est un livre inclassable, indépassable, incontournable. C’est le récit d’une aventure vécue ; ou mieux, d’un parcours personnel ; peut-être même d’une élévation.

 

Gravement blessé et surtout défiguré après qu’une balle lui eut arraché le bas du visage lors de l’attentat contre Charlie le 7 janvier 2015, Philippe Lançon raconte… Avant, pendant, après...

 

Le fait fondateur de l’ouvrage – et du Philippe Lançon d’aujourd’hui – est bien sûr l’attentat lui-même. « Pendant » ! Une narration oppressante. Le témoignage à contrechamp d’un homme immobilisé au sol. Blessé dès les premières secondes sans vraiment s'en rendre compte, il est presque ailleurs, son esprit désorienté percevant quelque chose de dramatique, mais sans en saisir complètement la nature. Dans son champ de vision, les jambes d’un tueur qui arpente les lieux pour donner le coup de grâce à ceux qui bougent encore, ponctuant chaque coup de feu d’un « Allah Akbar ! » fracassant. De quoi alimenter les cauchemars « après ».

 

Sans cet événement, qui se serait intéressé à la vie quotidienne de Philippe Lançon « avant » ? Peut-être même pas lui ! Dans les circonstances, j’ai aimé faire sa connaissance, celle de sa famille, de ses amis, de ses femmes, découvrir des images de son enfance, de ses expériences de reporter de guerre, puis de son activité de chroniqueur culturel à Libération et à Charlie Hebdo. Je ne connaissais pas son nom, bien qu’il me soit probablement arrivé de lire certaines de ses chroniques.

 

Au moment où il écrit, Philippe Lançon n’est plus l’homme qu’il était « avant ». Son regard est à la fois nostalgique et critique. Des recadrages sarcastiques parfois cinglants recèlent une part de mea-culpa, mais n’épargnent personne. La lucidité et l’honnêteté de l’auteur n’excluent pas l’humour et l’autodérision. On n’écrit pas dans Charlie par hasard.

 

« Après », dans les premières semaines, Philippe Lançon est un homme déconstruit, qui ne peut se consacrer qu’à sa souffrance et aux contingences organiques de ses blessures. Tel un enfant en bas âge, il est en dépendance fonctionnelle et affective de ceux qui l’entourent, ses proches, l’équipe hospitalière. Ne pouvant s’exprimer qu’en griffonnant quelques mots sur une tablette, il ne peut répondre aux attentes des autres, notamment à celles de la femme qu’il aime et qui l’aime. Est-il même encore capable de l’aimer ?

 

 « Après », ce sont aussi les heures et les jours interminables de soins d’urgence, puis les semaines et les mois interminables de reconstitution d’une bouche où la mâchoire et la lèvre inférieure avaient disparu. Un processus auquel le patient doit collaborer activement, car la guérison, ou plutôt dans le cas présent, la reconstruction est à ce prix. Ne pas se laisser abattre par la lassitude et la lenteur des progrès, accepter l’incertitude des tentatives chirurgicales, accepter les traitements douloureux, accepter la discipline des soins, travailler sans relâche à sa rééducation post-opératoire. Et supporter les effets secondaires, ce qu’il appelle les « jacqueries des organes ». Toujours l’humour…

 

L’abnégation de ses parents et de son frère est émouvante. Des passages leur rendent hommage, ainsi qu’à quelques ami(e)s et à l’ensemble des soignant(e)s, toutes spécialités confondues. L’auteur témoigne aussi sa reconnaissance et son admiration pour la chirurgienne maxillo-faciale qui l’a opéré à plusieurs reprises. Une femme remarquable avec laquelle il échange musique, peinture, littérature.

