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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

critique litteraire

Retour à Martha's Vineyard, de Richard Russo

Publié le 8 Décembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2020, 

Retour à Martha’s Vineyard est le dernier opus de Richard Russo, un écrivain très populaire outre-Atlantique. Plusieurs de ses romans ont été primés, notamment Le déclin de l’empire Whiting, un best-seller qui lui avait valu le prix Pulitzer, il y a une vingtaine d’années. Il est aussi l’auteur de scénarios de films et de séries adaptés de ses romans.

Martha’s Vineyard est une petite île au large de la côte Est des États-Unis. A l’instar de la presqu’île de Cape Cod et de l’île de Nantucket, toutes proches, elle se situe dans un secteur touristique très prisé.

Le titre français du roman est explicite. Trois anciens copains de fac, Lincoln, Teddy et Mickey, se retrouvent à l’âge de soixante-six ans, pour un séjour sur l’île, dans une maison appartenant à Lincoln, plus de quarante ans après y avoir déjà passé ensemble une semaine de vacances en 1971 à la fin de leurs études. Ils étaient alors accompagnés par une jeune femme, Jacy, dont ils étaient tous les trois amoureux… et dont ils avaient perdu la trace aussitôt après.

Leur amitié a survécu au nombre des années, mais l’absence de Jacy les obsède tous les trois. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi a-t-elle disparu ? Est-elle même encore vivante ? Chacun se demande si l’un des deux autres ne porte pas la responsabilité de sa disparition. A l’époque, ils avaient supporté l’idée qu’elle fût fiancée à un garçon qu’ils ne connaissaient pas. Aucun n’aurait admis qu’elle eût choisi l’un d’eux trois. Un point sur lequel ils semblent n’avoir guère évolué avec l’âge.

Tous les ingrédients d’un polar… Mais le livre n’est pas un polar. On attend impatiemment d’en savoir plus sur Jacy, mais l’histoire de la jeune femme, poignante à plus d’un titre, est tellement indépendante du reste de la fiction, qu’elle n’en constitue pas le dénouement.

Le titre original du roman est Chances are…. Il ouvre des pistes plus profondes que le titre français. L’expression « Il y a des chances que… » ou « Il est probable que… » sous-tend les thèmes abordés par l’auteur, contemporain de ses personnages. A la fin des années soixante, la jeunesse a cru pouvoir s’émanciper, créer un monde nouveau, ouvrir à chacun le choix de tracer librement son propre parcours. Quarante-cinq ans plus tard, Lincoln, Teddy et Mickey ne sont toutefois pas devenus autre chose que ce qu’il était probable qu’ils devinssent. Ils avaient cru à leur indépendance, mais ils ne sont pas parvenus à s’affranchir de l’emprise de leurs gènes et de leur vécu familial. Et Jacy s’en était rendu compte pour elle-même bien avant eux.

Lincoln, Teddy et Michael sont originaires d’horizons géographiques lointains (c’est très vaste, les USA !). Ils ont grandi dans des milieux socio-économiques et culturels très disparates. Les parents de Lincoln et de Teddy sont des petits bourgeois plutôt étriqués, le père de Mickey était un ouvrier fort en gueule, alors que Jacy a été élevée dans une famille huppée. Physiquement, physiologiquement et psychologiquement, les trois garçons ne se ressemblent pas. A vingt ans, on croit que l’amitié permettra de gommer les différences. Quarante ans plus tard, on constate que les différences sont inchangées et qu’il fallait l’éloignement pour préserver les liens.

Je ne peux pas juger de l’écriture de Richard Russo. J’ai trouvé le texte français heurté, la syntaxe sans finesse, le vocabulaire parfois approximatif. Certains développements m’ont paru traîner en longueur. Ma lecture n’a donc pas été fluide. Du coup, je ne me suis pas vraiment attaché ni intéressé aux personnages masculins et à leurs parcours, qui manquent d’ailleurs de romanesque. Seul celui de Jacy, tragique, a retenu mon attention.

Mes vingt ans, je les ai eus, moi aussi, en même temps que Jacy, Lincoln, Teddy et Mickey. Dans Retour à Martha’s Vineyard, j’ai apprécié de retrouver les ambiances, les tendances, les musiques du début des années soixante-dix. Et il n’est pas inutile de se rappeler les sales années de la guerre du Vietnam, lorsque les dates de naissance des appelés avaient été tirées au sort. Des appelés qui avaient deux fois plus de chances que les militaires de carrière de ne pas revenir. Chances are….

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Le Cœur synthétique, de Chloé Delaume

Publié le 8 Décembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Décembre 2020, 

Obtenir un grand prix littéraire pendant le confinement était peut-être une chance. Le Cœur synthétique, prix Médicis 2020, a fait beaucoup parler de lui. On a pu en connaître un peu l’histoire, elle promettait d’être croustillante. Adélaïde vient de divorcer après sept ans de vie commune, un choix assumé sous prétexte que son quotidien conjugal était devenu ennuyeux. La jubilation d’une liberté retrouvée s’effacera vite devant l’appréhension d’un célibat solitaire. Car Adélaïde ne conçoit pas de vivre sans être en couple avec un homme.

