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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

critique litteraire

Les vies de papier, de Rabih Alameddine

Publié le 30 Novembre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Novembre 2016,

Les vies de papierLes vies de papier : un livre sur les livres. Mais pas que...

Un livre touffu, roboratif, que j’ai trouvé passionnant ; des digressions déroutantes, des réflexions avisées, des anecdotes cocasses ; au final, une histoire émouvante, mais qui ne plaira pas à tout le monde. Un roman pour les amateurs de littérature, une lecture qui exige de la patience.

La narratrice, Aaliya, soixante-douze ans, vit à Beyrouth depuis toujours, dans des conditions modestes. Elle vit seule dans un vieil appartement défraîchi.

Unique employée pendant cinquante ans d’une petite librairie, elle est entrée en littérature comme on entre dans les ordres. Elle a tenu entre ses mains des œuvres d’écrivains du monde entier – certains dont je n’avais jamais entendu parler, d’autres dont je connaissais le nom mais dont je n’ai rien lu –. Aaliya n’a pas beaucoup vendu, mais elle a tout lu et elle en parle ; une érudite de la littérature...

Elle parle aussi de la vie quotidienne à Beyrouth, le Beyrouth des quartiers populaires, en état de guerre permanent depuis sa jeunesse : guerre civile, guerre de religion, guerre tout court, bombardements, attentats, décombres, cadavres, rues barrées, incendies, coupures d'eau et d'électricité, restrictions alimentaires... Continuer à vivre !

Elle parle de la vieillesse ; le corps qui se délite, les douleurs qui s’installent, les frustrations de l’enfance qui, en dépit du temps, laissent des cicatrices mal refermées ; les menaces de l’inattention  – laquelle peut se traduire par une couleur de cheveux inhabituelle !... Elle parle de l’isolement, de la solitude, qui n’en est pas le remède, car elle conduit à s’exclure, à s’enfermer.

Mais quel est le sens de tout cela, me direz-vous ? On ne fait pas un roman passionnant avec des considérations cérébrales aussi démoralisantes !... Patience, vous ai-je dit !

Aaliya est un roman à elle seule. Elle est traductrice. Mais qui le sait ?... Aaliya travaille selon un rituel et des règles propres à elle, qu’elle s’impose sans atermoiement. Elle traduit en arabe classique des ouvrages littéraires ... qui ne doivent en aucun cas être des œuvres originales écrites en français ou en anglais !... Mais elle ne connaît que l’arabe, le français et l'anglais ; elle ne comprend pas l’allemand, ni le russe, l’italien, le serbe ou que sais-je ! Elle travaille donc à partir des traductions françaises et anglaises des textes originaux !... Aaliya a ses raisons – ne comptez pas sur moi pour vous les dévoiler !  – Et c’est aussi « en toute logique » qu’une fois achevées, les traductions sont placées dans des cartons et entreposées chez elle, dans une ancienne salle d’eau...

Un jour, un incident technique conséquent la contraindra à se dévoiler à ses voisines – trois sorcières ! Catastrophe ou libération ?... Émotion.

Aaliya s’étend sur de multiples sujets. La musique classique, qu’elle connaît parfaitement. Les conditions de vie des femmes en Orient, leurs espoirs, leurs fantasmes, leurs amitiés. A ce propos, elle déclare avoir aimé deux femmes : Hannah, une amie, et Anna...  Karénine, bien sur. Étonnante homophonie.

En revanche, Aaliya entretient des rapports compliqués avec sa mère, très âgée. Elle raconte une histoire de pieds – un lavage et un massage de pieds – qui m’a dégoûté. (Non pas que je manque de compassion, mais personnellement je n'aime pas les pieds et j’ai horreur que l’on touche les miens, à la différence de ma femme qui ne jure que par la réflexologie plantaire.)

L’immanquable débat : la traduction doit-elle privilégier la fidélité littérale à l’original ou au contraire en adapter l’esprit. Cela me rappelle les polémiques soulevées, il y a une vingtaine d’années, par les publications d’une nouvelle génération de traducteurs de Dostoïevski et de Kafka.

La lecture de Les vies de papier est fluide et agréable, mais je me suis longtemps demandé où la narratrice cherchait à m’emmener. Tout s’assemble logiquement vers la fin. Il n’est pas inutile de relire certaines pages pour boucler la cohérence de l’ouvrage ; je veux dire : pour comprendre la cohérence d’Aaliya dans sa propre incohérence. Vous me suivez ?

Performance impressionnante de l’auteur, Rabih Alameddine. Cet homme parvient à se fondre totalement dans son personnage de femme, car quels que soient son mode de vie et ses bizarreries, Aaliya est bien une femme, avec des souvenirs de femme, des manies de femme et des problèmes de femme.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Chanson douce, de Leila Slimani

Publié le 16 Novembre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Novembre 2016,

Chanson douceUn livre qui commence par la fin : une scène particulièrement atroce. Découverte d’un carnage ; mort d’un bébé, agonie d’une petite fille, effondrement et hurlement d’une mère, suicide raté de la meurtrière, nounou des enfants... Trois pages. Fin du premier chapitre... Circulez, s’il vous plaît, y a plus rien à voir...

S’inspirant d’un terrible fait divers qui défraya la chronique à New York il y a quelques années, l’auteure, Leila Slimani, raconte le glissement vers le désastre d’une femme et de la famille qui l’avait recrutée pour s’occuper des enfants.

Un jeune couple moderne. Ils s'aiment ; ils sont passionnés par leur job ; ils adorent leurs enfants, sans pour autant que l’un des deux veuille leur sacrifier sa carrière. Une famille comme il y en a beaucoup aujourd'hui. Myriam et Paul sont des bobos, plutôt bien-pensants, jusqu'à culpabiliser quand leurs intérêts les poussent à enfreindre leurs principes moraux.