 

La musique, la peinture et la littérature jouent un rôle essentiel dans la reconstruction de cet homme de culture. Par la musique, il échappe à l’angoisse des interventions au bloc. La peinture, grâce à la grande exposition Velázquez de 2015, lui offre un premier retour à la vie professionnelle. La littérature, avec Proust, Kafka et Thomas Mann, lui donne les clés de ce qu’il ressent. Sans oublier Houellebecq et son roman Soumission, que Philippe Lançon avait lu et apprécié avant sa publication avortée du 7 janvier 2015. Un livre qui fait déjà polémique juste « avant », et qui continuera longtemps « après ».

 

Pour supporter son état, Philippe Lançon décide de s’extraire de sa condition de patient, et d’écrire. Il devient le reporter, le chroniqueur de son cas de patient. Sa démarche n’est pas l’introspection, mais l’observation minutieuse et empathique d’un patient par un narrateur. Les romanciers ne s’y prennent pas autrement. Philippe Lançon a monté une marche. Il est devenu écrivain.

 

Dans son récit qui suit globalement une logique chronologique, il intercale de nombreux retours en arrière et autant de projections dans le futur. Cette construction anime la narration et lui donne une densité. Elle permet à l’écrivain de ménager des effets, de susciter la curiosité du lecteur, de l’inciter à la patience. De le contraindre à la lenteur qui s’impose à lui, patient, dans son parcours « après ».

 

Un livre difficile, puissant et sublime, sur lequel j’aurais encore tant à méditer et à commenter.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu

Publié le 6 Janvier 2019 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Janvier 2019,

« Ho, Manu, tu descends ? – Heu, ouais, pourquoi faire ?... »

 

Non, ce n’est pas une nouvelle façon déplacée d’apostropher le Président. C’est un extrait de La ZUP, un sketch qui date de 1992, l’année même où s’ouvre l’extraordinaire roman de Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt et de bien d’autres récompenses amplement méritées. Les mots et les intonations des Inconnus me sont revenus en lisant, dans Leurs enfants après eux, les dialogues des ados désœuvrés : « On y va ? – Où ça ? – Ben, j’sais pas… »

 

Dans le nord de la Lorraine, le passé, celui des trente glorieuses, est visible partout : usines fermées, hauts fourneaux silencieux, tuyauteries rouillées reliant nulle part à nulle part. Il est aussi dans les têtes, gagne-pain et honneur perdus pour les adultes, foutaise pour les jeunes. Le futur ? Des projets d’investissements dispendieux auxquels personne ne fait mine de croire vraiment. Un avenir touristique européen pour les anciens sites miniers et sidérurgiques : faut-il en rire ou bien pleurer ?

 

Reste le présent. C’est le sujet du roman, où il s’étend sur six années. Tous les deux ans, en juillet, un chapitre dresse le tableau de la situation, des parcours personnels, des intrigues qui se nouent et se dénouent. Étonnamment captivant, l’ensemble s’achève en juillet 1998, … une date glorieuse restée dans les mémoires.

 

En été, à Heillange, la chaleur moite annihile ce qui reste d’énergie personnelle. L’école est finie, les ados quittent leur quartier et viennent traîner leur ennui à la base nautique. Ils n’ont pas grand-chose à se dire, si ce n’est que « faudra se tirer, y a rien à foutre ici ! ». Entre-temps, pour ne pas voir le temps passer, on se défonce, on picole, on fume des pétards, il arrive qu’on fasse quelques conneries. Et puis on baise ; les garçons sont égaux à eux-mêmes, les filles sont très libérées. Cool !

 

Le roman raconte le parcours d’Anthony entre ses quatorze et ses vingt ans. Chaque année en juillet, il croise et recroise les mêmes jeunes. Avec Hacine, le fils d’un ouvrier immigré, les embrouilles – histoires de scooter ou de moto – peuvent déraper. Mais quand apparaît Stéphanie, la fille d’un notable local, son cœur se met à battre. Une sorte de courant passe entre eux. Anthony est de plus en plus obsédé par l’idée de la conquérir, elle est flattée et amusée, mais réservée. Parviendra-t-il à ses fins ?

