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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

La Daronne, de Hannelore Cayre

Publié le 31 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Authentique polar, La Daronne est un livre malicieux, original, et accessoirement, très politiquement incorrect.

 

C’est un polar, mais la narratrice et personnage principale, la curieusement nommée Patience Portefeux, n’a rien à voir avec Julie Lescaut, le juge Larrieu, ou une femme d’honneur. Fille d’un riche trafiquant international n’ayant jamais connu de problème de conscience, elle a vécu une enfance et une jeunesse dorées dont elle garde un souvenir nostalgique. Des circonstances funestes ayant mis fin à cette période de vaches grasses, Patience – drôle de nom, vraiment ! – s’est trouvée dans l’obligation de travailler pour survivre et élever ses deux filles, puis pour payer les lourdes factures mensuelles d’un EHPAD. Je dis bien un EHPAD, et non un EPHAD ou un EPAHD comme il est écrit dans le livre, puisqu’il s’agit – suivez les majuscules ! – d’un Etablissement où est Hébergée la Personne Agée Dépendante qu’est devenue sa vieille mère grabataire.

 

Pour dégoter un emploi, Patience disposait d’un atout majeur : sa maîtrise parfaite de la langue arabe. Elle pourra aussi compter sur une absence totale de scrupules, une singularité atavique, à n’en point douter, mais qui ne se révélera chez elle qu’après vingt-cinq ans de bons et loyaux services mal rémunérés en tant que traductrice-interprète judiciaire. Engagée alors par la police des stups, où personne ne comprend l’arabe, elle a pour missions de participer à l’interrogatoire des suspects et de traduire les conversations enregistrées sur écoutes téléphoniques. Un job qui lui ouvrira le champ de tous les possibles.

 

Prudence prend conscience qu’elle a toutes les cartes en main pour manipuler les petits malfrats originaires du Maghreb, d’autant plus que l’écoute téléphonique des trafiquants et des dealers est un gisement inépuisable d’informations, dans lesquelles il semble suffire de piocher pour s’en mettre plein les fouilles.

 

La Daronne n’est pas le premier roman policier d’Hannelore Cayre, qui exerce la profession d’avocate pénaliste. À ce titre, elle côtoie depuis des années le monde des petits délinquants, pour lesquels elle semble éprouver un mélange de mésestime et d’affection. Dans La Daronne, elle imagine des entourloupes savoureuses au nez et à la barbe de malfrats maghrébins – des machos et des crétins, semble-t-il ! –, sans éveiller de soupçons chez les flics – dans l’ensemble gentils mais lourdingues –. Nul doute qu’Hannelore Cayer a créé le personnage de Patience à son image et qu’elle s’est projetée avec jubilation dans ses tribulations de tatie arnaqueuse.

 

J’ai rigolé en lisant certaines assertions de la narratrice. Elles ne me choquent pas personnellement, ni dans leur à-propos, ni dans leur causticité, mais je n’aurais pas osé les émettre moi-même. Hors Coluche, disparu il y a plus de trente ans, rares sont ceux qui ont pu se permettre ce genre d’humour. Les cibles : les Arabes, surtout les loubards des banlieues, on l’a déjà compris ; les femmes juives anciennes déportées, un rôle tenu par sa mère ; les vieux des deux sexes, cantonnés dans ces mouroirs dénommés EHPAD (Vous vous en rappelez la signification, j’espère). Elle ne rate pas non plus une occasion de chambrer un fonctionnaire amorphe ou un magistrat imbu de son statut, pressé de rendre une justice expéditive pour ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre.

 

Une syntaxe parfaite, des tournures empreintes d’humour, des phrases mâtinées d’argot et de mots arabes, tout cela m’a ramené des années en arrière lorsque, adolescent, je passais de San Antonio en San Antonio. Quant aux exploits inavouables de la Daronne, ils m’ont fait remonter encore plus loin, à ma lecture des aventures d’Arsène Lupin, et peut-être même – faudra que j’en parle à mon psy ! – à mon enthousiasme d’enfant lorsque Guignol rossait le gendarme.