Pour choisir la nounou des enfants, iIs ont vu plusieurs candidates. Louise leur a plu. Elle est... « normale, ... blanche, quoi ! » aurait dit Coluche ; pas Philippine, pas Ivoirienne, pas Marocaine ; et pas non plus obèse aux cheveux gras...

Bingo ! C’est l’oiseau rare. Parfaite avec les enfants, Louise s'avère aussi femme de ménage méticuleuse, femme de chambre attentionnée, cuisinière émérite. Une disponibilité de tous les instants. Enfants et parents s'attachent à Louise, qui leur devient indispensable. Louise, de son côté, prend racine dans la famille.

Des troubles dans le comportement de Louise attirent peu à peu l'attention du lecteur, puis des parents, sans pour autant déclencher de leur part une véritable réaction de méfiance. Le lecteur, connaissant le dénouement, comprend qu’il s'agit de jalons dans la progression vers le drame. On lui apprend aussi que Louise est à la dérive depuis des années, sur le plan affectif comme sur le plan financier. S’accrocher à la famille comme à une bouée de sauvetage est devenu un réflexe de survie. Quand comprend-elle que cela ne peut pas durer ?

Chanson douce n’est pas un thriller ; absence de suspense, même si Leila Slimani confère à sa narration une atmosphère de tension, au moyen de phrases très courtes conjuguées au présent. C’est typiquement un roman noir, selon la définition que j’en donnais dans une récente chronique : une forme de littérature populaire, où un fait divers tragique se produit dans un univers de misère et de souffrance propre à faire disjoncter des individus fragiles.

Nous sommes en plein dedans. Louise souffre à la fois d’aliénation mentale et d’aliénation sociale.

Le débat s’ouvre : laquelle de ces deux aliénations préexiste à l’autre ?...

Le parti de Leila Slimani est clair : ce sont les marques et les menaces d’exclusion sociale qui font basculer Louise dans la folie meurtrière. Louise est une victime ! La construction du récit épargne au lecteur tout sentiment de rejet à son égard. Le carnage est consommé avant le début du livre. Et à la fin de la dernière page, Louise appelle juste : «Les enfants, venez. Vous allez prendre un bain.» Ne manque-t-il pas quelque chose ? ... Occultation de la scène qui montrerait une femme monstrueuse égorger sauvagement un bébé et une petite fille se débattant désespérément...

Considérer la misère sociale d’une psychopathe comme la cause de sa démence, c’est entrer dans la culture de l'excuse. C’est une forme de bien-pensance que je trouve agaçante. C’est attribuer à la société et à ses travers – incontestables ! – la responsabilité des perturbations mentales de chacun. Nous sommes tous soumis à des formes de souffrance sociale sans pour autant devenir des assassins. L’aliénation sociale de Louise fait certes exploser ses barrières, ses « garde-fou » pourrait-on dire –  jamais le mot n’aura été plus approprié ! Mais c’est son déséquilibre mental qui l’avait conduite à l’exclusion... Et il ne faut surtout pas se tromper de victimes...

Chanson douce soulève une autre question. La période des fêtes et des cadeaux approche. Offrir le prix Goncourt est une pratique courante. Peut-on offrir celui-ci à n’importe qui ?

FACILE     ooo   J’AI AIME

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L'insouciance, de Karine Tuil

Publié le 31 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, lecture

Octobre 2016,

Un livre d’une rare puissance, à la fois expressive, moraliste et romanesque.

Tout au long des cinq cents pages, j’ai été captivé par l'enchaînement des péripéties, impressionné par la dramaturgie géopolitique dans laquelle elles prennent place, fasciné par la critique de la fresque sociale parisienne plantée comme décor.

Construit comme un thriller, le récit met en scène, à tour de rôle, trois hommes incarnant trois univers différents. Ces hommes – et leurs univers – s’entrecroiseront tout au long du récit et se rejoindront au final dans des circonstances qui s'avèreront tragiques, en tout cas pour l’un d’eux.

Un premier chapitre fracassant. Je l’ai lu le souffle coupé, maxillaires serrés, tous muscles noués. 2009 : retour d'expérience d'opérations en Afghanistan, en compagnie de Romain Roller, un jeune sous-officier des forces françaises. C’est l’un des trois hommes clés de l'intrigue. Prise de conscience de l’extrême sensation de vulnérabilité sur le terrain, de l'incertitude du futur immédiat, de la fragilité des destinées ; violence de la guerre, sordide de la guérilla comme de la lutte anti-guérilla. Envie de vivre, mais comment ? Peur et culpabilité. Stress post-traumatique assuré.

Deuxième personnage : Osman Diboula. Quand on est noir, en France, est-on visible ou invisible ? Pas inutile de faire l’inventaire des opportunités et des menaces. Sans avoir fait d’études, Osman est sorti par le haut d’un rôle d’animateur dans une cité de la banlieue parisienne. Grâce à son entregent et à son sens des bons offices, il a réussi à intégrer un cercle proche du Président – ... un Président parfaitement identifiable ! –. Totalement imprégné du virus de la politique, il est à l’affût du moindre coup médiatique. Mais attention aux embûches !....

François Vély, cinquante ans, richissime homme d’affaires franco-américain. Un charismatique patron du CAC 40, brillant, dominateur, ambitieux. Comme il se doit, grand amateur et collectionneur d’art contemporain. Dans le privé, c’est un homme élégant, subtil, cultivé, courtois, charmeur. Tout pour lui !... Élevé dans la religion catholique. Son père, une personnalité très honorablement connue, était né Paul-Elie Lévy... Rien ne devrait résister à François Vély. Pourtant un drame familial a déjà commencé à entraver sa marche en avant. Et il payera cher une erreur de jugement involontaire.