Hélas, ceux-ci sont rares. Les chiffres sont implacables, les femmes sont plus nombreuses. Rien qu’à Paris, elles sont plusieurs milliers à ne pas trouver de compagnon. Sur le marché de la rencontre amoureuse, la concurrence est rude. A quarante-six ans, Adélaïde ne se sent plus compétitive… Un simple problème de marketing ?

Ce serait comme au bureau ? Adélaïde est attachée de presse dans une maison d’édition. Là aussi, la concurrence est rude pour arracher un prix littéraire, seule façon de colmater les pertes sur un marché où il est plus rentable de publier de la chick-lit que de la poésie expérimentale.

Le problème d’Adélaïde est éminemment féminin. Autour d’elle, on est intellectuel.le, progressiste, bobo, féministe, et elle-même ne se voit pas autrement. Son problème est qu’elle aime les hommes et que ses velléités identitaires se heurtent à des aspirations sentimentales et romantiques de midinette fleur bleue. Une fleur bleue coupée et recoupée, qui craint d’être bientôt fanée et séchée, et qui part en quête désespérée d’un prince charmant introuvable.

L’auteure – j’ai du mal avec autrice – raconte sur un ton badin les pérégrinations d’Adélaïde, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, deux univers dans lequel tout ce qu’elle subit est pathétique et en même temps désopilant. Car il faut de l’humour pour supporter les contrariétés et y faire face. Le roman n’est pas une autofiction, mais on imagine ce qui relie les deux femmes.

L’ouvrage ne se limite pas à une narration romanesque. La solitude, l’isolement, le repli sur soi sont mortifères. Pour y échapper en l’absence d’une vie en couple, Chloé Delaume suggère aux femmes la sororité, une « solidarité fraternelle » en petit groupe, conçue pour durer à la vie à la mort, cimentée au besoin par le partage d’un rituel secret plus ou moins métaphysique.

Chloé Delaume. C’est le nom sous lequel l’auteure de ce roman très agréable à lire a construit son identité de femme et d’artiste complète. Son écriture est superbe, tout en légèreté et en simplicité. Aucun artifice visible dans la construction ni dans le style. Les chapitres et les phrases semblent venir naturellement, comme lorsqu’on se raconte une histoire à soi-même. Le ton est libre, juste, cru s’il le faut. Un rythme musical semble se dégager du phrasé, court, et je me suis pris à prononcer silencieusement ma lecture, comme quand on lit de la poésie. Virtuosité spontanée ou travaillée ?

Après mon sentiment de lecteur, je tiens à donner mon ressenti d’homme, et tant pis si je n’ai pas la légitimité pour, tant pis s’il s’agit d’une appropriation culturelle déplacée, car comme homme, je suis tout ce qu’il y a de plus détestable : blanc, pédégé, sexagénaire (et plus), hétéro, marié depuis quatre décennies et j’en passe…

J’ai lu Le Cœur synthétique en voyeur, comme une chronique d’échecs féminins annoncés. Je me suis amusé des mésaventures d’Adélaïde… mais elles m’ont aussi attristé. On a beau être un homme, on peut faire preuve d’empathie. Et s’imaginer soi-même lâché tardivement sur le marché de la rencontre… Un dernier point, sur lequel je m’inscris en faux : de nos jours, les femmes ont la possibilité de rester jeunes et belles, compétitives donc, bien au-delà de quarante-six ans...

Et puis n’y a-t-il pas d’autre solution à l’ennui que la rupture ?

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La petite Hongroise au manteau vert, de Cédric Charles Antoine

Publié le 22 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, lecture

Novembre 2020,

Cédric Charles Antoine n’est pas un écrivain comme les autres. Autrefois agent immobilier, ce quadragénaire a changé de mode de vie en se lançant, il y a six ans, dans l’écriture de romans. Il en assure lui-même l’édition, un travail à temps plein mené avec son épouse, selon une stratégie qu’il a finement élaborée et à laquelle il se tient avec constance.

Une stratégie qui repose sur l’écriture et la publication d’un livre par trimestre ; un rythme effréné qui exige beaucoup d’énergie et grâce auquel il s’est constitué un lectorat fidèle, une clientèle qui le suit et s’est attachée à lui. Autre élément stratégique, la publication exclusive sur Amazon / Kindle ; il en juge les algorithmes comme le meilleur atout promotionnel possible pour un auteur indépendant.

Il s’agit donc d’un processus totalement intégré d’écriture-édition-publication. Une démarche novatrice, qui semble marcher et durer. Bravo !

Je me suis intéressé à Cédric Charles Antoine, parce que des amies m’avaient conseillé l’un de ses romans, La petite Hongroise au manteau vert, publié début 2019. Après avoir salué l’approche professionnelle de l’auteur, voilà l’occasion de me faire une opinion sur ses qualités littéraires.

… J’aurais aimé aimer ce livre, si je puis m’exprimer ainsi.

