Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Profession du père, de Sorj Chalandon

Publié le 24 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Un récit fascinant, empoignant. Une fin un peu plan-plan, en point d'interrogation. Dans un premier temps, cela m'a surpris. Puis j'ai pris conscience du caractère fondamentalement autobiographique de l'œuvre ; au delà de la simple mise en forme de souvenirs, elle est l'expression de la recherche douloureuse et désespérante d'une vérité introuvable, une recherche que l'auteur nous fait partager.

Sorj Chalandon est coutumier des romans "choc", généralement des histoires de guerre civile inspirées de ses reportages d'envoyé spécial. Profession du père donne l'effet d'un coup de poing à l'estomac ! Je suis resté les muscles noués pendant tous les chapitres où Emile, le narrateur, raconte son enfance et son adolescence. Pas de scène de guerre, pourtant, même si le roman débute en 1961, en plein putsch d'Alger. L'action se situe dans une grande ville de métropole et les méfaits de l'OAS n'apparaissent qu'au travers des journaux et de la radio.

Un immeuble modeste, un appartement étriqué, de rares meubles bon marché. Le père, la mère et Emile, leur fils unique... Profession du père, demande-t-on ?... Un homme imposant, brutal, gueulard, mythomane... fou à lier ! Qui s'invente des relations éminentes, des talents improbables et un passé héroïque dont il s'emploie à convaincre son entourage ; qui appelle à la mort de de Gaulle et prétend plus tard en avoir été le bras droit ; qui hurle et cogne tous les jours sur Emile parce qu'il n'est pas assez ceci, pas assez cela ; qui passe ses journées reclus chez lui, la plupart du temps en pyjama ; qui... Profession du père ?...

Emile, douze ans, chétif, asthmatique ; un écolier médiocre, doué pour le dessin, mais pas pour la parodie d'éducation militaire qu'on lui impose à la maison. Soumis comme un petit chien battu à son maître, il est à la fois terrorisé et ébloui. Par délégation de son père, animé presque malgré lui par un mimétisme inattendu, il se pose en activiste de l'OAS et va mener une incroyable manipulation...

Et la mère ? Effacée, transparente, elle survit au milieu d'éléments déchainés qu'elle refuse de voir, ne voulant pas d'histoire, acceptant tout sans broncher ; tu connais ton père, excuse-t-elle chaque fois. Cinquante ans plus tard, elle demandera innocemment à son fils : tu étais malheureux quand tu étais enfant ?

Vers la fin du livre, la tension tombe. Les années ont passé. Emile s'est construit ; il a un métier, s'est marié ; un fils est né, tout va bien. Resté marqué par son enfance, il se tient à l'écart de ses parents, âgés, de plus en plus reclus et recroquevillés sur eux-mêmes. Il voudrait comprendre, pénétrer l'âme de ce père, découvrir son passé, sa vraie personnalité... L'auteur usera d'un artifice un peu éculé pour justifier de ne rien nous en dire. En fait, lui et Emile ne savent pas, ne sauront jamais. Tant pis pour eux et dommage pour le lecteur... Mais Sorj Chalandon reste un grand écrivain et sa sensibilité est bouleversante.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

commentaires

Boussole, de Mathias Enard

Publié le 19 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Ce livre est un vrai bonheur ! Un vrai bonheur pour moi, car je suis bien conscient que ce ne peut pas être le cas pour tout le monde. C'est la malédiction des prix Goncourt de susciter autant de rejets que d'enthousiasmes.

L'ouvrage est construit de façon très originale, avec superposition de trois plans.

Le premier plan peut s'assimiler à une représentation théâtrale mettant en scène un personnage unique, dans une unité parfaite de temps et de lieu. Le personnage, c'est Franz Ritter, un universitaire musicologue, passionné par les cultures et les arts de l'Orient... Même qu'il possède une boussole dont l'aiguille indique l'est ...! Malade et insomniaque, il égrène les heures d'une nuit, chez lui, à ressasser son inquiétude sur son état de santé, en l'entremêlant de souvenirs des bons et mauvais moments passés avec une femme, Sarah, et de réminiscences de ses missions un peu partout en Orient.

Au deuxième plan, un roman sentimental ; l'histoire de l'amour de Franz pour cette Sarah, jolie et brillante universitaire, orientaliste elle aussi, plus particulièrement portée sur la spiritualité. Dans son parcours romantique – à sens unique ou presque – qui relie les sites les plus emblématiques de l'Orient mythique et qui s'étend sur plus de quinze ans, Franz est en proie à des sentiments tellement idéalisés qu'il en perd tous ses moyens et se comporte comme un adolescent naïf sans expérience – et si je m'en remets à mes lointains souvenirs d'adolescent, c'est habituellement voué à l'échec...

Le troisième plan est constitué de chroniques historiques, politiques, culturelles ; des aventures vécues ou rapportées, en Syrie, en Turquie, en Iran..., des anecdotes et des potins... On y croise des diplomates, des archéologues, des sages, des aventuriers, des universitaires de toutes spécialités. On y évoque des artistes, poètes, peintres, musiciens, vivants ou morts, célèbres ou oubliés. On y conte avec nostalgie l'art de vivre oriental d'antan. C'est tour à tour drôle et tragique, majeur et mineur, noble et pitoyable. C'est surtout profondément humain.