 

Tous ces jeunes gens font leur propre apprentissage, découvrent le monde et en interprètent le mode d’emploi à l’aide des clés que leur milieu familial leur a procurées. Le destin est-il écrit ou faut-il l’écrire soi-même ? On peut choisir, mais les barrières sociales sont bien là. Et à vingt ans, tout est joué.

 

C’est la faute aux parents, décrètent certains. Ceux d’Anthony font ce qu’ils peuvent, pourtant, mais ils ont déjà fort à faire avec eux-mêmes. Le père, pas mauvais au fond, mais ignare, alcoolique, brutal, alterne chômage et petits boulots précaires. La mère, une ancienne beauté, s’accroche à un job désespérant, parce que la retraite, ce n’est que dans vingt ou vingt-cinq ans. A la maison, elle s’efforce de sauver les apparences et sacrifie tout à son fils, qu’elle couve comme toute femelle son petit. Il n’y a pas mieux pour que les espèces se perpétuent : leurs petits après eux…

 

Critique sociale, le livre dépeint le quotidien sinistre, parfois grotesque, souvent pitoyable de quelques familles locales, petit-bourgeoises, ouvrières, immigrées. Elles sont enterrées dans ces territoires périphériques dont on parle tant aujourd’hui parce qu’on n’a pas su les comprendre en temps utile. Avec une précision acérée à la fois cruelle et tendre, l’auteur raconte les abdications, les illusions, les déceptions, les hontes cachées, les fiertés dérisoires, les petits bonheurs éphémères.

 

Un texte au phrasé harmonieux, où l’auteur mêle des expressions du quotidien. Des dialogues, nombreux, souvent croustillants. De jolies descriptions, car même dans les lieux sinistres, on peut admirer un coin de forêt ensoleillé, un crépuscule d’été virant au rose, l’eau noire d’un lac scintillant sous la lune. Nicolas Mathieu trouve les mots pour partager son émerveillement. On s’y croirait presque. Certaines scènes intimes font l’objet de détails charnels très crus. On s’y croirait tout à fait.

 

Que serait devenu Anthony, aujourd’hui, à l’âge de quarante ans ? On ne le saura pas. On sait ce qu’il en est pour certains de ses exacts contemporains. Le Président, déjà cité. L’auteur, Nicolas Mathieu ; à quatorze ans, il savait qu’il voulait être écrivain et il s’est accroché pour y parvenir. Bravo !

 

Mon fils aîné aussi a quarante ans, c’est dire si je suis loin de tout cela. Ado, j’ai aussi traîné, en répétant comme Anna Karina dans Pierrot le Fou : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire… »

 

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Changer l'eau des fleurs, de Valérie Perrin

Publié le 22 Décembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2018, 

Ma femme avait adoré, alors je me méfiais… A tort ! J’ai fini par me laisser convaincre, et si je dois exprimer un regret, c’est celui de la dernière page, le regret que j’éprouve chaque fois que je termine un roman qui m’a fait passer un vrai bon moment. C’est tellement dommage quand ça s’arrête !

 

Pour le résumer en quelques mots, le livre trace le parcours d’apprentissage d’une anti-héroïne, une femme d’extraction modeste recelant des qualités humaines peu communes. Violette, née sous X, est une simple gardienne de cimetière. Bien que durement frappée par le destin, cette femme, décrite comme belle, structure sa résilience en changeant l’eau des fleurs, en cultivant son jardin, ou plus précisément – pour reprendre les mots de Candide il y a deux siècles et demi –, en cultivant notre jardin, car elle n’oublie jamais de partager.

 

Pour moi, l’essentiel du roman n’est pas dans le personnage de Violette. Je ne suis pas sensible à l’intention didactique, à la leçon de « positive attitude », au côté « feel good » mis en avant par certain(e)s.

 

Ce qui m’a séduit dans Changer l’eau des fleurs, un roman de presque six cents pages couvrant trois décennies, c’est son architecture symphonique. Telles des mélodies qui s’enchaînent, plusieurs fictions s’entrelacent presque naturellement, bouclant leur harmonie en un point unique, le petit cimetière champêtre veillé par Violette en Bourgogne.

