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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd

Publié le 12 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Après plusieurs livres exigeants et d'autres qui n'étaient pas mon genre (tel certain livre de femme !), j'ai aspiré à me ressourcer dans une littérature plus accessible, une fiction traditionnelle, romanesque et rondement menée. C'est dans cet esprit que je me suis engagé dans Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd, un romancier dont je suis et apprécie la production depuis une trentaine d'années.

Je ne l'ai pas regretté. Allègre, mouvementé, tantôt palpitant tantôt divertissant, très plaisant à lire, le roman se présente comme l'autobiographie d'une femme, une photographe britannique. Amory Clay est une femme belle, sensible et intelligente, à laquelle on s'attache ; une femme libre, bonne vivante, buveuse de gin et de whisky, s'exprimant avec un peu de gouaille, ouverte à l'autodérision ; une aventurière, traçant son chemin dans le vingtième siècle avec détermination, curiosité et appétence ; une photographe exerçant son métier à Londres, à Berlin, à New York, accompagnant l'armée américaine en France à partir du débarquement de 1944 et au Vietnam à la fin des années soixante. Elle est aussi capable par amour de mener une vie de famille traditionnelle dans un manoir défraichi au fin fond de l'Ecosse.

L'architecture du livre est très finement pensée. Amory, à la fin de sa vie, s'est retirée  dans un petit cottage sans confort, sur une minuscule île écossaise. C'est là qu'elle  écrit ses mémoires. A ses aventures, développées dans une narration réaliste intégrant de larges dialogues, Amory superpose son journal où elle commente avec recul ses souvenirs, les bons comme les moins bons. L'épisode du Vietnam est rapporté différemment, sous forme d'un bloc-notes quotidien de correspondant de guerre. De façon inattendue, tous les chapitres sont entrecoupés de photos d'époque, en noir et blanc, représentant – ou censées représenter – des personnages rencontrés au fil des événements.

Pris de doute, à plusieurs reprises, je me suis interrogé : Amory Clay a-t-elle réellement existé ou l'ouvrage est-il une fiction ? L'auteur entretient l'ambiguïté, jusque dans les remerciements traditionnels en fin d'ouvrage. Une subtilité de William Boyd qui s'ajoute à la maestria dont il fait preuve en effaçant totalement sa personnalité derrière la femme à laquelle il prête sa plume.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

Publié le 7 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Une femme, quittée par son amant, cherche à surmonter son chagrin en s'immergeant dans un travail sur Racine. – J'imagine déjà mon ami C... s'exclamer : "Tu lis vraiment beaucoup de livres de femme ! " –. Le sens profond de cet ouvrage m'a sans doute échappé et j'en ai trouvé par moment la lecture ennuyeuse... Peut-être parce que je suis un homme ! ... Peut-être.

Essayons d'y voir clair : pourquoi Racine ? En écrivant ses tragédies, Racine s'attachait à insérer méticuleusement dans l'esprit de ses personnages, les ravages psychologiques provoqués par leurs amours passionnels tragiques. Dévastée par sa rupture, la narratrice du roman s'identifie à une héroïne de Racine. Mais pourquoi Bérénice ? Dans Racine, Titus devenu empereur renonce à Bérénice par devoir envers Rome ; il la quitte la mort dans l'âme, parce qu'il l'aime ; Dans Nathalie Azoulai, l'amant abandonne la narratrice pour préserver sa famille ; il retourne prosaïquement auprès de Roma, son épouse. C'est manifeste, le Titus du roman n'aimait pas sa Bérénice ! Mais pour moi, c'est plutôt qu'ils n'étaient ni Titus ni Bérénice.

Après cette pointe de polémique, il me revient de rendre au moins un hommage à ce livre : ne connaissant pas plus que cela la vie de Racine, j'ai sincèrement apprécié de découvrir sa personnalité complexe ; janséniste mais avide de reconnaissance et de confort matériel ; indomptable, inflexible mais courtisan et flagorneur ; surtout, portant très haut son ambition de pureté pour la langue française et de musicalité pour l'alexandrin. C'est toujours positif d'apprendre quelque chose.

