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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

critique litteraire

Il était une fois à Hollywood, de Quentin Tarantino

Publié le 28 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

S’il est courant qu’un film soit l’adaptation d’un roman, il est rare, à l’inverse, qu’un roman s’inspire d’un film. Le livre Il était une fois à Hollywood a particulièrement attisé ma curiosité, car le film, que j’avais vu lors de sa sortie, doit une partie importante de son succès à des effets visuels et sonores spectaculaires, difficiles à transposer dans l’écrit. C’est de surcroît le cinéaste lui-même, un grand parmi les grands, qui prend la plume.

Pour Quentin Tarantino, être cinéaste est une mission intégrale et indivisible. Son champ réunit scénario et dialogues et réalisation et production (… et peut-être même encore d’autres spécialités). Mais un film est encadré par son format type, par ce que le public en exige, et au final, la production impose des limites. Impossible notamment de s’attarder à fouiller indéfiniment les états d’âme des personnages. Le réalisateur n’a pas pu exploiter tout ce que le scénariste-dialoguiste avait imaginé, voilà pourquoi le cinéaste a éprouvé le besoin de s’exprimer en romancier. Une manière de se poser face à un espace infini, car le lecteur a tout son temps.

Le livre et le film s’inspirent d’un épouvantable fait divers, qui me fait frissonner aujourd’hui encore, le meurtre sauvage en 1969 de la très belle et talentueuse actrice Sharon Tate, enceinte de huit mois, épouse du jeune réalisateur Roman Polanski. Les tueuses et les tueurs, drogués, étaient membres d’une secte de hippies manipulés par un gourou, Charles Manson, un délinquant crasseux et frustré.  

Mais Tarantino a l’habitude d’insérer des fictions dans des histoires vraies dont il réécrit le dénouement. Le 9 août 1969, dans le livre comme dans le film, Sharon Tate se porte très bien, merci pour elle. Le film va même jusqu’à exhiber complaisamment une neutralisation sanglante des hippies, dans l’esprit du massacre jouissif d’Hitler et des dirigeants nazis par les Inglorious Basterds. On ne retrouve pas cette scène hyperviolente dans le livre. Les péripéties mettent juste l’accent sur les antagonismes malsains opposant, dans les années soixante, le microcosme bien établi et néanmoins déjanté d’Hollywood, versus le mouvement contestataire de la contreculture hippie et ses dérives.

Des années qui consacrent aussi une forme de renouveau du cinéma américain, après une longue période de production massive presque standardisée de westerns et de polars de série B. On touche là au vrai thème du livre, dédié au portrait en profondeur de deux personnages fictifs du microcosme, Rick Dalton et Cliff Booth (interprétés respectivement dans le film par Leonardo DiCaprio et Brad Pitt).

En jouant des rôles de héros dans de multiples nanars pendant une quinzaine d’années, Rick Dalton avait atteint un bon niveau de notoriété et de prospérité. Il avait ainsi pu acquérir une belle maison sur les collines bordant Hollywood, l’occasion d’être le voisin de nouvelles stars en vogue, comme Polanski et Sharon Tate. Mais les temps changent et Rick ne trouve plus que des rôles de « méchant » dans ce qu’on a appelé des westerns spaghetti. Alors il gamberge et s’efforce de dissimuler son alcoolisme, en tout cas les jours de tournage. Cliff Booth avait été la doublure cascade de Rick, il n’est plus que son chauffeur, son homme à tout faire et néanmoins son ami. Ancien héros de la Seconde Guerre mondiale, il traînait sur les plateaux une réputation de brute et même de tueur. Il n’est certes pas du genre à s’en laisser conter, mais en même temps, ce fin psychologue est observateur, intelligent et cohérent. Il prend la vie comme elle vient et on peut compter sur lui dans les moments difficiles.

Un rythme enlevé, des scènes surprenantes, des allers-retours inattendus dans un passé historique, des dialogues savoureux, parfois hilarants : Tarantino sait s’y prendre pour captiver son lecteur. Il dépeint avec empathie des personnages fictifs ou réels, qui, comme tous les êtres humains, masquent leurs faiblesses derrière une façade de circonstance. Il prend aussi plaisir à étaler, tantôt avec tendresse, tantôt avec férocité, une immense culture cinématographique, dans laquelle on n’est pas forcé de toujours trouver de l’intérêt.

A cette réserve près, le roman m’a réellement emballé et me donne l’envie de revoir le film… Peut-être ensuite voudrai-je relire le roman !

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Au printemps des monstres, de Philippe Jaenada

Publié le 28 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

L’écrivain Philippe Jaenada donne à son œuvre littéraire un genre qui lui est propre. Il s’intéresse à des affaires criminelles anciennes et classées – des « cold cases » –, sur lesquelles subsistent des zones d’ombre. Il se lance alors dans des investigations fouillées durant plusieurs mois, allant sur le terrain, épluchant les déclarations des parties prenantes, rencontrant les enquêteurs et les témoins de l’époque – ceux qui vivent encore ! – ratissant les archives de la presse. S’appuyant sur les éléments réunis, il écrit le récit de l’affaire en lui donnant une forme romanesque. Il y met en évidence les discordances et les anomalies de la version officielle, invitant le lecteur à se faire sa propre opinion sur la culpabilité ou l’innocence des prévenus. Il n’oublie pas de se mettre aussi en scène tout au long de ses recherches, avec un sens de l’autodérision qui ne manque ni d’humour ni de narcissisme.