 

Comme des violons pianissimo, le roman s’ouvre tout en douceur sur le quotidien de cette femme, dans son cimetière. Elle en cultive le jardin tout en récoltant, lors des enterrements, de petites anecdotes tendres, douces-amères, drôles. Après quelques dizaines de pages, on découvre qu’il y a eu un passé, un passé dense, pesant. On verra même qu’il est très lourd. Avant de s’installer au cimetière, où elle n’est pas arrivée par hasard vingt ans plus tôt, Violette avait été garde-barrière, en Lorraine, pendant onze ans. Le temps d’un couple, le temps d’une vie, le temps d’une mort…

 

Vers la moitié du livre, la tension monte. Entrée en jeu des cuivres. Des péripéties d’un autre genre émergent du passé et viennent se greffer autour des premières histoires. Le roman devient noir. Quand un drame est survenu, on veut savoir : vengeance, négligence, accident, fatalité ? Il faudra attendre la fin pour connaître la vérité.

 

L’auteure, Valérie Perrin, connaît la région ; elle y a vécu. Scénariste de métier, collaboratrice de son mari Claude Lelouch, elle sait bâtir des histoires qui se tiennent. Je l’imagine partir de presque rien, observer un cimetière, imaginer des personnages, construire le synopsis, planter le semis de chaque aventure, puis laisser chacune d’elles se développer à l’instigation des personnages.

 

Parmi eux, certains retiennent l’attention, plus complexes qu’ils en ont l’air. Philippe Toussaint, un sale type, un très sale type, … et puis peut-être pas ! Sasha, un sage qui montre la voie à Violette. Gabriel, un grand avocat fort en gueule, calqué sur un modèle bien connu. Julien, un commissaire de police, sidéré de découvrir la vie cachée de sa mère décédée. Toutes et tous assument des amours atypiques, revendiquent leurs désirs, prennent leur jouissance.

 

Violette est la principale narratrice. Par moment, elle cède la parole ou la plume, car si certains aiment parler, d’autres préfèrent écrire, pour une confession, un souvenir, une déclaration. Et quand personne n’est là pour raconter, c’est l’auteure qui se glisse dans un rôle classique de narratrice.

 

Rien à redire sur l’écriture, juste, claire, conforme à celle ou celui qui s’exprime. L’émotion est souvent là. Le livre se déguste tranquillement, rythmé par une petite centaine de chapitres courts, non chronologiques. Valérie Perrin s’est efforcée de leur donner à tous un titre, en puisant dans des poèmes, des chansons, des romans, des expressions populaires.

 

Changer l’eau des fleurs est un roman de facture classique, facile à lire. Même s’il ne révolutionne pas la littérature, je l’ai lu avec infiniment de plaisir et je reste très impressionné par les nombreuses qualités littéraires que j’y ai trouvées.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le garçon qui courait, de François-Guillaume Lorrain

Publié le 22 Décembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2018, 

Tout le monde connaît mon mauvais esprit. Je n’ai pas pu m’empêcher d’ironiser en évoquant Le garçon qui courait, roman qui m’avait été vivement conseillé, et dont la plupart des critiques sont élogieuses.

« Il était une fois, loin d’ici, très loin du côté du soleil levant, un gentil peuple dont le pays avait été envahi puis annexé par un méchant peuple voisin. Les Gentils (aucune connotation religieuse dans le nom de « Gentil », que j’utilise juste par opposition à « Méchant ».), les Gentils, donc, vivaient dans la misère et dans la crainte, car les Méchants, non contents de les asservir économiquement, faisaient régner un climat de terreur, réprimant impitoyablement toute velléité de rébellion : emprisonnement, déportation, torture, exécution sommaire…