Ces trois hommes ont une caractéristique commune. Leurs univers – respectivement la guerre, la politique, la finance internationale – les coupent de la réalité du quotidien. Autour d’eux, les femmes sont plus pragmatiques. Elles savent faire la part des choses et prendre leurs responsabilités. Elles observent les événements avec lucidité, et même avec une certaine férocité...

Ainsi en est-il de l’auteure, Karine Tuil. Elle ne pratique pas la langue de bois, ne concède rien au politiquement correct ou à la commisération, ne manifeste aucune complaisance pour aucun bord.

Pas de complaisance envers les jeunes des banlieues qui dérivent vers la délinquance, le communautarisme, la radicalisation et la haine ; ni pour l’hypocrisie des mœurs de la grande bourgeoisie élitiste condescendante, aveugle ou insensible à ce qui se trame hors de ses cénacles.

Pas de complaisance pour les médias et la démesure insensée de leur pouvoir sur les réputations, ni pour les réseaux sociaux et leur diffusion massive de calomnies et de messages de haine.

Pas de complaisance pour les propos racistes ou antisémites, qu’ils proviennent de milieux bourgeois traditionnels ou de communautés frustrées par ce qu’elles qualifient de « deux poids, deux mesures ».

Pas de complaisance non plus pour ceux qui se jettent dans une pratique orthodoxe du judaïsme. Ni envers ceux qui, ayant pris leurs distances avec leur identité, protestent « mais je ne suis pas juif ! » au lieu de dénoncer la nature des insultes antisémites qui les visent... Au fond, retour de l’éternel débat : c’est quoi, être Juif ? Est-ce se considérer comme tel ? Est-ce être considéré comme tel par les autres, juifs ou non-juifs, antisémites ou pas ?...

L’écriture de Karine Tuil s'autorise une certaine liberté syntaxique, dans de longues phrases, au demeurant tout à fait fluides. Une petite préciosité par ci par là : quelques mots inusités, dont le sens se déduit du contexte, ce qui n'empêche donc pas la lecture de L’insouciance d’être accessible à tous.

Dans ce roman riche et complexe qui m’a passionné au point de regretter qu’il s’achève, les personnages masculins ne résistent pas au sentiment de leur culpabilité. L’attitude finale de Marion Decker, le personnage féminin principal, évoque ce que l’on appelle la résilience.

Quand nous survivons aux épreuves, aux violences, aux horreurs, nous restons meurtris, déformés, disloqués. Notre insouciance s’est envolée. Mais nous sommes vivants, ouverts à l’amour. Survivre c’est vivre, tout simplement.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Petit Pays, de Gaël Faye

Publié le 23 Octobre 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire

Octobre 2016,

Petit paysImpossible de lire Petit pays sans y investir sa sensibilité personnelle. J’ai pourtant essayé. Sachant que ce roman s’inscrivait dans le contexte des abominations commises au Rwanda en 1994, j’étais bien décidé à le lire en me tenant à distance, afin de me protéger de pages dont je prévoyais qu’elles pourraient être insoutenables.

Et je me suis fait avoir ! Car le début du livre est délicieux, drôle, touchant ; l’écriture est fluide, limpide, lumineuse. J’ai baissé la garde, comme anesthésié. La toile de fond dramatique des événements n’est apparue que peu à peu. A l’instar des personnages du roman, c’est de façon presque insensible que je me suis trouvé embarqué dans une spirale d’émotions « en tour d’écrou », pour paraphraser Henry James : appréhension, inquiétude, incrédulité, effarement, accablement, ... et par moment l’horreur !

Au début de l’histoire dont il est le narrateur, Gaby n’a pas encore onze ans. Il vit alors à Bujumbura, capitale du Burundi. Papa, un entrepreneur français, a les cheveux clairs et les yeux verts. Maman est native du Rwanda, l’état voisin. Elle est très belle : « une beauté svelte, à la peau noire ébène »... Un physique de Tutsi, l’une des ethnies peuplant cette région de l’Afrique des Grands Lacs.

Les Tutsi constituent une caste dominante au Burundi. Au Rwanda, ce sont les Hutu, plus nombreux, qui sont au pouvoir. Hutu et Tutsi se haïssent. Ils se haïssent tellement que les meurtres inter ethniques sont fréquents et massifs. Jusqu’au génocide de 1994, où en trois mois, près d’un million de Tutsi seront victimes de l'acharnement des Hutu à les exterminer. S’en suivront, dans la région, des représailles à n’en plus finir. Des événements tragiques qui ont fait la une de nos journaux, d’autant que les forces d'interposition françaises s’étaient retrouvées quelque peu en porte-à-faux…

Les événements et leur enchaînement en 1993 et 1994, Gaby les découvrira au fil des mois au travers des témoignages de ses proches. Terrifiant ! Un rude apprentissage de la réalité, auquel il cherchera à résister avec candeur. Il sera finalement contraint de s’y soumettre, comme tous les petits garçons qui se façonnent dans les épreuves qu’ils traversent... ainsi que dans les bêtises où les copains les entraînent...

Comme bêtise entre garçons, il y a le « t’es pas cap’... ». Comme de sauter du grand plongeoir ; classique pour un gamin challengé par les copains. Mais s’il faut lancer un Zippo allumé sur une voiture arrosée d’essence, c’est ... autre chose !... Sortie brutale du cocon de l’enfance, de l'innocence, de la neutralité insouciante ! Même les enfants sont amenés à choisir leur camp. De gré ou de force.

Jusqu'à alors, Gaby avait vécu dans une sorte de jardin d’Eden, une impasse tranquille, arborée et fleurie d’un beau quartier de Bujumbura. Des villas habitées par des familles d’occidentaux expatriés et de notables africains. Gaby et ses copains y vivaient en marge de l’existence rude de la population africaine. L’impasse : un symbole de havre de paix fermé aux passages non désirés.