 

Une histoire un peu loufoque, totalement immorale, très agréable à lire et qui m’a bien fait marrer.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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La mémoire est une chienne indocile, d'Elliot Perlman

Publié le 20 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Je ne sais plus qui m’a conseillé ce livre publié en 2013 ; s’il me lit, qu’il sache que je lui rends grâce. Ce roman exceptionnel m’a embarqué pour un voyage inattendu et époustouflant dans le vingtième siècle, entre l’Amérique et l’Europe, sans oublier un court détour par l’Australie. Son titre en français, La mémoire est une chienne indocile, est à lui seul un sujet qui interpelle, d’autant plus qu’il n’a rien à voir avec le titre d’origine, The street sweeper, autrement dit, le balayeur.

 

L’auteur, Elliot Perlman, n’est pas un poète. Dans les six cent pages de son livre, nulle envolée lyrique, quasiment pas de représentation de paysage, de description de décor, ni de portrait – on ne sait même pas à quoi ressemblent les personnages ! Cet Australien, issu d’une famille juive d’Europe Centrale, est avocat de profession. Son livre, un roman-témoignage d’envergure magistrale, met en perspective racisme et antisémitisme, se déploie sur la lutte contre les droits civiques aux Etats-Unis, pour conduire à la Shoah en Pologne.

 

Deux histoires cheminent en même temps dans la même Histoire.

 

Dans un hôpital de New York où il est traité pour un cancer en phase terminale, un homme très âgé, juif, rescapé d’Auschwitz, Henry (Henryk) Mandelbrot, livre ses souvenirs à un Afro-américain du Bronx, Lamont Williams, un homme mis à l’épreuve dans un poste de balayeur (street sweeper !) à l’issue d’une lourde peine pénale pour… disons, naïveté et mauvaises fréquentations. Le traitement des Juifs par les nazis et sa gradation année après année est une découverte pour Lamont, qui en retiendra tous les détails : les ghettos, les camps de concentration, les camps de la mort, Auschwitz, le rôle de Mandelbrot au sein du sonderkommando, ce qu’il a pu voir à l’intérieur des chambres à gaz... Des images... terrifiantes, horrifiantes ? Aucun mot ne peut convenir, les hommes n’ayant pas prévu d’en concevoir un pour qualifier de telles choses.

 

Dans le même temps, un autre Juif ashkénaze, Adam Zignelik, professeur d’histoire à Columbia, très investi dans le Mouvement des droits civiques, est à la recherche d’éléments attestant l’engagement d’un bataillon de combattants afro-américains dans la libération du camp de concentration de Dachau. L’enquête bifurque et conduit Adam à approfondir les travaux d’un professeur de psychologie de Chicago nommé Border, qui s’était rendu en Europe dans l’immédiat après-guerre, et avait enregistré des témoignages de Juifs faisant partie de ce qu’on appelait alors des « personnes déplacées ».

 

Question : à une époque où l’on n’avait pas encore pris conscience de l’ampleur de la « solution finale » mise en œuvre par les Nazis, pourquoi le professeur Border avait-il choisi d’orienter son étude sur les seuls Juifs ? Et surtout, pourquoi, plus tard, avait-il tout fait pour dissimuler l’un des enregistrements ?

 

C’est là que le roman reprend ses droits. Au fil des chapitres, autour de Lamont, Adam, Mandelbrot et Border, chacun traversé par ses peines et ses remords, animé par ses convictions et ses projets, parfois saisi par des souvenirs inattendus – indocile mémoire ! –, viennent se greffer de nombreux personnages, des femmes et des hommes comptant ou ayant compté dans leur quotidien. L’ouvrage prend ainsi la consistance d’une vaste fresque romanesque étendue sur huit décennies.

 

Il m’est souvent arrivé d’avertir le lecteur que les romans aux ramifications les plus prolifiques exigent un minimum de patience, surtout au début, à un moment où l’on ne sait pas où l’auteur a l’intention de nous emmener. Dans La mémoire est une chienne indocile, une fois mis en place le contexte dans lequel évoluent les personnages principaux, la lecture devient aisée et attachante, les péripéties s’enchaînant en courtes séquences, sous la houlette d’un narrateur unique et universel.

 

Au final, les trajectoires convergent pour atteindre l’objectif primordial, l’exhortation répétée presque convulsivement par ceux qui allaient mourir : « Dites à tout le monde ce qui s’est passé ici ; dites à tout le monde ce qui s’est passé ici » ! Comme Mandelbrot l’y enjoignait, Lamont a tout retenu, tous les détails. Mémoire transmise au balayeur noir du Bronx.