La fiction imaginée par l’auteur met en scène deux femmes, en 2010, sur un bateau de croisière qui remonte le Danube. En fond de plan, l’histoire de la Hongrie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les événements tragiques qui l’ont marquée.

Anna rentre à Budapest, après vingt ans passés à Belgrade. Née dans les années trente au sein d’une famille d’aristocrates hongrois, elle a vu les siens outragés et dépossédés de leurs terres en 1946, lors de la prise de pouvoir des communistes, sous l’égide de l’URSS. Dix ans plus tard, Anna est en première ligne pendant l’insurrection populaire contre le régime, avant qu’elle ne soit écrasée par plusieurs centaines de chars soviétiques. La répression sera implacable et sanglante : procès expéditifs, exécutions arbitraires, emprisonnements expérimentaux. Anna vivra des moments très difficiles, qui se rappelleront incidemment à elle une trentaine d’années plus tard.

Viky, une jeune journaliste hongroise, fait la connaissance d’Anna dès son embarquement. En dépit de leur différence d’âge, les deux femmes sympathisent. Viky semble vouloir en savoir toujours plus sur le passé d’Anna, laquelle ne peut s’empêcher de lui raconter sa vie. Mais est-ce vraiment le hasard qui les a fait se rencontrer ?

Il y avait là matière à faire un roman historique intéressant et captivant. Dommage de devoir se contenter d’une construction un peu paresseuse. Au lieu d’être intégrés subtilement dans le corps du roman, en contrepoint sous forme de flashbacks, les mésaventures historiques vécues par Anna font l’objet de chapitres dédiés, baptisés avec une solennité un peu précieuse « livre des événements », et constituant une narration intégralement indépendante.

Dans ces chapitres-là, une prose ampoulée, pseudo-savante et redondante, s’attarde à développer sur plusieurs pages ce qu’on comprend dès la première, avec parfois des mots surprenants, mal adaptés, dissonants. A l’inverse, j’ai trouvé creux et insipides les dialogues des deux femmes. Des travers dans lesquels on peut tomber quand on écrit trop facilement et qu’on laisse sa plume ou son clavier bavarder, comme certaines gens qui parlent indéfiniment sans s’arrêter.

Le livre, un peu décevant, n’est pas vraiment déplaisant. Disons que ses défauts sont la conséquence structurelle de la stratégie productiviste de l’auteur.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Le Fil rompu, de Céline Spierer

Publié le 22 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2020,

Énormément de qualités littéraires dans ce premier roman d’une jeune scénariste nommée Céline Spierer, née à Genève et vivant à New York. J’en avais engagé la lecture sans idée préconçue, avec la réserve de rigueur lorsqu’on se lance dans l’inconnu, je l’ai terminée avec un réel enthousiasme.

Entre New York et l’Europe centrale, Le Fil rompu entremêle sur quatre cents pages les fils de plusieurs intrigues déroulées sur plus d’un siècle et bouleversées par les deux guerres mondiales. La construction du roman, méticuleusement élaborée, est ambitieuse et complexe, peut-être un peu trop. Dans cette fiction en forme de vaste puzzle, le risque est de désorienter le lecteur, notamment dans les cent ou cent cinquante premières pages, car l’auteure s’y montre aussi prolixe sur des personnages accessoires et leur vécu profond, que sur les personnages clés de la narration.

Mais finalement, une fois les pièces du puzzle toutes posées, les péripéties, dont certaines dénotent une belle imagination, s’avèrent d’une cohérence absolue.

Le scénario de surface est assez classique. New York, 2015. Une dame âgée d’origine étrangère vit en solitaire, au jour le jour, entourée d’objets qui pourraient raviver une mémoire de plus en plus lointaine. Elle se lie d’amitié avec un jeune voisin, intrigué par les secrets qu’il subodore dans son passé. La sensibilité du jeune homme, ses qualités d’observation et d’écoute lui permettront de reconstituer l’histoire de la vieille dame et de son ascendance.

Son histoire ne manquera pas d'expliciter, dans les toutes dernières pages, le mystère affiché en préambule du livre, celui des six tableaux d’un peintre inconnu, enlevés à prix d’or par un acheteur anonyme lors d’une vente aux enchères. La narration comporte aussi son « côté polar » avec, dans les premières pages, deux meurtres qui ne seront élucidés que bien plus tard.

Le cœur du roman est une sorte de saga, l’histoire de trois femmes d’une même lignée. La première, Katarzyna, une jolie femme blonde aux yeux bleus, quitte toute jeune la Pologne en 1913, secrètement enceinte. A New York, dans le Lower East Side, point de chute des immigrants européens, elle épouse un jeune homme juif brassant des affaires aussi illégales que prospères, et se convertit au judaïsme. Après sa mort brutale, vingt ans plus tard, leur fille Edith fait le chemin inverse et part en Pologne en quête d’un éventuel père biologique. La propre fille de celle-ci, Magda, née à la veille de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, devra à son apparence physique, qu’elle tient de sa grand-mère, de survivre à Dresde pendant la guerre dans des conditions stupéfiantes.