Dans ce contexte terrifiant, des circonstances amenèrent un jeune Gentil nommé Kee-chung à prendre conscience de ses qualités exceptionnelles de coureur à pied. Coaché dans un premier temps par un Gentil professeur de sport, il fut ensuite remarqué par les autorités sportives occupantes, qui encouragèrent son perfectionnement d’athlète de haut niveau, dans l’idée d’en faire un champion à la gloire de leur nation de Méchants. Ils lui imposèrent d’abandonner son nom de Kee-chong, au profit d’un patronyme à consonance Méchante... »

Vous trouvez ma raillerie déplacée ? Je précise qu’elle ne porte que sur la tonalité du récit – et j’y reviendrai ! –, car le fond de l’histoire est authentique et ne prête pas à sourire.

En 1910, la Corée avait été envahie par l’Empire du Japon, qui s’était efforcé de l’effacer complètement en tant que nation. En ces temps-là, les Japonais avaient pris l’habitude de considérer leurs voisins comme des peuples de sous-hommes, juste bons à leur servir d’esclaves. Ils se comportèrent de façon infecte avec les Coréens, puis avec les Chinois, auxquelles ils déclarèrent la guerre dans les années trente. C’est en toute logique qu’ils se trouvèrent des affinités avec les Nazis, lorsque la seconde guerre mondiale se profila.

Kee-chong, le garçon qui courait, a réellement existé. Affublé d’un patronyme japonisant, il fut, en 1936, vainqueur du marathon des Jeux Olympiques de Berlin, sous les couleurs du Japon. Autant les quatre médailles d’or de Jesse Owens constituèrent un camouflet pour Hitler, l’amenant même à quitter son siège dans la tribune, autant celle de Kee-chong en fit malgré lui un héros national japonais. Aujourd'hui, son vrai nom a été rétabli sur les tablettes du palmarès olympique, mais le Japon reste officiellement détenteur du titre, en dépit des efforts répétés de l’actuelle Corée du Sud pour obtenir le rétablissement de la vérité.

Après sa victoire, bien qu’étroitement surveillé par la police secrète japonaise, Kee-chong avait réussi à entrer en contact avec la résistance clandestine coréenne. Après la guerre et l’anéantissement de l’Empire du Japon, il est devenu le symbole de la résistance, du courage et de la persévérance des Coréens.

Revenons à la forme du récit. Peut-être l’auteur s’est-il heurté à la difficulté d’écrire un ouvrage de deux cents pages sur cette histoire. Sinon, pourquoi lui avoir donner la tonalité d’un conte pour enfants ? En lisant Le garçon qui courait, j’ai eu l’impression de voir défiler les images d’un manga, ou plutôt d’un manhwa, car c’est ainsi qu’en Corée, l’on nomme les dessins animés de la tradition extrême-orientale.

Quelques passages émouvants dans ce livre sympathique, où la syntaxe est parfaite et le vocabulaire accessible à tous. La poésie ?... Ce n’est pas parce que le style est enfantin qu’il est poétique. N’est-pas Saint-Exupéry qui veut. Et lui-même n’a d’ailleurs pas écrit que Le petit Prince.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Cette chose étrange en moi, d'Orhan Pamuk

Publié le 9 Décembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2018, 

Long, très long, Cette chose étrange en moi, dernier roman d’Orhan Pamuk, le brillant écrivain natif d’Istanbul, l’intellectuel turc aux prises de position courageuses, titulaire de nombreuses distinctions, dont le Prix Nobel, qui salua en lui « l’écrivain de l’âme mélancolique de sa ville natale ».

Long, très long, le sous-titre de l’œuvre, dont le mérite est d’en indiquer l’objet mieux que je n’aurais pu le faire : La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karataş et l'histoire de ses amis, et Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages.

L’œuvre se compose d’une narration classique entrecoupée d’interventions des personnages, qui racontent et commentent les événements à leur manière. Un parti littéraire original qui m’a surpris et finalement plu, même s’il m’a fait penser, dans les premières pages, aux fictions-réalités que l’on voit aujourd’hui sur des chaînes de télévision à petit budget.

