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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

La lucidité, de José Saramago

Publié le 25 Décembre 2016 par Alain Schmoll

La luciditéDécembre 2016,

José Saramago est un intellectuel et écrivain portugais, gratifié d’un prix Nobel de littérature en 1998. Son roman La lucidité, qui date de 2004, est surprenant à double titre. C’est à la fois une histoire extravagante et un exercice de style cocasse. Le sujet est de surcroît particulièrement d’actualité chez nous, en ces temps de scrutins à répétition.

Le premier chapitre est un chef-d'œuvre burlesque à lui tout seul.

Journée d’élections municipales dans la capitale d’un pays occidental démocratique. Un bureau de vote comme nous en connaissons. Des tables, des isoloirs, une urne. Registres, bulletins, enveloppes. Les officiants habituels : un président, des assesseurs, un secrétaire, des représentants des partis, des suppléants ; chacun est très pénétré de sa mission.

Ah, peut-être des électeurs, aussi ? Et bien non, justement, personne ! A seize heures, à peine une vingtaine de bulletins dans l’urne, en comptant ceux des officiants, totalement décontenancés. La description de leur comportement, de leurs réflexions, de leurs propos, fait l’objet d’une prose amphigourique irrésistible... J’y reviendrai.

Soudain, déferlement d’électeurs qui se présentent tous en même temps à leurs bureaux de vote. Files à perte de vue, attentes interminables. Les caméras de télévision s'activent, les micros aussi ; questions et commentaires fusent. A l’annonce de ce raz-de-marée citoyen, les politiques se rengorgent.... Une allégresse quelque peu prématurée. Après la fermeture du scrutin, on décompte plus de soixante-dix pour cent de bulletins blancs !

Le pouvoir se veut serein. Il apparente le phénomène à ce qu’on pourrait appeler un bug, un incident mineur qu’on ne cherche pas à comprendre : on réinitialise. Le scrutin est invalidé, les électeurs sont invités à revoter la semaine suivante. Rebelote ; quatre-vingt-trois pour cent de bulletins blancs ; et dix de der, ça devient sérieux...

Chez nous, hommes et femmes politiques feraient mine de méditer sérieusement sur la situation, de battre leur coulpe, la main sur le cœur, le regard au fond du fond le plus profond de nos yeux, le sourire plus franc et plus candide que jamais. On nous aurait « compris » !...

Et bien non, il n’est pas du tout certain que cela se passerait ainsi. En tout cas, ce n’est pas comme ça que cela se passe dans La lucidité.

Le gouvernement considère que la situation pourrait menacer la démocratie. Il n’a pas tort, mais il faut bien trouver une explication à l’inexplIcable. Peu à peu, une certitude s’installe dans l’esprit du chef de l’Etat, du chef du gouvernement et des ministres régaliens. Il y a tout lieu de penser qu’il s’agit d’une provocation, d’un complot contre l’Etat. Peut-être une subversion fomentée par des éléments anarchistes. Ou une déstabilisation manigancée depuis un pays étranger.

Qu’en pense la population ? Pas grand chose ; rien qui ébranle la bonne humeur générale ; quelques uns se gaussent... Rira bien qui rira le dernier ! Au pouvoir, la paranoïa gagne. Proclamation de l’état d’exception, puis de l’état de siège. Délocalisation en province du gouvernement et des principales administrations, l’armée étant déployée aux portes de la ville, désormais ex-capitale, afin que nul habitant n’en sorte... Jusqu’où cela ira-t-il ?

Pour conter cette histoire absurde à l’humour de plus en plus noir, un pastiche jubilatoire de prose administrative et juridique ; une phraséologie volontairement ampoulée, encombrée de circonlocutions surréalistes, constellée de clichés éculés et de langue de bois. Des phrases très longues, insérant dialogues, monologues intérieurs et digressions diverses dans une ponctuation inhabituelle. La lecture est limpide et très expressive. Savoureux.

Savoureux, mais lassant à la longue. Les exercices de style les plus courts sont les meilleurs. Sinon, ils finissent par prendre le pas sur le sens profond de l’ouvrage.

Mais peut-être n’y a-t-il pas dans La lucidité, cette fiction imaginée par Saramago, d’autre sens profond qu’une absurdité kafkaïenne pessimiste et prémonitoire.

Ce serait plus grave qu’il n’y paraît. Car s’il advient un jour que la réalité rejoint la fiction, il nous faudra ne pas nous laisser aveugler par des exercices de style.

Et prendre la mesure concrète de cette inspiration du poète René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».