Ma culture et mes connaissances personnelles ne pèsent pas lourd à côté de celles du narrateur. L'ouvrage est un concentré d'érudition. Pourtant, les réflexions et les commentaires délivrés sur ce que notre histoire, notre pensée et notre musique doivent à l'Orient sont passionnants, sans la moindre trace de cuistrerie, de suffisance ou d'hermétisme. Nul besoin de boussole pour suivre le narrateur où il nous emmène, de l'un des trois plans à un autre, au hasard d'une association d'idées qui lui vient à l'esprit. L'expression écrite est simple, claire, parfois même badine ou familière, parsemée de touches d'humour et d'autodérision.

Je me suis laissé bercer en lisant Boussole, comme je peux l'être en écoutant une symphonie ou en assistant à un opéra. J'ajoute que c'est un livre que l'on peut rouvrir à n'importe quel moment, à n'importe quelle page, comme on peut le faire avec certains ouvrages de Chateaubriand – ... sans la morgue du vicomte !

En contrepoint cependant, face à cet Orient traditionnel lumineux comme un jardin d'Eden, impossible de ne pas évoquer, avec Mathias Enard, le sombre et violent purgatoire mis en place en Iran depuis trente ans par la révolution islamique, et pire encore, le ténébreux et sépulcral enfer en lequel les égorgeurs djihadistes ont transformé la Syrie.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

commentaires

Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, de Michael Chabon

Publié le 12 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016

J'ai en mémoire des romans épais et "difficiles", dont la lecture m'avait demandé du temps, de la lenteur, de la concentration, parce que le parti littéraire de l'auteur avait été d'en complexifier la construction ou la langue. Malgré les efforts qu'ils m'avaient imposés, ces ouvrages m'avaient parfois procuré un tel bonheur de lecture, qu'en les terminant, j'avais éprouvé un sentiment de vide, de frustration ; j'aurais voulu que cela continue... Ce n'est pas le cas de Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay. J'en ai trouvé les huit cents pages interminables.

J'avais pourtant trouvé séduisant le synopsis de ce roman primé en 2001 par un prix Pulitzer.

New York, 1939. Joe Kavalier vient de débarquer en provenance de Prague, désormais occupée par l'Allemagne nazie. Il est hébergé par son cousin Sammy Clay, natif de New York. Tous deux sont juifs, de milieu modeste ; Ils ont vingt ans, leur parcours scolaire est des plus limités, mais ils ont de grandes qualités. Sammy est imaginatif et bonimenteur ; il a un talent fou pour inventer des histoires et transmettre son enthousiasme. Joe, d'un caractère réservé, est observateur et perfectionniste, des qualités essentielles pour l'illustration et la prestidigitation.

Les deux cousins, très complémentaires dans leurs aptitudes, vont se lancer dans la bande dessinée et participer à l'éclosion de cette forme d'expression qui va rencontrer un énorme succès commercial en Amérique. Leur héros est un vengeur masqué, disposant de moyens surnaturels pour voler au secours des opprimés, à l'instar d'un Superman ou d'un Batman dont il est le concurrent direct.

Le roman raconte les heurs et malheurs des deux cousins sur une quinzaine d'années. La fiction est très ancrée dans la réalité historique : la vie quotidienne à New York, le petit monde des auteurs de "comics" et des éditeurs sans scrupules, les rapports de la bande dessinée avec d'autres formes d'expression littéraire et picturale, ainsi, curieusement, qu'avec l'illusionnisme. Présence forte, aussi, de la guerre en Europe, vue de loin par Sammy et les Américains, mais ressentie avec souffrance et violence par Joe, dont la famille reste bloquée à Prague.

Mais cet ancrage réaliste amène l'auteur à citer moult rédacteurs, illustrateurs, éditeurs et titres de "comics" américains ayant réellement existé, avec renvois à des notes de fin de chapitre sans intérêt, ce qui finit par alourdir la lecture pour ceux qui comme moi, ne sont pas des passionnés de l'histoire de la BD.

La construction des phrases est très alambiquée et sans charme. L'auteur multiplie l'emploi de parenthèses et de tirets pour inclure des références, des observations annexes ou des détails complémentaires ; il s'acharne aussi à éclairer propos ou descriptions par des exemples en forme d'énumérations longues et fastidieuses.

Quant aux extraordinaires aventures des deux compères, elles consistent en une longue suite de péripéties et de rebondissements, dans lesquels, malgré la participation exceptionnelle du Golem de Prague, apparait trop peu l'humour juif ashkénaze que j'espérais trouver.

Des illustrations valant mieux que de longs discours, peut-être le roman aurait-il mérité d'être édité sous forme de feuilleton en BD.

  • DIFFICILE     oo   J’AI AIME... UN PEU
commentaires

Délivrances, de Toni Morrison

Publié le 6 Janvier 2016 par Alain Schmoll

Janvier 2016,

Ce court roman, Délivrances, m'a happé dès les premières pages et ne m'a plus lâché, tant par l'histoire, ou plutôt les histoires qu'il raconte, que par son mode de narration très expressif.