L’arrestation et la condamnation du dénommé Lucien Léger, surnommé l’Etrangleur, ne m’étaient pas inconnues. Bien qu’ancienne, son affaire remontait de temps à autre à la surface : un entrefilet dans la presse écrite, un mot lors d’un journal télévisé, pour mentionner la révision de son procès ou sa libération conditionnelle. Quant au petit Luc Taron, sa victime, je n’ai jamais oublié son nom. J’avais quinze ans en 1964, lorsque son corps fut retrouvé dans une forêt. Nous n’avions pas la télé, je ne lisais pas Le Figaro que recevait mon père, je n’écoutais la radio qu’à l’heure de SLC Salut les copains, et justement, le meurtre était évoqué, très sommairement, lors des flashes d’info d’André Arnaud. Le jeudi, j’allais déjeuner chez mes grands-parents, où je me précipitais sur France-Dimanche ou Ici-Paris, des journaux à scandales de l’époque, avec de grandes photos en noir et blanc. J’avais ainsi découvert et gardé en tête le portrait de Lucien Léger, mais je n’avais jamais lu les articles en détail, étant plus intéressé par les potins consacrés à la vie mouvementée de Brigitte Bardot ou de Liz Taylor.

C’est donc dans Au printemps des monstres, sous la plume de Jaenada, que j’ai perçu le climat de psychose hallucinant des débuts de l’affaire, en juin 1964, suscité par la cinquantaine de messages provocateurs adressés par l’Etrangleur à la presse, à la police, jusqu’au ministre de l’Intérieur.

La première partie du livre est consacrée à l’historique intégral de l’affaire, tel qu’on a pu la vivre à l’époque : la découverte du corps, les premières enquêtes, les fameux messages, l’arrestation de Léger, sa détention, sa libération quarante-et-un ans plus tard, jusqu’à sa mort, puisqu’après avoir avoué, il s’était rétracté, inventant jusqu’à son dernier jour des scénarios à dormir debout, auxquels personne (ou presque) n’aura cru. Trois cents pages au rythme endiablé, au contenu surprenant et captivant.

Dans une deuxième partie, l’auteur s’attache à démontrer l’irréalisme de la version officielle de l’accusation, ayant conduit au verdict du jury. Il oriente son enquête vers des personnages tiers, minables, plus que troubles et même carrément infects – dont le père de la petite victime –, qui auraient plus ou moins manipulé Léger. Au lecteur de se faire une opinion sur ce qu’il s’est réellement passé la nuit de la mort de l’enfant. Trois cents pages intrigantes, mais touffues et parfois redondantes.

A l’instar de la couverture, la dernière partie de l’ouvrage est curieusement consacrée à Solange, l’épouse de Lucien Léger, une femme de faible constitution, tant au plan physique que psychologique. La compassion très sentimentale qu’éprouve Jaenada pour cette femme morte en 1970 l’amène à lui dédier, comme en hommage à sa destinée si particulière, cent cinquante pages que j’ai fini par trouver ennuyeuses et répétitives.

L’écriture de Philippe Jaenada est simple, accessible, très agréable. Sur un ton décontracté, il multiplie les digressions, usant et abusant de parenthèses, qui ralentissent la lecture en l’aérant. Il y insère le feuilleton de ses démarches personnelles, très approfondies, sur les traces laissées par les personnages cinquante ans plus tôt. Il y glisse le quotidien de sa vie privée, notamment ses problèmes de santé.

Pour conclure en prenant le risque de me répéter, j’ai aimé passionnément la première partie, menée tambour battant ; comme le public de l’époque, j’ai tout pris au premier degré. La deuxième partie, moins fluide, était évidemment incontournable. J’ai des doutes sur l’intérêt de la troisième.

DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

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Solomon Gursky, de Mordecai Richler

Publié le 8 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

Publiée en 1989 par l’écrivain montréalais Mordecai Richler, Solomon Gursky est une fabuleuse saga consacrée à une dynastie fictive de Juifs canadiens devenus richissimes grâce au développement d’un conglomérat financier familial tentaculaire, brassant spiritueux, hôtellerie, immobilier… La saga des Gursky s’étend depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Elle illustre aussi l’histoire du Canada – ou tout au moins une histoire de la communauté juive au Canada –, dont l’immense territoire fut jadis considéré comme une terre promise par ceux qui en acceptaient la loi de la jungle et les extrêmes rigueurs climatiques. La faible densité de sa population et son bas niveau culturel encourageaient la propagation de toutes sortes de mythes, de mystères et de mystifications.

Tout commence par les stratagèmes incroyables d’Ephraïm Gursky, un petit malfrat d’origine russe, très imaginatif et manipulateur. Passé par les geôles londoniennes, il a débarqué sans le sou dans le Grand Nord. Plus tard, ses petits-fils, Bernard, Solomon et Morrie, tirent avec beaucoup de cynisme et d’habileté un immense profit des lois de la Prohibition. La saga se poursuit dans l’univers de la grande finance moderne, tandis que « filles et fils de » cherchent à se faire une place dans le groupe familial, sans renoncer pour autant à leurs lubies de gosses d’ultra-riches.

Pour reconstituer et nous livrer l’histoire des Gursky, l’auteur confie l’enquête à un écrivain alcoolique, Moses Berger, qui y consacrera plusieurs décennies. Enfant, il entendait souvent ses parents et leurs amis s’interroger sur ce qui avait bien pu se passer entre Solomon et son frère Bernard. Découvrant la famille en 1942, à l’âge de onze ans, Moses aura été à ce point fasciné, qu’il sacrifiera sa vie privée et son talent d’écrivain, pour tenter d’écrire une biographie de Salomon Gursky, disparu en 1934 dans l’explosion mystérieuse de son avion personnel.