Trois femmes, trois destinées qui se suivent, mais en rupture, sans rien pour les relier ; trois tempéraments fondamentalement différents, que l’auteure analyse en profondeur avec une finesse subtile. Katarzyna, que l’on ne découvre qu’après sa mort, est une femme secrète et inaccessible. Edith, au caractère sombre et tourmenté, sera brisée par la guerre et l’occupation nazie. Magda, petite fille à la résilience inflexible, s’adaptera à toutes les circonstances, en observant les personnes qui l’entourent d’un même œil juste, lucide et froid.

Une immersion très bien rendue dans le New York d’avant les années trente et dans les territoires du Troisième Reich. Le vocabulaire est riche, la syntaxe légère. La prose de Céline Spierer est très soignée, tant pour s’insérer dans la tête et dans le cœur des personnages, que pour décrire les environnements. Sa qualité littéraire rend le roman très agréable à lire et de plus en plus captivant au fil des pages.

Une construction ambitieuse, une cohérence sans défaut, une écriture ciselée. Cela témoigne, chez l’auteure, de beaucoup de talent et de beaucoup de travail.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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American Dirt, de Jeanine Cummins

Publié le 6 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2020, 

Immense succès de librairie aux États-Unis, American Dirt est un cauchemar. Les aventures survenues aux personnages principaux du roman sont effectivement un cauchemar. Toute proportion gardée, sa lecture a été aussi un cauchemar pour moi. Je sais que ce commentaire me place en opposition frontale avec toutes les critiques que j’ai pu lire, mais je l’assume, je n’ai pas aimé ce livre.

Tout commence à Acapulco, une ville balnéaire mexicaine sur l’océan Pacifique, dont le nom, il y a encore vingt ans, était synonyme de paradis touristique. Aujourd’hui, elle est le terrain de jeux sanglants entre cartels de la drogue qui s’entretuent pour son contrôle, tout en s’affrontant aussi violemment à la police. C’est une des villes les plus dangereuses du monde.

Propriétaire d’une petite librairie à Acapulco, Lydia vit tranquillement avec son mari, journaliste d’investigation, et leur fils Luca, huit ans. Elle sympathise avec un client, Javier, un homme charmant, cultivé, attentionné, qui vient régulièrement papoter bouquins avec elle. Il s’avère toutefois que cet amateur de livres est le chef d’un des cartels les plus cruels et les plus puissants. Et voilà qu’un article du mari journaliste d’investigation déclenche une cascade de faits tragiques, et notamment le massacre de toute la famille. Lydia et Luca en réchappent miraculeusement.

On n’apprendra les préalables au drame que plus tard, dans des flash-back que ressasse Lydia sur sa route. Car s’estimant menacée de mort et croyant voir un affidé de Javier dans chaque individu croisé, elle a décidé de quitter clandestinement la ville avec son fils, à pied, sans bagages ni moyens ou presque, pour se rendre aux États-Unis, où elle compte un vague parent, perdu de vue depuis des années. Sur son chemin de 4 000 kilomètres – et 460 pages – son statut personnel se dissout en même temps que sa bourse se vide. Lydia et Luca finissent par fondre leur destinée avec celle d’autres migrants, originaires d’un peu partout en Amérique latine, fuyant misérablement la guerre, la pauvreté, la persécution, l’insécurité, la violence, l’intolérance et tout ce qui est intolérable.

Un cauchemar de près de deux mois pour Lydia et Luca, qui vont de ville en ville, pour une large part à pied, parfois en bus ou couchés sur le toit d’un train de marchandises, faisant étape dans les conditions sanitaires qu’on imagine. Lydia, terrorisée, n’accorde sa confiance à personne et ne se sent nulle part en sécurité. Un scénario un peu répétitif !

Les premières pages du roman m’ont fait entrer de plain-pied dans le massacre de la famille. Je n’ai pas eu le temps d’acquérir de l’empathie pour les malheureux personnages et je ne me suis donc pas placé dans le jeu de l’auteure, qui cherche à horrifier et à apitoyer les lecteurs. D’autant que des scènes terrifiantes du livre sont racontées dans un style appliqué, un peu naïf, de conte pour enfants. J’ai passé l’âge, à supposer que je l’aie jamais eu, d’être effrayé et bouleversé par l’histoire de Barbe-Bleue ou du Petit Poucet.

Selon le romancier Don Winslow, American Dirt vaudrait Les Raisins de la colère. On peut mettre en parallèle les circonstances humaines dramatiques qui ont inspiré les deux ouvrages, mais je n’ai pas retrouvé, chez Jeanine Cummins, la plume audacieuse ni le souffle épique de John Steinbeck. Et si, comme John Grisham, j’ai moi aussi très vite tourné les pages, c’est parce que je m’ennuyais de toujours relire les mêmes péripéties, avec leurs inévitables et prévisibles rebondissements.