DIFFICILE ooo J’AI AIME

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Le commis, de Bernard Malamud

Publié le 19 Décembre 2016 par Alain Schmoll

Décembre 2016,

Le commisPeu connu en France, Bernard Malamud est, comme Saul Bellow et Philip Roth, une figure emblématique de ce que, à tort ou à raison, on appelle l’école juive new-yorkaise de littérature. Lui-même aurait préféré qu’on le présente tout simplement comme un écrivain américain - virgule - juif.

Le commis, considéré comme un chef d'œuvre en Amérique, date de 1957. Il vient de faire l’objet d’une nouvelle publication en français, après des années d’oubli. On peut le lire comme un roman classique ou comme un conte philosophique.

Il est courant pour Malamud de mettre en scène des familles juives immigrées d’Europe de l’Est, menant des vies besogneuses et modestes dans les quartiers périphériques de New-York. Un monde qu’il connaît bien, car ses parents, nés en Russie, tenaient une petite épicerie à Brooklyn. Dans ce microcosme, être juif a un sens. Pourtant, on n’y observe très peu les pratiques religieuses ; il est rare que l’on parle de la Shoah, ou d’Israël. On s’exprime en anglais – on est Américain ! – probablement avec un accent ... mais dans un livre, ça ne se voit pas... Juste quelques mots ou expressions en yiddish, quand leur équivalent exact est introuvable en anglais.

Morris Bober et son épouse Ida tiennent depuis des années une petite épicerie misérable qui leur permet à peine de survivre. Dans le quartier pauvre de Brooklyn où ils sont installés et dont ils ne sortent jamais, leurs conditions de vie se dégradent encore après une agression par des malfrats qui s’emparent de la caisse, pourtant bien maigre. A soixante ans, Morris est prématurément vieilli. Ida, pourtant moins âgée, est usée, elle aussi, par une vie d’anxiété et de privations.

Morris et Ida survivent grâce à l’emploi de secrétaire de leur fille, Helen, une très jolie jeune femme de vingt-quatre ans qui aurait rêvé suivre des études de littérature. Le manque de moyens et son dévouement filial l’amènent à se replier sur elle-même. Est-elle destinée à rester vieille fille ? Sa mère veille : il y a aux alentours quelques commerçants juifs dont les fils... Pourvu surtout qu’elle ne tombe pas amoureuse d’un goy !

Le goy inattendu, c’est Franck, un bad boy loqueteux. Des raisons qui lui sont propres – des remords, tout simplement ! – le poussent à s’imposer dans l’épicerie et à suppléer Morris dans un rôle de commis, pour un salaire de misère, malgré les réticences d’Ida. Le bad boy a bon fond. Il a aussi des excuses à faire valoir pour ses mauvaises actions passées : une enfance en orphelinat, une adolescence errante et erratique, des mauvais choix, faits sous pression. C’est un pauvre type, en fait.

Comme tous les pauvres types, il n’aime pas les Juifs, sans savoir pourquoi... Mais ça, c’était avant ! Car Franck est un jeune homme intelligent, capable de se remettre en question. Et il a un certain charme. Helen n’y est pas insensible. Lui tombe raide dingue... Ida est morte d'inquiétude.

Le récit est plutôt captivant. Les situations évoluent sans cesse. Dans sa charge de commis, Franck se donne un mal de chien. L’épicerie qui périclitait, se redresse, puis re-périclite... On lui trouve un repreneur, qui se défausse, qui revient... Des évènements qui ne sont pas sans incidence sur le quotidien matériel et moral de chacun. Instabilité aussi dans les états d'âme d’Helen et de Franck, dans leurs relations et dans ce que chacun représente pour l’autre... Jusqu’à la dernière page, que j’ai bien relue vingt fois pour tenter de découvrir un sens caché à une conversion aussi précipitée qu’absolue.

Est-ce ce simplement un geste, une offrande, à l’intention d’Helen ?

Est-ce, à l’inverse, un acte purement spirituel, une renonciation définitive, l’aboutissement d’un parcours de rédemption par la pauvreté et la bienveillance, inspiré par Saint François d’Assise, dont on avait raconté l’histoire à un pauvre gosse, jadis, dans un orphelinat ?

Est-ce un hommage à Morris, cet homme qui savait accorder sa confiance en dépit des apparences, cet homme soucieux d’« être un bon Juif ». Ce n’était pas question de pratique religieuse – Morris n’en observait aucune – mais de ce qu’il appelait respect de la Loi. Avoir des Valeurs – être honnête, bienveillant, généreux – et transmettre ces Valeurs à ses enfants.