Les dates, les dates ! Important de les relever ou de noter les événements permettant de s’y retrouver, car il ne faut pas compter dans cette narration sur une succession de péripéties chronologiques. (Pour ne pas perdre le nord en lisant ce texte foisonnant de plus de six cents pages, où traînent quelques mots de yiddish et d’inuktitut, il peut être utile de se raccrocher à des analyses et à des commentaires de lecture). Rêveur, brouillon et souvent entre deux whiskys, Moses plane d’une année à une autre, erre d’une extrémité du Canada à l’autre, avec quelques sauts à Londres ou à New York – sans oublier le Grand Nord –, à la recherche de souvenirs, de témoignages et d’archives, qu’il te laisse, lectrice, lecteur, le soin de compiler.

Dans cette comédie humaine intrigante et passionnante, parsemée d’embrouilles ahurissantes et d’instantanés souvent hilarants, Mordecai Richler brosse des portraits de personnages truculents. Bernard Gursky n’est pas le plus sympa ; « Monsieur Bernard » est un prédateur sans foi ni loi, lâche, menteur ; son comportement ridicule m’a fait penser à Louis de Funès dans ses rôles cultes. Pas de pitié non plus pour un contrôleur des douanes zélé et grotesque, qui poursuit les Gursky de sa haine étriquée et inextinguible ; « Je les aurai un jour, je les aurai ! », semble-t-il se promettre.

Plus généralement, lectrice, lecteur, si tu fréquentes la communauté juive, que tu en fasses partie ou pas, tu ne pourras pas t’empêcher de pouffer de rire en découvrant certaines répliques et certaines scènes. Juif lui-même, Mordecai Richler fit pourtant grincer des dents autour de lui : quelle idée saugrenue, que de mettre en avant une fortune de famille juive bâtie depuis le début sur des trafics indignes ! L’un des personnages du livre répond par anticipation que ce type de réussite patrimoniale a existé partout et de tous temps : « Il suffit de creuser un peu dans le passé de n’importe quelle famille noble pour (en) découvrir le fondateur aux mains sales, l’assassin. »

Qui était finalement Solomon Gursky ? Sans doute un escroc de haut vol, peut-être même un assassin, mais aussi un séducteur, malin, insaisissable, à la manière d’un Arsène Lupin. Est-il vraiment mort dans l’explosion de son avion ? Moses se souvient d’un journal intime où il aurait lu : « Je t’ai un jour dit que tu n’étais rien d’autre que le fruit de mon imagination. Tant que tu existes, je dois donc continuer d’exister ». Mais on connaît Moses, était-il alors à jeun ?… Et puis, tu sais, les écrivains !…

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Mendelssohn est sur le toit, de Jiri Weil

Publié le 8 Septembre 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Septembre 2021,

Avant d’être abominables, les nazis se montrèrent d’abord grotesques, puis absurdes. C’est le crescendo suffocant dans lequel la plume de l’écrivain tchécoslovaque Jiri Weil (1900-1959) nous enserre lors de la lecture de Mendelssohn est sur le toit, un roman dont les péripéties se situent à Prague pendant la Seconde Guerre mondiale, plus précisément entre 1941 et 1943.

Lorsqu’en septembre 1941, Reinhard Heydrich est nommé par Hitler à la tête du Protectorat de Bohème-Moravie (grosso modo la République tchèque actuelle), il est aussi depuis plusieurs années responsable de l’appareil répressif du Reich. C’est à ce titre qu’il est investi de la mission de mettre au point une solution finale à la question juive en Europe. Prague constituera donc un terrain d’expérimentation pour cet homme de trente-huit ans à l’insensibilité et à la cruauté sans pareil. Il y fera régner la terreur, il y engagera un processus méthodique d’arrestation des Juifs et leur déportation vers un ghetto créé de toutes pièces dans la petite ville-forte de Theresienstadt (Terezin), avec à la clé le pillage systématique de leurs biens. Une étape avant l’extermination à Auschwitz de soixante-dix-sept mille d’entre eux. Sa mort en mai 1942, consécutivement à un attentat commis par des résistants tchèques, sera suivie de représailles féroces et ne ralentira pas le processus enclenché.

Mais tout commence par le grotesque, je l’ai dit. Alors, rions un instant, ça ne durera pas.

La plus prestigieuse salle de concert de Prague vient d’être reconvertie en Maison de l’Art allemand. Le toit est orné de statues de compositeurs célèbres, dont celle de Félix Mendelssohn, d’origine juive. Une erreur insupportable pour Heydrich, qui ne manque pas de culture musicale et qui donne l’ordre de la faire disparaître sur le champ. Mais aucun nom ne figure sur les statues. Incapables d’identifier Mendelssohn, les cadres SS et leurs ouvriers tchèques font fonctionner leurs méninges : un musicien juif ? C’est forcément celui qui a le plus grand nez… Fausse bonne idée, dont les conséquences auraient pu être "terribles" : ils ont été sur le point de déboulonner la statue de Richard Wagner, un compositeur vénéré par les dignitaires du Reich, qui le tenaient pour un précurseur.

L’écrivain tchécoslovaque juif Jiri Weil avait échappé à la déportation et survécu à l’occupation nazie en entrant dans la clandestinité. Il voulait écrire une œuvre mémorielle qui ne soit pas une chronique historique de plus. Il mit vingt ans à concevoir et élaborer Mendelssohn est sur le toit, une narration romanesque inspirée d’événements tragiques ou cocasses dont il avait été le témoin direct ou indirect.