Le livre est très bien écrit, le vocabulaire est riche... Trop riche ! J'en ai gardé une impression d'emphase dénuée de sensibilité, comme un exercice de style "surtravaillé" d'étudiant en lettres. Et puis c'est long ; la vie de Racine s'étale au fil des 300 pages sur de nombreux non-événements sans intérêt, narrés au présent, ce qui accentue le sentiment de lire du vide.

Enfin, quelle idée, tout au long du livre, d'appeler Racine et Boileau par leur prénom !... Les aventures de Jean et Nicolas !... J'ai du mal à comprendre que ce livre ait obtenu le Médicis et qu'il ait été en piste pour le Goncourt.

  •  DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU
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2084 - La fin du monde, de Boualem Sansal

Publié le 25 Novembre 2015 par Alain Schmoll

Novembre 2015,

Boualem Sansal est un écrivain et intellectuel algérien éclairé, qui ne craint pas d'afficher haut et fort ses convictions humanistes et laïques. Son dernier livre, 2084 - La fin du monde, se présente comme un conte philosophique pessimiste.

Il reprend, plus de 60 ans après, les thèmes prophétiques de 1984, le fameux roman d'anticipation de George Orwell, que j'ai lu il y a bien longtemps et dont des éléments marquants me sont restés en mémoire : Big Brother ; le novlangue, langue de bois simpliste imposée à tous pour éviter la moindre critique subversive ; le télécran, outil de propagande et de vidéo-surveillance installé dans chaque foyer. A l'époque, début de la guerre froide, l'ouvrage dessinait le stade ultime d'un pays évoluant sous idéologie totalitaire hitlérienne ou stalinienne, modèle aujourd'hui réduit à la seule Corée du Nord, qui reste loin de disposer des moyens technologiques imaginés par Orwell.

Le roman de Boualem Sansal prend place en Abistan, un empire théocratique qui aurait éliminé tous ses ennemis. La religion unique et omnipotente n'a même pas de nom : l'homme du commun ne peut pas imaginer qu'il pourrait ou aurait pu y avoir d'autres religions, elles ont toutes été éradiquées depuis très longtemps. La foi, enseignée dans des "Mockbas", est professée par le précepte "Il n'y a de dieu que Yölah et Abi est son Délégué"... Toute similitude ne saurait être que fortuite !... L'intégralité de la connaissance est écrite dans le Gkabul, le livre sacré, en abilang, la langue officielle dont la grammaire et le vocabulaire très limités ont pour vocation d'être ânonnés dans des formules toutes faites, toute velléité de s'exprimer et même de penser différemment étant considérée comme un acte blasphématoire passible de condamnation à une mort dans la souffrance. Les nombreuses exécutions collectives, auxquelles il est obligatoire d'assister, sont d'ailleurs les seules distractions offertes au peuple. L'Appareil et la Juste Fraternité veillent au grain...

Dans ce monde fort sympathique, un homme commence à douter et à réfléchir, sans que cela se sache trop ; il finit par découvrir quelque secrets sur les civilisations antérieures à 2084 et disparues – ou peut-être pas disparues ! –, sur les fondements du régime et sur les motivations des puissants.

Le livre est magnifiquement écrit : vocabulaire foisonnant, syntaxe à la fois précise et flamboyante, coloration de fable orientaliste, humour affleurant. La première partie du livre est savoureuse de cocasserie. En revanche, la fin du roman m'a déçu ; j'ai eu le sentiment que l'histoire ne menait nulle part. Peut-être est-ce juste le message de l'auteur : l'Abistan, un pays sans passé, sans futur, sans ailleurs… la Mort !

Après les monstrueux événements survenus à Paris le 13 novembre (pendant que je lisais 2084) et revendiqués par un ridicule et répugnant communiqué que l'on dirait rédigé en abilang, il est salutaire de découvrir les images absurdes et macabres de l'Abistan, préfiguration du califat auquel certains voudraient nous soumettre...

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le chardonneret, de Donna Tartt

Publié le 17 Novembre 2015 par Alain Schmoll

Novembre 2015

Attentat à la bombe au Metropolitan Muséum de New York. Théo Decker, 13 ans, en sort miraculeusement indemne, un petit tableau au fond de sa sacoche. Sa mère, qu'il idolâtre et avec qui il vit seul, fait partie des victimes. C'est le point de départ de ce très long roman de Donna Tartt, qui lui a valu un prix Pulitzer en 2014.