Dans une postface, l’auteure se déclare sensible aux aspects humanitaires d’un phénomène tragique, qui touche dans le monde des centaines de milliers de personnes en déplacement et en souffrance. Comment ne pas l’être ? Son manuscrit avait fait l’objet d’enchères incroyables entre plusieurs éditeurs. L’enjeu ? La publication, dans l’air du temps, d’un grand roman social compassionnel écrit par une femme blanche sur une malheureuse « populace brunâtre ». S’en est suivie une polémique en boomerang, de la part de Mexicains qui s’estiment injustement montrés du doigt et de migrants qui dénoncent une « appropriation culturelle » illicite. Ça aussi, c’est dans l’air du temps.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

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Nickel Boy, de Colson Whitehead

Publié le 6 Novembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Novembre 2020,

Nickel Boys est un roman, mais ce n’est pas une simple fiction imaginée dans le but de distraire des lecteurs. Le livre a aussi vocation à servir de témoignage historique. Un témoignage à charge contre un phénomène dont on voudrait croire qu’il a aujourd’hui disparu ou presque, le racisme systémique de l’Amérique des Etats du Sud, celle des anciens Etats confédérés, dont une partie de la population blanche n’avait jamais accepté d’avoir perdu la guerre de Sécession et d’avoir aboli l’esclavage.

Dans chacun de ces États, des lois dites « Jim Crow » avaient été promulguées, dès la fin du dix-neuvième siècle, pour maintenir les populations noires et indiennes sous un joug institutionnel les empêchant de bénéficier de leurs droits civiques. Jusqu’au milieu des années soixante, ces Etats ont pratiqué une ségrégation ignoble, fondée sur une pseudo-supériorité raciale, alors que les revendications afro-américaines ne cherchaient qu’à obtenir des droits légitimes, sans aucune velléité à dominer ou à éliminer la population blanche.

Le roman est inspiré de faits réels, notamment de la découverte de corps ensevelis dans des terrains ayant appartenu à une ancienne école disciplinaire pour jeunes délinquants, en Floride.

Années soixante. Nickel est un établissement pour mineurs, qui tient à la fois du centre éducatif fermé et du camp de redressement. Les Blancs et les Noirs sont logés dans des bâtiments différents. Ils n’utilisent pas les installations sportives aux mêmes horaires. Les jeunes Blancs disposent d’équipements et de vêtements neufs, qui sont transférés aux jeunes Noirs lorsqu’ils sont usés.

Elwood est un adolescent noir à l’état d’esprit constructif. Il croit au travail, à la morale et à la justice. Il adhère aux discours du révérend Martin Luther King qui prêche une attitude positive et l’amour du prochain. Il a confiance en son avenir personnel et il est heureux d’être admis à l’Université. Mais parce qu’il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, Elwood se retrouve enfermé à Nickel.

A Nickel, toute déviance, toute incartade, toute protestation est punie. Toute plainte aussi. Pour punition, les jeunes détenus noirs peuvent subir des sévices ou des tortures d’une extrême barbarie. Les flagellations par un personnel pénitentiaire qui s’en donne à cœur joie et qui n’a rien à envier à des gardiens de camps nazis peuvent aller jusqu’à la mort. On enterrera le cadavre clandestinement. On dira à la famille que le détenu s’est évadé et qu’il a disparu dans la nature. La souffrance, la terreur et l’humiliation briseront définitivement ceux qui auront survécu sans avoir la résilience appropriée. Alcool, drogue, dépression, misère seront leur destinée.

Pendant sa détention, Elwood fait la connaissance de Turner, un autre jeune Noir. Ils sympathisent, mais ils sont tellement différents dans leur manière de se comporter, que leur amitié sera entravée par une sorte de réserve réciproque, jusqu’au jour où...

Certaines scènes sont insoutenables. La lecture est parfois difficile, car les péripéties ne sont pas narrées de façon linéaire, mais en boucles qui se ferment sur une réalité centrale, toujours la même, la punition. Et quelle punition !... Des spirales infernales où s’enfoncent les jeunes résidents. On ne peut s’empêcher d’éprouver de la répulsion pour les tortionnaires, de la sympathie et de la compassion pour Elwood, un peu de méfiance pour Turner. Ces deux-là sont prisonniers d’un système où leur couleur de peau les rend forcément coupables. Quel sort l’auteur leur réserve-t-il ?

L’épilogue prend à contrepied. Il aurait pu être une boucle négative de plus, et surprise, il apporte un oxygène qui commençait à manquer.

Colson Whitehead est un journaliste et romancier afro-américain de cinquante ans, né à New York dans une famille bourgeoise, diplômé de Harvard. Nickel Boys lui vaut un deuxième prix Pulitzer, trois ans après Underground Railroad. Une double récompense qui le met au niveau de très grands romanciers américains comme William Faulkner et John Updike.

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La dernière interview, d'Eshkol Nevo

Publié le 19 Octobre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2020, 

Dès sa première page, le roman intrigue par sa forme. Il dérange, même… puis on s’habitue. Un roman, cet ouvrage nommé La dernière interview ? Et pourquoi pas ! Le livre se présente sur cinq cents pages comme une somme des réponses de l’écrivain israélien Eshkol Nevo à des questions qui auraient pu lui être postées par des internautes. Et l’ensemble des réponses équivaut indéniablement à une narration cohérente, à une comédie dramatique dont les personnages vivent des situations qui se tiennent.