Il montre des officiers nazis dont le comportement de bureaucrate courtois et zélé dissimule mal leur idéologie, leur mépris pour les « sous-hommes » et le destin qu’ils leur réservent, déléguant l’ultra-violence à la Gestapo et à leurs subordonnés. Tous font mine d’ignorer les rumeurs de difficultés en provenance du front de l’Est, mais se pressent de se remplir les poches, s’octroyant même avec cynisme la collaboration de Juifs auxquels ils font miroiter un sort clément pour leurs familles. Mensonge, bien sûr, solution finale oblige. Et pas question de laisser en vie des témoins de leurs turpitudes ! Certains parlent en riant de « Juifs qui s’envolent par la cheminée ».

Parmi les Tchèques, juifs ou pas, on trouve, comme dans la plupart des pays occupés, des gens qui cherchent à survivre, en collaborant, en se rendant invisibles ou en redonnant un sens à leur vie par la lutte et l’entraide. Je m’interroge sur les administrateurs de la Communauté : comment ont-ils pu supporter leur terrible rôle en porte-à-faux ? Je n’en dirai pas plus sur les Juifs de Prague. Il y a plus de leçons à tirer de l’observation des bourreaux que de celle des victimes. Juste une pensée pour les imprécations lancées par les pendus de Terezin et pour les chansonnettes des petites filles tabassées à mort dans les dernières pages : déchirant.

Jiri Weil met en opposition les splendeurs intactes de Prague, ses statues, ses pierres et la désagrégation physique et morale de sa population. Mais lorsqu’à la fin des années cinquante, il voulut publier son Mendelssohn, il se heurta à la censure tchécoslovaque, au prétexte que l’action des communistes dans la Résistance n’était pas assez mise en valeur. La leçon ne suffisait pas.

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Les Racines du ciel, de Romain Gary

Publié le 19 Août 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2021,

Lorsque je découvris La Promesse de l’aube, en 2017, il m’apparut flagrant que Romain Gary s’était trouvé dans un angle mort de ma culture littéraire. Il m’aura fallu quatre années supplémentaires pour lire Les Racines du ciel. Comment ai-je pu passer aussi longtemps à côté de ce roman exceptionnel ? Il valut à l’auteur son premier prix Goncourt en 1956, le second, rappelons-le, lui ayant été décerné près de vingt ans plus tard sous le pseudonyme d’Emile Ajar.

Les Racines du ciel raconte le parcours au Tchad d’un Français, Morel (pas de prénom !), qui milite inlassablement et de moins en moins pacifiquement contre la chasse à l’éléphant. Cette activité, menaçante pour la survie de l’espèce, était pratiquée à grande échelle dans l’ancienne Afrique-Equatoriale Française par trois catégories de personnes : les peuplades locales pour la viande, les trafiquants pour l’ivoire et les amateurs de trophées exotiques pour la gloriole.

Bien au-delà de ces publics directement concernés, Morel suscite toutes sortes de sympathies, d’hostilités, de fascinations, d’inquiétudes, de soupçons et d’exaspérations. De Paris au Caire, de Washington à Moscou, chez les naturalistes scandinaves comme chez les nationalistes africains, dans un contexte géopolitique de guerre froide et de contestation de la colonisation occidentale, le retentissement de son action est immense. On cherche à l’éliminer parce qu’il trouble l’ordre public, parce qu’il entrave des intérêts particuliers, ou parce qu’il pourrait être sournoisement à la solde de l’ennemi. Certains ne le comprennent pas, parce qu’il ne s’inscrit pas dans leurs croyances. Quelques-uns s’efforcent de détourner ses objectifs au profit des leurs. Les plus retors le rejoignent sans adhérer sur le fond, parce qu’ils luttent contre les mêmes adversaires, mais jusqu’à quand le soutiendront-ils ?

Dans cette comédie humaine vibrionnante, tous les personnages jouent un rôle clé emblématique d’une institution politique, d’un groupe de pression ou d’un simple profil type d’Occidental expatrié en Afrique coloniale. Faisant fi des chronologies, jonglant avec le temps, le narrateur met au premier plan ce que « le cas Morel » inspire ou a inspiré à chacun, transcrivant des débats pris sur le vif, des échanges de souvenirs, des témoignages ultérieurs devant la justice, ou lisant directement dans les mémoires, dans les ressentis et dans les pensées. Le texte n’est ainsi qu’un assemblage de subjectivités, forcément dissonantes, au sein desquelles lectrices et lecteurs doivent trouver leur chemin pour reconstituer la cohérence des péripéties.

Il faut un certain temps pour s’adapter à la construction de l'ouvrage et pour situer les personnages – nombreux ! – les uns par rapport aux autres. Dès que l’on y voit clair, le roman devient passionnant. Tout en restant accessible, le vocabulaire de Romain Gary est riche, parce qu’il correspond à la complexité du contexte et à la variété du paysage africain. Sa plume déliée et harmonieuse raconte subtilement la flore foisonnante des forêts, l’horizon poussiéreux des déserts, les maigres points d’eau où se presse le monde animal, sans oublier les bars d’hôtels fréquentés par les Occidentaux.

On trouve tout dans Les Racines du ciel : émotions, humour, réflexions profondes sur le monde et sur le futur de l’humanité. Des questionnements d’une modernité évidente. Pour ou contre la chasse aux éléphants, le débat reste ouvert de nos jours, chaque partie assénant des arguments assortis de statistiques irréfutables. Le progrès technique est nécessaire à l’émancipation du peuple africain, mais l’exploitation utilitaire des terres s’accommode mal des dégâts commis par les troupeaux. Humanité vs nature : les utopies se fracassent toujours sur des contradictions extrinsèques.