Le petit tableau, c'est Le chardonneret, chef d'œuvre hollandais du 17ème siècle. Théo va le cacher pendant des années. C'est son secret ; il n'a aucune idée de ce qu'il peut faire d'une œuvre d'art aussi connue et a pleinement conscience du risque pénal qu'il court en la conservant.

Théo ne se remettra jamais de la disparition de sa mère. Il se construit pourtant. D'abord recueilli par une riche famille new-yorkaise, il part pour Las Vegas, réclamé par son père qui y a refait sa vie. Là-bas, il se lie d'amitié avec Boris, un garçon d'origine russe quelque peu marginal. Livrés à eux-mêmes, tous deux partent à la dérive : boissons, paradis artificiels, larcins... Après un nouvel événement brutal et grave, Théo retourne à New York ; il s'installe chez Hobie, un artisan d'un certain âge, mi-antiquaire, mi-restaurateur de mobilier ancien, qui devient son père spirituel.

Des années plus tard, Hobie et Théo sont associés, leur business d'antiquaire est florissant. Théo fait son chemin dans la haute société new-yorkaise. Un beau mariage est en vue... Mais Boris retrouve Théo. Fin des apparences en trompe-l'œil. Boris évolue au sein d'un réseau international de narco-trafiquants. Théo, derrière son apparence de gendre idéal, est resté accro aux drogues et la prospérité de son activité d'antiquaires repose sur des pratiques malhonnêtes. Le tableau du chardonneret, lui-même, n'est pas forcément où l'on croit !

L'histoire se dénouera au cours de trois effroyables journées à Amsterdam. Négociations en anglais, en néerlandais, en russe ; chantage, menace, bluff... Affrontements armés entre bandes rivales. Dans l'esprit de Théo altéré par l'alcool et la drogue, euphorie, incompréhension, désespoir se succèdent de façon décousue, avant que Boris n'apporte une solution inattendue, satisfaisante pour chacun et pour la morale.

Donna Tartt a mis 10 ans à écrire ce livre. C'est sa marque de fabrique, Le maître des illusions lui avait pris autant de temps ! L'architecture et l'écriture du roman sont donc particulièrement élaborées.

C'est Théo lui-même qui raconte toute l'histoire, telle qu'il la comprend et la ressent sur l'instant, avec quelques omissions, volontaires ou involontaires, comme cela arrive à quiconque raconte sa vie. Le lecteur est ainsi au cœur même du vécu de Théo. J'ai ressenti une forme d'empathie paternelle – peut-être due à mon âge ! – pour le personnage. Je partageais ses souffrances et ses angoisses, je me réjouissais de ses succès, je me crispais lorsqu'il partait sur de mauvaises pentes, j'étais saisi en même temps que lui par les imprévus, je brûlais de le conseiller lorsqu'il s'interrogeait... Et  lorsque Théo était défoncé, quand ce qu'il racontait n'était plus clair parce qu'il n'était plus en état de saisir la subtilité des choses, j'avais le sentiment d'avoir moi aussi l'esprit embrumé ; la lecture était devenue ardue, surtout lors des très longs commentaires tortueux de Boris, sans ponctuation, dans son anglais parlé imparfait – bien reproduit dans l'adaptation française. Très beau travail d'écriture !

Autre particularité de l'ouvrage, la description fouillée, détaillée, parfois répétitive du décor de chaque scène : le paysage, la rue, les intérieurs, objets, couleurs, odeurs... Même chose pour les dialogues, interrompues par des soliloques de Théo, réflexions, souvenirs, associations d'idées ; inclusion de silences, d'hésitations, de bredouillements, de coq-à-l'âne sans intérêt. C'est comme si l'auteur avait voulu ralentir la lecture, pour que le lecteur perçoive les scènes en temps réel.

Un grand livre qui se lit globalement avec plaisir tout en exigeant un minimum de persévérance. J'ai aussi envie d'y voir un hymne à l'amitié et à la fidélité.

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La septième fonction du langage, de Laurent Binet

Publié le 27 Octobre 2015 par Alain Schmoll

Octobre 2015

Un livre très original, que j'ai trouvé captivant, drôle, intéressant, ...mais par moment ennuyeux lors de quelques passages trop longs et hermétiques.