On sait que les domaines de prédilection de Toni Morrison, Prix Nobel de Littérature, sont la culture afro-américaine et la condition d'être des Noirs. Pas de surprise donc, son héroïne, Lula Ann, est une Noire et ses premiers traumatismes d'enfant ont pour origine la couleur de sa peau, d'un noir extrême, tellement noir qu'il en a des reflets bleutés. La mère et le père, des métis, étaient pourtant d'un teint si clair qu'ils parvenaient souvent à ne pas se faire remarquer en évoluant parmi des Blancs. La sanction est sévère pour la petite fille ; le père a pris la tangente dès sa naissance, persuadé qu'elle n'est pas de lui. Presque pire, horrifiée par la couleur de peau de sa fille, la mère ne supporte ni de la regarder ni de la toucher ; et elle lui interdit de l'appeler maman en public de peur que cela ne la déclasse.

Devenue adulte, Lula Ann, rebaptisée Bride, s'est apparemment délivrée de cette enfance difficile. Très belle, elle s'est fabriqué un look éblouissant grâce à des tenues blanches qui mettent en valeur sa couleur de peau exceptionnelle. Elle est devenue une sorte de diva, par sa réussite rapide dans les affaires, et par son mode de vie très mondain et libéré. Mais un jour, son petit ami, Booker, la quitte subitement sans laisser d'adresse et sans qu'elle en comprenne la raison. Jusqu'alors portées par l'égocentrisme très narcissique de Bride, les apparences se fissurent. Sa féminité se délite de façon surréaliste, sa confiance en elle se disloque et certains de ses malaises d'enfant noire remontent à la surface.

Décidée à comprendre, Bride part à la recherche de Booker ; une quête quasi initiatique au cours de laquelle elle est blessée dans un accident, fait des rencontres qu'elle n'aurait jamais imaginées et fond d'émotion pour une petite fille à la peau blanche dont l'enfance a été bien pire que la sienne. Ces épreuves physiques et morales l'amènent à prendre conscience de la bulle éphémère dans laquelle elle évolue.

Booker porte lui aussi une douleur depuis l'enfance, laquelle peut l'amener à des réactions violentes. Enfermé dans une sorte de devoir de mémoire après avoir été confronté à l'horrible crime d'un pédophile, il mène une vie d'étudiant sans projet ni illusion, en s'imprégnant de littérature, en jouant de la trompette et en s'insurgeant vaguement contre les inégalités, les injustices et la ségrégation.

Bride et Booker se "protègent de tout sentiment par trop intense...", elle pour ne pas revivre son enfance, lui pour ne pas en laisser s'éteindre le souvenir. Parviendront-ils à se délivrer ? A cesser de jouer à je-t-aime-moi-non-plus ? A devenir des adultes apaisés ouverts sur l'avenir ?

Si la problématique du racisme reste présente, c'est plutôt vers l'enfance maltraitée  et martyrisée que penche la critique morale portée par le roman. Il faut dire que "les choses ont un tantinet changé" reconnait la mère de Bride, qui parle de sa fille au début et à la fin du livre ; "sa couleur est une croix qu'elle portera toujours. Ce n'est pas de ma faute", a-t-elle clamé en son temps ! Aujourd'hui âgée, elle note que "Les individus à peau noir bleuté sont partout à la télé, dans les magazines de mode, dans les spots publicitaires, ils ont même des premiers rôles au cinéma"...

L'écriture de Toni Morrison est précise, imagée, sans emphase ni longueur. Même quand elle confie la plume à ses personnages, chacun s'exprime dans sa tonalité propre de langage parlé, léger, accessible, avec un je ne sais quoi d'humour et d'élégance.

Un passage m'a tellement ébloui par sa musicalité et son sens caché – car j’ai été surpris quand j’ai compris de quoi il était question – que je ne résiste pas à l'envie de le retranscrire intégralement:

"Il avait commencé lentement, en douceur, comme souvent : timidement, sans trop savoir comment s'y prendre, en prenant son chemin à tâtons, en ondoyant d'abord de manière hésitante, car qui savait comment ça pouvait finir, puis en prenant de l'assurance dans l'extase de l'air, de la lumière, car il n'y avait ni l'un ni l'autre parmi les mauvaises herbes où il s'était recroquevillé.

Il était tapi dans le jardin où Q. avait fait brûler un sommier pour détruire un nid de punaises. A présent, il se déplaçait vite, dardant de temps à autre une langue de flamme, mince et rouge, puis diminuant quelques secondes avant de resurgir, plus fort, plus épais, maintenant que le chemin et l'objectif étaient clairs : une savoureuse rangée de pins en décomposition .... à l’arrière du mobile-home. Ensuite la porte, encore du pin, doux, tendre. Enfin, il y avait la joie de lécher de délicieux tissus brodés …"

Superbe manipulation par les mots : malgré les indices placés par Toni Morrison, il faut attendre les dernières lignes pour vraiment comprendre qu’il s’agit d'un incendie qui naît, se développe et se propage.

DIFFICILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

commentaires