Où se trouve-t-elle, l’âme mélancolique d’Istanbul, cette gigantesque métropole, dont la population passe entre le début et la fin du roman, de trois à treize millions d’habitants ? Au fil des années, les collines avoisinant le centre-ville se couvrent de bidonvilles, puis d’habitations individuelles non autorisées, sur des parcelles dont certains habitants parviennent, pots-de-vin aidant, à s’attribuer la propriété. Ils obtiendront en échange, quelques années plus tard, des appartements modernes dans des immeubles en béton, produits d’une urbanisation galopante et anarchique qui repoussera de plus en plus loin ceux qui auront été moins chanceux, ou moins malins.

La vie quotidienne n’est pas un long fleuve tranquille. La méfiance et l’intolérance imprègnent les nombreuses communautés ethniques et confessionnelles vivant côte à côte. Des confrontations violentes opposent les factions nationalistes, islamistes, libérales et extrémistes de gauche, toutes avides de prise du pouvoir. Le paysage urbain des collines n’a rien à voir avec les merveilles patrimoniales des quartiers touristiques, ni avec les buildings ultramodernes des quartiers d’affaires.

En revanche, coutumes orientales et tentations occidentales s’efforcent de coexister, et c’est peut-être là, entre modernité et tradition, ou mieux, dans la modernité et la tradition réunies, qu’Ohran Pamuk situe l’âme d’Istanbul. 

Pour paraphraser le titre du roman, quelle est donc cette chose étrange que porte en lui Mevlut, le personnage principal du roman, cet homme dont le beau visage resté enfantin est le reflet de sa gentillesse, de sa naïveté, de la pureté de son âme ?

Mevlut est vendeur ambulant dans les rues d’Istanbul. Portant sa perche sur l’épaule ou poussant une carriole, il a ainsi vendu du yaourt, du pilaf, des glaces, mais sa vraie vocation est de vendre de la boza, une boisson lactée fermentée appréciée autrefois. Il n’en a jamais tiré que des revenus insignifiants, mais il aime la liberté de déambuler à sa guise la nuit dans les rues d’Istanbul, avec l’impression, selon l’auteur, « de se promener dans sa propre tête ». Car s’il a du mal à comprendre la marche de la modernité, Mevlut s’interroge sans fin sur lui-même, sur ses intentions réelles et ses intentions rêvées. Tant pis, ou tant mieux. Dépourvu d’imagination et d’ambition, Mevlut dispose d’une aptitude inépuisable au bonheur. Là où la corruption et la magouille semblent être une issue, où l’incommunicabilité règne entre l’homme et la femme, Mevlut, pauvre, honnête, empathique, semble être seul à pouvoir rendre les femmes heureuses.

« Boo-zaa… Bonne boza !» Tel est l’appel du bozaci, la nuit à Istanbul... Tant que, dans les étages des immeubles modernes, il trouve encore un écho dans la mémoire stambouliote !...

Cette chose étrange en moi : une fresque impressionnante qu’apprécieront celles et ceux qui connaissent bien Istanbul ; des aventures humaines qui plairont à celles et ceux qui sauront faire preuve de la même sérénité placide que Mevlut.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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La maison Golden, de Salman Rushdie

Publié le 9 Décembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, lecture

Décembre 2018, 

Salman Rushdie est un grand écrivain. En lisant Les enfants de Minuit et Le dernier soupir du Maure, j’avais été enthousiasmé par son talent de conteur, à même de donner vie à des personnages insolites, d’imaginer des aventures fantasmagoriques, et de les dérouler sur un ton flamboyant et symbolique où l’humour ne manque jamais. Rushdie est aussi un intellectuel courageux, qui n’a pas sa plume dans sa poche quand il s’agit de prendre position, et on se souvient de l’infâme fatwa qui lui avait été assignée pour son roman Les versets sataniques. Né en Inde, élevé en Grande-Bretagne, anobli par la Reine, Rushdie est aujourd'hui citoyen américain et vit à New-York.