 

Le dénouement de la fiction est très émouvant, mais je ne l’ai pas trouvé tout à fait à la hauteur des ambitions romanesques de l’ouvrage. Faut-il en conclure que l’imagination du romancier peut aussi se comporter en chienne indocile ?

 

DIFFICILE ooooo    J’AI AIME PASSIONNEMENT

 

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A la vitesse de la lumière, de Javier Cercas

Publié le 9 Août 2017 par Alain Schmoll dans Littérature

Août 2017,

Voilà un livre dans lequel je suis entré tranquillement, qui m’a progressivement happé par son intensité en crescendo et dont j’ai terminé la lecture à bout de souffle.

 

Avec ce roman qui date d’une douzaine d’années, l’auteur, l’écrivain catalan Javier Cercas, s’efforce de disséquer les méandres de la culpabilité et du remords dans la conscience. Il entrecroise les parcours de deux personnages, qui cherchent chacun leur double dans l’autre. L’un est un vétéran américain du Vietnam, un ancien membre d’un escadron d’élite accusé de crimes de guerre, qui se débat dans la quête d’une impossible expiation. L’autre – narrateur de l’ouvrage – est un jeune écrivain qui, malgré les mises en garde, perd ses repères moraux dès son premier succès de librairie et doit en assumer de lourdes conséquences. Les drames arrivent en un éclair et transforment les destinées à la vitesse de la lumière. On ne les voit pas arriver, mais certaines pages sont brutales.

 

Le début est pourtant doucement anesthésiant – une sensation agréable, au demeurant ! –, comme lorsqu’on se trouve confortablement installé dans un univers familier, ou pour être plus précis, lorsqu’on a l’impression d’avoir déjà lu quelque part les pages du livre qu’on a entre les mains. Dans A la vitesse de la lumière, plusieurs traits m’ont conforté dans ce ressenti.

 

L’écriture de l’auteur, superbement traduite de l’espagnol, est faite de longues phrases qui se déploient et se redéploient en modulations harmonieuses ; de très longues phrases dont la composition unit, dans une syntaxe irréprochable, la narration des faits et le ressenti qu’ils inspirent au narrateur. Ça ressemble à du Proust et j’aime beaucoup. (Je relis souvent, au hasard, deux ou trois phrases de Marcel Proust ; une façon d’échapper à l’agitation du quotidien, comme lire de la poésie ou écouter de la musique.)

 

Comme A la recherche du temps perdu, A la vitesse de la lumière – un air de parenté dans les titres que je découvre en les écrivant côte à côte ! – pourrait passer pour une autobiographie. Le narrateur, auquel on ne connaît ni nom ni prénom, ressemble en tous points à l’auteur, mais ce n’est pas tout à fait lui !... Une anecdote : après la publication du roman, Javier Cercas, qui enseigne à Barcelone, a dû préciser à ses étudiants qu’il n’avait pas été victime personnellement du drame subi par son personnage de narrateur dans le livre, un ouvrage de fiction.

 

La première partie du livre m’a rappelé des schémas de romans anglo-saxons contemporains. Un jeune plumitif au début de son chemin d’écrivain a opportunément trouvé un poste de professeur assistant dans une université américaine. Il s’y lit d’amitié avec un collègue plus âgé du nom de Rodney Falk, un intellectuel féru de littérature, dont le comportement étrange le pousse à chercher à en savoir plus sur son passé. Cette recherche se concrétise par la mise à nu progressive du personnage de Rodney, l’ancien militaire qui ne s’est jamais remis des contradictions auxquelles il a dû faire face, là-bas, au Vietnam et chez lui, après son retour. L’histoire est racontée par son père, dont la narration est enchâssée dans la narration principale, une construction romanesque courante dans la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècles.

 

Toutes ces parentés littéraires pourraient traduire un manque d’originalité de l’ouvrage. Peu importe. Soulignant que certaines idées deviennent des clichés juste parce qu’elles sont vraies, Rodney avait prévenu son ami narrateur que, quand on cherche à « dire des choses originales pour faire l’intéressant, on finit par ne dire que des conneries ».

 

Dans la descente aux enfers des deux hommes, aucune rédemption par l’amour ne semble possible. Reste la mort… Et la littérature. Cette ultime voie passe par un retour aux sources qui boucle l’histoire. En trouvant ainsi comment terminer son livre, le narrateur trouve aussi son salut.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

 

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