L’exercice m’a rappelé Feu pâle de Nabokov, un roman dont la narration est nichée dans les longs commentaires d’un poème. (Voir ma critique de Feu pâle en juillet 2015).

La dernière interview met en scène un écrivain israélien de quarante ans, marié trois enfants, que le délitement de sa sphère familiale inquiète au plus au point et dont la politique de son pays, auquel il est très attaché, pose parfois des problèmes de conscience. L’histoire comporte une importante part d’autobiographie, bien que l’auteur apparaisse souvent derrière le narrateur pour expliquer que tout ce qu’il raconte ne lui est pas forcément arrivé. Un débat littéraire souvent rebattu depuis Proust qui, il y a cent ans, ne voulait pas être confondu avec le narrateur d’A la recherche du temps perdu.

Même si des proches d’Eshkol Nevo pourraient se prononcer avec plus de pertinence que moi, les vies privées et professionnelles de l’auteur et du narrateur sont semblables, leurs opinions politiques aussi. En point d’orgue de la confusion ou de la mystification, ils ont tous deux pour grand-père Levi Eshkol, Premier ministre d’Israël de 1963 à 1969, à la tête de l’Etat lors de la guerre des Six-Jours, un pionnier sioniste travailliste dans la ligne et l’esprit de David Ben Gourion qui le précéda au pouvoir et de Golda Meir qui lui succéda.

Alors, autobiographie totale ou partielle ? Vérité ou fiction ? Le narrateur – à moins que ce ne soit l’auteur – sème le trouble : « Plus je mens d’un point de vue biographique, plus je m’approche de la vérité profonde ». Il avoue une sorte de déformation professionnelle, qui le conduit à inventer sans cesse des histoires, à s’approprier des aventures vécues par d’autres et donc à privilégier l’ambiguïté, tant sur lui-même que sur ses personnages. Il en résulte que ses proches – à commencer par Dikla, sa femme – ne savent plus qui il est vraiment et ils n’en peuvent plus…

Questions et réponses, donc. Ces dernières peuvent être très courtes, quelques mots, ou très longues, de nombreuses pages, émaillées de digressions et d’anecdotes, parfois surprenantes, souvent drôles. Mais l’envie de faire rire peut dissimuler une tristesse insondable.

Et finalement le livre est passionnant. Le lecteur que je suis – j’ai bien dit le lecteur – s’est trouvé une forte empathie avec le narrateur – j’ai bien dit le narrateur – dans son angoisse et son désespoir de voir sa femme et ses enfants lui échapper. « La véritable histoire, écrit-il, n’est pas celle d’un homme qui doit se réconcilier avec une femme qu’il a peur de perdre, mais celle d’un homme qui tarde à comprendre qu’il l’a déjà perdue ». Terrible aveu de lucidité ou ultime tentative de conjurer le sort ?

Sous la plume du narrateur, Dikla est belle, aérienne, subtile. Toujours ! Il évoque à plusieurs reprises sa silhouette élancée, la grâce de ses mouvements, sa longue chevelure soyeuse, sa sensualité, sa finesse d’esprit. Malgré leur crise conjugale, jamais aucun propos négatif à son égard.

Derrière le roman et sa forme surprenante, une ode désespérée écrite par un homme pour la femme qu’il aime.

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Impossible, d'Erri de Luca

Publié le 19 Octobre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Octobre 2020, 

D’Erri de Luca, j’avais beaucoup aimé Le Tort du Soldat, un livre dont j’ai publié la critique début 2017 et dans lequel, après avoir explicité sa passion pour le yiddish, l’auteur imaginait les élucubrations d’un ancien criminel de guerre nazi et de sa fille, rencontrés par hasard dans une auberge de montagne.

La montagne ! Un lieu où tout prend sens pour cet alpiniste chevronné qu’est Erri de Luca, un écrivain autodidacte napolitain humaniste et altermondialiste, dont la biographie est tellement extraordinaire (au sens propre du terme !), que je ne peux pas la rapporter ici en trois lignes.

Dans Impossible, tout part d’une chute mortelle dans les Dolomites. Au cours d’une randonnée, le narrateur a bien vu, au loin, un homme le précédant sur son chemin et parvenant à ce qu’on appelle une vire, un passage très étroit et dangereux, entre paroi escarpée et précipice. Arrivé à son tour au même endroit, il a aperçu, en contrebas, au fond sur des rochers, les traces d’une chute. Il a appelé les secours…

C’est ce qu’il explique, en réponse à des questions qui lui sont posées. Nous sommes dans le bureau d’un juge d’instruction qui l’accuse de meurtre. Ce magistrat n’a aucune preuve, mais il a la conviction que son vis-à-vis a poussé la victime en toute conscience dans le précipice.

L’enquête montre que l’homme tombé et le narrateur avaient été membres du même groupement activiste d’extrême gauche dans les années soixante-dix, une période qu’en Italie on a appelé « les années de plomb ». Les deux hommes auraient même été très liés, ce que reconnaît l'accusé.