Pauvre Morris : son honnêteté n’était-elle pas de la naïveté, sa bienveillance de la faiblesse ? Sa générosité n’a-t-elle pas fait obstacle au bien-être de son épouse et à l'avenir de sa fille ?

Les êtres les meilleurs seraient-ils forcément voués à des destinées perdantes ? Pour Malamud, les Juifs auraient une sorte de monopole de la bienveillance et de la souffrance.

On n’est pas obligé d'avoir le même avis, tout en trouvant beaucoup de plaisir à lire Le commis.

GLOBALEMENT SIMPLE ooooo J’AI AIME PASSIONNEMENT

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La bibliothèque des coeurs cabossés, de Katarina Bivald

Publié le 7 Décembre 2016 par Alain Schmoll

Décembre 2016

La bibliothèque des coeurs cabossés

Ce livre, dont je n’avais pas entendu parler, m’a été recommandé par une amie dont j’apprécie le goût et le jugement. Son titre a éveillé chez moi une curiosité bienveillante. Les quelques lignes de la quatrième de couverture m’ont plutôt inspiré. En jetant un coup d'œil aux critiques, je n’en ai pas trouvé une plus grande proportion de désobligeantes que pour d’autres ouvrages. Et puis j’ai pensé qu’un livre qui parle de livres ne pouvait pas être complètement mauvais.

Je me suis donc mis à lire La bibliothèque des cœurs cabossés. L’histoire prend place au Middle-West américain ; un village noyé dans un océan de maïs et paupérisé par la crise des subprimes ; des habitants en proie à divers problèmes, des personnages quelque peu loufoques.

Une jeune femme s’y retrouve à la tête d’un important fonds de livres et décide d’ouvrir une librairie bibliothèque. L’idée est de remonter le moral et le niveau de ces drôles de paroissiens.

Dans sa première partie, le livre évoque ainsi un certain nombre d’ouvrages, dont, au premier chef, Les quatre filles du docteur March et des romans de Jane Austen : Emma, Orgueil et préjugés... La valeur littéraire de ces œuvres classiques est incontestable. Cela aurait dû toutefois m’alerter...

Pour guider ses éventuels clients, la jeune libraire bibliothécaire est amenée à classer les livres en différentes catégories. L’une d’elles est consacrée à ce qu’on appelle la chick-lit... Pour celles et ceux qui l'ignorent – comme moi, avant de m'arrêter sur ce mot en pleine lecture et de l’interrompre pour m'informer !  – chick-lit est une expression anglo-saxonne qui pourrait se traduire par bouquins pour meufs, ou bouquins pour nanas – ça dépend de votre génération. Un genre littéraire apparu il y a une vingtaine d’années, consacrant des romans écrits par des femmes pour le marché féminin. Quelques titres emblématiques : Sex and the city, Le journal de Bridget Jones, Le diable s'habille en Prada... Ça vous dit quelque chose ? Des livres que je n’ai pas lus et dont je n’ai pas vu non plus les adaptations pour le grand et le petit écran.

Wikipédia m'explique que les fictions de chick-lit sont une forme d’expression post-féministe, inspirée d’expériences de femmes, telles que l'amour, la drague et aussi la réussite, l'autorité, sans oublier l'égalité des sexes... Wouah !... Le ton de l’écriture se veut désinvolte, distancié, marqué par une forme d’humour cynique et d'autodérision.

C’est précisément le ton de La bibliothèque des cœurs cabossé, un livre écrit par une femme – suédoise – dont les personnages principaux sont des femmes...

Qu’est-il donc arrivé ? De la chick-lit lue par un mec !

Et pourquoi pas. J’ai lu le livre jusqu’au bout, sans m’ennuyer. Quelques passages amusants. Des longueurs ; beaucoup de longueurs – cinq cents pages, quand même ! –, fallait pas avoir sommeil. Un suspense insoutenable pour savoir si l'héroïne et le beau mec du coin finiront par s'avouer leur amour... Non, je blague, pas vraiment de suspense, d'autant plus que le happy ending est une caractéristique de la chick-lit...

En fait, cette lecture n’a pas été déplaisante. Mais pardonnez-moi, vous les meufs et les nanas qui avez certainement aimé ce roman, comme mon amie ; ce genre de livre n’est pas vraiment pour moi. Et en tant que mec, je ne me sens pas légitime pour lui donner une note.

GLOBALEMENT SIMPLE     

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