Dans sa préface de la réédition du roman en 1980, Romain Gary se présente en pionnier de l’écologie politique. Compagnon de la Libération, il s’identifie à Morel, évoquant le Général de Gaulle et son combat solitaire en 1940 pour la reconquête de la dignité humaine.

Je vois surtout dans Les Racines du ciel un vaste et captivant roman d’aventures, brassant des profils d’hommes intemporels, dans un environnement géopolitique complexe, où il importe de préserver les valeurs humanistes essentielles, celles que Gary nomme justement les racines du ciel.

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Les Cavaliers, de Joseph Kessel

Publié le 19 Août 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Août 2021,

En 1962, dans son discours de réception à l’Académie Française, Joseph Kessel, journaliste, globe-trotter, baroudeur, écrivain, avait tenu à préciser qu’il était « un Russe de naissance, juif de surcroît ». Une façon pour cette personnalité française écrasante aux multiples talents de revendiquer l’universalité de son identité. Plusieurs de ses nombreux romans allaient être adaptés au cinéma : Belle de jour, La Passante du Sans-Souci, L‘Armée des ombres, Le Lion. Ce fut ensuite le cas de son roman Les Cavaliers, publié en 1967, considéré par certains comme son chef d’œuvre, et qui fut porté à l’écran par John Frankenheimer, avec Omar Sharif et Jack Palance.

Joseph Kessel était depuis longtemps fasciné par l’Afghanistan, par ses paysages et ses coutumes ancestrales, parmi lesquelles le Bouzkachi, un jeu violent pratiqué par des cavaliers – les Tchopendoz –, qui s’arrachent par tous les moyens un trophée constitué par la dépouille d’un bouc décapité. Le roman est l’aboutissement d’un travail que Kessel avait engagé dix ans plus tôt, par le tournage sur place d’un film documentaire, en association avec son ami Pierre Schoendoerffer, et le récit de l’aventure sous forme d’un reportage.

La pratique du bouzkachi est au cœur du roman. Le vieux Toursène a été autrefois un tchopendoz invincible. En dépit des années, son prestige dans la province est resté intact. On s’attend à ce que son fils Ouroz lui succède dans la légende, mais en a-t-il les aptitudes ? L’occasion se présente. Un grand bouzkachi est prévu à Kaboul pour l’anniversaire du roi. Un enjeu important pour le père et pour le fils, mais ont-ils une vision lucide et sincère de cet enjeu ? Dans ses attributions actuelles au sein de vastes écuries privées, Toursène a pu élever et préparer pour Ouroz un étalon aux qualités exceptionnelles de combattant, un « cheval fou » répondant au nom de Jehol.

Ouroz est vaincu et évacué du terrain la jambe brisée. Se sentant humilié, incapable d’assumer sa défaite, il refuse de faire soigner sa fracture. Faisant corps avec sa monture malgré sa blessure, il entreprend au travers du pays un voyage qu’il voudrait rédempteur. Il est accompagné par le fidèle Mekkhi, un palefrenier attaché à Jehol, mais dont la soumission au tchopendoz pourrait être ébranlée lors du périple… histoire de femme, histoire d’argent, histoire de femme et d’argent.

L’occasion pour l’auteur de nous faire visiter l’Afghanistan traditionnel, celui d’avant l’intervention soviétique, la guerre civile, la prise du pouvoir par les Talibans, tous les tristes événements auxquels nous assistons de loin depuis quarante ans et que Joseph Kessel n’aura pas connus. En témoigne l’étape d’Ouroz, de Mekkhi et de Jehol à Bamiyan, où les statues colossales de Bouddha n’ont pas encore été dynamitées par les plus abrutis des fanatiques islamistes.

Dans cet Afghanistan coupé en deux par l’Hindou Kouch, une chaîne montagneuse qui compte de nombreux sommets à plus de six mille mètres, les paysages sont exceptionnels, grandioses. Mais sans dénier la faconde de l’auteur et la profusion de son vocabulaire, les mots sont-ils assez forts pour éveiller notre imagination, alors que l’accès à l’image n’a aujourd’hui plus de limites ?

Restent les traditions, la culture locale, si l’on peut appeler cela de la culture… La violence du bouzkachi, celle des combats de chameaux et de béliers, racontées avec force détails « comme en direct », ne m’ont rien inspiré de positif, pas plus que le culte de l’honneur patriarcal ou les obsessions aussi primaires que primitives de Toursène et d’Ouroz. Invisibilité de la femme, exclue de toute vie sociale, mépris des castes inférieures, jugées serviles et vénales, croyance en la force obscure de démons mystérieux. Resterait au crédit de ces hommes qui se prennent pour des seigneurs l’indifférence au malheur et à la douleur qui leur sert de courage.

On aura compris qu’à l’inverse de la plupart des lectrices et des lecteurs de Joseph Kessel, je n’ai pas été conquis par ce récit d’aventures aux allures de conte exotique, dont les six cents pages m’ont paru interminables.

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L'Hôtel de verre, d'Emily St. John Mandel

Publié le 31 Juillet 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2021,

L’Hôtel de verre est un livre déroutant. Pendant les quatre-vingts premières pages, je me suis demandé dans quelle histoire embrouillée je m’étais embarqué avec Emily St. John Mandel, une jeune romancière canadienne à la réputation déjà établie... Le bug de l’an 2000 ne m’avait pas perturbé ; je suis donc resté sur ma réserve dans les boîtes de nuit underground de Toronto, puis celles de Vancouver, courues par Paul le 31 décembre 1999. Ce musicien junkie immature ressassait depuis l’enfance une relation tourmentée avec sa sœur cadette, affublée du prénom masculin de Vincent ; une très jolie jeune femme, dont les capacités d’adaptation vous surprendront...