A la différence de ma précédente lecture (Le bruit et la fureur, de W. Faulkner), j'ai lu La septième fonction du langage, de Laurent Binet, sans préparation, sans en rien connaître, si ce n'est que l'ouvrage rencontrait un vrai succès d'estime, qu'il avait obtenu le prix du roman Fnac 2015 et qu'il était en piste pour des grands prix littéraires de cet automne.

Pendant ma lecture, je me suis longuement interrogé : ce livre est-il une enquête sur un fait divers, un recueil de débats linguistico-rhétoriques, un essai politique, une farce bouffonne, un roman d'espionnage, un polar, un pastiche de polar, un faux polar, un vrai-faux polar ?...

Tout part de la mort accidentelle, en 1980, de Roland Barthes, sommité de la linguistique et de la sémiologie, figure emblématique de la pensée intellectuelle et littéraire. L'auteur transforme l’accident en meurtre, avec pour mobile la possession d'un document secret dévoilant un mode d'expression orale ouvrant l'accès au pouvoir absolu.

Il s'agit donc d'un polar, empreint d'une coloration mi-burlesque, mi-intello. L'originalité plaisante de l'ouvrage, une fiction, est que les protagonistes en sont majoritairement des personnages réels. Des figures intellectuelles de 1980, avec leurs foucades : Foucault, Derrida, Althusser, Umberto Eco, et surtout Sollers, halluciné et délirant dans un rôle central, accompagné de son épouse Kristeva, d'orrrigine bulgarrre, sombre et machiavélique. Et dans des passages jubilatoires, les stars politiques de l'époque, Giscard et Mitterrand, entourés de leurs fidèles, déjà prêts à toutes les turpitudes un an avant le débat télévisé décisif qui précédera de quelques jours le vote pour l'élection présidentielle.

C'est très amusant de retrouver le paysage de 1980 : PPDA et le journal d'Antenne 2, les étudiants chevelus noyautant les facs, Borg dominant le tennis mondial ; et surtout la cigarette ! On avait presque oublié, tout le monde fumait partout et tout le temps, même en avion. Rappel aussi de faits d'actualité marquants : le parapluie bulgare, cocasse, et beaucoup plus tragique, l'attentat de la gare de Bologne.

Moins plaisants, à mon goût, car inaccessibles (pour moi), les trop longs développements sur la linguistique, la sémiologie la rhétorique, la dialectique, au cours de discussions et de conférences de spécialistes dont les noms me sont inconnus. Lassantes aussi les joutes oratoires répétitives du Logos Club. Et je n'ai pas non plus aimé les interminables et déjantées scènes d'orgies.

A la fin du livre, le héros de l'histoire, personnage fictif, s'interroge sur son propre être : est-il réel ou fait-il partie d’un roman ? Son sort est-il prédéterminé par un romancier ou est-il maître de son destin ? Figure de style certes imaginative, mais qui n'apporte rien à l'ouvrage qui en compte déjà beaucoup. Pourquoi ne pas l'avoir gardée pour une prochaine œuvre ?

Moi aussi, mon imagination a gambadé. Signes et symboles étant affaire d’interprétation personnelle, sachez que j'ai souvent pensé à Tintin : deux moustachus à parapluie, au début, qui ressemblent aux Dupond-Dupont ; des étrangers louches qui rrroulent les rrr comme des Syldaves et des Bordurrres ; et quand j'ai lu "anacoluthe, catachrèse, enthymème..." (section 85), j'ai cru voir une bulle d'insultes proférées par le capitaine Haddock...

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Le bruit et la fureur, de William Faulkner

Publié le 14 Octobre 2015 par Alain Schmoll dans Littérature, critique littéraire, romans

Octobre 2015

Chef d'œuvre ! Publié en 1929, ce désormais "classique" de la littérature américaine a ouvert la voie à de nombreux romanciers contemporains. Je l'avais lu il y a vingt-cinq ans, deux fois coup sur coup. Je viens de le relire ; deux fois à nouveau. Avec ce livre, soit on se décourage et on le ferme au bout de cinquante pages, soit on le lit au moins deux fois. Hermétique, incompréhensible, voire rebutant à première lecture, Le bruit et la fureur offre un plaisir de lecture somptueux dès lors que l'on a franchi les étapes d'initiation qu'exige le procédé littéraire adopté par William Faulkner. Il me fait penser aux symphonies de Mahler, dont la musique peut être perçue comme bruit et fureur par celui qui l'écoute sans préparation et pour la première fois.