Lors de la guerre civile, tout va changer. Gaby verra son impasse profanée, sa famille fracturée, son paradis perdu. La spontanéité des Burundais, qui les amenait à se laisser aller sans retenue à la gaîté, à l’amitié, à la fête, les fera basculer sans plus de retenue vers la colère, la haine et la violence.

Vingt ans plus tard, Gaby est resté marqué par le symbole de l’impasse. C’est ainsi qu’il qualifie son pays d'accueil, la France : une immense impasse, une sorte d’oasis tranquille où les bruits et les fureurs du monde ne parviennent qu’assourdis.

Perdure l’envie de retourner à Bujumbura ! L'occasion se présente : récupérer un ensemble de livres légués par une vieille voisine qui l’avait initié à la littérature. Départ en forme de quête, à la recherche de l’impasse, des parents, des amis, de l’enfance perdue...

Et une dernière scène qui m’a bouleversé aux larmes : dans le fond d’un bar, une vieille femme, qui n’a plus toute sa raison, évoque en radotant des taches au sol qui ne partent pas... Des propos incompréhensibles pour ceux qui l’écoutent – et qui d'ailleurs ne l’écoutent pas ! – mais qui m’ont replongé dans l’une des pages les plus poignantes du livre... Gaby repartira-t-il de sitôt ?

Gaël Faye, l’auteur, est un brillant poète et rappeur – qui me fait penser à Stromae. Il a le même âge que Gaby. Comme lui, il est né au Burundi, d’un Français et d’une Rwandaise. Il précise qu’il n’a pas vécu ce qu’a traversé Gaby. Il aurait pu. Il l’a imaginé dans Petit pays, son premier roman, magnifiquement écrit. Un témoignage sur le vif. De l'émotion à l’état pur.

 FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le dernier des Justes, d'André Schwarz-Bart

Publié le 17 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

À mon sens, Le dernier des Justes n’est pas un livre qu’on aime ou qu’on n’aime pas. C’est simplement un livre que je me devais de lire.

Prix Goncourt 1959, cet ouvrage a joué un rôle important dans l’élaboration de la « mémoire de la Shoah ». L’auteur, André Schwarz-Bart, un ancien résistant dont les parents sont morts en déportation, n’a pas été déporté lui-même. Le dernier des Justes n’est donc pas une autobiographie, ni un témoignage. Ce n’est pas non plus un ouvrage documentaire sur l’histoire du peuple juif.

Le dernier des Justes est un roman, une oeuvre de fiction qui retrace l’histoire d’une famille juive sur plusieurs siècles, du Moyen-Age jusqu’à la deuxième guerre mondiale et la Shoah qui l’anéantira. L’ensemble s’inscrit dans une réalité mythologique et historique reconstituée à partir d’un travail très approfondi de documentation et de recueil de témoignages. L’auteur se réfère à une ancienne tradition talmudique selon laquelle le monde reposerait sur trente-six Justes, des homme ouverts à la souffrance du monde et capables d’en assumer devant Dieu le destin tragique.

Événement fondateur de l’histoire : à la fin du douzième siècle, à la suite du sacrifice digne et courageux d’un rabbin, sa descendance, la famille Lévy, se voit gratifiée par Dieu du privilège de compter un Juste à chaque génération.

Dans une première partie, le livre consacre la légende des Justes de la famille Lévy jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, tout au long de ses migrations à travers l’Europe. Chacun de ces Justes connaît une fin tragique, assumée comme il se doit, sans peur, colère ni haine... parfois sans trop comprendre ce qui lui arrive – ce qui revient au même ! Les péripéties font l’objet de courts récits au ton inspiré de chroniques médiévales et de contes folkloriques, avec une pointe d’humour ashkénaze gommant l’horreur des événements narrés.

Le récit prend ensuite la forme plus classique d’une saga romanesque familiale. Les Lévy sont installés à Zémiock, un shtetl – petite bourgade yiddish – aux confins de la Pologne et de l’Ukraine. Très misérables, ils ne vivent que selon les commandements de leur loi religieuse. L’un d’eux, Mardochée sera le premier à en secouer le joug, tout en restant fidèle à la spiritualité du judaïsme. Son fils, Benjamin, fera un pas de plus vers l’ouverture au monde séculier de son temps. En 1921, après un pogrom particulièrement violent qui les endeuille lourdement, les Lévy émigrent et s’installent à Stillenstadt, une petite ville d’Allemagne. Ils y font alors l’apprentissage de la vie dans un environnement où les non-juifs sont majoritaires...

La troisième partie du livre recouvre toute la période hitlérienne, de l’émergence du nazisme jusqu’à Auschwitz. Le récit se focalise sur Ernie, fils de Benjamin, né à Stillenstadt, et prend la forme d’un roman psychologique. Sensible et cérébral, Ernie a eu connaissance du secret de sa famille. Il s’évertue dès son enfance à se poser en Juste, mais il le fait avec tellement de naïveté et de maladresse qu’il est incompris et souvent rejeté. Au quotidien, l’antisémitisme de la population allemande devient de plus en plus agressif. Les Lévy s’enfuiront en 1938 à Paris, où ils seront arrêtés puis déportés. Ernie échappera à l’arrestation mais son destin de dernier des Justes finira par l’emmener lui aussi à la chambre à gaz.

Des polémiques se sont élevées lors de la publication de l’ouvrage. Je les évoquerai sans les développer. Il ressort de la lecture du roman que l’idée de souffrance serait consubstantielle à l’identité juive, pensée vivement rejetée dans le judaïsme moderne. L’acharnement antisémite nazi y est considéré comme le prolongement des persécutions menées depuis des siècles contre les juifs, « peuple déicide maudit ». Enfin, l’auteur, pourtant ancien résistant, met en exergue l’attitude fataliste et non violente des juifs, occultant leurs combats contre les nazis.