… Apparaît soudain – cinq ans plus tard ! – un panorama de paradis perdu, à l’extrémité de l’île de Vancouver. Un hôtel de très grand luxe y offre un dépaysement grandiose à des touristes aux comptes bancaires XXL. On y retrouve Paul et Vincent. Mais voilà qu’un mystérieux graffiti défigure la façade vitrée du hall d’entrée : Et si vous avaliez du verre brisé ? Pas de quoi s’affoler, me direz-vous ! Un certain personnage pourrait toutefois y lire une menace…

Vous n’y comprenez rien ? Alors je reprends différemment.

Il se trouve qu’Emily St. John Mandel – c’est elle qui le révèle ! – a été fascinée par l’affaire Madoff… Vous vous souvenez ? Ce financier new-yorkais d’excellente réputation avait monté une société d’investissement aux performances incomparables. Etre son client était quasiment un privilège. Des institutions financières prestigieuses et des organisations caritatives lui confiaient des fonds, ainsi que des particuliers très fortunés ; ou juste fortunés. Lorsque la pyramide de Ponzi s’effondra, en 2008, Bernard Madoff avoua benoîtement qu’il savait depuis longtemps que cela devait arriver. Il est depuis décédé en prison, son sens de l’anticipation l’ayant sûrement averti que cela devait arriver, compte tenu de sa condamnation à cent cinquante ans de réclusion pénitentiaire.

Revenons-en à L’Hôtel de verre. Celles et ceux qui ignorent ce qu’est une pyramide de Ponzi auront de quoi élargir leur culture, tout en découvrant les contextes romanesques qui l’accompagnent, avant et après son krach. En périphérie de la gigantesque escroquerie, Emily St. John Mandel dresse une galaxie de personnages victimes, complices ou opportunistes, aux réactions psychologiques diverses. Ils témoignent.

Quel curieux soulagement, une fois que la vérité a éclaté, que le désastre est établi, et qu’il n’est plus besoin de craindre ce qui risquait d’arriver ! La cupidité, la naïveté, la soumission, la passivité, la peur de paraître stupide laissent la place au regret, à la fuite, à la mauvaise conscience, à la culpabilité, au désespoir, à la vengeance… Et si les circonstances et leurs conséquences deviennent dérangeantes, insupportables, l’on peut se réfugier dans les réalités alternatives que l’on souhaite : imagination, rêve, évasion… C’est le principe de la contrevie, déjà développé par Philip Roth il y a plus de trente ans. Une liberté salvatrice, qui peut pourtant dégénérer en divagations, délires, hallucinations.

Emily St. John Mandel a structuré son roman comme un puzzle, qui partirait de l’essentiel et s’ornerait de l’accessoire. Aux lectrices et aux lecteurs d’en démêler les fils. Après un début qui, comme je l’ai dit, m’avait quelque peu déconcerté, j’ai pris plaisir à voir l’écheveau se tricoter, à observer le parcours de la belle Vincent, celui du milliardaire Jonathan Alkaitis, puis de tous ces personnages s'affichant l’un après l’autre au premier plan. Amusant de passer d’un univers à un autre, en jonglant avec les années.

L’écriture est simple, directe, sans affectation, ce qui ne l’empêche pas d'exhaler une sorte de charme troublant, majestueux. Une fois le livre refermé, j’ai d’abord gardé le sentiment d’une image finale restant floue, indéchiffrable, évanescente. Il m’a fallu en relire quelques pages, en dégager quelques notes écrites, pour apprécier pleinement la saveur d’une étude de mœurs pertinente, étayée par des scènes critiques de la société contemporaine.

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L'Eau rouge, de Jurica Pavicic

Publié le 31 Juillet 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2021,

Journaliste, écrivain et scénariste, Jurica Pavicic est né et vit à Split, en Croatie, où il collectionne les récompenses littéraires depuis des années. L’Eau rouge, son premier roman traduit en français, a été plébiscité début juillet lors de l’édition de Quais du Polar, à Lyon.

En première approche, le synopsis de L’Eau rouge ressemble aux scénarios de nombreux téléfilms policiers proposés sur nos chaînes TV traditionnelles. Un crime ou une disparition mystérieuse survient dans une petite bourgade du territoire. La police judiciaire débarque, lance l’enquête, entend les proches et les témoins. Les villageois semblent abasourdis, mais ils taisent leurs secrets, leurs inimitiés, leurs rancœurs. Difficile de démêler le faux du vrai et de briser la loi du silence…

L’auteur nous embarque à Misto, un petit village tranquille de la côte dalmate, sur la mer Adriatique, à une demi-heure de voiture de Split, grand port industriel et touristique, véritable capitale régionale. Les familles de Misto ont vécu dans la sérénité jusqu’à la disparition de Silva, une très jolie jeune fille de dix-sept ans, au lendemain d’une soirée festive, en 1989. Les heures, les jours ont passé, puis les mois, les années ; Silva n’a pas réapparu ; on n’a pas retrouvé son corps. Les conjectures vont bon train ; a-t-elle été accidentée, assassinée, enlevée ? A-t-elle quitté Misto de son plein gré pour voyager, pour aller vivre dans une grande ville ? Des ragots, des rumeurs ont circulé. A Split, où elle poursuivait ses études, Silva aurait fréquenté des personnes peu recommandables. Vrai ou faux ?

