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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Un homme effacé, d'Alexandre Postel

Publié le 24 Septembre 2015 par Alain Schmoll

Septembre 2015

Un Homme Effacé d’Alexandre Postel conjugue les traits du roman policier, du roman naturaliste et du conte philosophique. Ce n’est pas sans raison qu’il a obtenu le Goncourt du premier roman en 2013.

Le livre relate des évènements survenus dans l'environnement d'une université de province, fonctionnant à l'américaine, avec enseignants et chercheurs résidant en périphérie, dans un cadre verdoyant et arboré.

Voilà qu'on découvre une multitude d'images pédopornographiques dans l'ordinateur personnel d'un professeur de philosophie, Damien North, un homme effacé, et surtout introverti, solitaire et manquant de confiance en lui.

Ça tombe mal pour lui. La criminalité pédophile est en hausse dans le pays. Le gouvernement est activement mobilisé sur le sujet ; une échelle d'Abel permet d'évaluer le niveau d'obscénité des images pédopornographiques ; un fichier Télémaque enregistrera bientôt les agissements de toute personne en contact avec des mineurs ; un mystérieux projet Tirésias est en préparation pour supprimer les risques de récidive, "avec plus d'efficacité que la castration chimique". Diable !

North est en état d'arrestation, puis inculpé. La presse et l'opinion publique locales s'acharnent sur cet homme jugé bizarre, membre de l'élite intellectuelle et sociale (il est le petit-fils d'un héros national) dont il est bien établi qu'elle se croit tout permis ! Son avocat lui recommande de plaider coupable et d'exprimer ses regrets. La justice poursuit son chemin, implacable. Son entourage doute de lui. Il est accablé.

Il faut dire que North se comporte et s'exprime avec maladresse. Il se montre agressif avec les hommes, rougit devant les femmes, répond par le mépris aux questions qu'il estime stupides, et surtout tente de manipuler les "experts" chargés de l'évaluer. Il finit ainsi par présenter tous les symptômes de la culpabilité.

Roman policier, Un Homme Effacé est captivant par son enchaînement oppressant de péripéties bien orchestrées et – heureusement ! – ses coups de théâtre inattendus, jusque dans l'épilogue.

Roman naturaliste, il analyse avec pertinence les psychologies et les comportements actuels – Oh, l'abomination des commentaires anonymes sur la presse internet ! Tout cela est finement décrit et joliment écrit, avec quelques pointes d'humour amer – où un steak tartare dégusté par un avocat corpulent devient un régal.... pour le lecteur.

Conte philosophique, il donne la parole à des intellectuels : Damien North, auteur d’un ouvrage sur l'optique dans la philosophie, explique qu'il est victime d'un phénomène analogue à la persistance rétinienne : nos cerveaux ne perçoivent pas les courts signaux infirmant nos opinions, qui deviennent donc des croyances définitives, d’autant plus définitives, selon un autre universitaire du roman, quand ces croyances correspondent à des fictions populaires – disons même populistes. Facile ainsi pour un manipulateur de semer insidieusement les ingrédients d’une fiction qui donnera d’un homme effacé l’image d’un criminel.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon

Publié le 4 Septembre 2015 par Alain Schmoll

Août - Septembre 2015

Ce livre a tout pour plaire aux amateurs de thrillers et de romans d'espionnage. Inspiré d'une histoire vraie, il retrace la vie tumultueuse – vue et racontée par lui-même – de Tyrone Meehan, Irlandais, catholique, activiste de l'IRA, l'organisation terroriste des indépendantistes (*).

Dans les années 30, à Killybegs, petit port de pêche où il est né, son père lui transmet son flambeau de militant indépendantiste et sa haine des britanniques. La famille s'installe ensuite à Belfast dans un quartier déshérité où les catholiques sont relégués et où ils sont soumis aux provocations des milices unionistes protestantes ainsi qu'aux tracasseries quotidiennes de l'armée et de la police.

Remarqué pour son engagement de jeune militant, Tyrone Meehan intègre l'IRA et pendant 40 ans participe à des opérations armées de toutes natures : manifestations violentes, attaques d'équipements publics, combats de rue, opérations de représailles. Devenu un officier important, il ne transige pas avec les "lois" de l'IRA et n'hésite pas à châtier impitoyablement les contrevenants. Il fait plusieurs séjours en prison dans des conditions très éprouvantes qu'il surmonte avec courage. Son cursus et quelques "faits d'armes" spectaculaires lui valent un statut de héros respecté dans le microcosme indépendantiste.

Une maladresse tragique et sa conséquence inattendue vont le contraindre, à partir de 1980, à infléchir sa trajectoire. En 2006, à la fin de sa vie, rejeté par ses compagnons de lutte qui l'accusent de les avoir trahis et d'être manipulé par les britanniques, Tyrone Meehan revient à Killybegs affronter son destin.

 

Grand reporter, Sorj Chalandon écrit ses romans comme des chroniques de guerre. Dans Retour à Killybegs - comme dans Le Quatrième Mur, paru plus tard - il ne cache rien de la violence extrême et de l'horreur insoutenable quotidiennes dans les conflits communautaires qui ensanglantent certaines régions.

Le style de l'écriture est haché, les phrases sont brèves, donnant le sentiment d'une atmosphère irrespirable, assortie au tragique des événements. Dans la seconde partie du livre, plus intellectualisée, l'écriture est plus fluide.

Le récit met en évidence les processus mentaux qui font qu'en Irlande comme ailleurs, les germes de haine sont transmis de père en fils, avant de se développer, fertilisés par les enchainements de provocations et de répressions qui constituent le quotidien des activistes de chaque bord.

Dans les deux camps, il est désolant de constater le jusqu'au-boutisme absurde auquel conduisent ces haines inextinguibles, les combats sans merci dans lesquels s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir, c'est déjà trahir.

Et finalement, que de morts pour rien. Car rien ne change. Illusion, vanité, absurdité du terrorisme.

Cette absurdité s'impose progressivement au narrateur, vieillissant, partagé dés lors entre sa mauvaise et sa bonne conscience ; mauvaise conscience de manquer au principe de fidélité aux siens, bonne conscience de chercher à épargner des vies de part et d'autre.

Mais les meilleures intentions peuvent avoir des conséquences catastrophiques.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

(*) Un rappel historico-politique pour bien comprendre le contexte :

Depuis Cromwell, afin de dominer l'Irlande et sa population catholique de langue gaélique, l'Angleterre avait favorisé l'implantation massive de colons anglais et écossais, protestants. Les conflits, à la fois politiques, communautaires et religieux avaient été sanglants. Au XXème siècle, un compromis était mis en place : reconnaissance de l'Eire, république indépendante, de population catholique, capitale Dublin, et création de l'Irlande du Nord, nation constitutive du Royaume Uni, capitale Belfast, où les protestants, sans être majoritaires, forment une caste dominante.

Les nationalistes et indépendantistes irlandais n'acceptèrent pas ce compromis. Derrière leur parti politique, le Sinn Fein, et son bras armé, l'IRA, une organisation paramilitaire secrète terroriste, leur objectif restait d'unifier la République d'Irlande sur l'ensemble de l'île. Face à eux, les unionistes (ou loyalistes), fidèles au Royaume Uni. En arbitre – forcément partial – l'armée britannique.

Aujourd'hui, l'IRA a déposé les armes. Mais quelques irréductibles...

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