 

Il m’a semblé que son dernier roman, La Maison Golden, avait reçu un accueil mi-figue mi-raisin. Cela m’a étonné. La meilleure façon de me faire une opinion était de le lire.

 

Il est vrai que les soixante premières pages (sur un total de quatre cents) sont un peu indigestes. Elles sont consacrées à la présentation des lieux et des principaux personnages. Pour te simplifier la tâche, lectrice, lecteur, je vais essayer de te donner les clés, car la suite vaut vraiment la peine.

 

Tout se passe aux Macdougal Sullivan Gardens, qu’on nomme tout simplement les Jardins. C’est un îlot de verdure dans Greenwich Village, au sud de Manhattan, entouré d’une vingtaine de maisons, accessible aux seuls résidents de ces maisons, parmi lesquelles celle où la famille Golden s’est établie. Un petit univers clos privilégié, où René, le narrateur, vit depuis qu’il est né.

 

Les Golden sont originaires de Bombay, qu’ils ont quittée pour New-York après les attentats islamistes ayant endeuillé la grande ville indienne en 2008. Néron, le chef de famille, est un homme âgé à l’abord inquiétant. Il est accompagné de ses trois fils, affublés de prénoms étranges, emblématiques de leur personnalité et prémonitoires de leur destinée. Pas de femme !... Pour l’instant !

 

René est un jeune assistant réalisateur vidéo. Il se met en tête de faire un film sur ces Golden, qui viennent de s’installer en face de ses fenêtres et qui l’intriguent. Il subodore que le père, Néron, cache de lourds et noirs secrets.

 

Au fil du roman qui s’étend sur huit ans, les Golden seront rattrapés par le passé de Néron, dans des péripéties foisonnantes, dramatiques et burlesques imaginées par René. Des péripéties inspirées par quatre femmes d’exception, dont une bimbo russe férocement manipulatrice. Des péripéties dans lesquelles René lui-même se laissera entraîner à jouer un rôle décisif.

 

Voilà une structure de roman très originale, où René est à la fois témoin, scénariste et acteur. Sans oublier qu’il est aussi le narrateur. Pour reprendre ses mots, il écrit une fiction qui a parfois la forme d’un documentaire, une fiction sur des hommes qui sont une fiction d’eux-mêmes. Finalement, René ne s’y retrouve plus trop entre ce qui est réel et ce qui est inventé. Mais toi, lectrice, lecteur, tu planeras au-dessus de tout cela avec jubilation, comprenant bien que tout est fiction.

 

Il n’empêche que La maison Golden délivre une intense critique de la société américaine actuelle, et au-delà, des sociétés occidentales en général – particulièrement de la nôtre, si j’en juge par l’actualité : prolifération de fake-news sur Internet, dénonciation des élites par le « peuple » inquiet de perdre ses repères, élucubrations sur l’identité et le genre, contorsions imposées par la bien-pensance pour ne pas stigmatiser les minorités,… ni ensuite les minorités internes aux minorités...

 

Dans ce roman à la fois tragique et divertissant, émaillé un peu lourdement de citations érudites littéraires, philosophiques et cinématographiques, Salman Rushdie ne dissimule rien de ses opinions. Le roman commence en janvier 2009 lors de l’investiture de Barack Obama, pour exploser huit ans plus tard, dans un monde ayant pris l’apparence d’une BD. A Gotham, Batwoman a été battue. Le clownesque Joker à la chevelure verte prend le pouvoir.

 

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Hotel Waldheim, de François Vallejo

Publié le 22 Novembre 2018 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2018, 

Le romancier François Vallejo n’a jamais obtenu de grand prix littéraire, bien que plusieurs de ses romans aient été retenus dans des compétitions, ce qui est déjà un vrai gage de qualité. Hôtel Waldheim, premier livre que je lis de lui, a figuré cette année dans les premières listes du Goncourt, mais n’a pas échappé à la malédiction de son auteur.