Comme on l’imagine, l’absence pèse terriblement sur la famille, qui reste persuadée que Silva est vivante, d’autant qu’un témoin affirme l’avoir vue prendre des billets d’autocar le jour de sa disparition. A l’affut de la moindre piste, Mate, frère jumeau de la jeune femme, sillonnera l’Europe pendant vingt-six ans dans l’espoir de la retrouver… Puis, un jour de 2015, un jour comme les autres…

Jusqu’à ce jour-là, le roman était suspendu à une incertitude presque insoutenable. Désormais, les questions qui se posent ne sont plus les mêmes. C’est quasiment un second roman qui commence, aux pages aussi captivantes que les précédentes. Les personnages restent les mêmes. Depuis le début du livre, chapitre après chapitre, l’auteur rapporte leurs témoignages. La narration est écrite au présent. Sa tonalité, grave, sobre, presque solennelle, évoque un enseignant explicitant un événement historique ou un chroniqueur télé présentant une émission criminelle.

L’auteur insère d’ailleurs son thriller dans un contexte d’actualités historiques. En 1989, lorsque Silva disparaît, Misto est un vieux bourg dalmate un peu endormi. Les institutions sont celles de la République Fédérative Socialiste de Yougoslavie, fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Après la chute du Mur de Berlin, qui précipite l’effondrement des régimes communistes, la Croatie revendique son indépendance, en dépit de l’hostilité de l’Armée populaire yougoslave. S’en suivent plusieurs années de conflit armé, alternant cessez-le-feu et offensives militaires ponctuées de crimes de guerre dans chaque camp.

En 2015, La République de Croatie a depuis longtemps imposé sa constitution démocratique et son économie libérale. Les grands paradigmes nationaux ont basculé. Discrédités pour leur passé marxiste, les héros de la Résistance au nazisme, qui avaient marqué leur emprise sur les institutions yougoslaves, ont été déboulonnés au profit des vainqueurs de la guerre d’indépendance. Parmi eux, hélas, des délinquants ont su profiter des événements pour se blanchir et acquérir des galons dans la nouvelle élite croate. La corruption prolifère, encouragée par des investisseurs étrangers prêts à tout pour mettre en valeur le potentiel touristique du littoral.

L’auteur s’étend avec une lucidité amère sur les transformations subies par Misto, où les résidences secondaires se multiplient et où l’inauguration d’un vaste complexe hôtelier de grand luxe finit d’enfouir dans l’ombre l’aspect traditionnel du vieux bourg.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Trio, de William Boyd

Publié le 14 Juillet 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2021, 

L’anecdote est tellement connue et elle a été si souvent reprise que je ne sais plus si j’en ai été le témoin en direct ou si j’en ai reconstitué l’image à force de l’avoir lue. En 1985, lors d’une émission d’Apostrophe, Bernard Pivot se prend pour Darty et s’engage à rembourser tout lecteur non satisfait de Comme neige au soleil, l’un des premiers romans d’un jeune écrivain britannique, William Boyd.

Moi, je n’ai rien réclamé et j’ai même continué à acheter du Boyd. Trente-cinq ans plus tard, sans avoir lu l’intégralité de ses romans, je ne crois pas en avoir manqué beaucoup. Aucun ne ressemble à un autre. William Boyd est un écrivain imaginatif et curieux, qui n’hésite pas à remonter dans le temps jusqu’au début du XXe siècle, à faire voyager ses personnages un peu partout dans le monde et à investir tous les univers socio-économico-politico-culturels. En six ans d’écriture de critiques, celle-ci est la troisième que je lui consacre, après Les vies multiples d’Amory Clay et L’Amour est aveugle.

Son dernier-né, Trio, nous emmène à Brighton, une station balnéaire de la côte sud de l’Angleterre (ah ! mes quinze ans et les petites Anglaises…). Nous sommes en 1968, année tourmentée un peu partout sur la planète. A Brighton, tout est calme. On tourne un film, L’Epatante Echelle vers la Lune d’Emily Bracegirgle. Quelque chose de très fort, un scénario très conceptuel, une symbolique dans l’air du temps, selon le réalisateur… « Un film à la con, avec un titre à la con », grommelle le producteur, pas convaincu.

Et du titre du roman, Trio, que peut-on dire ? Pas sûr qu’il déclenche l’envie irrépressible d’ouvrir le livre, mais il est au moins explicite. Au sein de la petite communauté mobilisée pour le tournage du film, nous sommes invités dans l’intimité de trois personnages.

Engagée pour le rôle principal, Anny Viklund est une toute jeune actrice américaine très jolie. Considérée comme une star à Hollywood, elle est mal préparée à ce statut dans la vraie vie. Elle est incapable de choisir entre trois hommes exerçant une emprise sur elle, chacun à leur manière. Pour supporter cette situation fausse, elle s’en remet à une collection de tranquillisants, de somnifères, de stimulants et de coupe-faim, dont elle gère les quantités avec une bonne dose d’approximation.

Elfrida Wing ne fait qu’indirectement partie de l’équipe du film. Elle est l’épouse du réalisateur, un homme volage. Aujourd’hui quadragénaire, elle avait écrit des romans dont le succès lui avait apporté notoriété et confort matériel. Mais ça, c’était avant !… Depuis dix ans, elle est en panne sèche d’inspiration, sauf pour imaginer les titres de ses prochains livres, ce qui lui permet de faire patienter son éditeur. Elle se console en éclusant en secret une quantité phénoménale d’alcools en tous genres.

Talbot Kydd est le producteur du film. Cet homme de soixante ans à l’allure très britannique est un professionnel expérimenté, pragmatique et cynique. Il cherche en permanence à trouver des solutions concrètes aux aléas du tournage et à satisfaire aux exigences parfois loufoques des parties prenantes, tout en veillant à éviter les dérapages budgétaires. A titre personnel, ses rêves érotiques lui ont fait prendre conscience de son homosexualité, sans pour autant qu’il franchisse le pas de relations effectives. Ça le travaille !