Mais l’autre homme avait un jour rejoint le camp des « repentis », dénoncé ses camarades, leur valant une lourde condamnation, obtenant pour lui-même une libération anticipée, accompagnée d’un programme de protection avec une nouvelle identité. Le narrateur déclare avoir ignoré que cet homme, qu’il n’avait aperçu qu’au loin, était celui qui l’avait trahi quarante ans plus tôt. Il s’agit pour lui d’une coïncidence. Le magistrat estime qu’une telle coïncidence est impossible.

Les chapitres sont alternativement des comptes-rendus d’audience et des lettres du narrateur à la femme qu’il aime, où il commente ses face-à-face avec le magistrat, un interrogatoire qui tourne au débat sur des thèmes philosophiques : l’amitié, la solidarité, la renonciation, le reniement, la trahison ; sans oublier l’oubli et la vengeance. Le magistrat devrait avoir la partie belle face à un homme accusé et placé en détention provisoire. Mais c’est sans compter sur l’écart de pratique et de maîtrise entre deux hommes habitués aux joutes verbales, mais dont l’un a le double de l’âge de l’autre.

Le livre, que l’on ne peut pas lâcher tout au long de ses cent soixante-dix pages, se lit comme un « récit à suspense », expression équivalente à « thriller », selon un blogueur ayant commenté l’un de mes propres romans. Le style, épuré à l’extrême, est d’une fluidité parfaite. Les lettres à la femme aimée, qu’il appelle Ammoremio, sont touchantes.

Le narrateur est à l’évidence un double de l’auteur : même âge, même goût pour la montagne, même engagement à l’extrême gauche… et même réticence à condamner les crimes perpétrés dans les années soixante-dix au nom d'une lutte armée révolutionnaire, qu’il se borne à archiver comme appartenant à une époque révolue.

J’en profite pour préciser que contrairement à ce qu’ont pu penser quelques lectrices et lecteurs de mon roman La Tentation de la vague, je n’ai jamais été un militant ni même un sympathisant de l’extrême gauche.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Betty, de Tiffany McDaniel

Publié le 27 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020,

En dépit des quelques épisodes tragiques ou révoltants racontés par Betty, ce livre est une bénédiction, une évasion dans un monde enchanté pas forcément enchanteur, une tisane magique à l’instar de celles que son père, Landon Carpenter, concocte pour les gens du voisinage.

Les parents de Betty auront eu huit enfants, dont deux sont déjà morts et enterrés lorsqu’elle naît en 1954. L’histoire commence bien avant, à la fin des années 30, par la rencontre insolite d’Alka et de Landon, puis par leur décision non moins insolite de se marier. Alka est une toute jeune fille issue d’une famille de petits Blancs établie dans le sud de l’Ohio. Landon, plus âgé, est de parents Cherokee et cela se voit sur son visage.

Après quelques années d’errance, les Carpenter, qu’il faut bien qualifier de famille marginale, s’installent à Breathed, un village en bordure d’une forêt luxuriante, dans une maison délabrée mise à leur disposition par son propriétaire, un original portant son poids de malheur et ami d’enfance de Landon. Insolite sera la vie qu’ils y mèneront.

J’ai dit insolite, comme c’est bizarre ! Il faut pourtant savoir que le sud de l’Ohio n’est pas le sud du paradis, à moins d’avoir la tête dans les étoiles, comme Landon, qui s’efforce d’amener Betty à ne jamais omettre de contempler le ciel. Car dans leur vie de tous les jours, le père et sa fille qui lui ressemble trait pour trait sont en butte au racisme endémique de certains habitants du village. Ils entendent des commentaires aussi bêtes que méchants, inspirés de clichés de westerns et de bandes dessinées.

Alors pour surmonter les meurtrissures quotidiennes de l’âme, pour oublier aussi les privations matérielles et évacuer la tristesse de l’absence d’espérance, rien de tel que les contes merveilleux, les mythes cherokees que Landon réinvente pour ses enfants et qui susciteront la vocation d’écrivain de Betty.

Mais les jolies histoires ont un temps. En passant de l’enfance à l’âge adulte tout au long des sept cents pages du roman, Betty verra la lumière de son père décliner peu à peu. Elle découvrira que personne dans la famille ne peut s’affranchir de démons intérieurs ou de secrets effroyables dont il faut supporter le poids.

Landon Carpenter, un père aimant à l’imagination infinie, connaît la nature mieux que quiconque, mais il peine à s’insérer dans la société et ce n’est pas que la faute des autres. Alka, une mère imprévisible et perturbée, est toujours à la recherche d’un équilibre d’adulte. Landon, son fils aîné, est aussi le fils de son père. La douce, trop douce Fraya lutte contre le manque d’air. Flossie, jolie et virevoltante, croit à un destin hollywoodien. Trustin, le petit garçon calme qui dessine des orages au fusain, avait tout pour devenir un artiste. Et Lint, qui parle en hachant les mots, donne aux cailloux des yeux qui permettent de voir les démons.