 

Le roman développe tour à tour deux intrigues corrélées, toutes deux subtilement liées aussi à l’histoire de la Stasi, la redoutable police secrète de l’ex République Démocratique Allemande, dissoute en 1990 après la chute du mur de Berlin.

 

La première intrigue se joue de nos jours entre Jeff Valdera, le narrateur, un quinquagénaire installé sur le littoral normand, et Frieda Steigl, une Zurichoise. Pourquoi donc cette femme a-t-elle tout fait pour entrer en relation avec lui ? Elle s’interroge sur le sort de son père, Friedrich Steigl, un homme né en RDA, disparu mystérieusement depuis plusieurs décennies. Elle a pu retrouver des éléments de son parcours, à partir d’archives de la Stasi, d’innombrables liasses de papier déchirées lors de son démantèlement, puis reconstituées grâce à un logiciel informatique. En épluchant ces documents, Frieda a acquis la certitude qu’en l’année 1976, à l’hôtel Waldheim de Davos, un dénommé Jeff Valdera avait joué un rôle – négatif ! – dans le destin de son père.

 

C’est justement en 1976 que la seconde intrigue prend place, à Davos, l’élégante station de montagne de la Suisse orientale, sur laquelle, tout au long du roman, plane l’ombre de La montagne magique, le chef d’œuvre de Thomas Mann. Pour la quatrième année consécutive, Jeff, alors âgé de seize ans, séjourne en août à l’hôtel Waldheim. Adolescent mal dans sa peau, il observe avec une condescendance narquoise les clients allemands, autrichiens et suisses, de bons bourgeois plutôt âgés et conventionnels. Pour tromper son ennui, il va de l’un à l’autre en baragouinant un allemand scolaire, épiant les comportements, écoutant les discussions, colportant des ragots, ironisant sur chacun, tout en jouant régulièrement aux échecs avec certains pensionnaires et au jeu de go… avec un certain Friedrich Steigl.

 

Lorsqu’il rencontre Frieda, Jeff n’a plus aucun souvenir de ces événements qui datent de quarante ans. Ils réintègrent peu à peu sa mémoire sous la pression de Frieda et l’impact des noms qui figurent sur les documents d’archives en sa possession. Un travail de maïeutique de la mémoire qui fait balancer entre attirance et répulsion les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

 

Pour ne rien arranger, Frieda démontrera à Jeff que les faits dont il se souvient ne sont qu’un trompe-l’œil. Contrairement à ce qu’il présumait alors, il n’avait été qu’un pion manipulé sur un échiquier géopolitique ordinaire, par des adultes bien plus malins que lui. L’hôtel Waldheim était en fait le terrain d’un jeu du chat et de la souris entre des agents de la Stasi et un réseau s’efforçant d’aider des intellectuels est-allemands à passer à l’Ouest.

 

Tout est à la fois surprenant et cohérent – à défaut d’être crédible – dans la vérité qui se dévoile avec de plus en plus de précision au fil d’un texte curieux, au rythme lent, mais plutôt captivant, où se mêlent la narration de Jeff, ses conversations, ses souvenirs, ainsi que ses états d’âme tortueux, dont certains semblent exprimés à voix haute devant Frieda.

 

Un mot sur l’écriture, sur laquelle je me suis plusieurs fois arrêté pendant ma lecture. Je n’ai rien contre le français bancal que l’auteur prête à la zurichoise Frieda, bien que je ne sois pas certain que les germanophones s’expriment ainsi dans notre langue. Pour le reste, l’auteur semble avoir une prédilection pour les phrases longues, parfois alambiquées, un peu désuètes. Elles renforcent l’atmosphère étrange du roman en freinant la lecture. Pourquoi pas ! Mais c’est un parti littéraire qui risque de ne pas plaire à tout le monde.

 GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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