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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Toutes les vagues de l'océan, de Victor del Arbol

Publié le 27 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Ce pavé de six cents pages, Grand Prix de Littérature Policière 2015, est absolument passionnant et captivant. Toutes les vagues de l'océan est le roman noir par excellence : tragique, brutal, parfois sordide, il met en scène, sur fond de critique pessimiste de l'humanité et de la société, des histoires d'ambitions, de haines, d'espionnage et de morts violentes, qui s'entremêlent à rythme soutenu dans une intrigue unique et complexe, ancrée dans un contexte historique authentique qui s'étend sur près de soixante-dix ans.

Barcelone, 2002. C'est là que tout commence et que tout se dénouera. Des meurtres dès les premières pages. Entrée en scène progressive des personnages. Lecteur, n'en perd pas un seul de vue, car tous comptent dans l'intrigue, chacun est une pièce importante du puzzle ; sollicite ta mémoire si tu peux, ou prend des notes (pour ma part, ma mémoire fonctionne bien et j'ai pris des notes).

L'un d'eux va rapidement s'imposer comme central, parce que comme toi, lecteur, c'est un candide qui ne sait rien et qui va vouloir comprendre : Gonzalo Gil est un avocat médiocre de quarante ans au physique insignifiant, un anti-héros. Sa vie familiale est au bord de l'implosion. Sa relation avec son épouse, la belle Lola, est gangrénée par des non-dits. Son fils Javier, adolescent, lui échappe désespérément. De graves divergences de vue l'opposent à son beau-père, un avocat riche, renommé et cynique. Eloigné de sa sœur Laura alors qu'ils avaient jadis été très proches, il ne découvre le combat explosif dans lequel elle s'est lancée qu'à la suite de circonstances tragiques. N'ayant gardé aucun souvenir concret de son père Elias Gil disparu quand il avait cinq ans, il vit sous le poids du mythe d'un héros d'anthologie, savamment entretenu par sa vieille mère.

Gonzalo ne sait rien parce qu'il n'a jamais voulu voir, parce qu'il a oublié ce qu'il a vu, ou parce qu'il l'a occulté. Mais désormais, il veut savoir, tout savoir,... ce qui risque de ne pas plaire à tout le monde, particulièrement à la Matriochka, une mafia russe !

Les événements de Barcelone sont liés au passé. Les années trente et quarante : goulag en Sibérie, guerre civile à Barcelone, camp de concentration à Argelès, seconde guerre mondiale sur le front de l'Est, rééditions récurrentes d'horreurs et de sauvageries inhumaines. Compte aussi un événement majeur survenu en 1967, dont les détails ne seront dévoilés qu'à la toute fin du livre. La lecture flue et reflue entre présent et passé, comme des vagues sur un océan constitué de millions de gouttes d'eau, de sang et de larmes (titre original du livre : un milliòn de gotas), des vagues qui déferlent, poussées par les haines exhalées par deux hommes qui n'auront cessé de se chercher, de se croiser, de se combattre. Sont-ils toujours de ce monde ? Quoi qu'il en soit, leur présence, physique ou spirituelle, entretenue par leurs rejetons, pèse sur les consciences.

Quand ces deux-là se rencontrent, en route vers le goulag, l'un est un déporté politique, l'autre est un prisonnier de droit commun. C'est tout ce qui fait définitivement leur différence. Ils sont tous deux d'une violence sans limite, débordant sur une sauvagerie bestiale. L'un assume de torturer et de tuer pour son intérêt personnel, l'autre prétend le faire au nom d'un idéal censé apporter le bonheur à l'humanité. Au fil de leurs péripéties, l'auteur ne manque pas d'interpeller sur le Bien et le Mal, sur le devoir, le sacrifice, l'orgueil, la trahison, le remords... Il explore les mécanismes psychologiques qui amènent certains à dénier leurs responsabilités, à occulter ce qu'ils ont vu, à se mentir à eux-mêmes avant de mentir aux autres.

Le roman est magistralement construit, dans une cohérence sans faille. On peine un peu dans la première partie. Normal, il faut le temps de prendre ses bases avant de se pénétrer de l'architecture de l'ouvrage et de sa subtilité en forme de puzzle qui ne se complète que dans les toutes dernières pages.

Enigmes, agencement en puzzle, Barcelone, le Mal qui prend racine dans le passé ?... Impossible de ne pas penser à Confiteor !... Mais sans le souffle épique et le travail sur l'écriture d'un Jaume Cabré. Dans l’ouvrage de Victor del Arbol, pas de grande ambition de style, quelques manques de finesse, même, – si je puis me permettre –, notamment lorsque des circonstances jusque-là habilement camouflées sont brutalement divulguées comme des aveux irrépressibles.