Cadre des événements : le Sud des Etats-Unis, au début du vingtième siècle. La guerre de Sécession est encore dans les esprits. Si l'esclavage n'existe plus, les pratiques de ségrégation raciale restent sans limites. Le livre tourne autour d'une ancienne famille de planteurs, en voie de décomposition matérielle et morale, sur une trentaine d'années ; trois frères, Quentin, Benjamin, Jason, et une sœur, Caddy, personnage central du roman bien qu'absente. Le roman est constitué de quatre parties, chaque frère étant narrateur d'un chapitre sous forme d'un monologue intérieur, le quatrième chapitre étant une narration classique.

Benjamin, ou Benjy, déficient mental lourd, un idiot comme on disait, est le "narrateur" du premier chapitre. Nous sommes en 1928, il a trente-trois ans. Incohérent, son soliloque mental part de ce qu'il ressent quand il parcourt ce qui reste du domaine familial où tout lui rappelle sa sœur absente Caddy, des sensations visuelles, olfactives et auditives qu'il ne comprend pas, mais qui lui font revenir en désordre les souvenirs de différents moments de son enfance.

Le deuxième chapitre se situe dix-huit ans plus tôt, à Harvard, où étudie Quentin, l'ainé ; un jeune homme tourmenté, idéaliste, écorché vif. Tout en préparant son suicide, il ressasse des réminiscences décousues et des pensées délirantes, où se mêlent son désespoir à l'annonce du mariage de Caddy, à laquelle il est lié par des fantasmes incestueux et morbides, et sa jalousie haineuse à l'égard de ceux qui sont plus doués, plus heureux ou plus riches que lui.

Puis on revient à 1928, avec Jason ... Lui, c'est le sale con par excellence ! Un esprit négatif, soupçonneux, égocentrique ; vénal et sans scrupules ; raciste et antisémite au delà de l'imaginable. Frustré de rester le seul homme en mesure de faire vivre la famille, il manipule sa vieille mère malade imaginaire et cherche à martyriser sa nièce, la fille de Caddy, élevée par sa grand-mère et nommée Quentin en hommage pour son oncle disparu.

Car non content de ne (presque) pas donner d'indication de dates pour les moments évoqués par les trois frères dans des "flashbacks" désordonnés et elliptiques, Faulkner prend un malin plaisir à donner le même prénom à plusieurs personnes de différentes générations, ce qui rend très difficile la reconstitution de la chronologie des évènements, notamment dans les deux cents pages où Benjy et Quentin divaguent et extravaguent.

La lecture de ces deux chapitres est ardue, de nombreux passages paraissent incompréhensibles. A chaque fois, je me suis accroché, quitte à passer sur les zones d'ombres. Certaines se clarifient dans les deux derniers chapitres, plus accessibles, l'écriture perdant en magie poétique mais gagnant en lisibilité. Les événements s'y révèlent dans leur objectivité et leur brutalité. En relisant ensuite la première partie du livre, on comprend que ces évènements sont déjà évoqués, mais qu'ils ont été plus ou moins transformés, occultés ou embrouillés par leurs narrateurs selon leur propre ressenti. C'est ce qui les rendait inintelligibles lors de la première lecture.

Pour lire Le bruit et la fureur dans sa complétude et avec du plaisir, il est nécessaire de se faire aider. C'est comme dans une exposition : il n'est jamais inutile de se faire commenter les œuvres.... et pas seulement les contemporaines. C'est comme pour l'opéra : difficile d'apprécier la complexité et la cohérence du Ring de Wagner sans s'être fait expliquer la trame des péripéties et le principe des leitmotiv. Les éditions françaises du bruit et la fureur comportent une excellente préface. Il faut la lire avant de se lancer dans le roman et ne pas hésiter à y revenir par la suite ; cela fait partie du cursus d'initiation.

Mais quel intérêt de lire un roman dont on connait l'essentiel de l'histoire avant, objecteront certains ! Pas grave ; ce roman est un puzzle dont on connait l'image finale. Et l'on cherche à la reconstituer, fragment par fragment, en décodant l'expression très subjective, chaotique et elliptique des personnages auxquels Faulkner donne la parole.