Le dernier des Justes est un livre difficile. Je me suis souvent senti perdu dans les passages inspirés de la mystique juive ou d’exégèses talmudiques, parfois inexactes aux dires de quelques spécialistes, ce qui importe peu du moment qu’elles entrent en cohérence avec l’histoire fictive imaginée par l’auteur.

Les pages consacrées au pogrom de Zémiock et aux violences antisémites nazies sont parfois insoutenables. Ce n’est pourtant rien à côté de celles décrivant le parcours final d’Ernie, dans le wagon qui le mène à Auschwitz, puis dans le couloir de la mort.

J’ai refermé le livre avec soulagement. Mais comme je l’ai déjà dit, Le dernier des Justes n’est pas un livre qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Je ne lui attribue donc pas de note d’appréciation. Je me devais de le lire ; pour reprendre un mot d’André Schwarz-Bart, le lire, c’est « poser un petit caillou blanc sur une tombe ».

TRES DIFFICILE

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Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain

Publié le 17 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans, poésie

Août 2016,

Jacques Roumain est un poète et intellectuel francophone, issu d’une grande famille haïtienne. Il achève ce roman en 1944, juste avant de mourir, à l’âge de trente-sept ans, en Haïti. Il est alors publié en France grâce à l’appui d’André Breton et d’Aragon.

Ouvrage peu connu, Gouverneurs de la Rosée raconte magnifiquement une histoire qui m’a touché, très évocatrice de la misère, du mysticisme et de la violence en Haïti.

Après quinze ans d’absence, Manuel est de retour chez ses parents âgés, à Fonds-Rouge, un territoire qu’il avait connu fertile, aujourd'hui desséché, presque calciné par un soleil de plomb. Pas une goutte d’eau depuis des mois. Une chaleur accablante.

« Un seul rayonnement aveuglant embrasait la surface du ciel et de la terre... les champs étaient couchés à plat sous le poids du soleil, avec leur terre assoiffée, leurs plantes affaissées et rouillées... les feuilles des lataniers pendaient, inertes, comme des ailes cassées. »

A Fonds Rouge, quand la terre ne produit pas, il n’y a rien à se mettre sous la dent. Dans le dénuement absolu, les habitants, des paysans presque primitifs, n’ont plus que la peau sur les os. Résignés, incapables de réagir, ils s’en remettent à Dieu et au Vaudou...

Pour Manuel, la résignation, le découragement sont inconcevables. Les conditions difficiles de sa vie à l’étranger lui ont forgé des convictions fortes sur le sens de la vie d’un homme face à l’adversité et sur l’utilité du rapport de forces contre l’adversaire, fût-il la nature.... « L’homme est le boulanger de la vie », dit-il... Son projet ? Trouver l’eau. Il est persuadé qu’elle coule à proximité. Une fois la source découverte, il faudra l’aménager, puis creuser le canal et les rigoles pour irriguer toutes les parcelles de Fonds-Rouge... Gouverner la rosée !

Une tâche herculéenne, impossible à mener seul, ni même à quelques uns. Il faudra mobiliser tous les paysans en « coumbite », une tradition ancestrale : l’union d’hommes mettant leurs forces en commun, agissant en cadence, s’auto-stimulant par des chants, pour venir à bout d’un travail physique difficile sous le soleil de plomb quotidien. C’est ainsi qu’ils récoltaient, naguère, quand les terres produisaient. Selon Manuel, c’est ainsi, tous ensemble, solidaires et fraternels, qu’ils réhabiliteront leur destin.

Mais le dessein de Manuel se heurte à la mémoire d’un événement passé qu’il ignore. Une bagarre meurtrière a coupé la communauté en deux clans ennemis, chacun attendant avec obstination l’heure de régler les comptes. Et pour quelques uns, la soif de vengeance ne peut s’étancher que par le sang...

Plus qu’un roman, Gouverneurs de la rosée est un conte. Les mythes qu’il évoque ne nous sont pas inconnus. L’impossible amour entre un homme et une femme appartenant à des clans ennemis. L’éternelle parabole du sacrifice du Héros, du Juste, – je ne sais trop comment l’appeler – offert pour la rédemption de son peuple. Le livre s’achève par la vision d’un avenir radieux. Avec, dans un ventre de femme, la vie nouvelle qui remue...

Un très joli livre, dont la lecture m’a souvent ému. Jacques Roumain observe ses compatriotes déshérités avec une sorte de dérision affectueuse, qui n’empêche pas une lucidité sévère. Finement mâtinée de langage parlé local, l’écriture est précise, élégante. Une poésie simple, sans grandiloquence, qui se lit comme un souffle d’air frais...

... semblable à celui qu’accueille la fin d’une journée torride et aveuglante :

« Le soleil maintenant glissait sur la pente du ciel qui, sous la vapeur délayée et transparente des nuages, prenait la couleur de l’indigo... là-bas, au-dessus du bois, une haute barrière flamboyante lançait des flèches de soufre dans le saignant du couchant.... Sous les lataniers, il y avait un semblant de fraîcheur, un soupir de vent à peine exhalé glissait sur les feuilles dans un long murmure froissé et un peu de lumière argentée les lissait avec un léger frémissement, comme une chevelure dénouée... »

Belle sera la nuit :

« Quel jardin d’étoiles dans le ciel et la lune glissait parmi elles, si brillante et aiguisée que les étoiles auraient dû tomber comme des fleurs fauchées. »

  •  GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP
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L'amie prodigieuse, tome 2 - Le nouveau nom, d'Elena Ferrante

Publié le 4 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

Le nouveau nom est le deuxième tome de L’amie prodigieuse, une saga en forme d’autobiographie se déroulant à Naples sur toute la seconde moitié du vingtième siècle. Les héroïnes en sont Elena, la narratrice, et Lila, une jeune femme pour le moins... étourdissante. Il fait suite au volume sous-titré Enfance, adolescence, dont je publie la chronique en même temps que celle-ci.

