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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

La femme qui avait perdu son âme, de Bob Shacochis

Publié le 2 Mars 2016 par Alain Schmoll

Mars 2016

La femme qui avait perdu son âme m'a littéralement fasciné... La femme autant que le roman !

Une femme d'une beauté renversante, dont tous les hommes sont fous… Elle porte plusieurs noms, parle dix langues, sait tout faire, a vécu au moins deux vies, s'exprime et jure crûment, utilise son corps sans vergogne – j'allais écrire sans état d'âme !... C'est parfois en perdant son âme que l'on se construit...

Revenons au roman. Il est somptueux, mais autant prévenir, la lecture n'en est pas un long fleuve tranquille. C'est long, très long, même ; et c'est plutôt un torrent impétueux aux eaux boueuses, parfois sanglantes, jonché d'obstacles invisibles. Dans la première partie, il faut s'accrocher avec patience et détermination. La femme qui avait perdu son âme relève de ces romans formidablement conçus en puzzle, difficiles d'accès, qu'on abandonne après cent pages ou qu'on ne peut plus lâcher et qu'on relit tout de suite après, au moins en diagonale, une fois qu'on a les clés pour comprendre ce qui était hermétique à première lecture.

L'histoire s'étend dans le temps comme une saga, et dans l'espace comme une fresque.

Le premier chapitre se passe en 1998 en Haïti ; quelques mots d'un poème célèbre me viennent : ... un palais flétri par la cohue / On s'y saoule, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux. Ça part dans tous les sens, là-bas. Extrême pauvreté et abus de pouvoir arrogants. Mysticisme vaudou ou chrétien. Violence crapuleuse ou démente. Qui sont les gentils, qui sont les méchants ? Qui est ami avec qui ? Les Américains viennent de se replier, après avoir essayé vainement de rétablir l'ordre, la justice et la démocratie. Incompatibilité culturelle totale. Sauf pour les gros trafiquants internationaux qui profitent de la corruption généralisée.

Ça commence comme un thriller. Une femme est tuée... Oui, c'est bien celle dont il est question !... Deux ans auparavant, en Haïti déjà, sa beauté, son attitude provocante et un comportement insensé lui avaient valu une présence remarquée. Elle s'appelait Renée, ou Jackie, peut-être Dorothy. Qui l'a tuée, et pourquoi ? Pour brouiller les pistes, l'auteur, Bob Shacochis joue avec les procédés d'écriture : des dialogues et des flash-backs insérés sans les ponctuations appropriées ; des considérations anecdotiques qui sont autant de fausses pistes ; des gros plans sur des personnages qu'on croit importants et qui ne le sont pas ; des interrogations en trompe-l'œil sur des événements étranges... Ne cherchez pas à comprendre, les dernières pièces du puzzle ne vous seront livrées qu'au cinquième chapitre.

Les trois chapitres intermédiaires, d'une lecture plus aisée, éclairent les personnalités des personnages principaux.

1945, libération de la Croatie. Epuration. Dans les Balkans, la violence est toujours sauvage, barbare, insoutenable. Stjepan, huit ans, regarde le cadavre décapité de son père, un chef Oustachi criminel de guerre, torturé et tué par un Serbe communiste et un Bosniaque musulman, pendant que sa mère est violée. Voilà déterminés clairement les ennemis contre lesquels il luttera, plus tard, quand devenu Américain sous le nom de Stephen Chambers, il fera carrière dans la diplomatie et le renseignement international.

1986, Istanbul. Chambers y est installé après avoir été en poste un peu partout sur la planète. De jeunes musulmans commencent à se rebeller contre la laïcité militaire en vigueur. D'autres turbulences les interpellent, ailleurs : en Afghanistan, les Soviétiques, espèce en voie de disparition, se heurtent à des Moudjahidins, espèce en voie d'apparition. Chambers observe ; les ennemis de ses ennemis sont ses ennemis…

Diplomate influant, Chambers dispose de fonds et de réseaux importants. Il a une fille, Dorothy – Dottie pour les intimes – qui vit seule avec lui. Père et fille s'adorent ; un peu trop, sans doute !... Dottie est éduquée comme un singe savant, comme pour devenir une machine de guerre au service de son père. A dix-sept ans, déjà sublime, elle est encore un peu midinette ; mais ça ne va pas durer.

1996. Des terrains de golf et des bases militaires aux Etats Unis. Chambers est Sous-Secrétaire au Département d'Etat. Avec ses homologues du Département de la Défense et de l'"Agency", ils font et refont le monde. A la suite d'actions équivoques en Amérique latine, Haïti est devenu un sujet de préoccupations ; trop de trafics, trop de corruption, trop de tentatives de déstabilisation, il va falloir faire quelque chose ; et si ça tourne mal, n'abandonner personne ! Le sergent-chef des Forces spéciales Eville Burnette, un grand gaillard d'une loyauté à toute épreuve, fera office d'homme-lige.

Mais lui aussi, comme les autres, sera subjugué par la femme. Il sera pourtant bien le seul à conserver son âme, à l'inverse de Tom Harrington, un avocat des droits de l'homme, qui l’aura perdue par excès de naïveté et de fascination pour une femme trop belle et trop intelligente pour lui.

La femme qui avait perdu son âme est une composition littéraire magistrale, pour un ouvrage complexe qui m'a passionné. Et quant à cette femme, à laquelle je pense encore, qui sait ? Pour retrouver son âme perdue, peut-être lui suffirait-il de mourir et renaître...

  • TRES DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT
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