Il n'empêche ! Laissons Confiteor à sa place de chef d'œuvre d'exception. Toutes les vagues de l'océan est juste un excellent roman.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd

Publié le 12 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Après plusieurs livres exigeants et d'autres qui n'étaient pas mon genre (tel certain livre de femme !), j'ai aspiré à me ressourcer dans une littérature plus accessible, une fiction traditionnelle, romanesque et rondement menée. C'est dans cet esprit que je me suis engagé dans Les vies multiples d'Amory Clay, de William Boyd, un romancier dont je suis et apprécie la production depuis une trentaine d'années.

Je ne l'ai pas regretté. Allègre, mouvementé, tantôt palpitant tantôt divertissant, très plaisant à lire, le roman se présente comme l'autobiographie d'une femme, une photographe britannique. Amory Clay est une femme belle, sensible et intelligente, à laquelle on s'attache ; une femme libre, bonne vivante, buveuse de gin et de whisky, s'exprimant avec un peu de gouaille, ouverte à l'autodérision ; une aventurière, traçant son chemin dans le vingtième siècle avec détermination, curiosité et appétence ; une photographe exerçant son métier à Londres, à Berlin, à New York, accompagnant l'armée américaine en France à partir du débarquement de 1944 et au Vietnam à la fin des années soixante. Elle est aussi capable par amour de mener une vie de famille traditionnelle dans un manoir défraichi au fin fond de l'Ecosse.

L'architecture du livre est très finement pensée. Amory, à la fin de sa vie, s'est retirée  dans un petit cottage sans confort, sur une minuscule île écossaise. C'est là qu'elle  écrit ses mémoires. A ses aventures, développées dans une narration réaliste intégrant de larges dialogues, Amory superpose son journal où elle commente avec recul ses souvenirs, les bons comme les moins bons. L'épisode du Vietnam est rapporté différemment, sous forme d'un bloc-notes quotidien de correspondant de guerre. De façon inattendue, tous les chapitres sont entrecoupés de photos d'époque, en noir et blanc, représentant – ou censées représenter – des personnages rencontrés au fil des événements.

Pris de doute, à plusieurs reprises, je me suis interrogé : Amory Clay a-t-elle réellement existé ou l'ouvrage est-il une fiction ? L'auteur entretient l'ambiguïté, jusque dans les remerciements traditionnels en fin d'ouvrage. Une subtilité de William Boyd qui s'ajoute à la maestria dont il fait preuve en effaçant totalement sa personnalité derrière la femme à laquelle il prête sa plume.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

Publié le 7 Décembre 2015 par Alain Schmoll

Décembre 2015

Une femme, quittée par son amant, cherche à surmonter son chagrin en s'immergeant dans un travail sur Racine. – J'imagine déjà mon ami C... s'exclamer : "Tu lis vraiment beaucoup de livres de femme ! " –. Le sens profond de cet ouvrage m'a sans doute échappé et j'en ai trouvé par moment la lecture ennuyeuse... Peut-être parce que je suis un homme ! ... Peut-être.

Essayons d'y voir clair : pourquoi Racine ? En écrivant ses tragédies, Racine s'attachait à insérer méticuleusement dans l'esprit de ses personnages, les ravages psychologiques provoqués par leurs amours passionnels tragiques. Dévastée par sa rupture, la narratrice du roman s'identifie à une héroïne de Racine. Mais pourquoi Bérénice ? Dans Racine, Titus devenu empereur renonce à Bérénice par devoir envers Rome ; il la quitte la mort dans l'âme, parce qu'il l'aime ; Dans Nathalie Azoulai, l'amant abandonne la narratrice pour préserver sa famille ; il retourne prosaïquement auprès de Roma, son épouse. C'est manifeste, le Titus du roman n'aimait pas sa Bérénice ! Mais pour moi, c'est plutôt qu'ils n'étaient ni Titus ni Bérénice.

Après cette pointe de polémique, il me revient de rendre au moins un hommage à ce livre : ne connaissant pas plus que cela la vie de Racine, j'ai sincèrement apprécié de découvrir sa personnalité complexe ; janséniste mais avide de reconnaissance et de confort matériel ; indomptable, inflexible mais courtisan et flagorneur ; surtout, portant très haut son ambition de pureté pour la langue française et de musicalité pour l'alexandrin. C'est toujours positif d'apprendre quelque chose.

Le livre est très bien écrit, le vocabulaire est riche... Trop riche ! J'en ai gardé une impression d'emphase dénuée de sensibilité, comme un exercice de style "surtravaillé" d'étudiant en lettres. Et puis c'est long ; la vie de Racine s'étale au fil des 300 pages sur de nombreux non-événements sans intérêt, narrés au présent, ce qui accentue le sentiment de lire du vide.

Enfin, quelle idée, tout au long du livre, d'appeler Racine et Boileau par leur prénom !... Les aventures de Jean et Nicolas !... J'ai du mal à comprendre que ce livre ait obtenu le Médicis et qu'il ait été en piste pour le Goncourt.

  •  DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU
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