Nous sommes désormais dans les années soixante. En pleine croissance économique, Naples se développe. Des quartiers modernes s’élèvent, de nouveaux types de commerces apparaissent. Parmi les jeunes commerçants du vieux quartier, les plus avisés pressentent l’opportunité de monter leurs produits en gamme : épicerie fine, pâtisserie de qualité, mode, luxe. Certains ouvrent des boutiques dans le centre-ville. Des moyens de transport permettent d’accéder facilement à la mer. Sur les plages de la côte amalfitaine et de l’île d’Ischia, on s’adonne à des loisirs ignorés des générations précédentes. Et c’est l’occasion de rencontres, d’aventures...

Ce livre, dans lequel le personnage de Lila rayonne du début à la fin, m’a captivé par ses péripéties souvent surprenantes. Le récit s’ouvre à l’instant même de l’incident qui marquait la fin du premier tome, en plein mariage de Lila, seize ans, avec un jeune homme du quartier qu’elle connaît depuis toujours, un commerçant aux affaires semble-t-il prospères. Un mariage prometteur... L’incident gâche tout. Lila ne pardonnera jamais. Elle n’éprouvera plus que mépris et dégoût pour son mari et les hommes d’affaires auxquels il est associé.

A défaut de bonheur, le mariage apportera à Lila un nouveau statut et des moyens financiers inespérés. Elle dépensera sans compter, pour elle-même et pour ses proches du vieux quartier qu’elle aidera dans des élans de prodigalité irraisonnés. Une façon pour elle de compenser les désagréments de sa vie conjugale : humiliations, coups, rapports subis.

Dotée de talents professionnels « prodigieux », Lila jouera un rôle essentiel dans la réussite des boutiques de son mari ... quand elle le voudra bien ! Toujours aussi fantasque et imprévisible, faisant fi des aversions qu’elle provoque, elle va et vient comme elle l’entend, capable notamment de tout plaquer pour une passade amoureuse avec un étudiant sans le sou.

De son côté, Elena, égale à elle-même, passera brillamment son bac et engagera un parcours universitaire qui lui permettra de fréquenter des étudiants issues de familles aisées et cultivées. Toujours aussi peu sûre d’elle, mal à l’aise avec ses origines, Elena doute de tout, en premier lieu d’elle-même, de ses dispositions intellectuelles, de son physique et de ses capacités de séduction. Longtemps amoureuse d’un jeune homme de son entourage, sa timidité la conduit à se comporter comme si de rien n’était, et même, tout en simulant l’indifférence, à laisser la place à une autre jeune femme plus entreprenante. Elena se pose des questions sur tout, sans fin. Que de formules interrogatives dans les paragraphes où elle parle d’elle !

En dépit des divergences de leurs parcours, les sentiments que Lila et Elena éprouvent l’une pour l’autre ne se démentent pas. Elena reste fascinée et stimulée par la personnalité et l’autorité de Lila. L’attitude de Lila envers Elena fluctue entre grande générosité et petites méchancetés. Peut-être considère-t-elle les succès universitaires d’Elena comme les siens par personne interposée ?

Avec un peu d’amertume, Lila et Elena observeront que les marques de leur origine sont probablement indélébiles. Malgré l’éclat de sa beauté et les tenues sexy à la pointe de la mode dans lesquelles elle éblouit ses proches, Lila ne peut prétendre s’assimiler aux femmes  élégantes des beaux quartiers. Même chose pour Elena, dont l’étalage de réels savoirs universitaires ne fait pas illusion dans les sociétés où l’on baigne depuis l’enfance dans des conversations à bâtons rompus sur l’actualité culturelle et politique.

Encore Lila et Elena ont-elles l’espoir concret de s’extraire, chacune à sa manière, d’une vie médiocre aux maigres espérances, une destinée à laquelle leurs amies d’enfance du vieux quartier ne pourront guère échapper... Un constat d’évidence compte tenu des mentalités et des structures sociales du Naples d’après-guerre, et qui pourrait d’ailleurs se transposer dans nos banlieues d’aujourd’hui.

Au moment où s’achève le livre, Elena vient de publier son premier roman. De son côté, Lila, maman d’un petit garçon, est au creux de la vague. Mais sa combativité n’est pas émoussée et j’ai le sentiment qu’elle ne tardera pas à rebondir...

Attendons le troisième tome. Début 2017, paraît-il...

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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L'amie prodigieuse, tome 1 - Enfance, adolescence, d'Elena Ferrante

Publié le 4 Août 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Août 2016,

J’ai lu coup sur coup L’amie prodigieuse, puis Le nouveau nom, qui en est la suite immédiate.

Dans un premier temps, persuadé que ces volumes formaient un seul et même ouvrage, j’avais pensé écrire une chronique unique. Puis en m’informant sur l’auteur(e), –dont personne ne connaît l’identité cachée sous le pseudonyme d’Elena Ferrante – j’appris que deux tomes restaient à paraitre, afin de compléter une saga déployée sur soixante années : l’autobiographie réelle ou fictive d’une femme de lettres dont le prénom est ... Elena ! Finalement, j’ai décidé d’écrire une chronique pour chacun des deux volumes existants et de les publier en même temps.

Années cinquante, dans un vieux quartier de Naples. Une cour d’immeubles vétustes. La misère suinte dans les cages d’escaliers, murs décrépits, plafonds tachés d’humidité, grilles de soupirail rouillées et tordues... Des familles vivent là, tirant le diable par la queue, ouvriers, employés, artisans. On parle un dialecte napolitain. Peu savent lire et écrire. Faire des études est un luxe inutile. Quelques-uns, commerçants, s’en tirent mieux ; ils savent compter, et prêtent si besoin est. Derrière leur dos, on murmure : marché noir, usure, relations mafieuses.... Aigreur, rancœurs, haines... Pourtant existe une réelle forme de solidarité et de vivre ensemble.