Betty, la petite Indienne, est la seule de la fratrie à devoir assumer son héritage cherokee. Elle rêvera longtemps de devenir blanche et blonde, comme sa mère et ses sœurs. Les drames et les révélations la conduiront à mettre fin à ses chimères d’enfant, à prendre conscience des talents transmis par son père et à chercher dans l’écriture le sentiment d’accomplissement de soi, qui lui permettra de « refuser l’ambition de la haine »

Tiffany McDaniel est une jeune romancière et poétesse d’origine cherokee. Elle s’est inspirée de la vie de sa mère pour écrire le roman de Betty. Son écriture est d’une fluidité envoûtante. Son vocabulaire est d’une richesse poétique sans cesse renouvelée. La traduction de François Happe mérite d’être saluée, car le texte français est si naturel qu’il donne l’impression d’être l’original. Et l’on sait pourtant comme il est difficile de transposer le langage parlé populaire d’outre-Atlantique.

Un très grand livre, à la portée de tous.

GLOBALEMENT SIMPLE  ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Arrive un vagabond, de Robert Goolrick

Publié le 27 Septembre 2020 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2020, 

Shakespeare et les autres n’ont pas attendu les Rita Mitsuko pour composer des histoires d’amour qui finissent mal en général. Les amants croient au paradis et se retrouvent en enfer… Dans Arrive un vagabond, l’histoire que raconte Robert Goolrick se termine elle aussi tragiquement.

L’enfer, c’est parfois au début, dans l’enfance, qu’on y est plongé. Les parents de Robert Goolrick font la fête à en perdre la raison. Un jour, après trop d’alcool, son père lui fait subir l’indicible. Il a quatre ans. Son parcours sera atypique. A trente ans, devenu à New York une star de la pub, il se met à gagner des sommes folles qu’il dépense à son tour en alcools, drogues, fêtes et orgies diverses, en compagnie de jet-setters et de prostitué(e)s ; il aurait fréquemment croisé D. Trump et J. Epstein. Mais à la cinquantaine, du jour au lendemain, il est viré, « fired ! »… Il se retrouve seul, sans un rond, et se met à écrire des romans, dont plusieurs sont à connotation autobiographique. Aujourd’hui septuagénaire, il vit seul avec ses deux chiens en Virginie.

Arrive un vagabond n’est pas un roman autobiographique. L’intrigue se situe en 1948 et 1949 à Brownsburg, un village tranquille de Virginie. Les habitants sont des gens simples, satisfaits de leur sort, chacun se tient à sa place, les relations sont apaisées. La plupart sont blancs, mais quelques familles de gens de couleur vivent entre elles, dans leur quartier. Les deux communautés vivent côte à côte, sans heurts malgré les évidentes inégalités sociales.

Au cœur du village et de l’histoire, une famille exemplaire. Will est propriétaire de la boucherie, où tous viennent s’approvisionner. Avec Alma, sa femme, ils sont accueillants, bienveillants et ils s’efforcent de donner une bonne éducation à Sam, leur fils unique, cinq ans.

Arrive alors à Brownsburg un étranger, Charlie, un homme qui trimballe avec lui son lot de mystères et les marques d’un passé chaotique. Il cherche un endroit pour poser ses maigres bagages. Un vagabond, en somme, mais un bel homme, d’une virilité de bon aloi, affichant bon sens, bonnes mœurs, bonne moralité. Financièrement, il ne semble pas démuni. Bref, sa décision de s’installer à Brownsburg ne suscite, de la part des femmes et des hommes du village, que des avis très positifs.

Dans une maison isolée vit Sylvan, une très jeune et très jolie femme issue d’une famille arriérée. Elle est mariée à un butor riche, gras et vaniteux, pour lequel la beauté de sa femme n’est qu’une marque de standing. Sylvan est obsédée par les vedettes d’Hollywood – Lauren Bacall, Lana Turner, Joan Crawford… – dont elle épluche la vie dans les magazines et dont les coiffures, tenues et manières lui servent de modèles pour la vie de tous les jours à Brownsburg. Pour la population, et notamment les hommes, l’effet est ravageur.

Charlie… Sylvan… Un homme capable de tout sacrifier à ses désirs et une femme enfermée dans une bulle fantasmatique... Que voulez-vous qu’il arrivât ?

L’intrigue se met en place lentement, sur un faux rythme, dans une atmosphère qui devient d’autant plus irrespirable, que Sam, le petit garçon auquel Charlie voudrait transmettre des savoirs et des valeurs comme s’il en était le père, assiste sans tout comprendre aux instants qui les emportent vers le drame annoncé.

Charlie avait pourtant relevé la spécificité des prêches religieux. Dans ce qui sert d’église à la population noire, on chante le paradis avec enthousiasme, alors que chez les Blancs, on menace de l’enfer les pécheurs. C’est ce qui déclenchera le drame. La peur de l’enfer, voilà ce qui finit par y précipiter le meilleur des hommes, un innocent, parce que chez ces gens-là, on ne pèche pas, monsieur, on ne pèche pas… on prie.

Une prose d’un lyrisme tourmenté, sauvage, presque dissonant. La vie n’a pas arraché la poésie du cœur de Goolrick, comme il l’écrit lui-même pour Charlie. Mais elle a tout mis à vif.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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