L'histoire en elle-même importe peu. C'est la littérature et la poésie qui comptent.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Academy street, de Mary Costello

Publié le 14 Octobre 2015 par Alain Schmoll

Octobre 2015

On m'a clairement fait remarquer récemment que les femmes et les hommes n'avaient pas les mêmes lectures, tout sexisme mis à part. Loin de moi l'intention de généraliser mon avis de lecteur masculin, mais peut-être Academy street est-il un livre pour femmes...

C'est un roman affreusement triste... Je l'ai lu par un sublime week-end de septembre, ciel bleu, soleil éclatant ; quelle chance ! Je n'ose imaginer le spleen dans lequel mon esprit gémissant aurait sombré si je l'avais lu sous un ciel bas et lourd...

C'est l'histoire de la vie d'une femme, Tess, en Irlande puis à New York. Le livre s'ouvre par la mort et les obsèques de sa mère, quand elle a sept ans ; ça commence bien ! Je dois toutefois reconnaître que ces premières pages du roman, où l'auteur nous décrit les réactions d'une petite fille qui observe les événements sans en saisir pleinement la mesure, sont émouvantes et attendrissantes.

Pendant soixante ans, Tess, petite personne craintive, introvertie, soumise à la fatalité et à la religion, va passer de malheurs en désillusions, de deuils en trahisons. Ça m'a rappelé les romans préromantiques au programme du bac à mon époque, où héros et héroïnes contaient leurs mésaventures tragiques en les ponctuant d'expressions comme : ... Et je versai des torrents de larmes !

D'ailleurs, Tess, à un moment de sa vie, se réfugie dans la lecture. Cela lui permet de se sentir en empathie avec des personnages de romans, de trouver de l'espoir dans leurs destinées heureuses ou de se complaire dans le partage de leur malheur.

Et bien voilà un public pour ce livre ! Academy street est un roman pour ceux – pour celles (?) – qui, comme Tess, cherchent dans la lecture des occasions de verser des torrents de larmes.

FACILE     oo    J’AI AIME… UN PEU

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Un homme effacé, d'Alexandre Postel

Publié le 24 Septembre 2015 par Alain Schmoll

Septembre 2015

Un Homme Effacé d’Alexandre Postel conjugue les traits du roman policier, du roman naturaliste et du conte philosophique. Ce n’est pas sans raison qu’il a obtenu le Goncourt du premier roman en 2013.

Le livre relate des évènements survenus dans l'environnement d'une université de province, fonctionnant à l'américaine, avec enseignants et chercheurs résidant en périphérie, dans un cadre verdoyant et arboré.

Voilà qu'on découvre une multitude d'images pédopornographiques dans l'ordinateur personnel d'un professeur de philosophie, Damien North, un homme effacé, et surtout introverti, solitaire et manquant de confiance en lui.

Ça tombe mal pour lui. La criminalité pédophile est en hausse dans le pays. Le gouvernement est activement mobilisé sur le sujet ; une échelle d'Abel permet d'évaluer le niveau d'obscénité des images pédopornographiques ; un fichier Télémaque enregistrera bientôt les agissements de toute personne en contact avec des mineurs ; un mystérieux projet Tirésias est en préparation pour supprimer les risques de récidive, "avec plus d'efficacité que la castration chimique". Diable !

North est en état d'arrestation, puis inculpé. La presse et l'opinion publique locales s'acharnent sur cet homme jugé bizarre, membre de l'élite intellectuelle et sociale (il est le petit-fils d'un héros national) dont il est bien établi qu'elle se croit tout permis ! Son avocat lui recommande de plaider coupable et d'exprimer ses regrets. La justice poursuit son chemin, implacable. Son entourage doute de lui. Il est accablé.

Il faut dire que North se comporte et s'exprime avec maladresse. Il se montre agressif avec les hommes, rougit devant les femmes, répond par le mépris aux questions qu'il estime stupides, et surtout tente de manipuler les "experts" chargés de l'évaluer. Il finit ainsi par présenter tous les symptômes de la culpabilité.

Roman policier, Un Homme Effacé est captivant par son enchaînement oppressant de péripéties bien orchestrées et – heureusement ! – ses coups de théâtre inattendus, jusque dans l'épilogue.