Au début du livre – dont le véritable titre est L'amie prodigieuse : enfance, adolescence –, deux petites filles de six ans se rapprochent pour affronter ensemble un monde qu’elles croient limité à leur cour d’immeuble et qu’elles structurent au moyen d’expressions empruntées à des adultes illettrés. Au-delà de cet horizon, elles imaginent un univers angoissant constitué d’êtres monstrueux, aux formes mouvantes et menaçantes.

Grandissant ensemble, elles vont peu à peu prendre la mesure de leur environnement et engager une amitié exclusive et complexe qui se prolongera pendant des décennies. Une amitié qui va à la fois les porter et les ronger. Chez chacune, l’admiration pour l’autre frôlera la jalousie, la bienveillance alternera avec la malveillance. Elles se rapprocheront toutes les fois qu’elles se seront éloignées. Elles ne cesseront de se soutenir et de se stimuler. Leur parcours personnel sera très différent et aucune ne prendra le pas sur l’autre.

Elena –  la narratrice – est craintive, indécise, peu sûre d’elle, mais déterminée à devenir une jeune fille sage et studieuse. Un profil un peu banal de bonne élève friande d’éloges. Grâce à l’appui d’une institutrice et malgré un contexte familial peu favorable, elle pourra tracer son chemin brillamment, à l’école, au collège, puis au lycée.

Lila est surdouée. Elle sait tout faire, avec sa tête comme avec ses mains – dès lors qu’elle en a envie ! Elle est la meilleure en tout... en attendant de devenir la plus belle ! Mais imprévisible, car fantasque, caractérielle et provocatrice, elle est capable de tout laisser tomber sur un coup de tête. Elle ne fera pas d’études et ira rejoindre l’échoppe de cordonnier de son père... où elle fera preuve de talents étonnants... Puisqu’on vous dit qu’elle est prodigieuse !

Lila et Elena sont entourées de garçons et de filles du vieux quartier, une micro-société qui, dès l’adolescence, tend à reproduire un modèle traditionnel de domination masculine, les garçons se posant gentiment mais fermement en protecteurs.

Plus tard, dans un Naples qui se modernise à l’approche des années soixante, quelques garçons, parmi les aînés, se mettent à prospérer. Voiture, sorties, cadeaux... Entre jeunes gens, les regards changent. Déclarations, flirts, espoirs... petites embrouilles. Premières demandes en mariage... grandes embrouilles... Le récit s’arrête net, sur un événement inattendu qui sera le point de départ de véritables déflagrations dans la vie du quartier...

Aurais-je pu trouver mieux pour vous inciter à lire la suite dans Le nouveau nom, deuxième tome de cette saga ?

J’ai été totalement séduit par les aventures racontées par Elena. C’est drôle, c’est émouvant, c’est surprenant. Les personnages sont attachants. C’est un livre pour tout le monde. Son style écrit ne contient ni rigidité ni pompe et sonne aussi naturellement que du langage parlé... Peut-être quelques longueurs... Mais l’écriture est tellement fluide que le récit en devient visuel. Les mots se dissolvent au profit d’images en mouvement qui se forment dans notre esprit. L’impression de voir un film italien de ces années-là... 

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Plus haut que la mer, de Francesca Melandri

Publié le 17 Juillet 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Juillet 2016,

Ce roman magnifique, superbement écrit, m’a captivé et bouleversé.

Une île italienne, montagneuse, rocheuse, tout près de la Sardaigne. Le soleil fait étinceler les roches au dessus d’une mer bleu intense, virant au turquoise à l’approche des plages de sable blanc. La faune est incroyablement riche : des ânes albinos, des chevaux sauvages, des mouflons, des sangliers, toutes sortes d’oiseaux aquatiques... L’accès est très difficile : juste une passe étroite et peu profonde balayée par des rafales de mistral.

A la fin des années soixante-dix, existait sur cette île aujourd'hui classée parc national et réserve protégée, un ancien et vaste complexe pénitentiaire comportant une prison de haute sécurité. Car pour maintenir des détenus très dangereux à l’isolement, il n’est pas de mur plus haut que la mer.

Parfois, le soir, orage et tempête habillent de sombre le ciel et la mer. N’apparaissent plus, par intermittence, que les zébrures lumineuses des éclairs et l’écume des crêtes de vagues en forme de virgules blanches. Impossible alors de quitter l’île.

Un homme et une femme sont ainsi contraints d’y passer une nuit. Une rencontre fortuite qui va leur permettre de rompre des chaînes invisibles. Ils ne viennent pas du même monde, ils n’ont rien en commun, si ce n’est d’être tous deux venus rendre visite à un proche, détenu à l’isolement, en régime spécial.

Lui, Paolo, a enseigné la philosophie dans une grande ville. Son fils unique a été condamné trois ans plus tôt pour assassinat. Des meurtres froidement exécutés, sans remords, au nom de la révolution. Ce sont les « années de plomb » en Italie.

Elle, Luisa, est une paysanne. Depuis que son mari, violent, a tabassé à mort il y a dix ans un camarade de beuverie, puis récidivé sur un gardien de prison, elle élève seule ses cinq  enfants en faisant tourner la petite exploitation agricole familiale.

Paolo sait manier les idées et les mots. Il peut donc identifier son enfer personnel. Il exècre de toute son âme ce que son fils est devenu. Dans le même temps, il lui voue une sorte de fidélité paternelle quasi charnelle, mêlée de mauvaise conscience ; une raison unique de vivre depuis que le chagrin a emporté sa femme. Symbole de ce sentiment paradoxal, une coupure de journal qu’il conserve sur lui et qu’il contemple souvent, avec la photo d’une petite fille de trois ans en manteau noir, posant une fleur sur le cercueil de son père « exécuté ».