Le roman livre une critique caricaturale amusante du monde du cinéma et des coulisses d’un tournage. Les comportements des personnages secondaires n’ont rien à envier à ceux du trio. Sur le plateau et autour, les motivations secrètes et refoulées finissent par se révéler, impliquant des compromissions insolubles. Le salut réside, semble-t-il, dans l’imagination des scénaristes et dans leur aptitude à apporter des adaptations parfois acrobatiques au script d’origine.

En l’absence de véritable intrigue, on peut regretter dans Trio un manque de consistance globale de l’histoire et une fin décevante. Mais Boyd confirme son talent de conteur hors pair à l’imagination débridée. Son œil acéré et sa plume goguenarde font passer un très bon moment de lecture. A déguster page après page, sans en demander plus, remboursement non garanti !

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Billy Wilder et moi, de Jonathan Coe

Publié le 14 Juillet 2021 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, lecture, romans

Juillet 2021, 

Je suis tombé sous le charme du livre dès ses premières pages. Un charme quelque peu old fashioned, à l’image de son personnage principal et des réalisations au grand écran qui l’avaient rendu célèbre dans les années cinquante. Un charme très british à l’instar de son auteur, Jonathan Coe.

Cet écrivain est connu pour la finesse de ses observations des mœurs britanniques. Billy Wilder et moi dégage une atmosphère fraiche comme un été anglais, encore qu’en matière de météo, nous n’ayons actuellement rien à envier à nos amis d’outre-Manche. Pour les besoins de la fiction qu’il avait en tête, l’auteur a confié la narration à une Londonienne d’adoption, d’origine grecque. Née il y a une soixantaine d’années dans une famille modeste, un père grec, une mère anglaise, Calista avait vécu à Athènes jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Aujourd’hui mariée à un Anglais, mère de deux jeunes femmes et compositrice de musique de film, l’évocation de Billy Wilder lors d’un entretien professionnel la plonge dans des souvenirs de jeunesse datant de quarante ans : une traversée des États-Unis, sac au dos, en car Greyhound.

Lors de ce périple, Calista qui venait d’avoir vingt-et-un ans s’était trouvée, très fortuitement, dans un restaurant renommé de Beverly Hills à la table de personnes âgées, parmi lesquelles un certain Billy Wilder, un nom qui ne lui disait rien et dont elle découvrait que c’était celui d’un réalisateur hollywoodien célébrissime. Elle n’avait pas vu ses films, car les Colonels dont la Grèce avait subi le joug censuraient des productions américaines jugées licencieuses. De fil en aiguille et grâce à son bilinguisme anglais grec, Calista s’était retrouvée sur l’île de Corfou, dans l’équipe du tournage des extérieurs de Fedora, l’un des derniers films du réalisateur, dont Certains l’aiment chaud et La Garçonnière avaient assuré la gloire et la fortune vingt ans plus tôt.

Le livre présente un côté people amusant. En compagnie de Billy Wilder et de Calista, au détour des événements à Corfou, Munich et Paris, on dîne avec Marthe Keller, Al Pacino, William Holden et d’autres. Les anecdotes sont enlevées, cocasses ; on aime bien. L’humour de Billy Wilder est parfois éculé, ce qui ne nous empêche pas de sourire. Mais dans certains chapitres, le ton devient grave, la comédie prend une tournure dramatique. Natif de Vienne et installé dans sa jeunesse à Berlin, Billy Wilder évoque les circonstances l’ayant conduit à quitter L’Europe après l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Revenu à la fin de la guerre au sein de l’armée américaine, il participe au montage d’images filmées lors de la libération des camps de concentration et recherche vainement sa famille, disparue sans laisser de traces dans les nuits et les brouillards du Reich nazi.

Deux fictions sont enchâssées, celle des souvenirs et celle du présent ; une structure littéraire habile consistant à brosser le portrait d’un homme et de son environnement, vus par les yeux d’une jeune femme ingénue et naïve. Cette façon d’appréhender la nature intime d’un personnage historique (ou d’une célébrité) s’avère bien plus vivante et plaisante qu’une austère et scolaire biographie. La plume de Jonathan Coe est fine, légère, sans pathos ni emphase. Son insertion dans la personnalité d’une femme est une performance d’écrivain masculin qu’il faut saluer (J’espère que personne ne criera à l’appropriation culturelle !). Quant au règlement de comptes entre Billy Wilder et les Allemands, on aime ou on n’aime pas sa mise en scène scénarisée, peu importe !

La lecture incite à la méditation ; le temps qui passe, les générations qui tournent, les tendances qui émergent tandis que d’autres se démodent, les talents qui se révèlent et qui effacent leurs aînés… Sous le regard un peu amer de Billy Wilder s’engage le règne de jeunes réalisateurs barbus (Spielberg, Scorsese…), ringardisant leurs prédécesseurs aux allures de vieux messieurs proprets.

On passe du temps à table. L’auteur développe une évidente appétence pour la gastronomie fine. Al Pacino est montré du doigt parce que dans les meilleurs restaurants, il se fait servir des cheeseburgers. Le chateaubriand et la crème brûlée de Los Angeles mettent l’eau à la bouche, le jambonneau de Munich aussi. Mais le must absolu, c’est le Brie de Meaux, dégusté religieusement par Billy Wilder et Calista dans une ferme de Seine-et-Marne. Je me suis précipité chez le fromager pour les rejoindre.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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