Roman naturaliste, il analyse avec pertinence les psychologies et les comportements actuels – Oh, l'abomination des commentaires anonymes sur la presse internet ! Tout cela est finement décrit et joliment écrit, avec quelques pointes d'humour amer – où un steak tartare dégusté par un avocat corpulent devient un régal.... pour le lecteur.

Conte philosophique, il donne la parole à des intellectuels : Damien North, auteur d’un ouvrage sur l'optique dans la philosophie, explique qu'il est victime d'un phénomène analogue à la persistance rétinienne : nos cerveaux ne perçoivent pas les courts signaux infirmant nos opinions, qui deviennent donc des croyances définitives, d’autant plus définitives, selon un autre universitaire du roman, quand ces croyances correspondent à des fictions populaires – disons même populistes. Facile ainsi pour un manipulateur de semer insidieusement les ingrédients d’une fiction qui donnera d’un homme effacé l’image d’un criminel.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

Publié le 4 Septembre 2015 par Alain Schmoll

Août - Septembre 2015

Ce livre a tout pour plaire aux amateurs de thrillers et de romans d'espionnage. Inspiré d'une histoire vraie, il retrace la vie tumultueuse – vue et racontée par lui-même – de Tyrone Meehan, Irlandais, catholique, activiste de l'IRA, l'organisation terroriste des indépendantistes (*).

Dans les années 30, à Killybegs, petit port de pêche où il est né, son père lui transmet son flambeau de militant indépendantiste et sa haine des britanniques. La famille s'installe ensuite à Belfast dans un quartier déshérité où les catholiques sont relégués et où ils sont soumis aux provocations des milices unionistes protestantes ainsi qu'aux tracasseries quotidiennes de l'armée et de la police.

Remarqué pour son engagement de jeune militant, Tyrone Meehan intègre l'IRA et pendant 40 ans participe à des opérations armées de toutes natures : manifestations violentes, attaques d'équipements publics, combats de rue, opérations de représailles. Devenu un officier important, il ne transige pas avec les "lois" de l'IRA et n'hésite pas à châtier impitoyablement les contrevenants. Il fait plusieurs séjours en prison dans des conditions très éprouvantes qu'il surmonte avec courage. Son cursus et quelques "faits d'armes" spectaculaires lui valent un statut de héros respecté dans le microcosme indépendantiste.

Une maladresse tragique et sa conséquence inattendue vont le contraindre, à partir de 1980, à infléchir sa trajectoire. En 2006, à la fin de sa vie, rejeté par ses compagnons de lutte qui l'accusent de les avoir trahis et d'être manipulé par les britanniques, Tyrone Meehan revient à Killybegs affronter son destin.

 

Grand reporter, Sorj Chalandon écrit ses romans comme des chroniques de guerre. Dans Retour à Killybegs - comme dans Le Quatrième Mur, paru plus tard - il ne cache rien de la violence extrême et de l'horreur insoutenable quotidiennes dans les conflits communautaires qui ensanglantent certaines régions.

Le style de l'écriture est haché, les phrases sont brèves, donnant le sentiment d'une atmosphère irrespirable, assortie au tragique des événements. Dans la seconde partie du livre, plus intellectualisée, l'écriture est plus fluide.

Le récit met en évidence les processus mentaux qui font qu'en Irlande comme ailleurs, les germes de haine sont transmis de père en fils, avant de se développer, fertilisés par les enchainements de provocations et de répressions qui constituent le quotidien des activistes de chaque bord.

Dans les deux camps, il est désolant de constater le jusqu'au-boutisme absurde auquel conduisent ces haines inextinguibles, les combats sans merci dans lesquels s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir, c'est déjà trahir.

Et finalement, que de morts pour rien. Car rien ne change. Illusion, vanité, absurdité du terrorisme.

Cette absurdité s'impose progressivement au narrateur, vieillissant, partagé dés lors entre sa mauvaise et sa bonne conscience ; mauvaise conscience de manquer au principe de fidélité aux siens, bonne conscience de chercher à épargner des vies de part et d'autre.