Luisa n’a pas la même éducation. Sa vie frustre lui a appris à prendre les choses comme elles viennent. Son mari est emprisonné à vie ? Tant pis ! Peut-être même tant mieux, compte tenu de ce qu’elle n’a jamais dit – car il y a des choses qu’on ne dit pas ! Et puis, il faut bien survivre, élever les enfants, et pour cela, travailler dur. Et compter, tout compter, pour ne pas se laisser gruger par des hommes qui pourraient la sous-estimer...

Au cours de cette nuit sur l’île, où rien n’est organisé pour héberger des visiteurs, Paolo et Luisa vont s’observer ; chercher à comprendre et à partager ce qu’il leur manque. Luisa surprendra Paolo à contempler longuement la photo de la petite fille en manteau noir... Il expliquera... Elle se mettra à pleurer en silence sans pouvoir s’arrêter ; toutes les larmes qu’elle n’avait pas pleuré depuis son enfance. Lors du départ, le lendemain, elle emportera la coupure de journal. « C’est moi qui la porte, maintenant » déclare-t-elle. Partage, libération...

Par le choix de ses mots, par la justesse et la percussion de son écriture, Francesca Melandri nous fait vivre sur l’île, entendre le ressac de la mer ou le vacarme de la tempête, respirer l’odeur du sel et des figuiers.  Elle nous fait partager des sentiments que ni Paolo ni Luisa ne peuvent exprimer, faute de trouver eux-mêmes les mots qu’il faudrait.

Accessoirement, elle nous fait aussi percevoir les états d’âme silencieux d’un troisième personnage, un jeune agent carcéral, installé dans l’ile avec femme et enfants. Il doit composer entre l’indicible – la violence nécessaire pour maîtriser certains détenus – et l’inavouable – les transgressions que lui dicte son empathie. Son silence effraie sa femme. Mais comment pourrait-il lui en parler ?... Vous avez dit partage ?...

Certains livres comme celui-ci témoignent du pouvoir magique de la littérature. 

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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En attendant Bojangles, d'Olivier Bourdeaut

Publié le 29 Mars 2016 par Alain Schmoll dans Littérature, romans, critique littéraire, poésie

Mars 2016

Trouver les mots justes... Allons-y carrément : En attendant Bojangles est une merveille, un enchantement !

"C'est drôle et bien écrit, ça n'a ni queue ni tête" – c'est l'éditeur qui le dit ! – et c'est ce qui fait son charme, ajoute-t-il. Il est vrai que ce livre ne ressemble à aucun autre, même si l'on peut lui trouver, comme il est dit ici et là, un petit air de famille avec L'écume des jours, l'œuvre culte de Boris Vian, qui elle non plus, pour ainsi dire, n'a ni queue ni tête.

En attendant Bojangles est l'histoire d'un amour fou, d'un amour à la folie, d'un amour qui va au bout de la folie,... au delà même de la folie...

Un couple à la Fitzgerald...

Elle, gracieuse et élégante, femme-objet, femme-enfant, extravagante et inconséquente ; elle a choisi et envahi l'homme de sa vie... Lui, homme d'affaires rationnel et pondéré – frappé toutefois de "phobie administrative" comme certain ministre éphémère – ; il subit le charme en toute conscience, dans l'impossibilité de s'y soustraire.

Leur vie n'est que fantaisies et excentricités. Aspirés dans un maelström de fêtes déjantées, arrosées d'abondances de cocktails, pimentées de facéties suscitant rigolades et fous-rires, ils dansent jusqu'à pas d'heure sur un air de soul music qu'ils passent en boucle, Mister Bojangles, chanté par Nina Simone.  

C'est leur fils qui raconte, un petit garçon dont on ne connait ni le prénom ni l'âge. Il a quoi ?... six ans, huit ans ? Il vit intensément la vie de ses parents, observe tout, note tout, rapporte tout avec précision, sans rien omettre... Mais il interprète les événements à l'aune de sa base de références personnelles d'enfant au parcours atypique, profilé par des parents dont seules comptent leurs commodités personnelles. Effets de mots d'enfants, dont la candeur et la naïveté nous font sourire avec émotion, nous adultes, alors que nous percevons le sens réel, implacable, tragique de ce que l'enfant ne voit pas. Lui s'interroge simplement : "Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ?"

Une histoire ébouriffante, à la fois gaie et triste, hilarante et bouleversante, attrayante et effrayante. J'ai un instant retrouvé les rêves de mon adolescence, les temps où j'imaginais que le bonheur passait par l'idéal, idéal du projet, idéal de l'amour ; l'âge où chaque fin de semaine, les slows entrouvraient la porte de l'espoir.

Tout au long du roman, Georges et sa femme – quel que soit son nom ! – dansent sur la mélodie mélancolique et obsédante de Mister Bojangles, un slow à l'ancienne porté par la voie grave et rauque de Nina Simone. Ecoutez cette musique, écoutez-la plusieurs fois, imprégnez-vous d'elle en lisant le livre. – On la trouve facilement sur You Tube.

Et tant que vous y êtes, une fois le livre refermé, écoutez encore Nina Simone, cette pianiste qui aurait pu devenir la première concertiste classique afro-américaine, écoutez sa voix éraillée dérailler doucement dans Aint got no, I got life, extrait de Hair, et dans Ne me quitte pas, de Jacques Brel.

Si avec tout cela – littérature et musique –, vous n'avez pas versé une larme, pas senti votre gorge se nouer,... c'est que je ne peux vraiment rien pour vous...

A voir désormais comment Olivier Bourdeaut nous surprendra et nous charmera à nouveau lorsqu'il publiera son deuxième roman !...

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