Mais les meilleures intentions peuvent avoir des conséquences catastrophiques.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

(*) Un rappel historico-politique pour bien comprendre le contexte :

Depuis Cromwell, afin de dominer l'Irlande et sa population catholique de langue gaélique, l'Angleterre avait favorisé l'implantation massive de colons anglais et écossais, protestants. Les conflits, à la fois politiques, communautaires et religieux avaient été sanglants. Au XXème siècle, un compromis était mis en place : reconnaissance de l'Eire, république indépendante, de population catholique, capitale Dublin, et création de l'Irlande du Nord, nation constitutive du Royaume Uni, capitale Belfast, où les protestants, sans être majoritaires, forment une caste dominante.

Les nationalistes et indépendantistes irlandais n'acceptèrent pas ce compromis. Derrière leur parti politique, le Sinn Fein, et son bras armé, l'IRA, une organisation paramilitaire secrète terroriste, leur objectif restait d'unifier la République d'Irlande sur l'ensemble de l'île. Face à eux, les unionistes (ou loyalistes), fidèles au Royaume Uni. En arbitre – forcément partial – l'armée britannique.

Aujourd'hui, l'IRA a déposé les armes. Mais quelques irréductibles...

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Ce qui reste de nos vies, de Zeruya Shalev

Publié le 28 Août 2015 par Alain Schmoll

Août 2015

Un livre exceptionnel, tant par ses qualités littéraires que par la finesse des analyses psychologiques.

En Israël, une mère, sa fille, son fils.

La mère, Hemda, âgée, en fin de vie, alterne lucidité et confusion. Que reste-t-il de sa vie ? Son passé, qui lui revient en souvenirs ou en divagations. Avant d'être une mère, elle a été une fille, élevée à la dure dans un kibboutz par un père pionnier qui lui a inspiré, qui lui inspire encore à la fois vénération et fureur ; fureur de ne jamais avoir été écoutée et comprise. Que reste-t-il encore ? Des regrets ; devenue mère quand elle a cessé d'être fille, elle n'a pas assez aimé sa propre fille et trop aimé son fils. Que faire de ce peu qui lui reste à vivre ? Trouver la paix ?

La fille, Dina, quadragénaire, mère à son tour, universitaire brillante. Un corps trop maigre, à l'image de son esprit tourmenté depuis l'enfance ; la frustration de ne pas exister pour sa mère ; un mari impénétrable ; une fille adolescente qui lui échappe. N'y a-t-il personne pour l'aimer ? Que restera-t-il de sa vie, que faire du reste de sa vie ? Finir une thèse d'histoire, naguère abandonnée ? Adopter un enfant, contre l’avis de son mari et de sa fille ?

Le fils, Avner, quadragénaire, père de 2 garçons, avocat des droits de l'homme. Un corps empâté, à l'image de sa mollesse de caractère. Etouffé par l'amour maternel, il a épousé à 20 ans sa première petite amie, devenue une mégère au physique épaissi ; ils ne se supportent plus, ce qui perturbe leur fils ainé. Que restera-t-il de sa vie, que sera le reste de sa vie ? Cette femme croisée de façon fugace aura-t-elle sa place ? Doit-il quitter le domicile conjugal ? Comment se rapprocher de son fils ?

Zeruya Shalev pénètre dans l'intimité quotidienne, dans les souvenirs, dans le tréfonds de l'âme de ses trois personnages. Elle les suit, les observe, les écoute. En même temps, elle est en eux, elle sait tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils ressentent, elle connaît leurs espoirs, leurs craintes, leurs secrets.

Elle nous rapporte leurs gestes, leurs conversations, leurs pensées, au fil de leurs enchaînements, à la suite les uns des autres, dans un même alinéa, dans une même phrase, sans guillemets ou autre signe de ponctuation.

C'est extrêmement parlant. Et les trois dernières pages du livre, que j'ai relues plusieurs fois, sont très belles et très émouvantes.

Et moi, et vous, et nous, que restera-t-il de nos vies, que faire du reste de nos vies ?

Faut-il accepter simplement ce qui vient à nous, suivre ce que nous imposent ceux qui ont plus de caractère que nous, ou faut-il tracer nous-mêmes notre chemin, et donc l'imposer à nos proches au risque de les contrarier ?

Et si l'essentiel était l'amour - l'amour paternel, l'amour maternel, l'amour filial, l'amour tout court ... L'amour qu'on donne et celui qu'on reçoit.

TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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